--Pourquoi? Il avait l'air de te plaire...
--Oui, pour causer, peut-être... Mais c'est tout...
--Alors tu n'en veux pas?... Tu as bien réfléchi?... Que je sache, au
moins...
--Tu sais... je t'ai dit... je n'en veux pas.
Elle avait saisi la main de son père et lui offrait tendrement sa joue
à baiser. M. Raindal l'embrassa en grommelant:
--Bon, à ton aise!... Je n'ai pas le droit de te forcer...
Et par matoiserie, besoin de se rendre compte, il ajouta, sans quitter
la main de la jeune fille:
--Évidemment, il n'est pas aussi beau gars que l'autre.
Il prit une pause, en sentant la main de Thérèse qui se rétractait.
--Oui, l'autre... ton danseur... comment l'appelles-tu?... ce M. de
Meuze...
Thérèse, d'un coup, retirait sa main, et avec dépit:
--Oh! pas de parallèle, père, je t'en prie... M. Bœrzell ne me plaît
pas... je le refuse... cela suffit... Je crois que j'ai l'âge,
n'est-ce pas?
Le maître ne répliqua point. Plus de doute, maintenant. C'était ce
grand monsieur, cette espèce de Dastarac mondain, qui avait gâté tout,
écrasé le petit Bœrzell par son avantageuse stature. Une partie
perdue, quoi!
Et M. Raindal s'absorba dans des récriminations intérieures.
On n'entendait plus que le ferraillement des roues contre le pavé ou
les stridentes vibrations des vitres dans leur cadre.
Thérèse, la tête renversée, semblait assoupie, et Mme Raindal, en son
coin, paraissait aussi sommeiller. Mais elle ne dormait pas. Une
torture de remords, plus atroce qu'un cauchemar, tenait sous les
paupières ses regards éveillés. Elle supputait avec angoisse combien
d'heures s'étendaient jusqu'au lendemain matin, jusqu'à l'instant béni
où elle pourrait, dans la sérénité de l'église, confesser ses récents
péchés. Car, poussée par la soif ou cédant à la tentation, elle avait
repris par trois fois du café glacé et, par deux fois, de la marquise
au champagne, sans compter nombre de petits fours et autres menues
friandises.
V
Comme, vers onze heures un quart, Mme Chambannes achevait sa toilette,
on frappa à la porte, et, par l'huis entrouvert, un bras à manche de
lustrine tendit un petit bleu.
--Une dépêche pour madame! annonçait une voix.
--Donnez vite! fit Mme Chambannes.
La femme de chambre, quittant la jupe de sa maîtresse, qu'elle était
en train d'agrafer, courut prendre la dépêche.
Mme Chambannes avait déchiré le pointillé d'une main déjà tremblante,
et elle lut avidement, les regards galopant le long des lignes:
«Mardi matin, 10 heures.
«Ma bonne petite Zozé, je ne sais où j'avais la tête en te disant
hier soir à ce bal que nous déjeunerions aujourd'hui ensemble chez
nous. Je suis engagé depuis huit jours chez les Mathay.
Heureusement que je m'en suis souvenu à temps. Nous rattraperons
cela. Pardonne-moi mon étourderie, et à tantôt quatre heures. En
hâte tous les baisers de ton _old_.
«G.»
Elle déposa avec flegme, sur le lavabo, la dépêche repliée. Puis dans
une pelote de velours carmin, elle choisit deux petites épingles de
perle dont elle piqua soigneusement sa cravate à larges pans de
dentelles. Mais elle ne se contenait plus, et, d'une voix un peu
rauque:
--Lâchez tout cela, Anna, murmura-t-elle... Cherchez-moi ma robe de
chambre rose...
--Mais, madame ne sort donc plus? se récria la camériste en simulant
la surprise.
Mme Chambannes avait jeté son corsage sur une chaise et dégrafait
fiévreusement sa jupe.
--Non, je ne sors plus...
--Madame déjeunera ici? Dois-je appeler la cuisinière?...
--Oui... non..., balbutia Zozé. Dites-lui de me faire à déjeuner... ce
qu'elle voudra...
--Bien, madame!
Elle rentrait, portant sur le bras un long peignoir soyeux, enrubanné
de satin rose. Mme Chambannes l'endossa, et, tout en nouant les
rubans, sèchement, elle commanda:
--Maintenant, allez-vous-en!...
Anna disparut. Mme Chambannes s'affala dans un fauteuil de cretonne.
* * * * *
Ainsi, ils ne déjeuneraient pas ensemble, c'était sûr, définitif,
irrévocable. Gérald n'avait pas hésité entre elle et cette Mathay! Il
prévoyait bien pourtant quelle poignante déception il lui causerait en
rompant, au dernier moment, sa promesse.
