--Alors, voici ma combinaison... Nous mettrions la leçon à six
heures... Nous travaillerions de six à sept... Et vous dîneriez à la
maison tous les jeudis... Cela vous va-t-il?...
M. Raindal, comme en une hallucination, croyait apercevoir Thérèse,
son sourire narquois, ses minces lèvres pincées de dédain, quand il
lui ferait part de cet arrangement nouveau; et une envie le prit de la
défier, de se venger d'elle, de réduire par un coup d'audace ses
tacites ironies. Il toussotait, semblait réfléchir, et enfin d'une
voix nette:
--Ma foi, oui, cela me va... C'est convenu, chère madame...
Mais il ajouta par un restant de prudence:
--Bien entendu, sauf contretemps, sauf empêchement majeur!...
Mme Chambannes eut une moue de reproche:
--Oh! cher maître, c'est très mal ces conditions!... N'êtes-vous pas
libre, complètement libre?... Pensez-vous que votre petite élève
voudrait empiéter sur vos occupations?...
«Votre petite élève!...» De quel ton de gentillesse elle avait proféré
cela! M. Raindal, attendri, s'excusa à son tour, puis excusa
pareillement ces dames. Zozé ne parut pas offensée de leur défection.
N'avait-elle pas de quoi se consoler? Une heure de gagnée sur la leçon
pour les couturières, les visites, Gérald, et sans perdre l'amitié du
maître! Elle songeait seulement, avec simplicité:
--Oh! à la fin elle nous embête, cette Mlle Raindal!
* * * * *
Chaque jeudi désormais, M. Raindal fut le convive des Chambannes.
Vers cinq heures il passait son frac ou une redingote, selon son gré,
Zozé lui ayant laissé toute licence de toilette. Puis il hélait un
fiacre, et à six heures il parvenait rue de Prony. Le plus souvent il
stoppait en route chez un fleuriste pour acheter deux ou trois roses
de serre, une branche d'orchidées, des violettes énormes ou du lilas
hâtif, et il les offrait à Mme Chambannes qu'il savait très friande de
fleurs rares. Elle le grondait en remerciant, plaçait la gerbe dans un
vase ou, si les fleurs étaient menues, les gardait à la main. Et la
leçon s'engageait.
Elle se réglait généralement sur des questions que Mme Chambannes
posait au hasard. Le maître répondait avec ingéniosité, rapprochant le
passé des choses contemporaines, le rabotant, l'amenuisant aux
dimensions exactes du cerveau de sa petite élève. Zozé humait les
fleurs en écoutant ou dressait les sourcils afin de mieux marquer son
zèle.
Mais peu à peu l'enseignement dégénérait en causerie. L'Égypte, sa
chronologie, ses mystères et ses hiéroglyphes étaient relégués de
côté. Mme Chambannes confiait au maître des racontars mondains, ses
amusements de la semaine, ou dépeignait le caractère de ses
principales amies. M. Raindal, faute de détails curieux sur sa vie
coutumière, remontait aux pénibles années de sa jeunesse. Zozé le
plaignait beaucoup d'avoir tant pâti de la misère; et elle
écarquillait ses tendres yeux au récit de certaines privations.
Parfois aussi,--et avec une insistance qui ne se lassait un jour que
pour renaître l'autre,--elle réclamait de M. Raindal qu'il consentît
à lui traduire les notes de la _Vie de Cléopâtre_. Le maître
immanquablement s'y refusait, alléguant que s'il accédait, Mme
Chambannes serait la première à regretter sa complaisance. Au surplus,
la plupart des mots, appartenant à ce qu'on nomme la basse latinité,
étaient intraduisibles.
Il éprouva une oppression quand un soir, après le dîner, l'abbé
Touronde l'entraînant à part, lui apprit que Mme Chambannes avait
failli connaître le sens des notes défendues.
--Figurez-vous qu'elle me demande avant-hier s'il existe un lexique de
la basse latinité. Je réponds: «Oui, madame, le _Dictionnaire_ de Du
Cange...--Eh bien, mon cher abbé! soyez donc assez aimable pour me
l'acheter...» Je flaire une tentation mauvaise, et je réplique, avec
quelque présence d'esprit, je puis le dire: «Hélas! madame, il n'est
plus en vente... Depuis quarante ans il est épuisé...» Ensuite elle
m'a avoué que c'était pour traduire vos notes... Mais convenez que
sans moi...