XII

Mme Chambannes n'était pas partie depuis une heure qu'un fiacre stoppa

devant l'hôtel.

Les deux MM. Raindal en descendirent. Le maître, pour éviter les

remarques insidieuses de son cadet, avait endossé une vieille

redingote. L'oncle Cyprien, au contraire, portait ses vêtements de

gala, une jaquette qui gardait encore aux basques les plis contractés

dans l'armoire, un pantalon à damier gris, et des gants de peau de

chien rougeâtre. Il était rasé de frais, et sa massue de cornouiller

avait fait place à une mince badine de jonc, avec une pomme dorée et

deux glands de soie brune, héritage de M. Raindal, le père.

Firmin, le domestique, en ouvrant recula d'étonnement. Il était, du

reste, en complet de drap anglais à carreaux et melon de feutre sur la

tête.

--Comment, monsieur Raindal! s'écria-t-il en retirant hâtivement son

chapeau. Mais madame n'y est pas... Elle est partie, il y a une heure,

pour les Frettes... Et je dois la rejoindre demain matin... Madame n'a

pas prévenu monsieur?...

L'oncle Cyprien se mordait la moustache pour étouffer son envie de

rire.

--Non, madame ne m'a pas prévenu!... répéta M. Raindal d'un ton

saccadé... C'est extraordinaire... Au moins, j'espère qu'il n'y a rien

de grave!...

--Je ne pense pas, monsieur, fit le domestique. Madame a décidé cela,

tout d'un coup vers deux heures... J'ai couru chez Mme Panhias qui est

venue aider madame à faire les malles... Et elles sont parties avec

Anna, la femme de chambre; je vous dis, il n'y a pas une heure. Si

monsieur désirait écrire un mot, j'apporterais la lettre à madame

demain matin...

M. Raindal réfléchit. Une telle désinvolture le confondait; puis, il

avait au dedans de lui comme une impression d'angoisse mal définie, de

chagrin bizarre.

--Non, merci! prononça-t-il enfin... J'écrirai de chez moi... Et où

dites-vous que madame est?...

--Aux Frettes, au château des Frettes, à Villedouillet,

Seine-et-Oise... Monsieur se rappellera?...

--Parfaitement, mon garçon... je vous remercie.

La porte se refermait. Le maître lança un coup d'œil à son frère, et,

d'une voix qu'il essayait de rendre goguenarde:

--Eh bien! mon pauvre ami... Pour ta première visite, tu n'as guère de

chance!...

L'oncle Cyprien s'inclinait, en écartant les bras dans un geste

d'acquiescement, et, se redressant soudain:

--Dis donc, elle ne m'a pas l'air plus poli que ça, ta Mme

Chambannes!...

Le maître allait répliquer, quand deux voitures, qui arrivaient en

sens inverse, s'arrêtèrent ensemble devant l'hôtel. L'abbé Touronde

sortit de la première: et de la seconde, le marquis de Meuze. Ces

messieurs, informés par M. Raindal, manifestèrent une grande surprise.

Ni l'un ni l'autre n'avaient été avertis, et le groupe se perdait en

conjectures sur les raisons de cette étrange impolitesse. Le marquis

de Meuze surtout se montrait choqué. Il dut se retenir pour ne pas

pester contre Gérald. Comment! un gaillard qu'il avait vu le matin

encore, qui savait tout sans doute et qui ne lui en soufflait pas un

mot! Cela passait, en vérité, les bornes de la cachotterie!

--Que voulez-vous! déclara-t-il, nous n'avons plus qu'une chose à

faire, c'est de rentrer chacun chez nous... Vous descendez dans Paris,

monsieur Raindal?

--Oui, certainement! fit le maître. Mais, pardon, j'oubliais... Il

faut que je vous présente mon frère, que j'amenais justement chez Mme

Chambannes.

Ces messieurs retirèrent leurs chapeaux. L'oncle Cyprien accentua

exprès son salut à l'abbé Touronde. Et l'on se mit en marche vers le

centre, le maître devant avec l'abbé, M. de Meuze en arrière avec

l'oncle Cyprien.

