IX

Mme Chambannes l'attendait dans le fumoir aménagé en salle de travail.

Au centre, on avait disposé une grande table avec un tapis grenat, un

encrier de cristal anglais acheté tout exprès, des cigarettes d'Orient

dans une coupe et un cahier de maroquin à tranche dorée. Deux

fauteuils Empire se faisaient face. Et au parfum d'iris qu'exhalait

autour d'elle Zozé s'ajoutait harmonieusement cet arome d'encens qu'à

travers tout l'hôtel on sentait dès le vestibule.

Mme Chambannes débarrassa M. Raindal de ses gants et de son chapeau

qu'il hésitait à poser sur la table.

Ils s'assirent vis-à-vis l'un de l'autre et la leçon commença.

M. Raindal, d'abord, dicta une liste d'ouvrages que Zozé devait se

procurer.

Mme Chambannes écrivait rapidement, avec de petits mouvements des

lèvres. L'abat-jour rosé de la lampe électrique laissait dans l'ombre

le haut de ses cheveux; mais le net ovale de sa figure restait en

pleine lumière. La poudre, semée d'une touche légère, avait si bien

imprégné les chairs, qu'elle semblait un velouté naturel. Les rayons

y glissaient sans être reflétés comme sur la soie molle et ténue de

son ample robe d'intérieur. Les teintes en étaient pâles, les dessins

indistincts, cachés par des amas de dentelle crème. Et, à la blancheur

de ces tons, son visage s'avivait encore d'un éclat de pureté

matinale. On l'eût dite à peine vêtue, sous les larges plis de

l'étoffe, et fraîche comme au sortir du bain.

A chaque arrêt de M. Raindal, elle redressait la tête. Puis ses yeux

aux aguets épandaient vers le maître leurs débordants effluves de

tendresse. M. Raindal toussait de gêne, et, ramenant plus étroitement

contre son buste ses avant-bras aux mains pendantes, il paraissait

vouloir reculer.

Lorsqu'il eut terminé la dictée, Zozé demanda:

--Et à présent?

--A présent il va falloir travailler, chère madame, et vous habituer à

travailler seule! Malgré tout mon désir de vous aider, vous imaginez

bien qu'il y aura des semaines...

Zozé l'interrompit:

--Nous savons, mon cher maître.... Ce ne seront pas des leçons.... Ce

seront des causeries, de petits conseils d'ami, quand vous pourrez,

quand vous serez libre...

M. Raindal, approuvant du regard, attirait à lui un des vastes

in-folio du livre d'Ebers sur l'Égypte. Il se mit à le feuilleter, et

il retournait le volume pour montrer les gravures ou donner à Zozé des

explications. Elle se penchait par-dessus la table. Alors les souples

frisons de sa chevelure chatouillaient parfois d'un frôlement le

front de M. Raindal. Il se rejetait vite en arrière; et elle s'amusait

de cet effroi. Mais elle eut honte de le taquiner.

--Oh! nous sommes très mal! fit-elle soudain... Vous permettez, cher

maître, que je m'asseye à côté de vous?

--Bien volontiers chère madame!

Pourtant ils n'avaient pas repris l'examen des gravures, que déjà M.

Raindal déplorait son empressement à accepter.

Le parfum de Zozé, maintenant à si proche distance, l'étourdissait de

ses émanations. Chaque fois qu'elle s'inclinait, le tissu léger de sa

robe flottante en laissait s'évader une bouffée plus forte. Seulement

ce n'était plus de la violette, de l'iris: c'était une odeur

savoureuse et chaude comme une senteur de fruit, le parfum vivant de

la chair qui se marie à celui de l'essence; et les commentaires de M.

Raindal s'embrouillaient à mesure.

Sans contredit, il connaissait le don que possèdent certains élus de

répandre par l'épiderme une fragrance délicieuse. Nombre de

personnages antiques en furent gratifiés: notamment Cléopâtre, d'après

un papyrus de Boulaq, cité par M. Raindal dans son livre;--et

Plutarque n'est pas moins précis en ce qui concerne la peau

d'Alexandre.

