--Un dernier détail, s'il vous plaît?
--Je vous écoute, fit Schleifmann.
L'oncle Cyprien se rapprocha, et, la voix engageante:
--Tous Prussiens, naturellement?
--Non, mon cher Raindal! riposta le Galicien... Tous Français ou, ce
qui est pareil, naturalisés... Naturalisés depuis la guerre... Le
petit Pums est leur vétéran... Français de 78, le petit Pums... Ah!
je me souviens très bien comme il était fier, après, quand il est
revenu à Lemberg, lors de sa visite annuelle... Il courait de maison
en maison, chez les amis, chez les parents, déployant partout son
décret de naturalisation... On aurait dit qu'il montrait le diplôme
d'un grade...
--C'en est un! observa l'oncle Cyprien.
--Oui, oui, poursuivait Schleifmann, tous naturalisés Français, sauf
le jeune Burzig que j'oubliais... Mais ce n'est pas sa faute... C'est
la faute à monsieur son père... Une manie de changement qu'ils ont
dans cette famille... Le grand-père naît à Mayence et se fait
Américain. Bon! Le père vient à Paris et se transforme en Français...
Puf! Ce n'est pas assez!... Voilà qu'il fait son fils Anglais pour lui
éviter le service militaire... Je vous dis jamais, jamais contents,
ces damnés Burzig!...
Il ricanait, la bouche méprisante.
--Ah! si les juifs de France avaient un peu de sang aux veines, je
vous garantis que depuis beau jour ils auraient mis dehors tous ces
touristes-là... Il fallait vous leur faire la vie si dure, si
terrible...
--Mais vous-même, Schleifmann, demanda M. Raindal cadet, est-ce que
vous n'allez pas bientôt vous naturaliser?...
Le Galicien eut un sourire mélancolique:
--Moi, mon ami?... A mon âge!... A quoi bon?... Le destin m'a créé
sans patrie et sans patrie je reste... Je suis M. Schleifmann, citoyen
de l'humanité, comme disait l'autre...
--C'est très gentil tout cela, objecta l'oncle Cyprien... Cependant,
en cas de guerre...
--La guerre? murmura rêveusement Schleifmann... La verrai-je,
d'abord?... Puis, je suis bien vieux, mon cher Raindal, je serais un
bien pauvre soldat... Je le regrette... Quoique je déteste la guerre,
les imbéciles raisons pour lesquelles les nations se massacrent,
j'aurais tout de même aimé servir la France, le pays le moins bête, en
somme, le plus généreux que j'aie connu...
--Baste! fit M. Raindal cadet... Vous pourriez vous rendre utile
autrement...
--Oui, c'est vrai! murmura à mi-voix Schleifmann comme se parlant à
lui-même... En 1871, il y a eu la Commune!...
Mais l'oncle Cyprien n'avait pas entendu cette tragique réponse. Déjà
il était tout aux farces du lendemain. Il se figurait avec délices
l'ébahissement de son frère quand il l'interpellerait: «Eh bien!... Et
notre vieux Herschstein, comment va-t-il? Et cette charmante Mme
Pums?... Et l'honorable M. Burzig?...» Il en riait si fort qu'il
s'excusa auprès de Schleifmann.
--Pardonnez-moi, je pense à quelque chose... quelque chose de
tellement drôle... Ha! ha! c'est impayable!...
Et, dans un mouvement de reconnaissance:
--Voyons, Schleifmann, vous accepterez bien un petit verre de
kirschenwasser?... Garçon, du kirschenwasser et deux verres, deux
grands, des verres de clients, vous savez, mon petit!...
Le garçon reparaissait avec une fiole enveloppée de paille. L'oncle
Cyprien versa deux hautes rasades et, soulevant son verre pour
trinquer:
--A l'humanité, Schleifmann! fit-il courtoisement.
--A la France! riposta le Galicien en choquant les verres.
* * * * *
Au même instant, la famille Raindal faisait son entrée dans le salon
des Chambannes.
Zozé marcha vivement à la rencontre du maître. Elle portait une ample
robe de soie rose à ramages effacés qui lui donnait une silhouette
d'infante. Chambannes la suivit, en souriant peut-être sous le mystère
de son énorme moustache blonde. Et le défilé des présentations
commença.