Pourtant M. Raindal ne suivait qu'imparfaitement les propos de l'abbé

qui l'avait entrepris sur sa question favorite, l'origine et les

dogmes de la secte des Coptes-Unis. Le brutal départ de Mme Chambannes

lui causait un énervement dont il ne se sentait plus maître. Manque de

courtoisie envers les autres convives, ce trait lui semblait à son

égard un réel manque d'amitié. Puis l'aventure dissimulait un mystère

qu'il eût souhaité pouvoir percer. Que signifiait cette fuite

précipitée, cet oubli de toutes les convenances? Quel drame ou quel

caprice avait ainsi, à l'improviste, chassé de Paris Mme

Chambannes?... Une sorte d'irritation l'oppressait peu à peu, qui,

pardieu, n'était pas de la jalousie--et M. Raindal rien qu'à cette

idée eut un petit ricanement sardonique--mais qui ressemblait à de la

déception, oui, à de la désillusion, à quelque chose enfin comme un

mécompte de cœur. Et il souleva son chapeau pour s'essuyer le front,

où perlaient de légères gouttelettes.

--Excusez! s'écria l'oncle Cyprien qui venait sans succès de décocher

un brocard contre l'abbé Touronde. Je préfère être franc... C'est plus

fort que moi... Je n'aime pas les curés!...

Et comme le marquis, resté glacial, abaissait tout à fait sa paupière

grisâtre:

--Mais par contre, fit-il prestement, je vous avouerai que je n'aime

pas davantage les juifs.

Là-dessus, ils s'entendirent très vite. M. de Meuze contait

sommairement ses déboires du krach. L'oncle Cyprien riposta par

l'histoire de sa destitution et par un résumé de sa théorie des Deux

Rives. Le marquis approuvait avec des sourires, et ils conclurent

d'accord que c'était, somme toute, une bien déplorable engeance.

Des seigneurs à ménager, cependant, ajouta le marquis, et qui

demeuraient, quoi qu'on fît, les princes du marché financier... Ah! en

82, au moment de la Timbale, on avait été bien nigaud. On s'était

attaqué à eux sans avoir appris leur tactique, sans soupçonner leurs

munitions, sans se méfier de leurs ruses de guerre; et on s'était fait

battre, rosser à plates coutures. Or, comment lutte-t-on contre des

adversaires plus habiles? En pénétrant leurs plans, en connaissant

toutes leurs batteries, en réglant son tir sur le leur, en rectifiant

la parabole selon les résistances ambiantes que figuraient ici: les

renseignements perfides, les charges en ligne des syndicats, les

manœuvres de liquidation, les fausses nouvelles ou autres duplicités

stratégiques. Et telle était maintenant la seule façon savante dont

opéraient en Bourse les personnes du monde.

--Ainsi, moi!--continuait le marquis, cessant ses comparaisons

militaires,--moi je suis actuellement à fond dans les mines d'or... Eh

bien, vous pensez peut-être que je me suis fourré là dedans à

l'aveuglette?... Pas du tout!... Le hasard des relations m'avait mis

en rapport avec quelques-uns de ces messieurs, précisément chez les

Chambannes, et je vous prie de croire que je n'ai pas boudé sur leurs

renseignements... Ah, mais non!... Des renseignements dont, soit dit

en passant, je suis loin de me trouver mal...

--Tiens! Tiens! vous avez confiance dans ces gens-là? questionna avec

déception M. Raindal cadet... On m'avait pourtant assuré qu'il y en a

beaucoup parmi eux qui ne sont pas la fleur des pois...

--Et qui vous a dit cela?...

--Un de mes amis, mon ami Johann Schleifmann, un de leurs

coreligionnaires, et, entre parenthèse, un brave homme, celui-là!...

--Votre ami force la note, monsieur, fit doucement le marquis...

Évidemment, je ne me fierais pas à tous... Il en est même que je ne

vous nommerai point et dont je me méfie comme de la peste...

Seulement, tenez, par exemple, pour ne vous en citer qu'un, M. Pums,

le sous-directeur de la Banque de Galicie, en voilà un dont je n'ai

qu'à me louer depuis six mois qu'il me conseille... Je ne vous

jurerais pas que, par-ci par-là, je ne bois pas un petit bouillon...

Mais, tout compte fait, mes opérations se soldent par des bénéfices,

d'importants bénéfices... Et remarquez qu'il ne m'en coûte ni un

dérangement, ni une flagornerie... Pums ne rêve que de m'obliger... Ce

n'est pas un de ces vizirs de la haute finance qui vous font payer

leurs avis à soixante humiliations pour cent... Il débute, mon Pums!

On l'a pour une poignée de main...