Mais à se remémorer ces faits ou d'autres analogues, le maître ne

faisait qu'augmenter la confusion de ses idées. Les mots en venaient à

lui manquer. A toutes les montées du parfum, timidement, il pinçait

les narines, comme s'il eût aspiré quelque gaz délétère. Souvent

devant une image, il restait interdit, sans pouvoir en achever

l'interprétation. Il songeait distraitement à la peau d'Alexandre, à

la chair de Cléopâtre; et il aurait souhaité que Zozé écartât un peu

de lui son petit fauteuil à griffes dorées.

--Un mot, un seul mot de rien, si cela ne vous dérange pas!...

Pour proférer cet appel, Mme de Marquesse n'avait glissé, dans

l'entre-bâillement de la portière, que son profil aux puissantes

mâchoires, et sa main gantée de blanc qui retenait au-dessous le

rideau.

--Entrez donc, ma chérie! fit Mme Chambannes.

Les deux femmes s'embrassèrent. M. Raindal saluait Mme de Marquesse,

en observant machinalement son costume bleu soutaché de noir qui la

sanglait aux hanches comme un habit de cheval. Puis, sur

l'autorisation du maître, ces dames passèrent dans le salon voisin. M.

Raindal soupira avec force. A présent, dans le calme de la solitude,

toutes ses anxiétés s'effaçaient subitement. Il ne lui en restait plus

qu'une vague sensation de plaisir caché, de péril surmonté, de mystère

flatteur. Et il ne lui eût même pas déplu que ses collègues de

l'Académie le vissent dans cette pièce luxueuse, à proximité de ces

deux personnes si charmantes qui le traitaient avec tant d'égards. Il

était devant la glace, à se lisser la barbe, en avançant les

maxillaires, quand ces dames reparurent.

Mme de Marquesse voulait partir. Zozé lui barra gracieusement la

route, les bras en croix sur la portière, dans une pose de Sarah

Bernhardt.

--Non, pas encore.... N'est-ce pas, cher maître?... Il ne faut pas

que Mme de Marquesse s'en aille déjà!

M. Raindal acquiesça d'un salut. Zozé avait sonné. On servit sur un

plateau d'argent du vin de Porto avec des biscuits. Ils avaient un

goût de vanille auquel M. Raindal se montra très sensible. Mme

Chambannes lui inscrivit l'adresse du confiseur où on les achetait.

Mme de Marquesse prétendait en savoir de beaucoup meilleurs. Chacune

vantait son fournisseur. Le porto les avait animées--et, en riant, la

main brandie, elles se reprochaient l'une à l'autre des traits odieux

de gourmandise. Le maître, pris pour arbitre, refusa galamment de

prononcer. Il riait du débat, mais aussi du porto dont deux verres,

absorbés coup sur coup, commençaient à lui échauffer les tempes.

--Eh bien! Et notre travail que nous oublions! fit subitement Zozé.

M. Raindal allait répliquer, quand la portière se souleva de nouveau,

et un ecclésiastique, d'une cinquantaine d'années, replet, chauve et

tout souriant sous ses grosses besicles, pénétra lentement dans le

fumoir.

--Ah! c'est vous, mon cher abbé! s'écria Zozé d'un ton de surprise

tellement sincère qu'on ne pouvait deviner si la visite avait été

combinée d'avance ou si le hasard l'amenait.

Puis elle présenta:

--Monsieur l'abbé Touronde, directeur de l'orphelinat de

Villedouillet, notre voisin de campagne, un de nos meilleurs amis....

Monsieur Raindal...

Le maître s'inclinait de cet air cérémonieux, dont il dissimulait

toujours son aversion contre les gens d'église.

L'abbé interrogea respectueusement avec un léger accent du Midi:

--M. Raindal, l'auteur de la _Vie de Cléopâtre_?...

--Parfaitement! confirma Zozé.

L'abbé Touronde se confondit en politesses. Sans connaître l'ouvrage,

il en avait lu assez de comptes rendus dans les journaux pour en

parler abondamment. Il complimenta le maître au sujet de divers

chapitres; et M. Raindal remerciait avec des revers de mains modestes

qui semblaient repousser les éloges.

