M. Raindal se rembrunissait:

--Vous songez donc à revenir?

--Peut-être! Pourquoi pas?... Cela vous fâche?..

--Nullement, chère madame, nullement!...

Il ne put en exprimer plus. La stupeur le paralysait. Alors elle

voulait revenir tous les lundis, à tous les cours, le compromettre

publiquement, faire de lui la risée du Collège, du monde savant, de la

presse peut-être! Et il croyait entendre l'oncle Cyprien: «Ah! ah!...

Il paraît que Mme Rhâm-Bâhan--M. Raindal cadet n'appelait plus

autrement Mme Chambannes--il paraît que Mme Rhâm-Bâhan mord à

d'égyptologie... Bravo! Charmant! Délicieux!» Puis c'étaient les

ironies sournoises des collègues, les gouailleries jalouses, les

allusions, le scandale! Non, non, pour la fantaisie d'une personne

gracieuse, avenante, sympathique, il n'en disconvenait point, mais

frivole et sans réflexion, M. Raindal ne risquerait pas la mésaventure

où avait sombré le crédit de tant de ses illustres confrères. Et d'une

voix ferme il déclara:

--Ecoutez, chère madame... Je vous estime assez pour vous devoir la

franchise... Eh bien! il ne me semble pas que vous soyez dans des

conditions à profiter de mon enseignement... Le Collège de France est

une espèce de séminaire, de pépinière destinée à former de jeunes

érudits, vous me saisissez bien?... Le Collège de France a comme but

essentiel...

--Oui, oui, interrompit Zozé d'un ton attristé... Oui, cher maître, je

vois que ma présence vous déplaît... Mais comment apprendre pour mon

voyage en Egypte, l'hiver prochain? Comment faire?... Comment

faire?...

Elle s'accrochait maintenant à cet ancien projet de «préparer son

voyage», elle s'y butait avec une obstination câline dont M. Raindal,

à la longue, se sentit agacé. Bah! qu'elle le préparât comme elle

pourrait, après tout! Et dans un recul d'impatience, il laissa glisser

sa serviette.

Mme Chambannes l'avait prestement rattrapée:

--Pauvre monsieur Raindal! fit-elle en lui lançant une de ces tendres

œillades qui étaient sa façon naturelle de regarder... Je vous

assomme, n'est-ce pas?...

Il rougit de sa brusquerie:

--Du tout, chère madame... Seulement, je cherche un moyen de vous

aider dans vos études, dans vos lectures préalables...

Les sourcils de Zozé se fronçaient d'attention. Mais soudain un éclair

de joie fila dans ses caressantes prunelles:

--Moi, j'aurais bien une idée, insinua-t-elle, une idée qui vient de

me venir à l'instant, tenez!...

--Laquelle, chère madame?

--C'est que c'est tellement indiscret!...

--Qu'importe?... Dites-la! fit M. Raindal, qui reperdait un peu de son

ton d'indulgence.

--Non, je n'aurai jamais le courage!...

Elle hésitait encore, les yeux dans les yeux du maître. Enfin elle se

décida à parler, car la voiture stoppait à la porte de M. Raindal.

Voici: elle aurait souhaité, si elle ne le dérangeait pas trop, que le

maître consentît à venir rue de Prony une fois par semaine, le jeudi,

ou même deux fois par mois, non pas lui donner des leçons, non, Zozé

ne se serait pas permis une demande aussi impudente, mais causer avec

elle, comme cela, en ami, la diriger dans ses études, lui indiquer ce

qu'il fallait lire...

--Vous comprenez... Je sais bien que c'est très indiscret... Pourtant,

si vous vouliez, vous me feriez tant plaisir!... Vous ne voulez pas,

cher maître?

Elle avait posé légèrement sa main gantée de blanc sur le genou du

maître dans un geste familier, sans calcul de coquetterie, comme sur

le genou d'un bon grand-père,--de l'oncle Panhias, par exemple, quand

elle en implorait quelque chose. M. Raindal intimidé n'osait retirer

son genou. Et, à voir ce petit être élégant courbé devant lui dans une

attitude si ingénue et si humblement quémandeuse, il ressentait une

sorte de trouble agréable qu'il prenait pour du regret, pour de

l'attendrissement.

--Hum! Madame! murmura-t-il d'une voix redevenue affable... Hum!...

Je serais désolé de vous mécontenter... Néanmoins, vous devez vous

rendre compte que mes obligations, mes travaux...

--Oh! je sais, je sais! fit Zozé avec une feinte résignation.

Il y eut un temps. M. Raindal considérait à travers la buée les

silhouettes molles des passants, sans se résoudre aux paroles d'adieu.

Mais subitement il tressaillit comme sous le coup d'un élancement.

--Qu'avez-vous, cher maître? fit Zozé d'un ton de sollicitude.

--Rien, rien, chère madame!...