Le misérable! Elle se l'imaginait d'avance chez les Mathay, à table,
assis à côté de la comtesse, une petite blonde au nez retroussé, à la
figure puérile, impudique et gouailleuse. Il faisait l'aimable, le
joli parleur, appuyant ses regards à ceux de la dame, se livrant de
ses grands yeux en gentils abandons. Et le déjeuner finissait. On se
rendait dans le hall. On buvait le café. Qui sait? Mathay sortait
peut-être, les laissait seuls en vrai nigaud de mari qu'il était.
Alors que se passerait-il? Car on la connaissait la jeune gaillarde de
comtesse. Elle ne passait pas pour une citadelle, pour le Capitole!...
Oh! l'infamie et l'abjection!
Mme Chambannes aurait voulu saisir son cœur à deux mains et le lancer
loin d'elle, dehors, par la fenêtre. Ses ongles griffèrent la place où
il palpitait, à travers la soie du peignoir, la cuirasse du corset, et
elle songea à des représailles, comme chaque fois que la trahison de
Gérald lui semblait un fait accompli.
C'est cela, elle se vengerait, elle le tromperait, elle irait se
donner à un autre, à n'importe lequel de tous ceux qui la
courtisaient. Des noms d'hommes, avec des décors, surgissaient dans
son esprit: l'atelier de Mazuccio, le petit sculpteur, les
garçonnières de Burzig ou de Pums, le mari de son amie Flora. Partout
on l'attendait, partout on l'accueillerait comme une souveraine qui
daigne s'offrir. Elle leur crierait dès le seuil: «Me voici,
prenez-moi!» Et ils choiraient à genoux, en bégayant: «Merci!» avec
des sanglots de bonheur.
Ces visions flatteuses la calmèrent. Elle marchait dans le cabinet de
toilette, essayant de fixer son choix. Auquel s'adresserait-elle? Ils
lui répugnaient pareillement. En se figurant aux bras de chacun d'eux,
un frisson de répulsion lui faisait secouer la tête. Pouah! Quel
courage de rancune il lui faudrait pour s'abaisser là! De plus, aucun
peut-être ne se trouvait libre. Elle risquait des refus polis, un
camouflet. Non, tout s'y opposait. Puis elle s'avoua mélancoliquement:
«D'ailleurs, jamais je ne pourrai!»
Elle était retombée dans le fauteuil, les muscles mous et meurtris de
tiraillements, comme si elle eût marché des journées durant.
Elle ramassa sur le marbre le petit bleu pour le relire. Chaque mot
lui paraissait insulte ou mensonge. Des larmes lui montèrent aux yeux.
A la rage le chagrin succédait. Comme il était méchant, glacial,
impitoyable parfois, ce Gérald! Elle eût aimé avoir auprès d'elle une
amie maternelle, capable de comprendre et de plaindre, à qui elle se
fût confiée en pleurant. Mais qui? Hélas! pour recevoir de telles
confidences, ni Flora Pums, ni Rose Silberschmidt, ni Germaine de
Marquesse, ses anciennes compagnes du cours Levannier, ni la bonne
tante Panhias n'avaient l'âme assez haute et assez charitable! Rien
qu'à la pensée de leur joie dissimulée ou de leurs consolations
grossières, l'orgueil de Zozé s'insurgeait.
Elle recommença à sangloter.
Elle avait l'impression d'être échouée sur une île déserte, et
volontiers elle eût appelé la mort. Elle se sentait à ces instants de
drame, si délaissée de tous, si petite Mouzarkhi, si seule et si
étrangère, l'infortunée Mme Chambannes, malgré son nom français et son
éducation de Parisienne! Pauvre fleur exotique plantée à ras de terre
sur un sol ennemi où ses brèves racines craquaient comme des fils aux
plus faibles bourrasques! Nulle aide ne la soutenait dans la détresse.
Elle ne possédait pas même le recours d'invoquer le ciel, de se
réfugier en Dieu, puisqu'on l'avait élevée hors de toute foi
religieuse. Et quand elle voulait prier, il ne lui revenait qu'une
courte et bizarre oraison, celle que chaque soir, à l'époque de son
enfance, la bonne tante Panhias lui faisait réciter en chemise, avant
de se mettre au lit. Inconsciemment elle la répéta:
«Mon Dieu, soyez béni!
«Faites que je sois sage, faites que je travaille bien, faites que je
contente papa, ma tante, mon oncle, et faites que papa ne saute pas
demain à la Bourse. _Amen!_»
Elle sourit à cette dernière phrase. Elle se remémorait son père, mort
depuis bientôt sept ans, son brave homme de père, si étrangement
tendre et improbe à la fois.
Un type, ce Mouzarkhi dont les origines, pour les intimes, les
compatriotes, comme pour les autres, étaient demeurées obscures,
inexplicables.