Mais l'abbé continuait de sa voix un peu chantante. Le livre le

captivait d'autant plus que la matière ne lui était point complètement

étrangère. Il avait dû, jadis, étudier à fond l'histoire de l'Égypte

en vue d'une brochure sur la secte des Coptes-Unis; d'autre part, il

avait publié, dans les _Annales d'archéologie chrétienne_, deux

articles traitant des hagiographes de la Thébaïde. Et, M. Raindal

confessant ne point les avoir lus, l'abbé offrit, si ce n'était pas

trop indiscret, de lui envoyer à domicile les numéros de la revue.

Il avait une tête à la fois oblongue et joufflue, presque toute en

chair, sauf une corde de cheveux bruns autour de sa calvitie; et M.

Raindal lui trouvait un sourire de brave homme. Peu à peu il se

départait de sa froideur première. Il communiqua à l'abbé des

particularités pittoresques sur la Thébaïde dont il avait exploré, par

métier, les parages. L'abbé écoutait d'une figure studieuse, avec des

marques de déférence, de solennels hochements de la nuque. Zozé

profita d'une pause pour demander:

--Vous dînez avec nous, monsieur l'abbé?

--Hé! Hé! oui, madame, fit sans hésitation l'abbé en dilatant d'un

rire cordial ses joues sphériques. Hé! oui, certes, si vous voulez de

moi...

--Et vous, cher maître, poursuivit Zozé, acceptez-vous d'être des

nôtres?...

--Oh! impossible, chère madame, soupira M. Raindal. On m'attend...

Croyez que je suis désolé...

Il se tut, car Chambannes entrait, caressant d'un geste fatigué son

épaisse moustache blonde à charnière. Tout le monde s'était levé. Il

serra la main de M. Raindal, puis, tapotant le cou de Zozé comme on

fait à une écolière:

--Et cette leçon, cher monsieur, comment a-t-elle marché?... Vous êtes

content de votre élève?...

--Fort satisfait, monsieur, excellent début...

--Oh! pour ce que nous avons travaillé! dit Zozé. Mais vous reviendrez

jeudi!... Jeudi je fermerai ma maison... Je n'y serai pour personne...

Vous promettez de revenir, cher maître?...

M. Raindal promit. Zozé l'accompagna ainsi que Germaine jusqu'à la

porte du salon.

Ils descendirent ensemble, et dehors ils se séparèrent après une

poignée de main. Mme de Marquesse lui avait secoué le bras si fort

qu'il en ressentait une sorte de crampe à l'épaule. Il consulta sa

montre près d'un bec de gaz. L'aiguille marquait sept heures moins le

quart.

--Sapristi! murmura-t-il effaré.

Et il appela encore un fiacre.

* * * * *

A dîner, par bravade de peur, pour devancer les ironies ou les

questions, il affecta une joviale loquacité.

Il narrait sa visite sur un ton de désinvolture, comme une séance de

l'Institut, une leçon au Collège de France. Il multipliait les

détails, décrivait la toilette des dames, et il imita même l'accent

méridional de l'abbé.

Thérèse, de son côté, feignait de s'intéresser, donnait avec bonne

grâce la réplique et semblait avoir oublié la querelle du matin.

Quant à Mme Raindal, elle se taisait. Pourquoi protester, pourquoi

vouloir détourner son mari de ce commerce funeste avec des personnes

sans foi? Ne le savait-elle pas irréparablement damné, déjà voué pour

son athéisme aux tortures éternelles? En plus, le souvenir de la

colère du maître, un peu avant le dîner Chambannes, demeurait vivace

dans son esprit, et la bâillonnait de sagesse.

Elle ne se permit un froncement de sourcils que lorsque M. Raindal

parodia l'abbé, et sa mine affligée fit tellement rire Mlle Raindal

que le maître en conçut des soupçons sur la bonhomie de sa fille.

Cette gaieté, cette douceur, étaient-elles bien franches? Thérèse ne

se moquait-elle pas de lui? M. Raindal l'examina d'un coup d'œil

furtif; puis brusquement, mis en éveil, il cessa ses récits.