Les dames, les premières: la petite Mme Pums, dans une gaine noire
pailletée d'or d'où jaillissait plus fraîche, plus blanche, par
contraste, sa chair potelée de rousse rieuse; Mme de Marquesse, une
grande blonde aux mâchoires chevalines et dont la jupe de crêpe mauve
dessinait vers les hanches une ossature massive de République ou de
Liberté; Mme Silberschmidt, une maigre brunette à figure de poule
malade; Mme Herschstein, plus anguleuse et hautaine en son corsage de
satin blanc qu'une lady de vieille race. Puis les messieurs un à un,
au hasard de la proximité. Ils s'inclinaient profondément, et ils
avaient tous des regards déférents en même temps que curieux, des
serrements de main empressés et timides, des phrases respectueuses et
inachevées, comme devant un souverain étranger dont on ne sait pas
bien l'étiquette ni la langue.
Pums, le petit doyen des naturalisés, fut présenté le dernier. Menu,
propret, de teint jaunâtre, vêtu avec la plus sobre correction, ce
qui frappait d'abord dans sa physionomie, ce n'était pas son type de
boursier viennois ni sa forte moustache noire, ni le grisonnement de
ses tempes, c'était la saillie de ses deux grosses prunelles couleur
chocolat clair, et si avides de voir, si ingénues, si langoureuses
que, sans une flamme de malice qui vacillait parfois au fond, on eût
dit des yeux de bon petit garçon étonnés par le vaste monde. Il
s'exprimait en un français convenable, juste à la lisière de l'accent
tudesque, un français naturalisé comme lui, et seul il vint à bout de
son compliment de présentation.
M. Raindal n'eut pas le temps de le remercier. On passait dans la
salle à manger.
Mme Chambannes s'assit entre le maître et le marquis de Meuze. Son
mari en face d'elle avec Mme Raindal à sa droite et, à sa gauche, Mme
de Marquesse. Un peu plus loin, Thérèse avait pour voisins Gérald et
Mazuccio, un remuant petit faune brun, qui zézayait avec une furia de
moustique vénitien. Les autres s'installèrent à la ronde, selon les
cartes de bristol qui marquaient leurs places; et l'on servit le
potage parmi un silence d'attention.
Visiblement, on guettait le maître. On attendait ce qu'il allait dire
d'important, d'extraordinaire; et les dames surtout prêtaient
l'oreille, se représentant M. Raindal, d'après la _Vie de Cléopâtre_,
comme une espèce de roquentin célèbre qui, à table, devait sûrement en
débiter de «raides».
La déception ne tarda point. Décidément, il n'était pas bien amusant,
ce M. Raindal, ni bien original, avec son gros nez mou, ses mains
pendantes, ses manières de vieux préfet gêné--et sa voix qu'on
n'entendait guère. Sans compter qu'on y perdait peu. Des
renseignements sur le climat de l'Egypte, les moyens de transport, les
époques de voyage favorables, je vous demande un peu si le _Bædeker_,
le _Joanne_ ne vous en auraient pas dit autant!
Et bientôt M. Raindal n'eut plus pour auditeurs que le marquis et Mme
Chambannes, qui ne se lassait pas de le questionner.
Au fond, il ne se sentait point en verve. Non pas que Mme Chambannes
l'intimidât par ses fervents regards ou ce caressant roulement des _r_
qui rendait sa voix si doucement impérieuse. Il lui savait gré, au
contraire, de n'être pas décolletée plus; et il la trouvait pleine de
grâce dans ce corsage pudiquement échancré pour découvrir à peine,
avec un petit carré de peau mate, son cou svelte sans bijoux. Mais,
bien plus que les tendres œillades de la jeune femme, le luxe
environnant l'incommodait. Lui qui avait consacré un chapitre entier
au _Faste de Cléopâtre_, lui qui n'avait pas bronché devant les
gemmes, les ors, les encens et toutes les somptuosités de la _Vie
inimitable_, il demeurait comme ébloui devant la réalité d'une
magnificence de beaucoup inférieure. La profusion des fleurs qui
serpentaient en guirlandes autour de la table, le scintillement des
cristaux taillés, les menus objets du service, l'élégance lustrée des
convives formaient autant d'aspérités brillantes où son œil
s'accrochait avec ses pensées. Puis, ce qui augmentait encore ses
distractions, c'était le ronronnement de locomotives à l'arrêt, les
_schh_, les _harrh_, les _horrh_, les _pff_ qui fusaient maintenant du
groupe Silberschmidt, Herschstein et Pums, massés à l'extrémité de la
table.