Débarqué un jour d'Alep à Paris, sans relations, sans truchements,
sans patrons d'aucune sorte, au bout de six mois il acquérait à la
Bourse une des plus puissantes situations de remisier qui fussent sur
la place. On disait bien qu'il jouait, gagnait plus par l'agio que
par les courtages. Mais il bénéficiait de l'indulgence mêlée de
respect qu'on accorde aisément dans ce monde-là aux joueurs heureux.
Il ne se cachait pas, par contre, de ses spéculations. Il avait juré
de s'arrêter, de cesser tout labeur, sitôt qu'il aurait le million. Il
allait y atteindre quand, pour la première fois, il sauta. Son passif
était du double. Pendant quelques semaines, discrètement, il se
retira. Puis il revint. Actif, cordial, ingénieux, il se refit
rapidement des clients, du crédit. Son négoce maintenant avait un but
plus noble; acquitter les créances. Durant deux ans, il solda
régulièrement des arrérages. Il ne lui manquait que trois cent mille
francs pour épuiser le reliquat de ses dettes. Il ne sut pas
patienter, rejoua afin de les gagner plus vite, et pour la seconde
fois, il sauta. La malchance ne l'abattait point. Il reprit son
trafic, menant l'existence large et gaie, travaillant, payant,
spéculant, resautant, rebondissant comme un ballon léger et solide. A
son sixième saut, il ne survécut pas. Il était tombé de trop haut,
d'une fortune fictive de deux millions au néant et moins. Il mourut
d'apoplexie en pleine Bourse, insolvable, mais laissant la réputation
d'un camarade fort sympathique et d'un financier merveilleusement
doué.
Pourtant, auparavant, il avait assuré le sort des siens en bon père de
famille.
D'abord, à la mort de Mme Mouzarkhi, décédée peu d'années après
l'arrivée à Paris, il avait appelé en France son beau-frère, M.
Panhias, avec sa femme, pour les charger de l'éducation de la petite
Zozé. D'où venaient-ils, ceux-là? D'Alep, de Ghazir ou de Stamboul?
Étaient-ils Grecs, Juifs, Turcs ou Maronites? Personne n'avait pu
l'apprendre, les Panhias se montrant aussi réservés que M. Mouzarkhi
sur le problème de leur extraction. Ils avaient tous deux un accent
indéfinissable qui tenait simultanément de l'espagnol, du hongrois et
du moldo-valaque. Panhias, un homme modeste et taciturne, faisait
fonctions de fondé de pouvoirs dans la maison de son beau-frère. Mme
Panhias veillait fidèlement à l'instruction de la petite,
l'accompagnant le jour au cours Levannier, demeurant avec elle le
soir, quand le père allait au théâtre ou ailleurs. Elle était
corpulente, enjouée, et, par accès, communicative. Grâce à elle, on
savait que les Panhias n'avaient point gravement pâti dans les
déconfitures de leur parent, et conservaient, malgré les déboires, une
quinzaine de bonnes mille livres de rente. Mais sur le reste elle
gardait le silence, vertu traditionnelle de la famille.
Puis M. Mouzarkhi, un an avant le saut suprême, avait prudemment muni
sa fille d'un mari. L'affaire, proposée par un collègue de la Bourse,
ne s'était pas amorcée sans mal. Des deux côtés on se méfiait. Les
agences consultées avaient fourni des renseignements à faire peur.
Elles représentaient M. Mouzarkhi comme un homme très choyé parmi les
gens de son métier, mais d'un crédit suspect et souvent entamé.
Georges Chambannes, fils d'un petit médecin du Berri, ex-élève de
l'École centrale, était, selon elles, un ingénieur d'avenir,
industrieux, hardi, mais ayant jusqu'ici végété, cherché vainement sa
voie dans des entreprises louches. Enfin, après réflexion, on sentit
de part et d'autre que trop d'exigences seraient messéantes. On
transigea sur le terrain de l'espoir, de la confiance respective en
des époques meilleures. Et les pourparlers aboutirent.
Zozé qui ne souhaitait que mariage, délivrance de la tutelle Panhias,
liberté, agréa, dès la première entrevue le jeune Chambannes. Il
était, au surplus, joli homme, élégant et d'allures caressantes. Il
n'insista pas pour la cérémonie religieuse que M. Mouzarkhi, désireux
d'observer la neutralité ou l'incognito en matière de foi, déclarait
contraire à ses principes de vieux républicain et de positiviste. Au
vrai, on eût réclamé à Zozé un acte de baptême dont M. Mouzarkhi
s'était abstenu de la pourvoir et l'obtention de ce diplôme eût encore
retardé l'union. Le mariage fut donc célébré civilement. La moyenne
Bourse tout entière y assista, voire même quelques personnalités de la
Haute Banque, où M. Mouzarkhi comptait des admirateurs, sinon des
amis. Et, le soir de la célébration, le jeune ménage s'installait dans
un coquet hôtel de la rue de Prony, cadeau de noces du financier. Il
joignait à l'immeuble un capital de cent mille francs pour aider
l'ingénieur à trouver cette voie qu'il cherchait.
