VI

La voiture franchit au pas le parc Monceau, puis, prenant le trot,

gagna, par les Champs-Élysées, le boulevard Saint-Germain.

Mme Chambannes, blottie dans l'angle de gauche, les pieds collés à la

chaufferette dont le métal blanc lui brûlait les semelles, se laissait

bercer par les cahots, fermant à demi les paupières.

Elle ne les rouvrit un peu qu'à l'entrée du boulevard Saint-Germain,

pour saluer d'un regard, au passage, la rue de Bourgogne où Gérald

habitait avec le marquis; et, après, elle retomba dans sa torpeur.

Elle préférait ne pas penser, tenter de s'engourdir dans la

somnolence. Mais, comme le fiacre tournait rue Notre-Dame-des-Champs,

au sortir de la rue de Rennes, instinctivement Mme Chambannes se

redressa, ainsi qu'un voyageur, quand soudain le paysage change.

La rue était déserte, bordée de longs bâtiments austères. Des

collèges, des séminaires, des couvents? Mme Chambannes ne savait.

Partout aux fenêtres du bas on apercevait des barres de fer noires

serrant contre le jour, contre les bruits de l'extérieur, leurs

sombres tiges. De place en place une maison moins haute avait une

façade claire. Par-dessus, des faîtes d'arbres dénudés écartaient leur

branchages sans feuilles. On devinait au delà des préaux, des jardins

immenses, avec des allées discrètes pour y marcher en méditant.

D'autres rues, dans son quartier, dans son district de la plaine

Monceau, avaient déjà paru à Mme Chambannes aussi mornes. On eût dit,

par certains après-midi de semaine, le calme dominical, et les maisons

semblaient dénuées d'habitants, tout le monde parti vers le centre,

vers la fête des promenades. Mais ici l'aspect était différent, la

quiétude moins oisive et comme vibrante de pensée. Derrière ces fortes

murailles, on sentait une foule occupée à des besognes chéries ou

pieuses, une muette activité, du zèle, de l'ambition et de la foi, des

passions dans la discipline. Par moments, une cloche cachée lançait à

travers l'espace ses notes graves.

Mme Chambannes, sans bien comprendre, eut un petit frisson de

surprise. Elle se figurait dans ces édifices une multitude de prêtres

ou de nonnes. Ils priaient, agenouillés, en files noires ou grises.

L'ombre du sanctuaire mollifiait leurs silhouettes, et la fumée de

l'encens tordait au-dessus de leurs fronts ses volutes. Dans un élan

de curiosité, elle eût souhaité être parmi eux, apprendre leurs

prières, partager leurs extases. Elle eût voulu surtout entrer et

voir.

Le cocher dut frapper à la vitre pour l'avertir qu'elle était arrivée.

La concierge, une vieille femme catarrheuse, lui indiqua

l'appartement de M. Raindal: au bout de l'allée, au cinquième à

droite.

Elle stoppa avant de sonner, pour inspecter les alentours. En face

c'était le mur de la maison voisine qui longeait l'allée. Mais, à

droite, on distinguait des jardins, des maisons inégales, tout un

panorama de toitures inconnues, séparées par des rues ou la

broussaille violette des arbres. De la porte de M. Raindal un parfum

de pot-au-feu s'échappait.

Enfin elle sonna, et Brigitte l'introduisit dans le salon.

Mme Raindal, en robe de soie noire, causait avec deux dames mûres, à

mise démodée. Elle hésita, à la vue de Zozé, puis, la reconnaissant,

s'avança au-devant d'elle.

--Je viens avoir des nouvelles de la jeune malade, fit Mme Chambannes,

en s'asseyant sur le fauteuil de velours grenat que lui désignait Mme

Raindal.

--Thérèse! oh! elle est tout à fait rétablie... Elle travaille avec

son père... Vous la verrez dans un instant... Mais comme c'est aimable

à vous...

Mme Chambannes remerciait d'un sourire.

Mme Boudois, une des deux dames, femme d'un professeur à la Sorbonne,

s'écria:

--La pauvre enfant!... Elle a été souffrante?

--Grâce au ciel, pas grand'chose! fit Mme Raindal... Un simple malaise

au bal, hier soir, chez les Saulvard, en dansant...

Mme Lebercq, l'autre dame, femme de M. Lebercq, le célèbre

mathématicien, questionna:

--Un étourdissement, sans doute?...

--Je suppose, fit Mme Raindal.

