Jamais Thérèse ne travailla avec autant d'ardeur que durant les jours
qui suivirent.
C'était sa façon de se soigner à elle, sa médication infaillible,
quand la retroublaient ce qu'elle nommait ses «crises de souvenir».
Alors elle macérait son cerveau par l'étude comme les dévots leur
chair rebelle dans les exercices de piété.
Pendant des semaines, elle ne quittait plus son bureau que pour se
rendre aux bibliothèques. Sitôt rentrée elle s'attablait à la besogne.
Puis, le dîner à peine fini, elle se remettait fiévreusement au
travail jusqu'à ce que le sommeil la gagnât; et le lendemain elle
recommençait.
Rarement la guérison tardait. Sous cet afflux glacial de savoir, toute
son effervescence peu à peu s'éteignait. La fatigue pliait ses désirs
et l'immense drame de l'histoire lui faisait prendre en dérision ses
petits chagrins de sentiment. Un dernier souffle d'orgueil, à ces
pensées hautaines, achevait de sécher les larmes intérieures que
distillait encore son cœur. La discipline l'avait ressaisie et, comme
un cheval rétif qui revient enfin au brancard, elle reprenait sa vie
coutumière, d'une âme tranquille et sans joie, mais trop lasse pour se
révolter.
Cette fois même, en plus, par un excès de scrupule, elle s'était
promis de ne rien tenter pour esquiver le dîner Chambannes. La rechute
avait été si grave, si subite, si puérile qu'il lui fallait un
châtiment. Elle voulait revoir en face ce beau M. de Meuze, se
convaincre de sa sottise en affrontant de nouveau le danger.
Mais au fond sa bravoure ressemblait à cette confiance qu'inspire le
dédain de l'adversaire. Elle ne redoutait plus Gérald parce que, le
supposant l'amant de Mme Chambannes, elle reportait sur lui le mépris
qu'elle éprouvait pour la jeune femme.
Etait-ce bien uniquement du mépris? Dans sa fierté, Thérèse ne pouvait
croire qu'elle enviait cette petite créature dénuée d'intellect. Non,
tout au plus en avait-elle pitié!
Elle aimait à se rappeler les maladresses d'expression, les fautes
d'ignorance ou contre le langage commises presque à chaque phrase par
la gentille Mme Chambannes. Et la niaiserie des propos de Gérald! Et
sa voix, une voix de viveur, traînante et grasse, avec ces accents
impérieux mais sans autorité qui semblent n'avoir jamais commandé qu'à
des filles ou des maîtres d'hôtel! Un joli couple qu'ils formaient
tous deux! Un ménage assorti!
Et elle trouvait le dîner lent à venir, tant elle eût voulu à présent
les braver l'un et l'autre, les tenir sous la froideur hostile de ses
yeux gris...
Le soir, à plusieurs reprises, M. Raindal dut l'arracher à son
travail. Elle ne se levait qu'en rechignant, après des prières
répétées. Il la grondait doucement et, par plaisanterie, il lui
offrait son bras pour la reconduire à sa chambre. Ils s'en allaient
ainsi le long du corridor obscur. Tout reposait dans la maison.
Parfois les puissants ronflements de Mme Raindal atteignaient jusqu'à
eux, malgré les portes closes. Ils s'arrêtaient à l'écouter en
souriant. Puis, sur le seuil, ils s'embrassaient et M. Raindal
repartait à tâtons.
«Pauvre fille!» songeait-il dans un attendrissement mêlé d'admiration.
Ah! s'il avait su! S'il avait deviné les luttes, les angoisses de
cette âme masculine! S'il avait entendu le «Pauvre père!» dont Mlle
Raindal, tout bas, plaignait son manque de clairvoyance!
Mais les semaines, à ce régime, s'écoulaient rapidement, et enfin le
jour du dîner Chambannes arriva.
Vers sept heures un quart, Thérèse était occupée à ajuster devant la
glace la lourde pelisse de bure qui lui servait de sortie de bal,
quand un grand bruit de dispute retentit dans le couloir et aussitôt
quelqu'un frappa.
--Entrez! fit la jeune fille.
