VII

Jamais Thérèse ne travailla avec autant d'ardeur que durant les jours

qui suivirent.

C'était sa façon de se soigner à elle, sa médication infaillible,

quand la retroublaient ce qu'elle nommait ses «crises de souvenir».

Alors elle macérait son cerveau par l'étude comme les dévots leur

chair rebelle dans les exercices de piété.

Pendant des semaines, elle ne quittait plus son bureau que pour se

rendre aux bibliothèques. Sitôt rentrée elle s'attablait à la besogne.

Puis, le dîner à peine fini, elle se remettait fiévreusement au

travail jusqu'à ce que le sommeil la gagnât; et le lendemain elle

recommençait.

Rarement la guérison tardait. Sous cet afflux glacial de savoir, toute

son effervescence peu à peu s'éteignait. La fatigue pliait ses désirs

et l'immense drame de l'histoire lui faisait prendre en dérision ses

petits chagrins de sentiment. Un dernier souffle d'orgueil, à ces

pensées hautaines, achevait de sécher les larmes intérieures que

distillait encore son cœur. La discipline l'avait ressaisie et, comme

un cheval rétif qui revient enfin au brancard, elle reprenait sa vie

coutumière, d'une âme tranquille et sans joie, mais trop lasse pour se

révolter.

Cette fois même, en plus, par un excès de scrupule, elle s'était

promis de ne rien tenter pour esquiver le dîner Chambannes. La rechute

avait été si grave, si subite, si puérile qu'il lui fallait un

châtiment. Elle voulait revoir en face ce beau M. de Meuze, se

convaincre de sa sottise en affrontant de nouveau le danger.

Mais au fond sa bravoure ressemblait à cette confiance qu'inspire le

dédain de l'adversaire. Elle ne redoutait plus Gérald parce que, le

supposant l'amant de Mme Chambannes, elle reportait sur lui le mépris

qu'elle éprouvait pour la jeune femme.

Etait-ce bien uniquement du mépris? Dans sa fierté, Thérèse ne pouvait

croire qu'elle enviait cette petite créature dénuée d'intellect. Non,

tout au plus en avait-elle pitié!

Elle aimait à se rappeler les maladresses d'expression, les fautes

d'ignorance ou contre le langage commises presque à chaque phrase par

la gentille Mme Chambannes. Et la niaiserie des propos de Gérald! Et

sa voix, une voix de viveur, traînante et grasse, avec ces accents

impérieux mais sans autorité qui semblent n'avoir jamais commandé qu'à

des filles ou des maîtres d'hôtel! Un joli couple qu'ils formaient

tous deux! Un ménage assorti!

Et elle trouvait le dîner lent à venir, tant elle eût voulu à présent

les braver l'un et l'autre, les tenir sous la froideur hostile de ses

yeux gris...

Le soir, à plusieurs reprises, M. Raindal dut l'arracher à son

travail. Elle ne se levait qu'en rechignant, après des prières

répétées. Il la grondait doucement et, par plaisanterie, il lui

offrait son bras pour la reconduire à sa chambre. Ils s'en allaient

ainsi le long du corridor obscur. Tout reposait dans la maison.

Parfois les puissants ronflements de Mme Raindal atteignaient jusqu'à

eux, malgré les portes closes. Ils s'arrêtaient à l'écouter en

souriant. Puis, sur le seuil, ils s'embrassaient et M. Raindal

repartait à tâtons.

«Pauvre fille!» songeait-il dans un attendrissement mêlé d'admiration.

Ah! s'il avait su! S'il avait deviné les luttes, les angoisses de

cette âme masculine! S'il avait entendu le «Pauvre père!» dont Mlle

Raindal, tout bas, plaignait son manque de clairvoyance!

Mais les semaines, à ce régime, s'écoulaient rapidement, et enfin le

jour du dîner Chambannes arriva.

Vers sept heures un quart, Thérèse était occupée à ajuster devant la

glace la lourde pelisse de bure qui lui servait de sortie de bal,

quand un grand bruit de dispute retentit dans le couloir et aussitôt

quelqu'un frappa.

--Entrez! fit la jeune fille.

