Mme Chambannes n'était pas partie depuis une heure qu'un fiacre stoppa
devant l'hôtel.
Les deux MM. Raindal en descendirent. Le maître, pour éviter les
remarques insidieuses de son cadet, avait endossé une vieille
redingote. L'oncle Cyprien, au contraire, portait ses vêtements de
gala, une jaquette qui gardait encore aux basques les plis contractés
dans l'armoire, un pantalon à damier gris, et des gants de peau de
chien rougeâtre. Il était rasé de frais, et sa massue de cornouiller
avait fait place à une mince badine de jonc, avec une pomme dorée et
deux glands de soie brune, héritage de M. Raindal, le père.
Firmin, le domestique, en ouvrant recula d'étonnement. Il était, du
reste, en complet de drap anglais à carreaux et melon de feutre sur la
tête.
--Comment, monsieur Raindal! s'écria-t-il en retirant hâtivement son
chapeau. Mais madame n'y est pas... Elle est partie, il y a une heure,
pour les Frettes... Et je dois la rejoindre demain matin... Madame n'a
pas prévenu monsieur?...
L'oncle Cyprien se mordait la moustache pour étouffer son envie de
rire.
--Non, madame ne m'a pas prévenu!... répéta M. Raindal d'un ton
saccadé... C'est extraordinaire... Au moins, j'espère qu'il n'y a rien
de grave!...
--Je ne pense pas, monsieur, fit le domestique. Madame a décidé cela,
tout d'un coup vers deux heures... J'ai couru chez Mme Panhias qui est
venue aider madame à faire les malles... Et elles sont parties avec
Anna, la femme de chambre; je vous dis, il n'y a pas une heure. Si
monsieur désirait écrire un mot, j'apporterais la lettre à madame
demain matin...
M. Raindal réfléchit. Une telle désinvolture le confondait; puis, il
avait au dedans de lui comme une impression d'angoisse mal définie, de
chagrin bizarre.
--Non, merci! prononça-t-il enfin... J'écrirai de chez moi... Et où
dites-vous que madame est?...
--Aux Frettes, au château des Frettes, à Villedouillet,
Seine-et-Oise... Monsieur se rappellera?...
--Parfaitement, mon garçon... je vous remercie.
La porte se refermait. Le maître lança un coup d'œil à son frère, et,
d'une voix qu'il essayait de rendre goguenarde:
--Eh bien! mon pauvre ami... Pour ta première visite, tu n'as guère de
chance!...
L'oncle Cyprien s'inclinait, en écartant les bras dans un geste
d'acquiescement, et, se redressant soudain:
--Dis donc, elle ne m'a pas l'air plus poli que ça, ta Mme
Chambannes!...
Le maître allait répliquer, quand deux voitures, qui arrivaient en
sens inverse, s'arrêtèrent ensemble devant l'hôtel. L'abbé Touronde
sortit de la première: et de la seconde, le marquis de Meuze. Ces
messieurs, informés par M. Raindal, manifestèrent une grande surprise.
Ni l'un ni l'autre n'avaient été avertis, et le groupe se perdait en
conjectures sur les raisons de cette étrange impolitesse. Le marquis
de Meuze surtout se montrait choqué. Il dut se retenir pour ne pas
pester contre Gérald. Comment! un gaillard qu'il avait vu le matin
encore, qui savait tout sans doute et qui ne lui en soufflait pas un
mot! Cela passait, en vérité, les bornes de la cachotterie!
--Que voulez-vous! déclara-t-il, nous n'avons plus qu'une chose à
faire, c'est de rentrer chacun chez nous... Vous descendez dans Paris,
monsieur Raindal?
--Oui, certainement! fit le maître. Mais, pardon, j'oubliais... Il
faut que je vous présente mon frère, que j'amenais justement chez Mme
Chambannes.
Ces messieurs retirèrent leurs chapeaux. L'oncle Cyprien accentua
exprès son salut à l'abbé Touronde. Et l'on se mit en marche vers le
centre, le maître devant avec l'abbé, M. de Meuze en arrière avec
l'oncle Cyprien.