En deux ans, sans rien découvrir, Georges Chambannes eut mangé toute
la somme et lourdement hypothéqué l'hôtel.
Il ne restreignait pas son budget. Au contraire. Il le soutint et
l'étendit par le jeu, des expédients cachés, de sombres tripotages. On
affirmait aussi qu'il touchait des secours chez de vieilles dames
généreuses dont on citait les noms; et ces bruits ne rencontraient que
peu d'incrédules, car il était beau garçon, dépensier, sans profession
ni ressources avérées, et puis le discrédit, comme la gloire, a ses
légendes auxquelles tout le monde veut ajouter foi par malice ou
niaiserie.
Mais qu'il passât la nuit au tripot, découchât ou parût maussade, Zozé
ne s'alarmait pas. Même aux périodes de malheur, ayant toujours ignoré
la gêne, empocher des sommes d'argent et, celles-là gaspillées, en
redemander et recevoir d'autres, lui semblait la fonction naturelle de
la femme. Un refus, une remontrance, une diminution de son luxe seuls
auraient pu l'inquiéter, et Georges jamais ne lésinait.
Elle ne modifia donc son existence que du jour où, par une amie, elle
apprit que Georges courait les filles. Le changement fut
imperceptible, se fit sans scènes et sans fracas. Elle prit un amant.
C'était un de ses parents qu'elle avait lieu de tenir pour son cousin,
Démètre Vassipoulo. Établi à Paris depuis dix-huit mois à peine, tout
jeune,--il avait vingt-trois ans,--une mince moustache brune comme
tracée au charbon, Démètre courait déjà sur les traces de l'oncle
Mouzarkhi. A la Bourse on escomptait son avenir comme une valeur
d'État, sûr qu'il ferait une colossale fortune ou une banqueroute
retentissante.
Il sillonnait tout le jour Paris, à demi affalé en sa voiture au mois,
le bras languissamment posé le long de la capote, ainsi qu'un riche
capitaliste qui s'étire, et le cuivre de ses harnais ou le grelot
signalant son approche scintillaient au soleil comme des insignes
triomphaux.
Zozé l'aima pendant trois mois. Il avait des ardeurs de bête et des
ingénuités de sauvage. Elle s'en amusait, puis elle les contait à deux
ou trois de ses amies intimes qui comparaient avec leurs amants. Ou
bien elle lui révélait l'attrait du savoir-vivre, enroulant sa candeur
dans la trame des usages, comme son tailleur lui faisait des vêtements
à la mode.
Mais au bout de trois mois, Démètre la fatiguait. Elle le garda deux
mois encore, par charité, pensait-elle, quoique ce fût par prudence
et, à son insu peut-être, en attendant mieux.
Sitôt qu'elle crut avoir trouvé l'amant irréprochable, elle quitta
bien vite le jeune boursier. Comme prétexte, elle alléguait des
dénonciations, sa sécurité, son honneur à sauver. Démètre pleura
beaucoup et rugit sa douleur en un dialecte si rauque que l'on eût
dit les cris d'un lionceau malade. Elle eut des remords pendant
huit jours. La nuit, elle s'imaginait entendre ses clameurs
inintelligibles. Elle rêvait de fauves qui la menaçaient. Et son
nouvel amant lui reprochait d'être morose, de soupirer sans raison
valable.
Elle ne se consola vraiment qu'un soir au Nouveau-Cirque. Elle y avait
vu Démètre en frac, cravate blanche, bouquet d'œillet au revers,
occupant le bord d'une loge avec une grosse fille blonde, et pouffant
aux farces des clowns.
Dès lors, ses regrets finirent, et son nouvel amant, Lastours, n'eut
plus qu'à se louer d'elle.
Il tenait commerce de peinture dans un petit hôtel de la rue
d'Offémont. Brun, chauve, une barbe de mignon, une bouche brutale, des
mains de portefaix, il figurait avec avantage parmi ce syndicat de
certains peintres négociants dont le Paris parvenu assure
fraternellement le vivre en même temps que la notoriété. Familier
assidu des hauts salons mondains, frayant avec l'élite des clubs et de
l'art, vêtu comme un sportsman, drôle comme un cabotin, un suave
parfum d'au delà, une vapeur aristocratique semblait flotter autour de
ses épaules carrées. Zozé, en l'écoutant, se sentait plus près du
monde. Il était pour elle l'échelon supérieur où l'on se croit déjà
rien qu'à l'apercevoir, et elle s'y cramponnait avec ferveur. Elle
admirait comme de l'esprit le plus fin son bagout d'atelier, ses
gamines scies d'école, l'obscénité de ses propos. Il n'avait qu'à
parler pour qu'elle pâmât de rire, à formuler un souhait pour qu'elle
se précipitât; et en quatre mois, Chambannes lui acheta trois toiles.