Le jeudi suivant, plus réservé, il mentionna tout juste sa visite rue

de Prony pour transmettre à ces dames les compliments de Zozé; et le

jeudi d'après, il n'en parla point.

Enfin le quatrième jeudi, vers six heures et demie, on reçut, rue

Notre-Dame-des-Champs, une carte-télégramme de M. Raindal. Il priait

qu'on ne l'attendît pas, étant retenu par les gracieuses instances de

Mme Chambannes; et au-dessous, Zozé avait tracé de sa haute écriture:

_Approuvé_.

A vrai dire, M. Raindal, en partant de chez lui, se doutait bien au

fond qu'il n'y rentrerait point dîner, puisque la semaine précédente,

il avait quasiment promis d'être, ce jeudi-là, le convive de son

élève. Mais il s'était ingénié à présenter de loin cette escapade sous

les aspects d'un impromptu que rien ne lui faisait prévoir.

Ce fut Mlle Raindal qui ouvrit la dépêche. Une fois lue, elle la jeta

au feu en haussant les épaules.

--Qu'est-ce que c'est? demanda Mme Raindal qui entrait.

Thérèse répliqua d'un ton railleur:

--Un télégramme de père qui reste dîner là-bas!

Là-bas! Les deux femmes, à ce mot, avaient instinctivement croisé le

regard. Puis, du coup, devant la figure alarmée de sa mère, Thérèse

rebaissa les yeux vers son papier. A quoi bon en ajouter plus? Jamais

entre elles il n'y aurait communion d'esprit possible, jamais contre

M. Raindal une de ces petites alliances gouailleuses du genre de

celles où s'amusaient jadis le maître et sa fille aux dépens de Mme

Raindal! Bah! il fallait se résigner à goûter seule,--seule comme

toujours, seule comme partout,--le comique de l'aventure!

--Alors, il dîne là-bas? répéta d'une voix navrée la vieille dame.

--Mais oui, mère, puisque je te le dis! fit Thérèse avec impatience.

--Et tu penses qu'il va continuer à y retourner chaque jeudi?

--Je l'ignore!

Mme Raindal reprit de la même voix mortifiée:

--Mon Dieu! mon Dieu! Pourvu que ces Chambannes ne lui nuisent pas!...

Voyons, toi, tu ne pourrais pas lui dire...

--Lui dire quoi?...

--Lui dire, lui dire... de prendre garde, par exemple, de ne pas trop

se lier... Tu t'y entends mieux que moi, à lui parler, ma fille... Et

puis vous êtes plus amis ensemble!...

A ce reproche déguisé par lequel la vieille dame se plaignait, sans le

vouloir, de son isolement, de son antique relégation avec Dieu et avec

ses craintes, Thérèse eut un petit serrement de cœur.

--Écoute! fit-elle d'un ton plus affectueux... Écoute, mère!... Je

t'assure qu'actuellement il n'y a pas de danger... Donc, ne t'inquiète

pas en vain à l'avance... Et, si tu m'en crois, pour le moment,

faisons bonne mine à père, ne le taquinons pas... Je le connais, nous

n'aboutirions qu'à le pousser plus encore dans l'intimité de ces

gens...

--Et plus tard?...

--Plus tard, nous verrons, nous discuterons à nous deux ce qu'il

conviendra de faire selon les circonstances.

--Ainsi, tu veux bien que de temps en temps je cause avec toi de...

Elle hésitait:

--De cela... de cette affaire, enfin?

Thérèse se leva pour l'embrasser, et, la berçant entre ses bras:

--Mais oui, vieille mère... Es-tu drôle! Pourquoi non?...

Une larme coulait le long de la joue de Mme Raindal:

--Je ne sais pas... Vous aviez quelquefois l'air si méchants, ton père

et toi, chacun à son bureau, sans un mot, quand j'entrais... J'avais

peur de vous, ma parole!...

Et elle sortit à petits pas accablés, afin de prévenir en hâte

Brigitte.