M. Raindal parut, en gilet et manches de chemise. Sa cravate blanche
dénouée pendait à travers son plastron.
--Tu ne sais pas ce qui se passe? s'écria-t-il... Ta mère qui trouve
que nous avons accepté trop vite l'invitation de Mme Chambannes, que
nous aurions dû nous renseigner... Nous renseigner! Sur quoi, auprès
de qui, je te le demande, pour un dîner sans importance!... Et elle
voulait que nous nous excusions maintenant, au dernier moment, cinq
minutes avant départir! Non, je t'en prends à témoin, toi qui, à ce
que j'ai cru voir, n'aimes pas beaucoup cette dame, que dis-tu de
celle-là?
--Peuh! fit Thérèse déroutée.
--Tu t'imagines, n'est-ce pas, d'où cette idée lui vient? poursuivit
M. Raindal en tournant autour de la chambre... De ces messieurs,
naturellement!... De la sacristie!... Oh! elle n'a pas été longue à
avouer... Aussi je l'ai prévenue que si, à l'avenir, ces gaillards
s'avisaient encore...
Il n'acheva pas. Mme Raindal venait d'entrer le corsage à demi agrafé.
--Chut!... murmura-t-elle... On a sonné!... Thérèse, il faut que tu
ailles ouvrir, mon enfant!... Brigitte est descendue pour chercher une
voiture.
--Bien, mère!
Thérèse courait tirer la porte et elle retint un petit cri de surprise
en reconnaissant, dans la pénombre, l'oncle Cyprien qui s'essuyait les
bottes sur la carpette jaune du palier.
--Bonsoir, mon neveu! fit-il joyeusement.
Mais, apercevant la pelisse et les gants blancs de Thérèse:
--Tiens! vous sortez?... Et moi qui venais manger la soupe... En voilà
une déveine!...
L'oncle Cyprien était entré. Thérèse répliqua d'un ton contraint, car,
de peur des critiques, on avait caché à M. Raindal cadet le dîner chez
les Chambannes:
--Oui, mon oncle, nous dînons en ville!
Le maître, au bruit de la voix fraternelle, était accouru. Il échangea
avec son frère l'accolade coutumière. Et, prévenant les questions:
--Tu n'as pas de chance... Nous ne dînons pas ici... Voyons, veux-tu
venir demain?...
--Parfaitement! fit l'oncle Cyprien.
Et, après une pause:
--Hum! Y aurait-il indiscrétion à vous demander où vous dînez?
Thérèse n'osa plus nier:
--Nous dînons rue de Prony, chez Mme Chambannes, une dame dont nous
avons fait connaissance au bal Saulvard...
--Chambannes! fit l'oncle Cyprien avec une grimace de défiance...
Comment écris-tu cela?
Thérèse épela lettre par lettre. M. Raindal cadet fronçait le sourcil:
--Chambannes! Chambannes!... répétait-il, comme pour essayer à son
oreille le son de ce nom inconnu.
Enfin se résignant:
--Eh bien! au revoir! déclara-t-il... A demain!...
Il serrait la main de son frère, de sa nièce. Et il descendit
l'escalier en grommelant: «Chambannes! Chambannes!»
Ce nom, malgré son ensemble, avait une espèce de résonnance juive qui
lui déplaisait. Puis, tout le monde sait la malice des Juifs à
déguiser leurs noms d'origine, à les changer en noms français. Tel qui
s'appelle Duval, Durand, Dubourg dissimule, sous ces syllabes
gallo-romaines ou franques, un nom reçu au Sinaï; et l'oncle Cyprien
se glorifiait d'un flair exceptionnel pour déceler ces supercheries.
Il n'avait même admis la pureté de son nom familial qu'après de
minutieuses recherches dans les bibliothèques. Aussi, dehors,
s'élança-t-il vivement vers la brasserie Klapproth où Schleifmann ne
manquerait pas d'éclairer ses soupçons.
* * * * *
--Comme vous arrivez tard! s'écria le Galicien qui entamait une
plantureuse portion de rôti de veau aux confitures.
L'oncle Cyprien s'assit à côté de lui, et tout en étudiant la carte:
--Oui, je voulais dîner chez mon frère... Mais ils dînent dehors, chez
une Mme Chambannes...