Car on se mettait à l'aise là-bas, on se déliait la langue dans un
petit gargarisme de parler du pays. Le français? Un dialecte de
cérémonie, bon pour les politesses, pour les rapports mondains. Mais
entre soi, en causant affaires, choses sérieuses ou intimes, pourquoi
se retenir? D'ailleurs, comment l'auraient-ils pu? N'était-il pas plus
fort que tout, plus fort que les décrets, plus fort que les serments,
ce langage natal qui leur remontait aux lèvres avec la naïve vigueur
de l'instinct? Et il fallait voir le clin-d'œil goguenard dont Pums
corsait ses demandes sur la _Krankheit_ (la maladie) du sultan, ou
l'autre clin-d'œil narquois dont Herschstein accompagnait ses
réponses. Un coup diablement réussi que cette indisposition du sultan,
une idée de Herschstein, lancée de Paris à Vienne, relancée de Vienne
à Paris et qui, l'après-midi durant, avait bouleversé la Bourse. Des
trois francs, des six francs, des dix francs de baisse sur les valeurs
turques, la masse des fonds d'Etat saisie dans la débâcle! Ci une
centaine de mille francs pour chacun des membres actifs de la bande
noire, et vingt-cinq mille francs seulement pour Pums, simple allié,
sorte de complice honoraire. N'importe! Il n'avait pas à se plaindre
et, comme voulant payer Herschstein de retour, il lui expliquait le
plan nouveau de la Banque de Galicie concernant les mines d'or: un
immense syndicat qui, sous le nom de Société d'études, raflerait dans
le marché les valeurs minières les moins suspectes. Manœuvre aisée,
au demeurant, qui consistait à les déprécier d'abord par des nouvelles
alarmantes pour les hausser ensuite aux cours les plus élevés par des
nouvelles optimistes. L'enfance de l'art, quoi! le procédé
infaillible. Et le jeune Burzig, qui, à titre de citoyen britannique,
n'avait cessé de flirter en anglais avec la jolie Mme Pums, revint
brusquement à l'allemand familial pour se joindre aux projets du
groupe. On discutait avec Marquesse sur les valeurs à choisir, les
mines qu'on drainerait dans l'opération. On citait des noms anglais ou
bataves, plus fulgurants que des diadèmes: _l'Etoile rose de l'Afrique
du Sud_, _le Soleil du Transvaal_, _la Source des Escarboucles_...
Et soudain la petite pupille verte du marquis de Meuze donna des
signes d'inattention. Elle fuyait, virait, vacillait dans l'orbite
comme un bouchon de ligne à fleur d'eau. Elle semblait essayer
d'entendre. Hein! il ne se trompait pas? On parlait bien de mines
d'or, au bout de la table? Parfaitement... De mines d'or? Nom d'un
bonhomme! Nom d'un chien! Comment écouter ces seigneurs, sans
désobliger l'autre, ce M. Raindal, avec ses satanées histoires de
momies et de Mariette-Bey?... Le marquis s'empourprait en vain à
tenter de suivre les deux conversations. Des bribes seulement lui
parvenaient de la plus éloignée: _fontein_... _rand_... _Chartered_...
_Cecil Rhodes_... _de Beers_... _claim_..., dont les syllabes
techniques aiguillonnaient encore sa curiosité. C'est qu'il ne
s'agissait pas non plus d'une bagatelle! Cent vingt mille francs
d'engagés sur le marché des mines. «Cent vingt mille!» se répétait le
marquis, cela ne vous conférait-il pas les droits à un peu d'anxiété?
