M. Raindal poussait un soupir qu'il déguisa en ricanement:

--Hé! hé! demain, c'est un peu tôt... Il faut bien que j'aie le temps

de prévenir Mme Chambannes... D'autant plus qu'hier soir son mari est

parti en voyage...

--Ah!... En voyage!... Et où cela? fit l'oncle Cyprien.

--En Bosnie, je crois.

--En Bosnie!... Ah! vraiment, en Bosnie! répétait M. Raindal cadet

pour noter en sa tête cette particularité ou pour y découvrir un

indice à charge.

Et d'un ton résolu:

--Eh bien, écris-lui tout de suite, à Mme Chambannes... Deux lignes,

deux simples lignes... Je jetterai ta lettre à la boite en m'en

allant... Elle l'aura demain matin, au réveil, et, si elle ne veut pas

de moi...

--Soit! soit! fit froidement M. Raindal qui saisissait son

porte-plume.

Mais avant de tracer le premier mot, il ajouta:

--Par exemple, je t'avertis loyalement... Tu verras peut-être chez Mme

Chambannes des personnes qui ne seront pas de ton goût...

--Et qui donc?

--Je ne sais pas au juste... Voyons, il y aura peut-être un abbé,

l'abbé Touronde, un des amis de la maison...

A cette révélation, l'oncle Cyprien s'oublia. Comment! Mme Rhâm-Bâhan

avait un abbé, un curé, un ensoutané! Non, celle-là était par trop

bonne! Quelles mœurs! Quel siècle! Quel gâchis! Et l'oncle Cyprien

s'en tenait les côtes.

Il ne se calma que sur un regard sévère de Thérèse qui le rappelait à

ses engagements.

--Je ris, déclara-t-il, je ris parce que... tu comprends...

Puis, renonçant à s'expliquer:

--Je ris sans méchanceté... Et tu peux compter que si je me rencontre

avec l'abbé Tour... Tour quoi?--baste! peu importe!--je serai très

convenable... des plus convenables... Va, écris, mon ami!...

Thérèse était à bout de forces. Le fou rire la gagnait. Elle sortit

sous prétexte de chercher une brochure, et, arrivée à sa chambrette,

elle se laissa choir dans son fauteuil en s'esclaffant.

--Ce malheureux papa!... Quelle tête piteuse! Et l'oncle, qui veut en

être aussi maintenant!... Ah! la vie est bien drôle!

Elle se sentait d'humeur à plaisanter, à trouver tout cocasse,

grotesque, et au fond elle avait l'impression d'être enfin guérie,

délivrée de sa crise. Spontanément elle éprouva un élan de gratitude

pour Bœrzell. Le brave garçon, n'était-ce pas à lui qu'elle devait un

peu ce miracle? Ne l'avait-il pas consolée, distraite, comme un enfant

qui pleure, avec le miroitement de sa thèse conjugale, la bizarrerie

de ses discours, la chaleur tenace de sa voix? Sans lui, sans ce

comique raisonnable qui émanait de sa personne, et survivait à leur

causerie, ne serait-elle pas encore à se débattre sérieusement contre

la fièvre du mal, à s'épuiser dans le grave cauchemar de ses désirs

inassouvis? Aurait-elle même pu s'amuser des ambitions mondaines de

l'oncle, ou de sa malice sournoise, ou de quoi que ce fût? Pauvre

Bœrzell! Jamais elle ne parviendrait à l'exaucer, à surmonter la

répulsion que lui suggérait cette figure de vieux collégien à barbe.

Mais qui sait s'il ne l'aiderait pas aux moments de détresse, s'il ne

deviendrait pas un ami, un camarade fidèle qui ferait sa solitude

moins morne, moins abandonnée?

Elle marchait à travers la pièce, en s'exaltant à ces espoirs, et

Brigitte dut frapper deux fois pour lui annoncer que l'on servait.

Les Deux Rives: Roman · 第 34 / 69 题