Néanmoins bientôt Lastours abusa. Il traitait en servante celle qui ne
rêvait que de le servir, la malmenait au gré de sa mauvaise humeur et
parfois, après l'entrevue, enjoignait à la douce Zozé de lui
reboutonner ses bottines.
Ces insolences, chaque jour renouvelées, exaspéraient la malheureuse,
tombaient sur son amour comme des crachats sur une flamme.
Fraîche, jolie, aimante et d'humeur gaie, pourquoi n'obtenait-elle pas
ces béatitudes du cœur qui sont le lot de tant d'autres moins belles?
Et dans une intuition fugace, mélancoliquement Zozé se répondait: Oui,
moins belles souvent, mais Parisiennes, mais informées et résolues,
mais opérant sur le sol natal, au lieu d'être comme elle une petite
Mouzarkhi, vaguant aveuglément au souffle de ses instincts, plus
hésitante et malhabile qu'une fillette égarée en pays inconnu!...
Puis, le lendemain, dans un regain d'espoir, elle retournait chez
Lastours!
Quand elle cessa de l'aimer, elle voulut se venger des outrages
endurés; et, par une tactique instinctive et banale, elle se donna à
un de ses amis, un peintre aussi,--un concurrent,--du nom de Moutiers,
qui logeait deux portes plus loin.
Celui-là, un petit monsieur ventru et roux, déguisa encore moins que
l'autre. Plus ambitieux et plus âpre au gain que Lastours, Moutiers
n'entendait nullement perdre son temps avec les dames. Les affaires
avant tout, et, pour une vente projetée, un rendez-vous d'acheteur,
une visite de cliente, il renvoyait Zozé ou la décommandait sans
ambages. Une fois, elle dut ainsi rester une heure enfermée dans
l'arrière-soupente où se dévêtaient les modèles, affolée et transie,
parce qu'un riche Américain était venu, pendant la séance, faire
emplette chez le peintre.
Moutiers, après le départ de son Yankee, tout à l'allégresse du marché
conclu, se promenait dans l'atelier, oubliait de délivrer la captive;
et à ses cris seulement, il lui avait ouvert, souriant, la trouvant
bien bonne, quoique Zozé pleurât de dépit.
Six semaines de ce régime la dégoûtèrent d'abord de Moutiers, puis à
jamais des peintres mondains et, croyait-elle, des aventures.
Qui eût pensé que ces hommes, si galants au dehors, fêtés et cajolés
par les plus belles, fussent dans l'intimité à ce point malotrus? Et
pourquoi même s'astreindre à ces liaisons fortuites, s'exposer aux
insultes sans l'excuse de la tendresse, chercher le bonheur d'amour au
lieu d'attendre qu'il vînt?
Que lui manquait-il, d'ailleurs, pour être la plus enviée des jeunes
femmes?
Georges sortait moins la nuit, se montrait plus affable, la menait
plus souvent au bal et au théâtre. Il lui avait, pour le jour de sa
naissance, fait présent d'une voiture au mois. Ses affaires enfin
prospéraient. Il payait une à une les vieilles notes de fournisseurs,
les dettes criardes, les intérêts de l'hypothèque en retard; et Zozé,
vaguement, savait qu'il dirigeait de loin, comme ingénieur-conseil,
une vaste exploitation de mines en Bosnie.
Un renouveau d'affection la rapprocha alors soudain de son mari. Elle
s'en vantait à ses amies, déclarait l'époque des folies passée! Et
pour remplacer ses amants, elle se jeta avec fougue dans les plaisirs
de l'intelligence.
Elle se mit à lire sans merci, sans choix et sans trêve tous les
ouvrages du jour que son libraire lui désignait. Mémoires, romans,
poèmes, voyages, rien ne lassait son appétit. «Je dévore!»
disait-elle. Et, de fait, elle avalait, elle engouffrait sans digérer
ni retenir.
Elle s'abonna aux conférences, savoura l'ancienne chanson et
s'enthousiasma de la nouvelle. Le dimanche, elle fréquentait les
concerts et rêvait en musique à ses liaisons d'antan. Elle ne
négligeait que les Salons, par rancune contre les peintres. Mais nulle
lueur de raison ne perçait ce tumulte d'études contraires. Mme
Chambannes s'étonnait, qu'ayant tant appris, elle n'acquît pas plus
d'assurance. Ses opinions fuyaient à l'appel comme des mouches. Elle
balbutiait chaque fois qu'il s'agissait d'exprimer son avis. Et
finalement les joies d'intellect l'ennuyèrent...
