--Heu!... Hum!... Certainement, madame... Je puis demander à Mme
Raindal... Toutefois je ne suppose pas qu'elle se soit engagée pour ce
soir-là...
Et se tournant vers sa fille:
--N'est-ce pas, mon enfant, ta mère ne nous a pas, que je sache...
Thérèse, brutalement, lui coupa la parole:
--Non, père, nous sommes libres...
Elle sentait sa main frémir de rage au montant de la vitrine. Oh! tout
pour se débarrasser de cette femme! Tout pour qu'elle disparût, s'en
allât rejoindre son grand godelureau, ce Gérald dont sûrement elle
était la maîtresse! Plus tard, on s'en tirerait toujours. Seulement
qu'elle partît! Ne plus la voir, ne plus l'entendre, ne plus respirer
son parfum qui fleurait fort comme celui de l'autre!
On était revenu dans le salon. Mme Raindal, surprise, accepta
d'emblée, puis toute la famille accompagna Zozé à la porte. Thérèse
même suivait, et, dans l'escalier, en relevant la tête pour un dernier
adieu, ce fut son regard braqué que rencontra Mme Chambannes.
* * * * *
Un drôle de regard!--réfléchissait Zozé dans le fiacre qui la
remportait. Oui, un regard presque d'admiration et presque aussi
d'envie, comme les pauvres en ont, à l'entrée des théâtres, devant les
belles dames qui passent. Quelle singulière fille que cette petite
Raindal!
Mais la voiture franchissait le pont de la Concorde et pénétrait dans
les Champs-Élysées.
Au premier jeune homme élégant que croisa le fiacre, Zozé ne put se
retenir de décocher un coup d'œil sympathique. Enfin elle rentrait
dans son climat, dans son pays, dans son quartier.
Déjà elle avait eu une impression semblable au retour de l'étranger,
en voyant, après la frontière, l'uniforme du premier douanier. Ici
tout se modifiait, les vêtements, les visages, les allures. Le froid
semblait moins rude, moins cruel aux joues. Des messieurs descendaient
l'avenue, d'un pas tranquille, la démarche dodue, sous leurs molles
pelisses. Des femmes filaient dans des victorias, la tête souriante,
au milieu des fourrures, et des enfants se poursuivaient en jouant à
travers les arbres. Partout les joies de l'été continuaient malgré
l'hiver hostile. On se retrouvait entre gens riches, bien mis, au
courant, entre connaisseurs, entre soi. Et Zozé serrait fort les
paupières pour tâcher de revoir la rue Notre-Dame-des-Champs, si loin,
si loin, si loin, en province, grise et morte comme une vue dans un
stéréoscope...
Le premier coup de quatre heures, qui tintait à l'horloge de l'Élysée,
arrêta net ces comparaisons. Quatre heures, déjà! Elle allait être en
retard. Et Gérald, que dirait-il? Heureusement on arrivait. Pas assez
vite cependant, car Zozé, arc-boutée au fond de la voiture, poussait
des deux pieds la chaufferette, comme pour seconder le cheval.
Enfin la voiture stoppa rue d'Aguesseau, devant une maison bourgeoise.
Zozé, à l'aveuglette, payait le cocher. Elle gravit d'une course folle
un étage et entra en haletant.
Il était là.
Il sommeillait sur le divan du cabinet de toilette, les bras repliés
autour du front, en une auréole noire; et l'ombre de l'encoignure, où
reposait sa tête, ajoutait encore de la douceur à la paix de son
visage.
Mme Chambannes le contempla avec attendrissement. Pauvre petit Raldo!
Etait-il joli, quand il dormait!
Et s'enhardissant, à mi-voix, elle murmura:
--Tu dors?... Tu dors, mon chéri?
Gérald, sans ouvrir les yeux, riposta:
--Non, je ne dors pas, mais j'affecte un profond sommeil!...
--Pourquoi? demanda Zozé en souriant.
--Parce que, fit de même Gérald, parce que vous êtes en retard,
madame, et que j'ai horreur de ces plaisanteries!...
Il se levait pour l'embrasser. Elle lui rendit son baiser avec
effusion, et, d'un ton gamin:
--Devine d'où je viens?
--Je ne reçois d'ordre de personne! fit Gérald.
--Eh bien! je viens de chez le père Raindal.
--De chez le Kangourou!
Zozé ouvrit des yeux étonnés:
--Le Kangourou?
--Mais oui, fit Gérald. Tu n'as pas remarqué la façon dont il tenait
ses bras, ses mains? Un vrai kangourou! Il ne lui manque que la poche,
devant, et des petits dedans!
Zozé se mit à rire. Puis elle conta en détail sa visite, blaguant le
mobilier, le tapis, les étoffes, l'odeur de pot-au-feu, ou imitant Mme
Raindal, Mme Boudois, Mme Lebercq, dans le désir d'amuser Gérald.
Le jeune homme, sans avoir paradé dans les cirques mondains, possédait
un certain talent d'acrobate; et pour se dégourdir, tout en
l'écoutant, il faisait sur ses mains le tour du cabinet, les pieds
pendant au-dessus de la nuque.
Quand elle eut terminé, il se redressa d'un saut périlleux, et
gouailleusement:
--Alors, tu vas embaucher ce marchand de momies?
--Pourquoi pas? fit Zozé d'une voix un peu inquiète... Cela te
déplaît?
--Moi? fit Gérald... Pas le moins du monde... Tous les goûts sont dans
la nature... Tu as déjà un romancier, trois peintres, deux musiciens,
un sculpteur, un abbé... Le Kangourou complétera ta collection... Mes
compliments...
Et, dans un salut cérémonieux, indiquant la chambre voisine, il
déclara:
--Vous êtes ici chez vous, chère madame!...
Zozé obéit en lui jetant une œillade passionnée. Gérald, un instant
après, la rejoignait. Et tandis qu'il allumait les candélabres de la
cheminée, Mme Chambannes, les yeux au plafond, s'était tue, la
physionomie devenue subitement grave.
Une vision rapide repassait sous ses regards: les sœurs, les deux
sœurs marchant dans le froid, autour des pelouses sans herbe, leurs
chapelets à la main.
Elle en éprouva une sorte de honte. Confusément, dans son cerveau,
l'idée s'esquissait d'une vie aussi bonne, meilleure peut-être que la
sienne, vouée à un autre but que de s'aliter, chaque après-midi, les
bougies allumées.
Mais Gérald s'approchait et la voix impérieuse:
--A quoi pense-t-on donc?
D'un trait, comme prise en faute, Zozé avait retrouvé son bienheureux
sourire d'amante:
--On pense... on pense qu'on vous adore, méchant Raldo, qui m'avez
fait tant souffrir ce matin...
Elle lui tendait les bras, dans un geste d'abandon et d'appel.
Il s'y laissa glisser en murmurant des gentillesses grossières.