La voiture franchit au pas le parc Monceau, puis, prenant le trot,
gagna, par les Champs-Élysées, le boulevard Saint-Germain.
Mme Chambannes, blottie dans l'angle de gauche, les pieds collés à la
chaufferette dont le métal blanc lui brûlait les semelles, se laissait
bercer par les cahots, fermant à demi les paupières.
Elle ne les rouvrit un peu qu'à l'entrée du boulevard Saint-Germain,
pour saluer d'un regard, au passage, la rue de Bourgogne où Gérald
habitait avec le marquis; et, après, elle retomba dans sa torpeur.
Elle préférait ne pas penser, tenter de s'engourdir dans la
somnolence. Mais, comme le fiacre tournait rue Notre-Dame-des-Champs,
au sortir de la rue de Rennes, instinctivement Mme Chambannes se
redressa, ainsi qu'un voyageur, quand soudain le paysage change.
La rue était déserte, bordée de longs bâtiments austères. Des
collèges, des séminaires, des couvents? Mme Chambannes ne savait.
Partout aux fenêtres du bas on apercevait des barres de fer noires
serrant contre le jour, contre les bruits de l'extérieur, leurs
sombres tiges. De place en place une maison moins haute avait une
façade claire. Par-dessus, des faîtes d'arbres dénudés écartaient leur
branchages sans feuilles. On devinait au delà des préaux, des jardins
immenses, avec des allées discrètes pour y marcher en méditant.
D'autres rues, dans son quartier, dans son district de la plaine
Monceau, avaient déjà paru à Mme Chambannes aussi mornes. On eût dit,
par certains après-midi de semaine, le calme dominical, et les maisons
semblaient dénuées d'habitants, tout le monde parti vers le centre,
vers la fête des promenades. Mais ici l'aspect était différent, la
quiétude moins oisive et comme vibrante de pensée. Derrière ces fortes
murailles, on sentait une foule occupée à des besognes chéries ou
pieuses, une muette activité, du zèle, de l'ambition et de la foi, des
passions dans la discipline. Par moments, une cloche cachée lançait à
travers l'espace ses notes graves.
Mme Chambannes, sans bien comprendre, eut un petit frisson de
surprise. Elle se figurait dans ces édifices une multitude de prêtres
ou de nonnes. Ils priaient, agenouillés, en files noires ou grises.
L'ombre du sanctuaire mollifiait leurs silhouettes, et la fumée de
l'encens tordait au-dessus de leurs fronts ses volutes. Dans un élan
de curiosité, elle eût souhaité être parmi eux, apprendre leurs
prières, partager leurs extases. Elle eût voulu surtout entrer et
voir.
Le cocher dut frapper à la vitre pour l'avertir qu'elle était arrivée.
La concierge, une vieille femme catarrheuse, lui indiqua
l'appartement de M. Raindal: au bout de l'allée, au cinquième à
droite.
Elle stoppa avant de sonner, pour inspecter les alentours. En face
c'était le mur de la maison voisine qui longeait l'allée. Mais, à
droite, on distinguait des jardins, des maisons inégales, tout un
panorama de toitures inconnues, séparées par des rues ou la
broussaille violette des arbres. De la porte de M. Raindal un parfum
de pot-au-feu s'échappait.
Enfin elle sonna, et Brigitte l'introduisit dans le salon.
Mme Raindal, en robe de soie noire, causait avec deux dames mûres, à
mise démodée. Elle hésita, à la vue de Zozé, puis, la reconnaissant,
s'avança au-devant d'elle.
--Je viens avoir des nouvelles de la jeune malade, fit Mme Chambannes,
en s'asseyant sur le fauteuil de velours grenat que lui désignait Mme
Raindal.
--Thérèse! oh! elle est tout à fait rétablie... Elle travaille avec
son père... Vous la verrez dans un instant... Mais comme c'est aimable
à vous...
Mme Chambannes remerciait d'un sourire.
Mme Boudois, une des deux dames, femme d'un professeur à la Sorbonne,
s'écria:
--La pauvre enfant!... Elle a été souffrante?
--Grâce au ciel, pas grand'chose! fit Mme Raindal... Un simple malaise
au bal, hier soir, chez les Saulvard, en dansant...
Mme Lebercq, l'autre dame, femme de M. Lebercq, le célèbre
mathématicien, questionna:
--Un étourdissement, sans doute?...
--Je suppose, fit Mme Raindal.