A partir de ce moment, pour le laps de deux ans, ses souvenirs
s'embrumaient...
Qu'avait-elle fait ensuite, durant ces deux années? Elle se rappelait
bien qu'au 14 juillet, Georges avait obtenu la croix. Mais le reste,
cette chasse forcenée à l'amant parfait que, malgré elle, invoquaient
son cœur et ses sens,--que demeurait-il de tout cela, séché, tassé au
fond de son cerveau par des amours brûlantes et plus lourdes? Deux
ombres anémiées dans une lumière grisâtre reparaissaient devant ses
yeux: toujours elle et auprès un homme, celui-ci, celui-là, noms et
traits oubliés, emmêlés, confondus par l'estompe du temps: flirts dans
des bals, promenades blanches en fiacre de cercle, baisers inachevés,
ébauches d'abandons, vaines tentatives, espoirs et illusions déçues!
Comment eût-elle chéri ces êtres, ces commis de Bourse allemands, ces
courtauds exotiques mieux nippés que des seigneurs et plus goujats que
des rustres? Leur avait-elle cédé? Peut-être. A un, à deux, ou pas du
tout. D'honneur, elle n'eût pu préciser, et plus tard, quand gravement
elle jurait à Gérald qu'elle n'avait jadis connu qu'un amant, elle ne
mentait sciemment que de deux, la brouillonne petite Mouzarkhi!
Pourtant, dans ces recherches, le dévergondage ne la guidait pas
uniquement.
Elle désirait en secret un amant idéal dont traits par traits
l'effigie exquise s'accentuait dans ses songeries. Mais l'imagination
de beaucoup de femmes est comme leur corps. Elle ne sait que
reproduire et non pas créer. Celle de Mme Chambannes, fécondée par la
lecture de certains romans en vogue, agissait selon leurs formules.
Elle se figurait donc le héros espéré avec une grande barbe blonde, un
regard mélancolieux où flottait l'ombre humide de la douleur passée,
trente ou quarante mille francs de rente et un nom qui, pour n'être
pas noble, restait dans la roture élégant et cossu.
Il aurait naguère cruellement pâti par les femmes, par une surtout,
actrice traîtresse, éprise de tromperie, de réclame et d'argent. Mme
Chambannes, involontairement, se complaisait à ce détail. Un pli amer
soulevait parfois la lèvre de l'amant désabusé. Par cette fissure, des
blasphèmes jaillissaient contre le sexe perfide et ennemi de l'homme.
Mme Chambannes, de ses baisers, arrêtait tendrement la fuite des
anathèmes, posait sur sa poitrine cette tête pleine de chagrin,
ramenait sur cette bouche défiante le sourire. Au besoin, s'il l'eût
exigé, elle partait avec lui. Ils s'exilaient alors dans une petite
île anglaise, loin du monde mauvais, et demeuraient des heures seuls
côte à côte sur la grève, leurs deux mains jointes, à contempler
indéfiniment les jeux changeants des lames ou les navires rentrant du
large.
Que n'arrivait-il pas? Tout était prêt pour le recevoir, pour le
suivre, jusqu'à la liste imaginaire des objets, des toilettes de
voyage que fébrilement on empilerait dans une malle d'osier sanglée de
courroies jaunes et recouverte de luisante vache noire!
Il tarda, mais il arriva.
Il était sédentaire, égoïste, titré, libertin, sans barbe, sans
langueur, sans rancœur. Dès le début, Mme Chambannes l'adora tout de
même.
Il se nommait Gérald de Meuze, fils du marquis de Meuze, de la branche
des Meuze du Poitou. Georges l'avait connu en classe au lycée
Chamfort, puis, leurs études terminées, l'avait perdu de vue.
La présentation se fit aux courses d'Auteuil, un jeudi tranquille,
dans une intime réunion de printemps. Elle fut décisive.
Tandis que Georges, par orgueil ou par passion de joueur, les laissait
ensemble, s'éloignait pour vaquer à l'œuvre de ses paris, Gérald
partout accompagnait Mme Chambannes, ne quittait point ses pas.
Il la promena devant les tribunes, l'escorta au paddock, s'égara avec
elle derrière les bâtiments, sur les pelouses que le public désertait
à l'instant des épreuves.
De larges odeurs de gazon coupé, moites et âpres comme la brise de
mer, pénétraient leur poitrine. Mme Chambannes balbutiait de bonheur.
