«Elle est fort plaisante, mais un peu sotte!»
Et il répéta du même ton:
--Non, décidément, je ne sais pas!
Elle se résigna à lâcher son mystère, sa surprise finale et, en
réalité, son prétexte à relations, son amorce suprême... Eh bien!
précisément l'hiver suivant, elle projetait d'accomplir avec son mari
un voyage au Caire, à Alexandrie, au Nil. Le livre de M. Raindal était
donc venu à propos, au moment où elle commençait à étudier les
antiquités égyptiennes en vue de ce voyage; et naturellement...
--Chère madame, interrompit une voix à l'accent guttural.
Pardonnez-moi... Voudriez-vous me faire le plaisir de me présenter à
monsieur...
--Mais certainement!
Et elle présenta:
--M. le marquis de Meuze... un de nos meilleurs amis... et qui adore
votre livre.
C'était un puissant vieillard à l'abdomen majestueux et à la prestance
aristocratique. Avec ses favoris blancs et sa blanche moustache en
croc il avait un type de général autrichien, une de ces têtes que
volontiers on s'imagine coiffées d'un bicorne doré, à flottant panache
de plumes vertes. Dans une attaque de paralysie faciale, causée par le
krach de 1882, il avait perdu l'usage de sa paupière gauche qui
retombait inerte, grisâtre, voilant l'œil aux trois quarts--et cette
infirmité complétait, comme une glorieuse blessure, son air de vieux
combattant de Custozza.
Il s'empressa en protestations admiratives. Puis, selon l'immuable
règle qui veut que la plupart des gens achèvent leurs compliments par
une apologie d'eux-mêmes, il aborda le vrai sujet qui l'amenait vers
le maître. Autrefois, il avait possédé une collection de camées, une
collection tout à fait remarquable, exceptionnelle. (Et sur la qualité
des objets qui la composaient, M. Raindal pouvait consulter plusieurs
de ses collègues: le comte de Lastreins, de l'Académie des
Inscriptions; le baron Grollet, membre libre de l'Académie des
Beaux-Arts; le vicomte de Sernhac, de l'Académie française, tous bons
amis ou vieux camarades du marquis.) Or, un des joyaux de cette
collection était un camée de Cléopâtre. Hélas! M. de Meuze avait dû
s'en défaire, à la suite de revers financiers. Mais il en connaissait
l'acquéreur, un boursier juif, un M. Strahlhaus, et, si M. Raindal
désirait, le marquis se targuait d'obtenir communication de la pierre.
Le maître, sans accepter, ne refusa point. L'entretien se
circonscrivit à l'art des camées, plus quelques commentaires adjacents
sur la numismatique, dont le marquis avait des notions. Mme
Chambannes, déroutée, pépiait de temps à autre, en sourdine, ses «si
joli» et ses «charmant». M. Chambannes, un long garçon blond, au teint
fripé, à l'œil veule, au cheveu fin et rare, l'avait rejointe. Sa
grosse moustache cylindrique semblait un couvercle à charnière, tant
elle recouvrait hermétiquement ses lèvres; et l'ensemble de sa
personne lasse paraissait aussi bien celui d'une fripouille avachie
que celui d'un brave jeune homme épuisé par la fête.
Tous trois, ils cernaient M. Raindal qui répondait à leurs babillages
par des sourires approbatifs et fatigués. Il se fût reproché la plus
légère rebuffade envers des étrangers si courtois malgré leur
niaiserie. Seulement, tout de même, à la longue, cela l'impatientait,
ces civilités forcées dont il n'apercevait pas le terme; et il ne
l'ennuyait pas moins, ce vieux marquis, avec ses verbeux propos de
brocanteur, ses histoires de camées, de ventes d'occasions, ou ses
nomenclatures de catalogue.
Enfin, du renfort lui arriva, du sauvetage. Mme Raindal revenait,
accompagnée de Thérèse et de Bœrzell. Ce furent de nouvelles
présentations. Mme Chambannes, aussitôt, réitéra en bref ses louanges.
Mme Raindal bégayait, toute rougissante, comme des paroles d'excuse.
Thérèse observait en silence, d'un regard viril qui jugeait. Puis, Mme
Chambannes demanda le jour de ces dames, l'autorisation de leur rendre
visite. Il y eut une accalmie. On parlait pour parler, du bal, des
tziganes, des danseurs. Et, soudain, Mme Chambannes interpella le
marquis:
--Monsieur de Meuze... Un petit secret à vous dire... Vous permettez,
mesdames?...