Mme Boudois confirma ces présomptions. Son mari, par exemple, qui,
Dieu sait! avait le pied marin et, l'été, chaque jour, à Langrune,
sillonnait la mer en bachot de pêcheur, eh bien! son mari n'avait
jamais pu valser. La tête lui tournait aussitôt.
Mme Lebercq, elle, par contre, avait peu navigué, mais, au temps de sa
jeunesse, supportait sans inconvénient la valse.
Il y eut un silence, et Mme Chambannes reprit:
--Elle était très jolie, cette soirée, n'est-ce pas?...
--Admirable! approuva Mme Raindal.
Mme Boudois et Mme Lebercq réclamaient des détails; on leur en
fournit. Mais subitement, à un détour de phrase, l'entretien dévia.
Mme Boudois parlait des fêtes de l'Avent dont l'époque approchait.
Elle engageait Mme Raindal à suivre quelques-uns des saluts de
Saint-Jacques-du-Haut-Pas, où «les _O_ de Noël» promettaient d'être
chantés avec un rare éclat. Mme Raindal tenait plutôt pour ceux de
Saint-Etienne-du-Mont. La discussion s'échauffa. Mme Lebercq, qui
n'était point dévote, se taisait. Mme Chambannes, gênée par les
mystères de cette causerie, considérait les arabesques noires de la
carpette à fond rouge qu'entouraient les fauteuils du salon.
Enfin, saisissant une pause de répit, elle questionna:
--Serait-il indiscret de déranger le maître et mademoiselle votre
fille?... J'aurais tant de plaisir à leur dire bonjour!
--Mais du tout, du tout! Au contraire... Ils seront ravis...
Elle frappait à une porte latérale.
--Qui est là? grommela la voix de M. Raindal.
--Une visite.
Elle s'était effacée devant la jeune femme. Au bruit, Thérèse se leva
de son bureau en même temps que le maître.
--C'est Mme Chambannes qui vient prendre de tes nouvelles, mon enfant,
expliqua Mme Raindal.
Thérèse, dont les lèvres se pinçaient déjà de mécontentement, essaya
de sourire:
--Oh! vous êtes trop gracieuse, chère madame... Cela ne valait pas la
peine!
M. Raindal mêlait ses protestations de gratitude à celles de sa fille.
Mme Raindal, en s'excusant, retourna auprès de ses visiteuses. Le
maître, ainsi que la veille, au bal, lors de la présentation,
demeurait interdit. Puis il proféra:
--Asseyez-vous donc, madame!
Zozé s'assit et déclara:
--Comme c'est gai, votre cabinet!... Comme vous avez de la lumière!...
--Oui, nous n'en manquons point! dit M. Raindal... La pièce est fort
bien éclairée!...
Mme Chambannes continua:
--Vous travailliez?... Je vous ai interrompus...
--Par la plus agréable des surprises, riposta M. Raindal avec un salut
de la main.
La causerie languissait. Thérèse, le visage renfrogné, ne l'activait
guère, s'absorbant à tracer des hachures sur une feuille de papier. La
venue de Mme Chambannes l'indignait. Pourquoi était-elle là, cette
femme? Que voulait-elle encore? De quel droit osait-elle les troubler
de ses babillages, de ses questions puériles, de sa présence même qui
évoquait les souvenirs de la veille, les hontes de cette soirée
maudite?
--Vos fenêtres donnent sur des jardins, n'est-ce pas? demanda Mme
Chambannes.
--Sur des jardins et sur tout notre Paris! Nous avons une vue
merveilleuse! fit M. Raindal.
Elle s'approcha avec lui de la croisée. Le soleil enfin avait dissipé
la brume. Et, au-dessous d'eux, tout le Paris de M. Raindal, tout le
Paris croyant, studieux et candide, étendait à l'infini, dans une
clarté laiteuse, ses raides vallonnements de pierre. Les sommets de
certains édifices dominaient le niveau du reste. A droite, la tour
carrée de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, puis le dôme monstrueux du
Panthéon, une fine petite pointe après,--la flèche de la
Sorbonne;--plus à gauche, la sphère luisante de la coupole des
Missions, et, à l'extrémité, une pyramide tronquée où flottait un
minuscule drapeau sans couleur, le palais du Louvre. Dans
l'intervalle, les maisons marquaient sur le ciel la ligne irrégulière
de leurs toits. Les cheminées amincies, avec le bec de leurs
capuchons, se hérissaient en rangs compacts, comme des baïonnettes
renversées. Et dans le fond, une large trouée signalait des avenues,
un parc, le Luxembourg qu'on ne voyait pas.