--Rue de Prony? fit Schleifmann.
--Vous connaissez donc cette dame? demanda l'oncle Cyprien.
--Oh! très peu... C'est une fort charmante personne... Je la rencontre
quelquefois chez les parents d'un de mes élèves, le jeune Pums, le
fils de M. Pums, le sous-directeur de la Banque de Galicie.
--Ah bah! fit l'oncle Cyprien.
--Et même je savais que votre frère devait dîner chez elle... Mme
Chambannes a invité Mme Pums, devant moi, en lui donnant la liste des
convives... Elle paraît, du reste, faire grand cas de votre frère...
--Vous le saviez et vous ne me l'avez pas dit? s'écria M. Raindal
cadet avec un regard de reproche.
Schleifmann retint un sourire.
--Mon Dieu, non!... Vous ne m'en disiez mot... J'en ai conclu que
votre frère ne vous avait pas informé... Alors, la discrétion, vous
comprenez?...
L'oncle Cyprien devint soucieux:
--Ecoutez-moi, Schleifmann... Répondez franchement!... Qu'est-ce c'est
que ces Chambannes?... Sont-ce des gens bien?...
Schleifmann feignit d'avaler de travers une bouchée, pour gagner le
temps de réfléchir. Il ne voulait certes point mentir à son ami. Mais,
d'autre part, pourquoi aiguillonner encore cette fougueuse
malveillance, toujours prête à bondir, pourquoi susciter peut-être
ensuite des querelles de famille? Il choisit un demi-mensonge, et,
d'une voix indifférente:
--Peuh!... Je ne saurais trop vous dire... Le mari m'a semblé un assez
pâle personnage... Il est ingénieur et s'occupe d'affaires de mines,
je crois... La femme est jolie, élégante, avenante... D'ailleurs, je
vous le répète, je les connais à peine...
L'oncle Cyprien avait cessé de manger et se mordillait la moustache.
Puis, brusquement, comme lâchant un déclic:
--Ils sont juifs, n'est-ce pas?
--Je n'en suis pas sûr! fit Schleifmann. Le mari est originaire du
Berri où les juifs ont, en général, peu colonisé... Quant à la femme,
elle aurait plutôt le type sémitique... mais si affiné, si mélangé,
que je n'ose pas affirmer...
--Pourtant leur nom! insista l'oncle Cyprien.
--Leur nom? répliqua le Galicien, provoqué dans son amour-propre de
philologue. Effectivement, il n'y aurait rien d'impossible à ce que ce
fût un nom juif francisé... Chambannes pourrait très bien être un
arrangement de Rhâm-Bâhal, ou, par corruption, Rhâm-Bâhan,
c'est-à-dire, si mes souvenirs sont fidèles, quelque chose comme
_haute-idole, idole-élevée_...
--Rhâm-Bâhan! répétait avec satisfaction l'oncle Cyprien...
Rhâm-Bâhan!... Évidemment c'est cela... Je me disais aussi...
Mais les aveux de Schleifmann le mettaient en appétit, et, d'une
intonation négligente, la bouche à dessein remplie de nourriture, il
insinua:
--Vous parliez tout à l'heure d'une liste, il me semble, des convives
qui seraient chez cette dame...
--Ouais! Ouais! fit évasivement Schleifmann.
--Eh bien, qui était-ce? interrogea de même l'oncle Cyprien.
Le Galicien équivoqua:
--Je ne me rappelle plus au juste!... Non, je vous assure... J'ai
oublié!
--Allons donc, Schleifmann! Cherchez, tâchez de retrouver... Qu'est-ce
qui nous presse?
La tentation était trop forte. Manquer cette occasion de contenter ses
rancunes, renoncer à flageller toute cette clique incrédule qui
l'avait méconnu jadis, non, Schleifmann, à la fin, ne s'en sentait
plus le pouvoir. Et doucement, par gouttelettes légères, il commença
d'abord à lancer son venin contre les moins haïs:
--Eh bien, soit! disait-il... Cherchons!... Il y aura là-bas M.
