«La principale peinture des mastabas de Dahshour est celle conservée
dans la tombe d'un riche négociant de l'époque, un de ces gros
armateurs dont les caravanes exerçaient le trafic avec la Libye et la
côte syrienne. Signalée en premier par Brugsch, elle a fait l'objet de
deux notices fort détaillées de mon éminent et jeune confrère M.
Maspero, parues dans les _Annales du Musée de Boulaq_ et dans la
_Revue d'Égyptologie_. Ledit armateur s'appelait Rhanofirnotpou...»
M. Raindal s'était levé et essuyait à puissants coups de torchon le
tableau noir placé derrière sa chaise. Un petit nuage de craie, léger
comme une fumée, voleta autour de sa manche.
--Rha-no-fir-not-pou!... épelait-il à mesure que s'inscrivaient sur le
tableau les hiéroglyphes du nom.
Mais il n'avait pas achevé que le tambour de la porte se rabattit en
gémissant. De suaves émanations de violette à l'iris traversèrent
brusquement la salle. Une dame entrait et s'asseyait avec un
bruissement de soies, en arrière des élèves. M. Raindal, malgré lui,
comme forcé par l'odeur, se retourna anxieusement. Oui, c'était elle,
c'était la jolie petite Mme Chambannes!
Il fut si bouleversé qu'en revenant à sa place il ne put que répéter
sa première phrase sur le défunt Rhanofirnotpou:
«... Un de ces riches négociants, vous disais-je, un de ces gros
armateurs, dont les caravanes...»
Mme Chambannes! Mme Chambannes au cours, en jupe de drap bleu, avec
une voilette blanche et un veston de loutre! Avait-on idée d'une
pareille folie, d'un aussi puéril caprice! Et voilà maintenant qu'elle
lui adressait de petits signes de tête, comme on fait au théâtre entre
amis, de loge à loge. «Bonjour, monsieur Raindal, bonjour, bonjour, ça
va bien?» continuait la tête de Mme Chambannes.
Elle s'arrêta pourtant en remarquant que le visage du maître demeurait
impassible devant ces politesses.
Du reste la froideur de M. Raindal n'était pas sa seule déception.
D'abord, elle ne comprenait rien à cette histoire des peintures de feu
Rhanofirnotpou. Quoi! Des peintures dans une tombe! Un rude original
que ce gros armateur! Et puis, le décor l'étonnait.
Elle pensait pénétrer dans un grandiose amphithéâtre, où la foule
s'entassait sur des gradins de chêne vernis par l'âge. En bas, elle se
figurait une chaire énorme, haute comme un tribunal, que flanquaient
deux appariteurs à chaînes argentées. Et dans la chaire, M. Raindal,
en robe ponceau bordée d'hermine, M. Raindal pérorant, jouant avec sa
toque galonnée, buvant de l'eau sucrée et interrompu à chaque mot par
l'enthousiasme de l'assistance...
Quelle désillusion! Quel contraste avec la réalité! Qui eût imaginé
cette étroite pièce aux murailles d'un gris sale, ces deux bustes en
simili-bronze,--Platon et Epictète,--juchés, tels que deux potiches,
sur des socles en carton-pierre, cette grossière table de bois blanc
pareille à une table de cuisine, et les chaises de paille empilées,
dans un coin, près du Platon déteint, comme dans un vieux grenier à
meubles?
Zozé éprouvait presque cette imperceptible mélancolie qu'inspire aux
personnes riches le spectacle de la misère. Elle tenta de se distraire
en inspectant successivement le dos et la nuque des huit élèves. Deux
étaient chauves déjà. Trois portaient entre les épaules cette barre
brillante qu'impriment dans les étoffes les durs dossiers des omnibus.
Le veston d'un autre était passé de couleur. Et vers le bout de la
table, à gauche, il y en avait un avec une tignasse brune--oh! cette
tête de loup!--qui ne devait pas souvent se ruiner chez le
coiffeur!...
Elle les prenait en pitié, ces braves jeunes hommes. Elle aurait voulu
leur donner des avis de toilette et, s'il l'avait fallu, les aider de
sa bourse.
Un bruit de chaises la tira de ces rêveries charitables. Le cours
était fini. M. Raindal avait disparu. Par où? Dans le mur, sans doute.
Et pas même un applaudissement! Zozé en restait confondue.
Elle se leva tout engourdie par l'immobilité et suivit les élèves qui
sortaient. Quelques-uns s'effacèrent afin de lui livrer passage. Aucun
ne la dévisagea, et ceux qui marchaient en avant ne se retournaient
pas pour la regarder. Elle les trouva discrets, bien élevés, quoique
un peu timides.
Puis elle se mit à flâner dans l'immense vestibule, en faisant sonner
ses talons contre les dalles, pour le plaisir d'entendre l'écho. Dix
minutes s'écoulèrent. Zozé frissonnait de froid. Elle allait
s'informer auprès de Pageot, quand M. Raindal surgit dans l'ombre du
fond, sa serviette sous le bras.
A la vue de Mme Chambannes, il réprima un mouvement de contrariété et
s'avança vers elle avec une mine souriante:
--Vous ici, chère madame! s'écriait-il hypocritement.
--Vous ne m'avez donc pas reconnue? J'étais à votre cours... Je n'ai
pas tout compris, mais comme c'était intéressant!