Et, comme lui répondant, dans un demi-silence, la voix de Pums
proféra:
--_Ja! gewiss... Ich glaube dass die Red Diamond..._
La _Red-Diamond-Fontein_!... La mine préférée du marquis, sa valeur de
prédilection, «sa petite _Red-Diamond_», comme il l'appelait
victorieusement! Pour le coup, M. de Meuze ne put plus se contenir.
D'une volte brutale, son buste avait pivoté vers les financiers et il
interrogea:
--Pardon, monsieur Pums, vous venez de nommer, je crois, la
_Red-Diamond_?... Serait-il indiscret de savoir ce que vous en disiez?
--Du tout, marquis, fit Pums, qui s'honorait toujours que M. de Meuze
le consultât.
Et, par égard pour le vieux gentilhomme, le procès des valeurs
minières se poursuivit sur-le-champ en français.
Mais M. Raindal n'avait pas remarqué cette défection. Depuis quelques
instants, déjà, il ne parlait plus que pour Zozé, et, graduellement,
il lui semblait qu'un brouillard de sympathie les isolait ensemble du
restant des convives.
«Je disais bien, songeait-il, charmé et aguerri aussi par le mélange
des vins qu'il avait bus... Une suivante de Cléopâtre!... Une petite
Grecque!... Une vraie petite Grecque!...»
Puis il reprenait:
--Un jour que les fellahs refusaient de porter à bord nos bagages,
Mariette-Bey se précipite sur eux, le revolver au poing...
Et Zozé, en se récriant, s'émerveillait de ces récits. Elle ne
manquait, au surplus, ni de bon vouloir, ni de respect devant les
maximes de philosophie ou les développements historiques, quitte à
relâcher son zèle quand elle ne comprenait plus. Alors son regard se
dérobait, allait tour à tour s'appuyer innocemment sur chacun des
convives, par un besoin de tendresse impersonnel et quasi mécanique
qu'elle conservait encore de ses recherches d'antan.
Le petit Pums s'élançait au-devant, les paupières battantes, comme un
gymnasiarque qui vise son trapèze. Il était si amoureux, le brave
garçon! Gérald, lui, ripostait par une grimace cordiale du nez, de la
bouche ou des joues, et Zozé devinait: «Oui, oui, c'est entendu, nous
sommes amants nous deux!» Mais Mlle Raindal, hélas! paraissait moins
contente. La pauvre demoiselle! Gérald et Mazuccio la lâchaient-ils
assez,--l'un, la tête inclinée, à la toucher presque, sur la poitrine
plane de Germaine de Marquesse; l'autre, le visage en feu, le buste
poussé tout de travers contre cette petite poulette lascive de Mme
Silberschmidt! Quel vide il y avait de chaque côté de la malheureuse
fille! Non, véritablement ce n'était pas bien, ce n'était pas gentil
de la traiter ainsi, comme une institutrice.
Après quoi, Mme Chambannes revenait plonger dans le regard de M.
Raindal. Cela lui coulait intérieurement une chaleur dont il devenait
rouge. Ses yeux clignaient de plaisir. Il toussait pour se ressaisir
et le front relevé, il attendait inconsciemment le plongeon d'une
œillade nouvelle. Ou bien il admirait le profil de Zozé, si net, si
délicat sous le ramassé de sa coiffure que serrait à la nuque une
minuscule bouclette de perles. Et il se disait tout en continuant ses
anecdotes:
«Une vraie petite Grecque!... Une petite Grecque des Iles!...»
Cependant la vraie petite Grecque s'agitait sur sa chaise, la figure
méfiante, l'œil en arrêt vers Mlle Raindal que lui cachait à demi le
buisson d'orchidées mauves dressé au centre de la table.
Ah ça! de quoi s'amusait-elle donc tant, la jeune fille? Qu'est-ce qui
lui creusait donc au coin des lèvres ce sourire immobile et vieillot
comme une ride? Et ces regards méprisants, ces airs de pitié qu'elle
avait pour vous dévisager les gens, tous les convives l'un après
l'autre!
«Ma parole, songeait Mme Chambannes, on dirait qu'elle regarde des
sauvages, des nègres!»
Puis aussitôt elle pensa:
«Bah! elle est vexée, la pauvre petite!... Cela se comprend aussi!...»