Oh! presque rien--rien que d'avoir distingué à l'extrémité de la rue

un certain balancement d'épaules, de certaines enjambées martiales,

l'oncle Cyprien tout simplement qui marchait droit sur la voiture avec

des moulinets de sa grosse canne en bois de cornouiller rougeâtre.

M. Raindal, à ce moment, envia la demeure reculée de feu

Rhanofirnotpou. Que n'était-il au plus profond de l'hypogée, dans le

_serdab_ obscur, dans la cellule murée de ciment, au lieu de se

trouver dans cette case à vitres, avec cette jeune jolie dame qui le

harcelait de prières!

--Vous ne voulez pas vraiment, mon cher maître?... Je vous assure, ce

ne serait pas régulier... Vous fixeriez les heures, les jours!...

--Je cherche, je cherche! répétait-il machinalement, tandis que ses

regards suivaient attentifs la marche rapide de l'ennemi.

L'oncle approchait cependant. Ses traits se précisaient. Il atteignait

à la voiture. Il examina le coupé, au passage, d'un œil en même temps

dédaigneux et méfiant; puis, sans s'arrêter plus, il entra dans

l'allée. M. Raindal, inconsciemment, poussa un soupir de délivrance;

et la main tendue vers Mme Chambannes:

--Au revoir, chère madame... Je réfléchirai, je vous écrirai...

Zozé eut une moue de désappointement:

--Et moi qui espérais votre réponse tout de suite!

M. Raindal passa la main sur ses yeux comme pour en effacer une vision

pénible: l'oncle Cyprien, qui redescendait, le rencontrait au sortir

de la voiture, acquérait un prétexte à d'interminables sarcasmes... Et

il balbutia d'une voix hâtive:

--Eh bien, soit, madame, soit... Je viendrai cette semaine...

--Oh! que vous êtes gentil!... Jeudi vous convient-il, jeudi à cinq

heures?...

--Oui, jeudi à cinq heures...

--Vous ne savez pas comme vous êtes gentil!

Elle saisit sa main en le contemplant avec une radieuse expression de

gratitude. Mais les doigts de M. Raindal s'échappaient de son

étreinte.

--Oh! pardon! fit-elle... Vous êtes pressé... A jeudi, cinq heures...

Je compte sur vous, cher maître...

En refermant la portière, M. Raindal salua gauchement. La voiture

s'ébranlait. Un «Bonjour, adieu!» le fit encore se retourner. C'était

Zozé qui, à la fenêtre du coupé, lui adressait de son petit gant

blanc un dernier signal d'amitié.

* * * * *

De jour en jour, jusqu'au jeudi, M. Raindal retarda de confier à

Thérèse le récit de cette entrevue, comme s'il eût redouté à l'avance

ses critiques. Peuh! ne savait-il pas déjà ce qu'elle lui objecterait:

son rang dans la science européenne, sa position académique, le

ridicule qu'il encourrait dans une aussi vague besogne de

vulgarisation. Et il tenait d'autant moins à entendre ces justes

remarques, que, sans se l'avouer nettement, l'idée de retourner chez

Mme Chambannes ne lui répugnait pas. Une fois hors de la sainte

atmosphère du Collège, puis sauvé de l'oncle Cyprien, il s'était

reproché d'avoir si durement rebuté sa séduisante admiratrice. La

pauvre enfant! N'était-il pas touchant, au contraire, le cas de cette

jeune personne futile s'éprenant soudainement d'une passion de savoir?

N'y avait-il pas là un sujet d'observations captivant au plus haut

degré pour un homme de pensée, toute une étude de cérébralité à faire!

Et il la revoyait en sa pittoresque attitude de petite suppliante, le

buste de profil, la main contre son genou: «Vous ne voulez pas, cherr

maîtrre?» Mais certes que si, il voulait! Certes qu'il irait! Ne

fût-ce que par égoïsme, par curiosité de savant. Quant à Mlle

Thérèse--songeait-il presque hargneusement--quant à Mlle Thérèse, il

serait toujours temps de l'avertir lorsque les leçons se trouveraient

commencées!

Et le jeudi matin survint, que M. Raindal n'avait pas trahi le mystère

de son rendez-vous.

Il éprouva donc un certain malaise, en voyant, vers neuf heures,

Thérèse qui pénétrait dans le cabinet de travail. Quelle malchance!

Juste au moment où il était occupé à empaqueter des livres pour Mme

Chambannes! Il fit cependant bonne figure:

--Tiens, te voilà fillette! s'écriait-il gaiement.

Elle se laissa embrasser, puis amenant deux des gros volumes entassés

sur la table:

--Qu'est-ce que cela, père?... Maspero!... Ebers!... Ah ça! tu te mets

à prêter des livres, à présent?...

--Non! déclara M. Raindal, qui se raidissait contre l'inquiétude. Ce

sont des ouvrages que je vais envoyer tantôt chez Mme Chambannes.

--Chez Mme Chambannes! répéta Thérèse d'un ton stupéfait.