M. Raindal, complaisamment, commentait le panorama. Mme Chambannes
s'extasiait à tout, trouvait tout charmant ou joli. Et quand il eut
fini, il montra du doigt le jardin qui flanquait la maison:
--C'est le jardin des sœurs visitandines de
Notre-Dame-du-Saint-Rosaire... Tenez, voilà deux de nos voisines qui
se promènent!
Mme Chambannes se pencha pour les regarder. Elles marchaient l'une
derrière l'autre autour des pelouses de terre brune. Dans leurs mains
rougies par le froid, elles tenaient un chapelet dont elles faisaient
graduellement glisser les grains. Leurs coiffes, inclinées vers le
sol, cachaient entièrement leurs figures. L'une, maigre et légère,
paraissait jeune. L'autre, plus grosse, semblait être âgée. Toutes
deux avaient cette taille carrée et boursouflée que dessine dans la
chair sans corset des béguines la sangle du tablier. Mme Chambannes
les examina quelques secondes en silence, mais elle jugea plus adroit
de ne pas s'enquérir du genre d'exercice auquel se livraient les
saintes filles avec leurs rosaires. Et avisant une vitrine appuyée au
mur, près de la fenêtre, elle s'écria:
--Oh! les jolis objets, les gentilles petites momies!... On dirait
qu'elles dorment debout...
Elle désignait la planche centrale où s'alignaient des figurines en
émail bleu-paon, vert pâle ou blanc de porcelaine. Toutes avaient la
coiffure égyptienne, retombant aux épaules en forme de crinière. Leurs
yeux étaient faits de traits noirs au-dessus d'un nez camard et
souvent éraillé du bout. Le long de leurs corps jusqu'aux pieds,
enflés comme des pieds de podagres, des inscriptions s'étageaient.
Certaines avaient les bras entre-croisés sur la poitrine. A d'autres,
on ne distinguait que les mains sortant comme d'un étroit peignoir. Et
sur beaucoup, le sable du désert avait adhéré, laissant aux jambes, au
buste, au visage, la marque de ses atomes séculaires.
M. Raindal expliqua l'usage de ces statuettes, qu'on plaçait dans les
tombes pour aider le défunt aux travaux de l'autre vie. Puis il nomma
à Mme Chambannes les divinités qui occupaient la planche supérieure:
Hathor à tête de vache, Anubis, à tête de chacal, Horus, à tête
d'épervier, Osiris, le dieu des enfers, avec sa vaste tiare, Thouéris,
une terrible idole à tête d'hippopotame et à mamelles de femme, que
l'on croyait consacrée à la maternité ou à sauver du mauvais sort. Le
maître parlait de toutes avec tendresse, volubilité, comme s'il les
eût imaginées, pétries lui-même de ses mains. Et de fait, ne les
avait-il pas créées, mises au monde, en les arrachant une à une au
néant des sables ou aux profondeurs des sépulcres? Les scarabées en
pierres de couleur étaient aussi chacun de ses trouvailles. Le corps
traversé d'une épingle, on les avait piqués côte à côte, sur des
rainures blanches, comme une collection d'insectes authentiques. Et
auprès d eux, dans un écrin, gisaient, pêle-mêle, deux ou trois
lourdes bagues d'or à chaton gravé d'hiéroglyphes, qui avaient dû
orner de longs doigts jaunes et autoritaires, la main sèche d'un
Pharaon.
--Et c'est extraordinairement vieux, tout ça, n'est-ce pas? interrogea
Mme Chambannes.
--Cela varie, fit M. Raindal... En moyenne ces objets datent de trois
mille, quatre mille, cinq mille ans!...
--Pas possible!... Et si j'allais en Egypte, l'an prochain, je
pourrais en découvrir de pareilles?
--Il y a des chances... en fouillant bien... Le désert en est
farci!...
--Comme c'est intéressant! murmura rêveusement la jeune femme.
Thérèse, derrière elle, battait le parquet du pied avec impatience.
Mais elle tressaillit en entendant Mme Chambannes qui disait:
--Maintenant, mon cher maître, il me reste une petite faveur à
solliciter à vous... Êtes-vous libre dans une quinzaine, le 12
décembre?
--Mon Dieu, madame!... bredouilla M. Raindal, s'efforçant de deviner,
malgré sa faible vue, le sens des grimaces que Thérèse lui adressait.
--Parce que, si vous étiez libre, vous me feriez un grand honneur et
un grand plaisir en venant dîner chez moi!...