* * * * *

Pendant ce temps, Mme Chambannes, pour complaire à M. Raindal,

énonçait la liste des convives:

--Je vous jure, cher maître, absolument entre nous... Mon oncle et ma

tante Panhias, notre ami le jeune M. de Meuze, et peut-être l'abbé

Touronde...

Elle ne finissait pas de le nommer, qu'il fit son entrée dans le

fumoir.

Il manifesta un grand contentement à se rencontrer avec M. Raindal.

Ses prunelles derrière les besicles étincelaient de plaisir; et Zozé,

les voyant tous deux en causerie, s'enfuit à sa toilette.

--Oui, déclarait poliment M. Raindal, vos études m'ont paru

excellentes, bien déduites, nourries de savoir... Et je m'étonne,

dois-je vous l'avouer? qu'ainsi doué pour la science, vous n'ayez pas

un bagage littéraire, comment dirais-je? plus volumineux, plus

considérable...

--Oh! cher maître, vous êtes trop indulgent, trop... trop

bienveillant!... bredouillait l'abbé d'une voix qui chevrotait de

satisfaction.

Et il se justifia avec éloquence de n'avoir pas davantage produit. En

droit, on ne pouvait point l'incriminer de paresse. Non, c'était

d'autres causes que provenait sa stérilité. D'abord l'orphelinat

qui exigeait de lui des soins assidus, quotidiens, et de toute

sorte, financiers aussi bien que moraux, littéraires autant

qu'administratifs. Puis, ses ennemis, ses innombrables ennemis qui,

s'il avait publié plus, n'eussent pas manqué de trouver là un sujet de

calomnie nouvelle comme ils en découvraient à toutes ses actions, même

aux plus vertueuses, même aux plus innocentes.

Car l'abbé Touronde était, hélas! à n'en point douter, le prêtre le

plus calomnié de Seine-et-Oise. Tous les partis le haïssaient, tous

s'évertuaient à le messervir, à le déconsidérer. Sous prétexte qu'il

était recherché dans les châteaux des alentours,--comme chez Mme

Chambannes, au château des Frettes, entre autres,--les radicaux du cru

l'accusaient auprès du préfet de faire à Villedouillet de la propagande

réactionnaire. Par contre, à l'évêché, les dénonciations anonymes

pleuvaient, où se reconnaissait aisément la facture cléricale. On y

affirmait que l'abbé Touronde compromettait chaque jour--et ici la

voix de l'abbé fléchit, devint confidentielle--compromettait chaque

jour la dignité superéminente de sa soutane dans les frivolités

mondaines et la fréquentation des hérétiques.

--Les hérétiques! répétait avec indignation le prêtre... Hé! puis-je

choisir et réclamer aux donateurs un acte de baptême en règle?

Devais-je refuser les Israélites qui m'aident à élever mes enfants?...

Ah! les pauvres petits, sans eux, Dieu sait que le monde, les

frivolités mondaines, on ne m'y verrait plus guère...

Puis, subitement, il s'arrêta, comme s'il eût entendu la voix de sa

conscience:

«Si, si, Bastien Touronde, on t'y verrait encore, parce que tu aimes

la bonne chère, la vue des jolies femmes, le luxe, le confortable et

aussi parce que, dans cette société peu au courant des dogmes, tu sais

que ta présence parmi les tentations scandalise beaucoup moins qu'elle

ne ferait ailleurs...»

A quoi les lèvres de l'abbé susurraient, en réponse, comme les jours

de visite à l'évêché, quand Monseigneur le blâmait pour ses écarts

mondains:

«_Non culpabiliter! Non culpabiliter!_»

--Plaît-il? fit M. Raindal qui n'avait écouté que distraitement ces

longues doléances.

L'abbé Touronde sursauta:

--Je songeais à ces mauvais gars, cher maître, je leur disais en

moi-même des injures... Vous savez, nous autres du Midi, nous avons le

sang vif et la langue souvent pas tout à fait assez chrétienne!...