M. Raindal parut, en gilet et manches de chemise. Sa cravate blanche

dénouée pendait à travers son plastron.

--Tu ne sais pas ce qui se passe? s'écria-t-il... Ta mère qui trouve

que nous avons accepté trop vite l'invitation de Mme Chambannes, que

nous aurions dû nous renseigner... Nous renseigner! Sur quoi, auprès

de qui, je te le demande, pour un dîner sans importance!... Et elle

voulait que nous nous excusions maintenant, au dernier moment, cinq

minutes avant départir! Non, je t'en prends à témoin, toi qui, à ce

que j'ai cru voir, n'aimes pas beaucoup cette dame, que dis-tu de

celle-là?

--Peuh! fit Thérèse déroutée.

--Tu t'imagines, n'est-ce pas, d'où cette idée lui vient? poursuivit

M. Raindal en tournant autour de la chambre... De ces messieurs,

naturellement!... De la sacristie!... Oh! elle n'a pas été longue à

avouer... Aussi je l'ai prévenue que si, à l'avenir, ces gaillards

s'avisaient encore...

Il n'acheva pas. Mme Raindal venait d'entrer le corsage à demi agrafé.

--Chut!... murmura-t-elle... On a sonné!... Thérèse, il faut que tu

ailles ouvrir, mon enfant!... Brigitte est descendue pour chercher une

voiture.

--Bien, mère!

Thérèse courait tirer la porte et elle retint un petit cri de surprise

en reconnaissant, dans la pénombre, l'oncle Cyprien qui s'essuyait les

bottes sur la carpette jaune du palier.

--Bonsoir, mon neveu! fit-il joyeusement.

Mais, apercevant la pelisse et les gants blancs de Thérèse:

--Tiens! vous sortez?... Et moi qui venais manger la soupe... En voilà

une déveine!...

L'oncle Cyprien était entré. Thérèse répliqua d'un ton contraint, car,

de peur des critiques, on avait caché à M. Raindal cadet le dîner chez

les Chambannes:

--Oui, mon oncle, nous dînons en ville!

Le maître, au bruit de la voix fraternelle, était accouru. Il échangea

avec son frère l'accolade coutumière. Et, prévenant les questions:

--Tu n'as pas de chance... Nous ne dînons pas ici... Voyons, veux-tu

venir demain?...

--Parfaitement! fit l'oncle Cyprien.

Et, après une pause:

--Hum! Y aurait-il indiscrétion à vous demander où vous dînez?

Thérèse n'osa plus nier:

--Nous dînons rue de Prony, chez Mme Chambannes, une dame dont nous

avons fait connaissance au bal Saulvard...

--Chambannes! fit l'oncle Cyprien avec une grimace de défiance...

Comment écris-tu cela?

Thérèse épela lettre par lettre. M. Raindal cadet fronçait le sourcil:

--Chambannes! Chambannes!... répétait-il, comme pour essayer à son

oreille le son de ce nom inconnu.

Enfin se résignant:

--Eh bien! au revoir! déclara-t-il... A demain!...

Il serrait la main de son frère, de sa nièce. Et il descendit

l'escalier en grommelant: «Chambannes! Chambannes!»

Ce nom, malgré son ensemble, avait une espèce de résonnance juive qui

lui déplaisait. Puis, tout le monde sait la malice des Juifs à

déguiser leurs noms d'origine, à les changer en noms français. Tel qui

s'appelle Duval, Durand, Dubourg dissimule, sous ces syllabes

gallo-romaines ou franques, un nom reçu au Sinaï; et l'oncle Cyprien

se glorifiait d'un flair exceptionnel pour déceler ces supercheries.

Il n'avait même admis la pureté de son nom familial qu'après de

minutieuses recherches dans les bibliothèques. Aussi, dehors,

s'élança-t-il vivement vers la brasserie Klapproth où Schleifmann ne

manquerait pas d'éclairer ses soupçons.

* * * * *

--Comme vous arrivez tard! s'écria le Galicien qui entamait une

plantureuse portion de rôti de veau aux confitures.

L'oncle Cyprien s'assit à côté de lui, et tout en étudiant la carte:

--Oui, je voulais dîner chez mon frère... Mais ils dînent dehors, chez

une Mme Chambannes...