Pourtant M. Raindal ne suivait qu'imparfaitement les propos de l'abbé
qui l'avait entrepris sur sa question favorite, l'origine et les
dogmes de la secte des Coptes-Unis. Le brutal départ de Mme Chambannes
lui causait un énervement dont il ne se sentait plus maître. Manque de
courtoisie envers les autres convives, ce trait lui semblait à son
égard un réel manque d'amitié. Puis l'aventure dissimulait un mystère
qu'il eût souhaité pouvoir percer. Que signifiait cette fuite
précipitée, cet oubli de toutes les convenances? Quel drame ou quel
caprice avait ainsi, à l'improviste, chassé de Paris Mme
Chambannes?... Une sorte d'irritation l'oppressait peu à peu, qui,
pardieu, n'était pas de la jalousie--et M. Raindal rien qu'à cette
idée eut un petit ricanement sardonique--mais qui ressemblait à de la
déception, oui, à de la désillusion, à quelque chose enfin comme un
mécompte de cœur. Et il souleva son chapeau pour s'essuyer le front,
où perlaient de légères gouttelettes.
--Excusez! s'écria l'oncle Cyprien qui venait sans succès de décocher
un brocard contre l'abbé Touronde. Je préfère être franc... C'est plus
fort que moi... Je n'aime pas les curés!...
Et comme le marquis, resté glacial, abaissait tout à fait sa paupière
grisâtre:
--Mais par contre, fit-il prestement, je vous avouerai que je n'aime
pas davantage les juifs.
Là-dessus, ils s'entendirent très vite. M. de Meuze contait
sommairement ses déboires du krach. L'oncle Cyprien riposta par
l'histoire de sa destitution et par un résumé de sa théorie des Deux
Rives. Le marquis approuvait avec des sourires, et ils conclurent
d'accord que c'était, somme toute, une bien déplorable engeance.
Des seigneurs à ménager, cependant, ajouta le marquis, et qui
demeuraient, quoi qu'on fît, les princes du marché financier... Ah! en
82, au moment de la Timbale, on avait été bien nigaud. On s'était
attaqué à eux sans avoir appris leur tactique, sans soupçonner leurs
munitions, sans se méfier de leurs ruses de guerre; et on s'était fait
battre, rosser à plates coutures. Or, comment lutte-t-on contre des
adversaires plus habiles? En pénétrant leurs plans, en connaissant
toutes leurs batteries, en réglant son tir sur le leur, en rectifiant
la parabole selon les résistances ambiantes que figuraient ici: les
renseignements perfides, les charges en ligne des syndicats, les
manœuvres de liquidation, les fausses nouvelles ou autres duplicités
stratégiques. Et telle était maintenant la seule façon savante dont
opéraient en Bourse les personnes du monde.
--Ainsi, moi!--continuait le marquis, cessant ses comparaisons
militaires,--moi je suis actuellement à fond dans les mines d'or... Eh
bien, vous pensez peut-être que je me suis fourré là dedans à
l'aveuglette?... Pas du tout!... Le hasard des relations m'avait mis
en rapport avec quelques-uns de ces messieurs, précisément chez les
Chambannes, et je vous prie de croire que je n'ai pas boudé sur leurs
renseignements... Ah, mais non!... Des renseignements dont, soit dit
en passant, je suis loin de me trouver mal...
--Tiens! Tiens! vous avez confiance dans ces gens-là? questionna avec
déception M. Raindal cadet... On m'avait pourtant assuré qu'il y en a
beaucoup parmi eux qui ne sont pas la fleur des pois...
--Et qui vous a dit cela?...
--Un de mes amis, mon ami Johann Schleifmann, un de leurs
coreligionnaires, et, entre parenthèse, un brave homme, celui-là!...
--Votre ami force la note, monsieur, fit doucement le marquis...
Évidemment, je ne me fierais pas à tous... Il en est même que je ne
vous nommerai point et dont je me méfie comme de la peste...
Seulement, tenez, par exemple, pour ne vous en citer qu'un, M. Pums,
le sous-directeur de la Banque de Galicie, en voilà un dont je n'ai
qu'à me louer depuis six mois qu'il me conseille... Je ne vous
jurerais pas que, par-ci par-là, je ne bois pas un petit bouillon...
Mais, tout compte fait, mes opérations se soldent par des bénéfices,
d'importants bénéfices... Et remarquez qu'il ne m'en coûte ni un
dérangement, ni une flagornerie... Pums ne rêve que de m'obliger... Ce
n'est pas un de ces vizirs de la haute finance qui vous font payer
leurs avis à soixante humiliations pour cent... Il débute, mon Pums!