Mme Boudois confirma ces présomptions. Son mari, par exemple, qui,

Dieu sait! avait le pied marin et, l'été, chaque jour, à Langrune,

sillonnait la mer en bachot de pêcheur, eh bien! son mari n'avait

jamais pu valser. La tête lui tournait aussitôt.

Mme Lebercq, elle, par contre, avait peu navigué, mais, au temps de sa

jeunesse, supportait sans inconvénient la valse.

Il y eut un silence, et Mme Chambannes reprit:

--Elle était très jolie, cette soirée, n'est-ce pas?...

--Admirable! approuva Mme Raindal.

Mme Boudois et Mme Lebercq réclamaient des détails; on leur en

fournit. Mais subitement, à un détour de phrase, l'entretien dévia.

Mme Boudois parlait des fêtes de l'Avent dont l'époque approchait.

Elle engageait Mme Raindal à suivre quelques-uns des saluts de

Saint-Jacques-du-Haut-Pas, où «les _O_ de Noël» promettaient d'être

chantés avec un rare éclat. Mme Raindal tenait plutôt pour ceux de

Saint-Etienne-du-Mont. La discussion s'échauffa. Mme Lebercq, qui

n'était point dévote, se taisait. Mme Chambannes, gênée par les

mystères de cette causerie, considérait les arabesques noires de la

carpette à fond rouge qu'entouraient les fauteuils du salon.

Enfin, saisissant une pause de répit, elle questionna:

--Serait-il indiscret de déranger le maître et mademoiselle votre

fille?... J'aurais tant de plaisir à leur dire bonjour!

--Mais du tout, du tout! Au contraire... Ils seront ravis...

Elle frappait à une porte latérale.

--Qui est là? grommela la voix de M. Raindal.

--Une visite.

Elle s'était effacée devant la jeune femme. Au bruit, Thérèse se leva

de son bureau en même temps que le maître.

--C'est Mme Chambannes qui vient prendre de tes nouvelles, mon enfant,

expliqua Mme Raindal.

Thérèse, dont les lèvres se pinçaient déjà de mécontentement, essaya

de sourire:

--Oh! vous êtes trop gracieuse, chère madame... Cela ne valait pas la

peine!

M. Raindal mêlait ses protestations de gratitude à celles de sa fille.

Mme Raindal, en s'excusant, retourna auprès de ses visiteuses. Le

maître, ainsi que la veille, au bal, lors de la présentation,

demeurait interdit. Puis il proféra:

--Asseyez-vous donc, madame!

Zozé s'assit et déclara:

--Comme c'est gai, votre cabinet!... Comme vous avez de la lumière!...

--Oui, nous n'en manquons point! dit M. Raindal... La pièce est fort

bien éclairée!...

Mme Chambannes continua:

--Vous travailliez?... Je vous ai interrompus...

--Par la plus agréable des surprises, riposta M. Raindal avec un salut

de la main.

La causerie languissait. Thérèse, le visage renfrogné, ne l'activait

guère, s'absorbant à tracer des hachures sur une feuille de papier. La

venue de Mme Chambannes l'indignait. Pourquoi était-elle là, cette

femme? Que voulait-elle encore? De quel droit osait-elle les troubler

de ses babillages, de ses questions puériles, de sa présence même qui

évoquait les souvenirs de la veille, les hontes de cette soirée

maudite?

--Vos fenêtres donnent sur des jardins, n'est-ce pas? demanda Mme

Chambannes.

--Sur des jardins et sur tout notre Paris! Nous avons une vue

merveilleuse! fit M. Raindal.

Elle s'approcha avec lui de la croisée. Le soleil enfin avait dissipé

la brume. Et, au-dessous d'eux, tout le Paris de M. Raindal, tout le

Paris croyant, studieux et candide, étendait à l'infini, dans une

clarté laiteuse, ses raides vallonnements de pierre. Les sommets de

certains édifices dominaient le niveau du reste. A droite, la tour

carrée de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, puis le dôme monstrueux du

Panthéon, une fine petite pointe après,--la flèche de la

Sorbonne;--plus à gauche, la sphère luisante de la coupole des

Missions, et, à l'extrémité, une pyramide tronquée où flottait un

minuscule drapeau sans couleur, le palais du Louvre. Dans

l'intervalle, les maisons marquaient sur le ciel la ligne irrégulière

de leurs toits. Les cheminées amincies, avec le bec de leurs

capuchons, se hérissaient en rangs compacts, comme des baïonnettes

renversées. Et dans le fond, une large trouée signalait des avenues,

un parc, le Luxembourg qu'on ne voyait pas.