L'entrée de Mme Chambannes, que suivaient l'oncle et la tante Panhias,

mit un terme au dialogue. On opéra les présentations. L'oncle Panhias

était en frac et cravate noire. Il portait bas, comme une tête de

penseur, sa tête de comptable grisonnant, et il avait dans la

démarche, dans l'allure, dans les replis de sa physionomie barbue, cet

air de lassitude des hommes de bureau à qui la fortune est venue trop

tard. Mme Panhias semblait, au contraire, optimiste et gaillarde, sous

la robe de soie brune que tendaient ses grosses formes. Elle roulait

les _r_ plus fort que Mme Chambannes, et il fallait un connaisseur

pour distinguer l'Orientale à cet accent quasi d'Espagne ou d'Amérique

du Sud.

Quelques minutes après, Gérald, puis Georges Chambannes pénétrèrent

dans le fumoir. Ils étaient l'un et l'autre en habit. M. Raindal,

instinctivement, abaissa les yeux vers sa redingote. Mais le

domestique annonçait que madame était servie, et l'on se rendit en

cortège dans la salle à manger.

Le dîner fut cordial et gai. M. Raindal n'avait plus maintenant ces

timidités ou ces malaises d'intrus qui, au début, le guindaient si

fort. A tant frayer chez les Chambannes, il s'était familiarisé avec

les noms de leurs relations, les usages de la maison, les goûts de

l'entourage; et il n'y avait guère d'entretien auquel il hésitât à se

mêler par discrétion, crainte d'erreur ou ignorance du sujet. Rien ne

paraissait le troubler. Les œillades comme le parfum de la petite Mme

Chambannes n'étaient plus à présent que des stimulants à sa faconde.

Tous deux se parlaient en camarades, avec un je ne sais quoi de

paternellement supérieur dans le ton de M. Raindal et de

volontairement soumis dans celui de la jeune femme. Chambannes même,

pour s'adresser au maître, avait de ces tours de phrase qu'on

n'emploie d'habitude qu'envers un ami de vieille date. Quelle

différence avec le premier dîner, où M. Raindal s'était senti si

gauche, si lent à recouvrer l'entrain! Et l'oncle Panhias ayant, par

mégarde ou sous l'influence des vins, avoué qu'il avait Smyrne pour

patrie d'origine, le maître fut sur le point de l'en féliciter. Une

ville exquise que Smyrne, la perle de l'Ionie, dont le nom en grec

signifiait myrrhe, encens, odeur aimée des dieux. Et jusqu'au dessert

il ne tarit pas d'éloges, d'anecdotes à l'appui, de souvenirs

historiques, tandis que la tante Panhias le remerciait en répliques

enthousiastes, qui soulignaient comme des roulements de tambour

chacune de ses périodes.

Au fumoir, Zozé demanda à M. Raindal l'autorisation d'allumer une

cigarette. Puis insensiblement elle se dirigea vers Gérald. Il s'était

affalé sur le divan et lançait, d'une lèvre boudeuse, des bouffées en

spirale. Elle s'assit à côté de lui et la voix câline:

--Pourquoi faites-vous la tête?

Il ne répondit pas, d'abord, mais, au bout d'un instant, il grommela:

--Est-ce qu'il va venir comme cela souvent, le kangourou?

--Je ne sais pas! murmura Zozé en réprimant un sourire... Vous n'êtes

pas jaloux, au moins?...

Gérald eut un ricanement dédaigneux.

--Jaloux!... Ah! bien!... Non... Seulement il me rase un peu! Il est

par trop bavard, votre petit ami!...

Et, se levant, il alla rejoindre Chambannes qui se versait de

l'eau-de-vie devant la caisse à liqueurs.

M. Raindal eut un inconscient plaisir à voir la fin de ce colloque. Il

examinait avec attention le jeune M. de Meuze, comme avait dit Zozé,

le jeune Gérald, éclairé de près, en ce moment, par une lampe

au-dessus de laquelle il se penchait pour y rallumer son cigare. Pas

si jeune que cela, en dépit de l'apparence! Au coin des yeux, au coin

des lèvres, au coin des narines, la lumière montrait à travers sa

figure encore juvénile et ferme ces linéaments vagues, ébauches

incolores des rides futures; et sur le plat de ses tempes des veines

commençaient à saillir.