On l'a pour une poignée de main...
Le marquis s'esclaffait de cette ingénieuse tournure. Puis il
poursuivit:
--Et bien entendu, vous, monsieur, vous ne touchez pas à ces
diableries?
--Pas de danger! s'écria l'oncle Cyprien... Les vingt malheureux mille
francs que j'ai grattés sou à sou sur mes maigres appointements, je
les ai placés en chemins de fer... Cela me donne dans les trois pour
cent... Une misère, je vous l'accorde, mais une misère sûre et qui,
avec ma retraite, me permet de joindre les deux bouts... Spéculer,
moi?... Non, jamais de la vie!... Et puis, à quoi bon?... Je n'en ai
pas besoin!
Le marquis était devenu songeur. Il éprouvait un élan de sympathie
démocratique envers ce fougueux petit employé, trop pauvre pour que sa
morgue de gentilhomme eût à en redouter des familiarités blessantes.
Leur distance même les rapprochait; et soudain, d'une voix
sentencieuse:
--Qui sait si vous n'avez pas tort! fit-il... Il y a en ce moment des
fortunes à faire sur les mines... Et quand je vois des gredins ou des
imbéciles qui s'enrichissent du jour au lendemain et qu'après je
rencontre un honnête homme comme vous qui ne profite pas de l'aubaine,
j'ai des tentations de lui crier: «Mais allez donc, marchez donc!...
Ne laissez pas filer l'occasion!... Une occasion qui ne se produit que
deux ou trois fois par siècle, ça vaut la peine, que diable!...»
--Vous croyez?... Vous croyez? répétait l'oncle Cyprien, d'un ton
sceptique encore quoique déjà ébranlé.
--Et au fond, de quoi s'agit-il pour vous?--poursuivit le marquis,
avec cette manie de charité sermonneuse où se complaît parfois envers
autrui le joueur heureux.--Il ne s'agit pas en réalité de faire
fortune!... Tout au plus, comme on dit à la caserne, d'améliorer votre
ordinaire, de gagner les moyens de vous offrir un peu de luxe, un peu
de bien-être... Ah! si j'étais vous... Mais c'en est assez... Je ne
veux pas vous influencer... Le jour où cela vous dira, venez me voir,
monsieur Raindal... J'habite 2, rue de Bourgogne, au coin de la place
du Palais-Bourbon...
Ils rattrapaient le maître et l'abbé, qui s'étaient arrêtés à l'angle
du pont de la Concorde. On procéda aux saluts d'adieu; puis, les deux
frères restés seuls:
--Viens-tu dîner chez nous? interrogea M. Raindal.
L'oncle Cyprien, sans entendre, contemplait rêveusement les striures
de velours pêche que le soleil couchant traçait au loin sur l'horizon
décoloré.
--Je te demande si tu viens dîner? réitéra M. Raindal.
--Hein!... Plaît-il? fit en tressaillant l'oncle Cyprien. Si je viens
dîner?... Non, merci... Schleifmann m'attend à la brasserie... Je ne
peux pas le lâcher...
Et, comme la petite voiture verte de Panthéon-Courcelles gravissait au
pas la chaussée, il serra vivement la main de son frère.
--A bientôt... A un de ces soirs!...
Il avait grimpé sur l'impériale, et au tournant du boulevard
Saint-Germain, M. Raindal l'aperçut qui brandissait en signe d'amitié
sa souple badine à pomme d'or.
* * * * *
--Hô! bonsoir, mon ami! fit Schleifmann, tandis que l'oncle Cyprien
s'installait à la table voisine de la sienne... Vous avez vu votre
jeune dame?
--Non, mon cher... Mais j'ai vu un de vos ennemis...
Il se mettait à narrer l'inexplicable fugue de Mme Chambannes, le
retour avec le marquis, la causerie sur les mines d'or; et, son récit
achevé:
--Eh bien, questionna-t-il... Qu'en dites-vous, mon cher Schleifmann?
--De quoi?...
--De cette histoire de mines, parbleu!...
Les petits yeux de Schleifmann scintillèrent d'un éclat farouche, et
il passait la main dans sa tignasse crépue.
--J'en dis que c'est encore une sale affaire où les juifs de Bourse
vont encore gagner beaucoup d'argent pour eux et créer beaucoup de
haine contre ceux de leur race... Voilà ce que j'en dis, de vos
mines!...