--Sapristi, Schleifmann, tâchez donc de me comprendre... Je ne vous
parle pas des juifs, je vous parle de moi... Oui ou non, estimez-vous
que je doive me risquer?
Le visage du Galicien avait pris une expression de pitié:
--Vous, mon cher Raindal?... Vous n'y songez pas!... Vous, un _goy_,
et qui plus est un honnête garçon, vous voudriez vous mêler de
tripoter avec ces gros loups... Mais ils vous dévoreront, mon ami, ils
vous croqueront comme une côtelette!...
--Bref! fit l'oncle Cyprien piqué, vous êtes opposé à ce projet!...
Schleifmann eut un haussement d'épaules goguenard:
--C'est-à-dire qu'il n'existe pas, votre projet, que c'est une folie
pure... Agissez à votre guise... Seulement, diable, je vous en prie,
ne me racontez jamais une syllabe de cette risible démence-là!...
L'oncle Cyprien se tut, la gorge barrée de mécontentement. Il en
voulait au Galicien autant de son ton dédaigneux que de sa ténacité à
éteindre les chatoyants espoirs de richesse qu'avait fait luire le
marquis. Pour la première fois depuis huit ans, ses convictions
antisémites sévissaient contre Schleifmann; et dans l'entêtement de
son vieux camarade il retrouvait bien moins une marque d'amitié qu'un
trait de cet orgueil juif, dont ses plus chers auteurs citaient de
monstrueux exemples!... L'oncle Cyprien, taciturne, se les remémorait
un à un. L'entretien, dans ces conditions, ne tarda pas à languir; et
les deux amis se quittèrent froidement une heure plus tôt que de
coutume.
Le lendemain, M. Raindal cadet ne résista pas au désir qui le
taquinait de connaître les cours de la Bourse. Il acheta un journal du
soir et se réfugia dans le Luxembourg pour y lire en tranquillité la
cote. Mais, faute d'habitude, il s'embrouillait parmi les lignes
transversales, les colonnes perpendiculaires, les clôtures du jour et
les clôtures précédentes. Ce ne fut qu'au bout de dix minutes
d'efforts qu'il découvrit l'endroit où se marquait la hausse. Elle
était sur les mines d'or partout considérable et presque universelle,
se chiffrant par des quinze, des vingt, des trente, des cinquante
francs de différence.
Elle continua aussi rapide le surlendemain et le jour suivant.
L'oncle Cyprien mentalement établissait le calcul des sommes que, sans
ce mulet de Schleifmann, il aurait déjà empochées; et les dîners à la
brasserie se ressentaient chaque soir davantage de ces additions
rancunières.
Enfin le cinquième jour, M. Raindal cadet n'y tint plus. A midi et
demi, il rentrait s'habiller, et, une demi-heure après, un fiacre le
déposait rue de Bourgogne, devant la porte de M. de Meuze.
Le marquis, en vareuse beige et la pipe à la bouche, était encore à
table quand on introduisit l'oncle Cyprien.
--Bonjour, mon cher monsieur Raindal! s'écria-t-il en reculant sa
chaise... Enchanté de vous voir... Je vous reçois sans façons... Vous
allez prendre le café avec moi, hé?
Et tendant à son hôte une boîte de havanes ventrus:
--Un cigare?
--Volontiers! fit l'ex-employé.
Il y eut un silence. M. Raindal cadet amorçait gravement son cigare,
dont il n'avait pas osé rompre la bague en papier rouge et or. Il se
sentait au surplus ému par le majestueux aspect de la salle à manger.
Les plafonds en étaient surélevés comme dans une galerie de musée, les
fenêtres immenses. Sur tous les murs, de vieilles tapisseries
étendaient leurs peintures mourantes que rehaussaient, par
intervalles, d'antiques appliques en cuivre ciselé. Et M. de Meuze
lui-même, malgré son veston beige et sa grosse pipe d'écume,
participait de cette atmosphère d'élégance grandiose qu'épandaient
dans la pièce les objets d'alentour.
--Eh bien, monsieur Raindal! fit-il en poussant une bouffée... Quoi de
neuf?
--Peuh! monsieur le marquis! répliquait l'oncle Cyprien embarrassé...
Pas grand'chose!...