Et elle appelait Gérald, d'une toux amicale afin de le ramener à ses
devoirs. Mais on apportait les bols. Tant pis! Trop tard! Ce serait
pour une autre fois! Elle enfonça ses ongles dans la rondelle
translucide qui remuait à la surface de l'eau. Et comme elle écartait
sa chaise avec une discrète lenteur, tout le monde se leva.
--Mademoiselle! fit Gérald, qui tendait le bras à Thérèse.
La jeune fille y posa la main en évitant son regard d'un dédaigneux
détour de tête; et ils s'avancèrent, sans un mot, du côté du salon.
Gérald multipliait les mines courtoises, les attitudes déférentes, les
effacements du buste, toutes les marques d'une politesse qui se sent
en défaut et s'exonère à la muette. Arrivé dans le salon, jusqu'auprès
de Mme Raindal, il dégagea moelleusement son bras:
--Mademoiselle!...
Il avait salué d'une courbette cérémonieuse et s'acheminait vers le
fumoir. Thérèse ne put s'empêcher de le suivre des yeux.
Avec le dandinement de son grand corps sur ses jarrets pliants, il
avait l'allure soulagée et lasse d'un homme qui descend de cheval ou
qui revient d'une corvée. A l'entrée du fumoir, il empoigna
familièrement Mazuccio par les épaules pour le faire passer avant lui;
et derrière la portière en vieille tapisserie, on les entendait encore
rire, d'un mystérieux rire du gosier, qui, à distance même, avait un
son obscène.
--Eh bien? fillette, murmura M. Raindal en s'approchant à petits pas
un peu lourds... Eh bien, ce dîner?
--Excellent! fit froidement Thérèse qui s'asseyait à la droite de sa
mère. Je suis enchantée d'être venue...
--N'est-ce pas? continuait à mi-voix M. Raindal, se méprenant au ton
de sa fille. Cette Mme Chambannes reçoit d'une façon parfaite...
Voyons... avoue que j'ai eu raison de ne pas m'arrêter à certaines
préventions, à certaines idées préconçues?...
Mme Raindal, devant l'allusion, avait soudainement rougi. Thérèse, la
lèvre gouailleuse, chuchota:
--Mais, certainement père, je te le répète... Ces gens-là gagnent
beaucoup à être vus de près...
M. Raindal se retourna à l'appel de Mme Chambannes qui lui offrait une
tasse de café.
Au fond du salon, la petite Mme Pums et la grande Mme de Marquesse se
tenaient enlacées par la taille, en se communiquant des secrets joyeux
sur l'emploi de l'après-midi. Mais justement leurs dissemblances les
faisaient valoir l'une l'autre, et on leur devinait les mêmes goûts,
les mêmes aptitudes, tout ce qu'il fallait pour s'accorder dans des
parties carrées avec deux bons garçons de tailles équivalentes.
Elles traversaient le salon toujours enlacées. Mme de Marquesse
souleva la portière du fumoir. Une vive clameur salua le gracieux
couple. Elles entrèrent tout à fait et la clameur redoubla. Ces
messieurs n'étaient point ingrats.
Jusqu'à leur retour, la conversation dans le salon se traîna
péniblement. Mme Chambannes essayait de causer avec Thérèse et Mme
Raindal, tandis que Mme Herschstein complimentait, à part, le maître.
Peu à peu, les sujets se faisaient rares. Après quelques remarques sur
l'heure tardive des dîners modernes et quelques pronostics sur l'hiver
qui venait, Zozé perdit de son aisance. De quoi leur parler, grand
Dieu? Toilette? Il n'y avait pas à y songer! Les pauvres dames, vrai,
elles étaient plutôt «fagotées»! Théâtres? Elles confessaient n'y être
pas allées depuis près de deux ans. Alors? Zozé cherchait,
s'évertuait, et les yeux gris de Thérèse, fixés durement sur elle,
l'intimidaient encore davantage. Très intelligente peut-être, cette
Mlle Raindal, mais pas commode, pas allante du tout, aurait déclaré
Gérald. Et Zozé en arrivait presque à lui pardonner son brutal silence
du dîner.
Enfin les messieurs revinrent, sauf le marquis, que Chambannes excusa
auprès de M. Raindal. De coutume c'était l'instant des gaillardises.