Une extase nouvelle faisait palpiter ses seins sous le foulard léger
de son corsage. Elle allait la tête basse, suivant des yeux la pointe
de ses souliers vernis qui luisaient en glissant dans l'herbe. Enfin,
il était venu, l'amant tant souhaité! Elle le tenait enfin! Nul
n'aurait pu l'en dissuader. Elle riait d'un rire nerveux à toutes les
remarques de Gérald, pensant lui répliquer quand elle le regardait, se
sentant devenir comme folle; et le manche de son ombrelle safran
tremblait au creux de son épaule.
Ah! quelle n'eût pas été l'ivresse de la petite Mouzarkhi, si elle
avait perçu ce qui se disait d'elle parmi les amis du jeune comte,
dans la sévère tribune du club!
On s'y demandait avec des clins d'œil égrillards ce que c'était que
cette jolie petite femme à laquelle s'acharnait Gérald. Personne ne
pouvait répondre. Une fille? Non. Une petite pays-chaud sans doute,
que cette canaille de Meuze se payait de chauffer davantage, histoire
de taquiner un peu la baronne... parfaitement... la baronne Mussan,
avec qui on avait rompu, vous ne saviez pas? il y a bien de ça quinze
jours tout au plus... C'est égal, une crânement jolie petite créature!
Et dans la tribune des dames, le succès de Zozé n'était pas moindre.
Certes ces dames ne lui épargnaient pas ce ton de mépris paisible
qu'elles emploient indifféremment pour juger toutes les femmes
étrangères à leur caste: filles, actrices, ou simples bourgeoises.
Pourtant, au dédain près, leur verdict était favorable. Elles
trouvaient l'inconnue gentille, sa toilette d'une coupe seyante et ce
Gérald, un garçon de goût. Plusieurs, malicieusement, s'enquirent du
nom de Zozé auprès de la baronne qui, par contenance, joignit ses
éloges aux leurs.
Mais de ce triomphe exceptionnel, Mme Chambannes ne distinguait rien.
Puis, comment l'eût-elle discerné? Voyait-elle dans cette foule autre
chose que Gérald, son époux, son amant prochain? Et elle s'avançait le
regard insaisissable, comme une heureuse fiancée qui marche vers
l'autel.
Elle y atteignait presque quand les courses finirent. Gérald la
suppliait, la pressait en maître déjà! Il eût désiré la revoir,
l'avoir, le lendemain même. Elle se remémorait la voix ardente, dont
au départ, dans la cohue, à portée de Georges, il osait murmurer:
--Ainsi, vous ne voulez pas demain?... Oh! je vous en prie, ne refusez
pas!
Si! Elle avait refusé d'un lent mouvement de tête, pendant que ses
prunelles exprès se renversaient en arrière, comme plongeant dans le
désespoir.
Il fallait encore résister, opposer à celui-là autant de froideur et
de scrupules qu'il méritait d'amour, se faire gagner par lui au lieu
de se livrer. Une voix intérieure dictait à Mme Chambannes cette
réserve insolite--et elle l'écouta comme la voix du devoir, persuadée
que par ces retards, c'était l'avenir qu'elle préservait.
Elle ne s'abandonna qu'après trois semaines de siège, au moment où,
rebuté, il allait renoncer.
Mais pendant ce temps elle avait réfléchi, agi, questionné, avec cette
surhumaine habileté que déploient souvent les femmes pour armer et
défendre leur passion menacée.
Maintenant elle savait tout de Gérald: son existence oisive et
mécontente depuis l'époque où, par un coup de rancune juvénile, il
avait, après le krach de 1882, donné sa démission de sous-lieutenant
au 30e cuirassiers, puis les quarante mille francs de rente sauvés du
désastre par son père, les amitiés mondaines du jeune homme, beaucoup
de ses liaisons, sans les noms, la dernière avec la baronne, et son
antipathie pour un monde où la petitesse de sa fortune ne lui
permettait plus de représenter assez.
Sur ces données morales, elle eut tôt fait de dresser son plan. Deux
méthodes s'offraient pour garder Gérald, le retenir prisonnier.
Ou bien se hisser par son aide jusqu'aux salons hautains de ses pairs
où il n'aurait pas de peine à l'introduire, à l'imposer. Ainsi elle
pourrait connaître tous ses actes, le surveiller aisément et parer aux
dangers possibles.
Ou bien profiter de son dégoût, l'arracher doucement à ce monde dont
il se prétendait las, lui former chez elle un foyer plus gai, plus
facile et nouveau.
Mais dans le premier cas, mille obstacles l'arrêtaient, mille
bassesses à accomplir parmi l'incertitude, la lenteur et les
humiliations. Georges, peu de temps auparavant, venait d'être ajourné
à deux cercles de plein air. Les comités de ces clubs, plus rigoureux
en leurs verdicts qu'un conseil de ministres, avaient, l'un après
l'autre, refusé les boules blanches à celui que le gouvernement
garantissait de sa croix d'honneur. Par là, en terrain hostile, en
état d'infériorité, on s'exposait à un échec. Mme Chambannes adopta la
seconde méthode.