--Mon Dieu, oui...

Et il raconta, trait pour trait, les épisodes du lundi, hormis

toutefois la décisive apparition de l'oncle Cyprien.

Thérèse l'écoutait en silence. Lorsqu'il eut achevé, elle redressa la

tête. Ses lèvres minces rentraient en une plissure railleuse. De la

colère semblait s'amonceler sous l'épais froncement de ses sourcils.

--Et tu vas y aller? questionna-t-elle.

--Dame, puisque j'ai promis!... J'irai deux ou trois jeudis... La

politesse élémentaire le commande... Après, j'aviserai si je dois

continuer ou non...

--Bien, bien, père! répliquait-elle d'une voix dont elle déguisait mal

le tremblement. A ton gré... Je me garderai, tu penses, de te donner

des conseils...

--Et si je t'en demandais? fit hardiment M. Raindal.

Elle éclata:

--Si tu m'en demandais, je te dirais que cette Mme Chambannes est une

petite sotte, que son entourage est de la dernière trivialité, que tu

te jettes là dans une fréquentation qui ne te procurera qu'avanies,

que désagréments... Je te dirais... Mais non, tiens, père, par respect

il vaut mieux que je me taise...

Et sur ses bras croisés, on voyait le bout de ses mains s'abattre et

se relever comme de petites ailes palpitantes.

--Oh! oh! Nous nous emportons! riposta M. Raindal, affectant de

badiner... Bah!... Si je me rappelle bien, le soir du dîner, nous

n'étions pas tellement sévère, fillette... Tu te souviens, après

dîner...

Thérèse ne put retenir un haussement d'épaules;

--Comment, père!... Tu n'as pas deviné que je me moquais, que ces gens

m'étaient odieux, me révoltaient?... Tu ne les as donc pas jugés

toi-même?... Mais tout ce que nous en dira l'oncle Cyprien n'est

qu'enfantillage auprès de la vérité... La race, le sang, la religion,

la nationalité, il s'agit bien de tout cela! Ce sont des gens d'une

autre espèce que nous, entends-tu, père? Oui, tous, Allemands,

Prussiens, Français, Anglais, Italiens, que sais-je, des gens d'une

même bande, d'une même tribu et qui ne sera jamais la nôtre... Ah!

quand je réfléchis que toi, dans ta situation, parce que cette petite

nigaude t'a flatté, t'a enjôlé...

M. Raindal, à l'énoncé de ces mots, eut une violente contraction de la

mâchoire.

--Ah! permets! fit-il... Non, mais, permets, mon enfant... Tu

t'égares... Tu oublies un peu à qui tu parles... Et tu me reconnaîtras

le droit de te dire, avec ma vieille expérience, qu'en fait de gens je

suis peut-être aussi bon connaisseur que toi... Tu m'accorderas

peut-être également que jusqu'ici j'ai mené ma vie d'une manière dont

ni toi ni moi, nous n'avons à rougir, n'est-ce pas?

Thérèse, sans répliquer, feignait de feuilleter un livre. Il reprit

d'un ton adouci:

--Va, crois-moi, fillette!... Laisse ces théories et les autres à ton

excellent oncle Cyprien... Dis-moi que Mme Chambannes te déplaît,

dis-moi que sa société t'inspire de la répulsion, de la défiance...

N'aie pas peur! Si tes impressions sont justifiées, je serai le

premier à m'en apercevoir et à régler là-dessus ma conduite... Mais au

moins ne cherche pas à te faire ni à me faire illusion, à transformer

en vues sociales tes animosités personnelles... Ce sont là des

procédés indignes de toi, indignes de ta culture, de ta valeur

intellectuelle... Tu le sais bien, au fond...

Il lui souriait, avec un regard d'appel:

--Allons, viens m'embrasser!...

La jeune fille s'approcha en tendant son front. M. Raindal y déposa un

long baiser, tandis qu'il la serrait fortement dans ses bras.

--Hé là, rions donc! exhortait le maître, car le visage de Thérèse,

quoique apaisé maintenant, demeurait inerte et songeur.

Un sourire oblique desserra ses lèvres.

--C'est cela! Parfait! fit M. Raindal, en exagérant la satisfaction

que lui causait cette grimace incomplète.

Le déjeuner fut silencieux. M. Raindal évitait les yeux de Thérèse. Il

éprouva un secret petit contentement, quand il sut qu'elle sortait

après le repas, pour se rendre à la Bibliothèque. Sans s'expliquer

pourquoi, il préférait qu'elle fût absente au moment de son départ.

Vers quatre heures, il passa une redingote de cérémonie en drap lisse,

puis une paire de gants neufs dont le cuir gris collait à ses doigts.

Il se hâtait, par crainte de manquer l'omnibus. Mais en bas les

trottoirs étaient salis de boue. Il appela un fiacre.

Les Deux Rives: Roman · 第 30 / 69 题