Givonne, un peintre qui peint des éventails ou des tambours de basque
pour les bals de la haute société et qui vend tout ce qu'il veut sur
le marché américain... Hum!... M. Mazuccio, un petit sculpteur italien
qui passe son temps à raconter comment sont faites, en dessous, les
femmes dont il a sculpté le buste...
--Joli monde! encouragea l'oncle Cyprien.
--M. Herschstein, poursuivit Schleifmann, qui s'animait, cet excellent
homme d'Herschstein.. Ho! Ho! Un que je vous recommande!... Une barbe
grise de patriarche, de grosses joues, une tête de bon papa, la pâte
du bon Dieu... Ce qui ne l'empêche pas d'être un des grands chefs de
la bande noire... Vous savez, ce clan de boursiers allemands qui
spécule chaque jour contre les fonds français... Ah! on propage bien
des légendes, bien des faussetés sur les juifs... Mais, hélas! elle
est vraie, celle-là, elle existe, cette sale bande! Et, le premier
jour d'émeute où le peuple s'avisera d'aller regarder un peu sous leur
nez ce qu'ils tripotent dans ce coin-là, rien ne dit que votre
camarade Schleifmann ne sera pas de la partie, mon cher Cyprien!...
--Brave ami! fit M. Raindal cadet avec émotion.
--M. Herschstein donc et madame, une grande bringue à l'esprit étroit,
routinier, qui s'imagine tout effacer en faisant des largesses à tous
les pauvres, à toutes les œuvres de charité...
Schleifmann tapa du poing sur le marbre de la table:
--La charité! Diable de bête! Oui, on t'en donnera de la charité, le
jour où ta canaille de mari nous aura tous fait expulser...
--Chut! Chut! Du calme, Schleifmann!--murmura l'oncle Cyprien, sûr
maintenant du Galicien comme d'un feu qui ronfle et qui flambe--... Du
calme, mon ami!... Et puis?...
--Et puis M. de Marquesse! continua Schleifmann... Un propre coco,
encore... Un ingénieur conseil... Conseil! Ha! Ha!... Conseil
judiciaire probablement... Déjà deux sociétés où il conseillait et qui
ont fini devant le juge... Mais il s'en tire tout de même, le
garçon!... On dit que sa femme l'aide... Elle n'est pas belle
pourtant, une vraie tête de cheval... Seulement les hommes sont si
stupides dans ce monde-là... Pour une particule, ils vous
entretiendraient une jument, mon cher!
--Adorable! fit M. Raindal cadet en se tordant les lèvres d'une
plissure de dégoût.
--Ensuite, mon compatriote Pums, un petit brun à moustache noire, une
figure de tzigane, et sa femme une petite rousse... Oh! par exemple,
jolie, elle, grassouillette, le nez retroussé, une vraie chair à
peintre, quoi!
--Vous dites? questionna l'oncle Cyprien.
--Oui, je les appelle ainsi, ces dames, à cause de leur goût pour les
peintres... Quand on est peintre, on n'a qu'à se baisser pour les
prendre, comme un chiffonnier dans un tas...
--Alors, Mme Chambannes, vous pensez que...
Schleifmann, prestement, l'interrompit:
--Non, non, oh! non!... Au contraire!
Puis, d'un ton malicieux:
--Mme Chambannes a une vie régulière, tout à fait régulière...
Et, suivant l'association normale des idées:
--Je retourne à mes gens... Le marquis de Meuze et son fils, le comte
de Meuze...
--Tiens, tiens! fit ironiquement M. Raindal cadet... De faux nobles,
je suppose?
--Non, de véritables... Ils sont très liés avec les Chambannes... Et
tenez, le vieux marquis vous plairait extrêmement... Il a, comme vous,
m'a-t-on assuré, horreur des juifs, qui l'ont presque ruiné à l'époque
du krach...
Mais la flamme satirique du Galicien tombait. Il cita encore quelques
noms sans commentaires: Jean Bunel, le romancier, M. Burzig, un jeune
remisier, M. Silberschmidt avec sa femme.
Et, comme il se taisait:
--C'est tout? demanda l'oncle Cyprien.
--Absolument tout! déclara Schleifmann en frottant ses lunettes d'or
dont la transpiration avait terni les verres.