M. Raindal, complaisamment, commentait le panorama. Mme Chambannes

s'extasiait à tout, trouvait tout charmant ou joli. Et quand il eut

fini, il montra du doigt le jardin qui flanquait la maison:

--C'est le jardin des sœurs visitandines de

Notre-Dame-du-Saint-Rosaire... Tenez, voilà deux de nos voisines qui

se promènent!

Mme Chambannes se pencha pour les regarder. Elles marchaient l'une

derrière l'autre autour des pelouses de terre brune. Dans leurs mains

rougies par le froid, elles tenaient un chapelet dont elles faisaient

graduellement glisser les grains. Leurs coiffes, inclinées vers le

sol, cachaient entièrement leurs figures. L'une, maigre et légère,

paraissait jeune. L'autre, plus grosse, semblait être âgée. Toutes

deux avaient cette taille carrée et boursouflée que dessine dans la

chair sans corset des béguines la sangle du tablier. Mme Chambannes

les examina quelques secondes en silence, mais elle jugea plus adroit

de ne pas s'enquérir du genre d'exercice auquel se livraient les

saintes filles avec leurs rosaires. Et avisant une vitrine appuyée au

mur, près de la fenêtre, elle s'écria:

--Oh! les jolis objets, les gentilles petites momies!... On dirait

qu'elles dorment debout...

Elle désignait la planche centrale où s'alignaient des figurines en

émail bleu-paon, vert pâle ou blanc de porcelaine. Toutes avaient la

coiffure égyptienne, retombant aux épaules en forme de crinière. Leurs

yeux étaient faits de traits noirs au-dessus d'un nez camard et

souvent éraillé du bout. Le long de leurs corps jusqu'aux pieds,

enflés comme des pieds de podagres, des inscriptions s'étageaient.

Certaines avaient les bras entre-croisés sur la poitrine. A d'autres,

on ne distinguait que les mains sortant comme d'un étroit peignoir. Et

sur beaucoup, le sable du désert avait adhéré, laissant aux jambes, au

buste, au visage, la marque de ses atomes séculaires.

M. Raindal expliqua l'usage de ces statuettes, qu'on plaçait dans les

tombes pour aider le défunt aux travaux de l'autre vie. Puis il nomma

à Mme Chambannes les divinités qui occupaient la planche supérieure:

Hathor à tête de vache, Anubis, à tête de chacal, Horus, à tête

d'épervier, Osiris, le dieu des enfers, avec sa vaste tiare, Thouéris,

une terrible idole à tête d'hippopotame et à mamelles de femme, que

l'on croyait consacrée à la maternité ou à sauver du mauvais sort. Le

maître parlait de toutes avec tendresse, volubilité, comme s'il les

eût imaginées, pétries lui-même de ses mains. Et de fait, ne les

avait-il pas créées, mises au monde, en les arrachant une à une au

néant des sables ou aux profondeurs des sépulcres? Les scarabées en

pierres de couleur étaient aussi chacun de ses trouvailles. Le corps

traversé d'une épingle, on les avait piqués côte à côte, sur des

rainures blanches, comme une collection d'insectes authentiques. Et

auprès d eux, dans un écrin, gisaient, pêle-mêle, deux ou trois

lourdes bagues d'or à chaton gravé d'hiéroglyphes, qui avaient dû

orner de longs doigts jaunes et autoritaires, la main sèche d'un

Pharaon.

--Et c'est extraordinairement vieux, tout ça, n'est-ce pas? interrogea

Mme Chambannes.

--Cela varie, fit M. Raindal... En moyenne ces objets datent de trois

mille, quatre mille, cinq mille ans!...

--Pas possible!... Et si j'allais en Egypte, l'an prochain, je

pourrais en découvrir de pareilles?

--Il y a des chances... en fouillant bien... Le désert en est

farci!...

--Comme c'est intéressant! murmura rêveusement la jeune femme.

Thérèse, derrière elle, battait le parquet du pied avec impatience.

Mais elle tressaillit en entendant Mme Chambannes qui disait:

--Maintenant, mon cher maître, il me reste une petite faveur à

solliciter à vous... Êtes-vous libre dans une quinzaine, le 12

décembre?

--Mon Dieu, madame!... bredouilla M. Raindal, s'efforçant de deviner,

malgré sa faible vue, le sens des grimaces que Thérèse lui adressait.

--Parce que, si vous étiez libre, vous me feriez un grand honneur et

un grand plaisir en venant dîner chez moi!...

Les Deux Rives: Roman · 第 23 / 69 题