--Rue de Prony? fit Schleifmann.

--Vous connaissez donc cette dame? demanda l'oncle Cyprien.

--Oh! très peu... C'est une fort charmante personne... Je la rencontre

quelquefois chez les parents d'un de mes élèves, le jeune Pums, le

fils de M. Pums, le sous-directeur de la Banque de Galicie.

--Ah bah! fit l'oncle Cyprien.

--Et même je savais que votre frère devait dîner chez elle... Mme

Chambannes a invité Mme Pums, devant moi, en lui donnant la liste des

convives... Elle paraît, du reste, faire grand cas de votre frère...

--Vous le saviez et vous ne me l'avez pas dit? s'écria M. Raindal

cadet avec un regard de reproche.

Schleifmann retint un sourire.

--Mon Dieu, non!... Vous ne m'en disiez mot... J'en ai conclu que

votre frère ne vous avait pas informé... Alors, la discrétion, vous

comprenez?...

L'oncle Cyprien devint soucieux:

--Ecoutez-moi, Schleifmann... Répondez franchement!... Qu'est-ce c'est

que ces Chambannes?... Sont-ce des gens bien?...

Schleifmann feignit d'avaler de travers une bouchée, pour gagner le

temps de réfléchir. Il ne voulait certes point mentir à son ami. Mais,

d'autre part, pourquoi aiguillonner encore cette fougueuse

malveillance, toujours prête à bondir, pourquoi susciter peut-être

ensuite des querelles de famille? Il choisit un demi-mensonge, et,

d'une voix indifférente:

--Peuh!... Je ne saurais trop vous dire... Le mari m'a semblé un assez

pâle personnage... Il est ingénieur et s'occupe d'affaires de mines,

je crois... La femme est jolie, élégante, avenante... D'ailleurs, je

vous le répète, je les connais à peine...

L'oncle Cyprien avait cessé de manger et se mordillait la moustache.

Puis, brusquement, comme lâchant un déclic:

--Ils sont juifs, n'est-ce pas?

--Je n'en suis pas sûr! fit Schleifmann. Le mari est originaire du

Berri où les juifs ont, en général, peu colonisé... Quant à la femme,

elle aurait plutôt le type sémitique... mais si affiné, si mélangé,

que je n'ose pas affirmer...

--Pourtant leur nom! insista l'oncle Cyprien.

--Leur nom? répliqua le Galicien, provoqué dans son amour-propre de

philologue. Effectivement, il n'y aurait rien d'impossible à ce que ce

fût un nom juif francisé... Chambannes pourrait très bien être un

arrangement de Rhâm-Bâhal, ou, par corruption, Rhâm-Bâhan,

c'est-à-dire, si mes souvenirs sont fidèles, quelque chose comme

_haute-idole, idole-élevée_...

--Rhâm-Bâhan! répétait avec satisfaction l'oncle Cyprien...

Rhâm-Bâhan!... Évidemment c'est cela... Je me disais aussi...

Mais les aveux de Schleifmann le mettaient en appétit, et, d'une

intonation négligente, la bouche à dessein remplie de nourriture, il

insinua:

--Vous parliez tout à l'heure d'une liste, il me semble, des convives

qui seraient chez cette dame...

--Ouais! Ouais! fit évasivement Schleifmann.

--Eh bien, qui était-ce? interrogea de même l'oncle Cyprien.

Le Galicien équivoqua:

--Je ne me rappelle plus au juste!... Non, je vous assure... J'ai

oublié!

--Allons donc, Schleifmann! Cherchez, tâchez de retrouver... Qu'est-ce

qui nous presse?

La tentation était trop forte. Manquer cette occasion de contenter ses

rancunes, renoncer à flageller toute cette clique incrédule qui

l'avait méconnu jadis, non, Schleifmann, à la fin, ne s'en sentait

plus le pouvoir. Et doucement, par gouttelettes légères, il commença

d'abord à lancer son venin contre les moins haïs:

--Eh bien, soit! disait-il... Cherchons!... Il y aura là-bas M.