Le marquis s'esclaffait de cette ingénieuse tournure. Puis il

poursuivit:

--Et bien entendu, vous, monsieur, vous ne touchez pas à ces

diableries?

--Pas de danger! s'écria l'oncle Cyprien... Les vingt malheureux mille

francs que j'ai grattés sou à sou sur mes maigres appointements, je

les ai placés en chemins de fer... Cela me donne dans les trois pour

cent... Une misère, je vous l'accorde, mais une misère sûre et qui,

avec ma retraite, me permet de joindre les deux bouts... Spéculer,

moi?... Non, jamais de la vie!... Et puis, à quoi bon?... Je n'en ai

pas besoin!

Le marquis était devenu songeur. Il éprouvait un élan de sympathie

démocratique envers ce fougueux petit employé, trop pauvre pour que sa

morgue de gentilhomme eût à en redouter des familiarités blessantes.

Leur distance même les rapprochait; et soudain, d'une voix

sentencieuse:

--Qui sait si vous n'avez pas tort! fit-il... Il y a en ce moment des

fortunes à faire sur les mines... Et quand je vois des gredins ou des

imbéciles qui s'enrichissent du jour au lendemain et qu'après je

rencontre un honnête homme comme vous qui ne profite pas de l'aubaine,

j'ai des tentations de lui crier: «Mais allez donc, marchez donc!...

Ne laissez pas filer l'occasion!... Une occasion qui ne se produit que

deux ou trois fois par siècle, ça vaut la peine, que diable!...»

--Vous croyez?... Vous croyez? répétait l'oncle Cyprien, d'un ton

sceptique encore quoique déjà ébranlé.

--Et au fond, de quoi s'agit-il pour vous?--poursuivit le marquis,

avec cette manie de charité sermonneuse où se complaît parfois envers

autrui le joueur heureux.--Il ne s'agit pas en réalité de faire

fortune!... Tout au plus, comme on dit à la caserne, d'améliorer votre

ordinaire, de gagner les moyens de vous offrir un peu de luxe, un peu

de bien-être... Ah! si j'étais vous... Mais c'en est assez... Je ne

veux pas vous influencer... Le jour où cela vous dira, venez me voir,

monsieur Raindal... J'habite 2, rue de Bourgogne, au coin de la place

du Palais-Bourbon...

Ils rattrapaient le maître et l'abbé, qui s'étaient arrêtés à l'angle

du pont de la Concorde. On procéda aux saluts d'adieu; puis, les deux

frères restés seuls:

--Viens-tu dîner chez nous? interrogea M. Raindal.

L'oncle Cyprien, sans entendre, contemplait rêveusement les striures

de velours pêche que le soleil couchant traçait au loin sur l'horizon

décoloré.

--Je te demande si tu viens dîner? réitéra M. Raindal.

--Hein!... Plaît-il? fit en tressaillant l'oncle Cyprien. Si je viens

dîner?... Non, merci... Schleifmann m'attend à la brasserie... Je ne

peux pas le lâcher...

Et, comme la petite voiture verte de Panthéon-Courcelles gravissait au

pas la chaussée, il serra vivement la main de son frère.

--A bientôt... A un de ces soirs!...

Il avait grimpé sur l'impériale, et au tournant du boulevard

Saint-Germain, M. Raindal l'aperçut qui brandissait en signe d'amitié

sa souple badine à pomme d'or.

* * * * *

--Hô! bonsoir, mon ami! fit Schleifmann, tandis que l'oncle Cyprien

s'installait à la table voisine de la sienne... Vous avez vu votre

jeune dame?

--Non, mon cher... Mais j'ai vu un de vos ennemis...

Il se mettait à narrer l'inexplicable fugue de Mme Chambannes, le

retour avec le marquis, la causerie sur les mines d'or; et, son récit

achevé:

--Eh bien, questionna-t-il... Qu'en dites-vous, mon cher Schleifmann?

--De quoi?...

--De cette histoire de mines, parbleu!...

Les petits yeux de Schleifmann scintillèrent d'un éclat farouche, et

il passait la main dans sa tignasse crépue.

--J'en dis que c'est encore une sale affaire où les juifs de Bourse

vont encore gagner beaucoup d'argent pour eux et créer beaucoup de

haine contre ceux de leur race... Voilà ce que j'en dis, de vos

mines!...

Les Deux Rives: Roman · 第 36 / 69 题