M. Raindal en ressentit une espèce de bonne humeur, qui le rendit

confus, car il avait des prétentions à la générosité, à la grandeur de

caractère. Parce que M. de Meuze manquait d'égards admiratifs, parce

qu'il avait pris durant tout le dîner des mines ennuyées et maussades,

était-ce une raison pour se réjouir des fatales petites décrépitudes

de l'âge...

--Dites-moi, cher maître! fit Mme Chambannes, l'interrompant dans ce

revirement d'équité... Si nous causions de notre fameuse visite au

Louvre?...

Hélas! cette semaine, comme les précédentes, on devait y renoncer, à

cette «fameuse» visite, depuis plus d'un mois chaque semaine rejetée à

la semaine suivante. Tous les jours de Zozé étaient retenus. On se

promit de fixer une date, à la leçon prochaine. La causerie déviait

vers des sujets moins graves. La tante Panhias, comme délivrée d'un

secret professionnel, s'en donnait de discourir sur Smyrne. A onze

heures, M. Raindal, par peur de céder au sommeil, se retira. En bas,

Mme Chambannes le pria d'inviter ces dames à dîner chez elle pour le

jeudi qui venait. Il remercia chaleureusement, mais dehors il ne put

maîtriser la contrariété que lui causait cette mission difficile.

--En voilà, une idée! se disait-il... Ah! oui, ce sera commode!...

Il resta trois jours reculant à risquer l'attaque, et sitôt qu'il s'y

hasarda, deux refus résolus lui coupèrent la parole. Son front se

teinta d'un afflux de sang. Pardieu! elles s'accordaient, et leur

double refus n'était qu'une manœuvre concertée, une sournoise

manifestation de blâme.

Il riposta avec hauteur:

--C'est bon! A votre guise!... Cependant, je n'entends pas être

solidaire de vos fantaisies!... Et je vous avertis: j'irai seul...

Cette menace ne fut pas relevée. Il la renouvela le jeudi matin sans

davantage obtenir réponse. De colère, il partit à trois heures, une

heure plus tôt que de coutume. Il avait endossé l'habit noir, et,

comme sa cravate de soirée apparaissait dans l'échancrure du paletot,

quelques badauds se retournaient sur son passage. Cela accrut son

mécontentement. Il pressa le pas et arriva d'une demi-heure en avance.

Mme Chambannes, par extraordinaire, fut, inversement, d'une demi-heure

en retard. Il attendit donc une grande heure dans le fumoir, où le

jour tombait graduellement. Les domestiques avaient oublié de faire

la lumière, et M. Raindal, n'osant ni sonner ni toucher au bouton des

lampes électriques, demeura dans l'obscurité. Des pensées amères

l'assaillaient. Pourquoi cet acharnement de Thérèse et de Mme Raindal

contre les Chambannes? Que pouvaient-elles imaginer sur leur compte?

Que disaient-elles de lui, quand il était absent? Et sa fureur

s'exacerbait aux piqûres venimeuses de ces questions.

--Vous ici, cher maître, dans le noir!... Est-ce possible?... Je suis

en retard, n'est-ce pas?... Vous me pardonnez?...

En même temps que cette voix affectueuse, la lumière jaillissait dans

la pièce; et Mme Chambannes parut, un manchon à la main, la voilette

repliée au-dessus des sourcils. Son délicat petit nez était rosé du

bout par le froid du dehors--ou peut-être par les caresses récentes.

Elle réitéra ses excuses, et jetant sur un fauteuil son collet de

zibeline et sa capote de fleurs où deux épingles vibrèrent un instant

du choc, elle déclara:

--Vous savez, maître... J'ai un projet une nouvelle combinaison...

Vite, que je vous la dise!... A cinq heures, nous sommes dérangés sans

cesse... C'est l'un, c'est l'autre qui vient, et, soit dit entre nous,

nous ne faisons rien qui vaille...

Les Deux Rives: Roman · 第 31 / 69 题