On se séparait deux par deux pour chuchoter dans les coins sombres; et
en vue, dans le centre du salon, il ne restait que les personnes
âgées, qui s'entretenaient paisiblement à haute voix de leurs affaires
d'argent ou de leurs infirmités.
La présence des Raindal gênait sans doute l'assistance, car la
manœuvre accoutumée n'eut pas lieu. Seuls Givonne, le peintre de
tambours, et la petite Mme Pums, sortis les derniers du fumoir,
osèrent maintenir la tradition. Ils s'étaient installés dans
l'encoignure d'une fenêtre. Et, avec sa face correcte de calicot
anglais, Givonne semblait de loin vanter à Mme Pums un article dont il
lui promettait entière satisfaction.
M. Raindal les examina un moment avec une machinale bienveillance.
Mais il sentait de l'engourdissement s'appesantir sur ses paupières.
L'abondance du repas ou ses efforts de mémoire pendant le dîner lui
avaient laissé une lourde fatigue. Et il abusait des sourires affables
pour se dispenser de parler.
L'entrée de Jean Bunel, que Mme Chambannes amenait dans sa direction,
lui fut un prétexte à se lever.
--M. Jean Bunel, dont vous avez lu, j'en suis sûre, les beaux romans!
présentait Zozé.
--Mais certes, certes... Ravi, mon cher confrère! fit chaleureusement
M. Raindal, en serrant la main de Bunel dont il ignorait pourtant
jusqu'au nom.
L'autre, un jeune homme à fine barbe brune, avait vivement tourné une
phrase d'admiration, effilée et jolie comme un cornet de bonbons.
M. Raindal remercia d'un salut. Mme Raindal et Thérèse, sur un regard
du maître, s'étaient également levées.
--Vous partez! fit Mme Chambannes d'un ton de regret qu'elle
exagérait.
M. Raindal balbutia des excuses, et l'on se dirigea en troupe vers
l'antichambre.
Un frisson de délivrance courut dans l'assemblée. Ce n'était pas une
jeune fille, c'en étaient trois qui disparaissaient par cette porte!
Et il y avait de la blague dans l'air, un besoin de lâcher des folies,
de reprendre ses habitudes. Mais on se retenait encore, par cette
espèce de respect que la notoriété impose aux personnes incultes.
Le retour de Mme Chambannes s'accomplit dans un profond silence.
--Ah! vous êtes gais, par ici! s'écria-t-elle.
Puis après une pause:
--Eh bien! comment le trouvez-vous?
--Oh! il est très gentil votre petit ami! fit Gérald au milieu d'une
explosion de rires.
Et déjà Pums, encouragé par ce succès, cherchait à dire, lui aussi,
quelque chose de très comique, quand Jean Bunel, d'un ton impératif,
déclara:
--C'est tout bonnement une des plus remarquables intelligences
d'aujourd'hui!
--N'est-ce pas? murmura Zozé.
--Oui, poursuivait Bunel, autant par un noble élan de solidarité que
pour le malin plaisir d'accabler un clubman... Oui, sans le comparer à
Taine ni à Renan, je ne crois pas que l'histoire ait, dans ces
dernières années, produit de cerveau plus vigoureux ni d'écrivain plus
pur...
--En vérité? s'exclama Pums subitement retourné.
Du reste, il ne reprochait à M. Raindal que de parler un peu trop bas.
Silberschmidt se rallia à ces considérants. Mme Herschstein, que le
maître avait écoutée, affirma que M. Raindal était un homme des plus
intéressants. Mme Pums lui trouvait une figure très expressive.
Givonne se fit conspuer pour avoir formulé des réserves sur la
toilette de Mme Raindal. Est-ce que ces choses-là comptaient?
Et le revirement était si décisif, si général, que Zozé en eut de la
peine pour son petit Raldo. Pauvre chéri! Quel four!
Elle marchait vers la cheminée devant laquelle il se tenait accoté
debout, les coudes contre le marbre. Puis quand elle fut tout près,
elle murmura, dans un chuchotement passionné, la question qui, depuis
trois grandes heures, lui desséchait la gorge:
--Tu m'aimes?
D'un clin d'œil, sans rancune, le comte affirma que oui.