Givonne, un peintre qui peint des éventails ou des tambours de basque

pour les bals de la haute société et qui vend tout ce qu'il veut sur

le marché américain... Hum!... M. Mazuccio, un petit sculpteur italien

qui passe son temps à raconter comment sont faites, en dessous, les

femmes dont il a sculpté le buste...

--Joli monde! encouragea l'oncle Cyprien.

--M. Herschstein, poursuivit Schleifmann, qui s'animait, cet excellent

homme d'Herschstein.. Ho! Ho! Un que je vous recommande!... Une barbe

grise de patriarche, de grosses joues, une tête de bon papa, la pâte

du bon Dieu... Ce qui ne l'empêche pas d'être un des grands chefs de

la bande noire... Vous savez, ce clan de boursiers allemands qui

spécule chaque jour contre les fonds français... Ah! on propage bien

des légendes, bien des faussetés sur les juifs... Mais, hélas! elle

est vraie, celle-là, elle existe, cette sale bande! Et, le premier

jour d'émeute où le peuple s'avisera d'aller regarder un peu sous leur

nez ce qu'ils tripotent dans ce coin-là, rien ne dit que votre

camarade Schleifmann ne sera pas de la partie, mon cher Cyprien!...

--Brave ami! fit M. Raindal cadet avec émotion.

--M. Herschstein donc et madame, une grande bringue à l'esprit étroit,

routinier, qui s'imagine tout effacer en faisant des largesses à tous

les pauvres, à toutes les œuvres de charité...

Schleifmann tapa du poing sur le marbre de la table:

--La charité! Diable de bête! Oui, on t'en donnera de la charité, le

jour où ta canaille de mari nous aura tous fait expulser...

--Chut! Chut! Du calme, Schleifmann!--murmura l'oncle Cyprien, sûr

maintenant du Galicien comme d'un feu qui ronfle et qui flambe--... Du

calme, mon ami!... Et puis?...

--Et puis M. de Marquesse! continua Schleifmann... Un propre coco,

encore... Un ingénieur conseil... Conseil! Ha! Ha!... Conseil

judiciaire probablement... Déjà deux sociétés où il conseillait et qui

ont fini devant le juge... Mais il s'en tire tout de même, le

garçon!... On dit que sa femme l'aide... Elle n'est pas belle

pourtant, une vraie tête de cheval... Seulement les hommes sont si

stupides dans ce monde-là... Pour une particule, ils vous

entretiendraient une jument, mon cher!

--Adorable! fit M. Raindal cadet en se tordant les lèvres d'une

plissure de dégoût.

--Ensuite, mon compatriote Pums, un petit brun à moustache noire, une

figure de tzigane, et sa femme une petite rousse... Oh! par exemple,

jolie, elle, grassouillette, le nez retroussé, une vraie chair à

peintre, quoi!

--Vous dites? questionna l'oncle Cyprien.

--Oui, je les appelle ainsi, ces dames, à cause de leur goût pour les

peintres... Quand on est peintre, on n'a qu'à se baisser pour les

prendre, comme un chiffonnier dans un tas...

--Alors, Mme Chambannes, vous pensez que...

Schleifmann, prestement, l'interrompit:

--Non, non, oh! non!... Au contraire!

Puis, d'un ton malicieux:

--Mme Chambannes a une vie régulière, tout à fait régulière...

Et, suivant l'association normale des idées:

--Je retourne à mes gens... Le marquis de Meuze et son fils, le comte

de Meuze...

--Tiens, tiens! fit ironiquement M. Raindal cadet... De faux nobles,

je suppose?

--Non, de véritables... Ils sont très liés avec les Chambannes... Et

tenez, le vieux marquis vous plairait extrêmement... Il a, comme vous,

m'a-t-on assuré, horreur des juifs, qui l'ont presque ruiné à l'époque

du krach...

Mais la flamme satirique du Galicien tombait. Il cita encore quelques

noms sans commentaires: Jean Bunel, le romancier, M. Burzig, un jeune

remisier, M. Silberschmidt avec sa femme.

Et, comme il se taisait:

--C'est tout? demanda l'oncle Cyprien.

--Absolument tout! déclara Schleifmann en frottant ses lunettes d'or

dont la transpiration avait terni les verres.

Les Deux Rives: Roman · 第 25 / 69 题