Quelques mois lui avaient suffi pour transformer son train de vie,
organiser des réceptions, prendre des jours réguliers. Elle y conviait
ses plus avenantes amies, des camarades de Gérald, des gens de
lettres, des musiciens ou, vainquant même sa répugnance, des peintres.
Et peu à peu, de cette manière, elle s'était constitué, pour le soir,
une sorte de brillante annexe à l'entresol des rendez-vous, un salon
composite, mais d'accès sympathique, lieu de plaisirs bourgeois où les
hommes allaient comme les femmes, sans calcul, sans morgue, dans le
seul projet de se rencontrer et le ferme espoir de se divertir.
Mme Chambannes touchait au but. Gérald captivé, séduit, ligoté, se
rendit à sa dame, lui jura attachement, fidélité, amour durable--et
fit de la maison de Zozé la sienne. Il y régnait en tout-puissant
despote, cajolé par le mari, flatté par l'entourage, servilement obéi
par Mme Chambannes, qui se réjouissait et lui savait gré de l'amour
acquis enfin et conquis, à jamais unique, et plus que légitime:
romanesque, glorieux!... Puis, un soir, le jeune comte avait amené son
père. Et le marquis de Meuze, charmé par sa bru,--comme en lui-même il
surnommait Zozé,--était revenu spontanément, ayant trouvé l'endroit
plaisant, les femmes jolies, la table excellente...
Mais que de luttes, que d'efforts avant de remporter cette victoire!
Que de ruses encore chaque jour, que de stratagèmes pour conserver son
grand seigneur, écarter les voleuses et se garer de la concurrence!...
* * * * *
Mme Chambannes en exhala un gros soupir. Machinalement elle
contemplait la mousse irisée que du fond de son café le sucre
soufflait à la surface. La voix sournoise d'Anna la tira brusquement
de ses réflexions.
--Madame sort-elle?... Puis-je préparer les affaires de madame?...
Mme Chambannes s'écria avec stupéfaction:
--Quelle heure est-il donc?
--Près de deux heures, madame!...
Deux heures! Et elle était venue de sa chambre ici, avait déjeuné,
mangé, bu, demeuré, sans conscience de ce qu'elle faisait, l'esprit
cheminant ailleurs, sur les routes obscures du passé!
Elle répliqua d'une voix ensommeillée:
--Oui, je sors... Ma robe de drap bleu... Ma veste d'astrakan...
Puis, d'un pas fatigué, elle se dirigea vers la croisée, et elle
souleva le rideau. Dehors, une brume épaisse et blanche stagnait entre
les masses des maisons. Tout paraissait fumer, les arbres du parc au
bout de la rue, les pavés de la chaussée, le bitume du trottoir, même
les chevaux ou les passants qui projetaient par leurs narines des
bouffées parallèles. Et démesurément loin, le soleil, en haut,
pâlissait comme une lampe dans une tabagie.
Une journée si froide, si funèbre, si bonne pour s'aimer, n'est-ce
pas? songeait Mme Chambannes. Car pour l'amour avec Gérald, tous les
temps lui semblaient propices, comme aux humbles pour la ripaille.
Où était-il maintenant, M. Raldo, avec ses grands yeux adorés, ses
indignes regards?--Oh! qu'elle le détestait!--Et que se murmurait-on
là-bas chez les Mathay, dans le salon assombri, sous le crépuscule du
brouillard? Elle laissa naïvement retomber le rideau, comme par
crainte de voir. Les larmes lui gonflaient de nouveau la gorge. Elle
se cambra en une posture d'énergie. Allons! il fallait oublier, se
distraire, se promener jusqu'à quatre heures. Mais où?
Elle s'ingéniait, s'énumérait des noms de dames à visiter, des
adresses de couturières ou de modistes. Et tout à coup, d'une gambade
enfantine, elle sauta en tapant dans ses mains.
Parfait! Bravo! Puisque la veille elle avait décidé d'inviter M.
Raindal, d'en faire un figurant et, si possible, une vedette, un doyen
notoire de son salon, pourquoi temporiser, ne pas profiter de
l'occasion? Mardi, c'était le jour de Mme Raindal. Puis,
l'indisposition de la petite, des nouvelles à chercher, prétextes
insoupçonnables. Pas une seconde à perdre!
Elle s'était élancée vers sa chambre; et dix minutes plus tard, son
manchon sous le bras, elle achevait de se ganter dans la rue, devant
l'hôtel, en attendant le fiacre qu'elle avait fait appeler.