--Je vous écoute! fit M. de Meuze, le buste infléchi, les sourcils
arqués d'attention.
Mme Chambannes déploya son éventail, et à mi-voix:
--Si vous disiez à Gérald d'inviter Mlle Raindal... Ce serait poli!
--Croyez-vous qu'il voudra?... Baste! je vais courir la chance!
Il s'acheminait à pas indécis vers la salle voisine, portant haut sa
fière tête de feld-maréchal, et fouillant l'assistance de son unique
petit œil vert, quand, à la porte du buffet, il bifurqua promptement,
la main brandie comme un crochet pour happer quelqu'un qui fuyait.
Du grand jeune homme que le marquis avait empoigné, Thérèse ne
distinguait que les épaules carrées et la nuque brune au-dessus d'un
reluisant col blanc. Sans doute, M. de Meuze devait exiger des choses
absurdes, impraticables, car la nuque brune se secouait en dénis
indignés, semblant affirmer que l'on était fou, qu'on se moquait du
monde... Et brusquement, la nuque obéit, le grand monsieur fit
volte-face en haussant les épaules. Thérèse sentit son cœur se tordre
comme un serpent blessé.
C'était presque Albârt. Un Albârt plus marqué par l'âge, plus affiné,
plus à la mode, d'une classe supérieure. Mais c'était lui: les mêmes
yeux aux larges prunelles couleur d'agate foncée, la même moustache
noire aux pointes impertinentes, le même dandinement sur des jarrets
pliants. Et il marchait vers elle, précédé par le marquis, le regard
en éveil comme pour reconnaître à distance contre quel ennemi on le
menait.
Thérèse baissa la tête, le dos arcbouté à sa chaise, dans un
ramassement d'effroi. Elle ne voyait plus ni ses parents, ni les
Chambannes, ni Bœrzell, ni les couples qui commençaient à valser, ni
les gens auprès ou au delà. Elle ne voyait que les longues bottines
vernies, les pieds étroits et souples du jeune homme, qui se
rapprochaient, se rapprochaient toujours.
Quand ils furent tout près, le marquis s'effaça, et, saluant:
--Mademoiselle, je vous présente mon fils, M. Gérald de Meuze.
Le jeune comte se balançait un peu sur ses jarrets:
--Mademoiselle, voulez-vous m'accorder la fin de cette valse?...
Thérèse proféra inconsciemment, d'un ton de petite fille:
--Mais, monsieur, je ne sais pas danser...
--Qu'importe? Tout dépend du danseur...
Il décochait à Mme Chambannes une preste œillade d'amitié ou
d'ironie, et, comme tenant une gageure:
--Pas de danger, mademoiselle, je vous garantis la valse...
Thérèse le fixa vivement dans un besoin de bien le voir, de s'abreuver
à fond de ses traits. Elle ne put résister. Une raie de sueur lui
mouillait le dos. Le désir d'être dans ces bras, comme jadis dans
d'autres si pareils, la dominait. Elle se leva, puis d'une voix brève,
presque bourrue malgré le sourire dont elle tentait de la corriger:
--Soit, monsieur... Essayons!...
Gérald l'enlaça et ils partirent en tournant. Aux premiers pas elle
trébuchait, par ignorance, crainte de manquer de rythme. Alors, la
soulevant comme une enfant, il l'emporta délicatement parmi les
danseurs. Ses pieds ne touchaient plus le sol. Les couples la
frôlaient sans heurts. Elle avait l'impression de glisser avec un
amant robuste sur des nuages, en cadence. Elle ferma les yeux. Des
sanglots lui barraient la gorge. Il la crut essoufflée, et,
s'arrêtant:
--Eh bien! mademoiselle... Qu'est-ce que je vous disais?... Cela va à
merveille...
Thérèse approuva d'une inclination de tête, ses minces lèvres pâlies
de plaisir.
--La danse, c'est comme la nage! poursuivait le comte d'un ton
paternel... Il faut s'y jeter à l'aveuglette... La musique vous pousse
comme les vagues... Ensuite on n'a plus qu'à se laisser aller...
Et il continua sa théorie, ses comparaisons, pour éviter un silence
impoli. Thérèse répondait à demi, par monosyllabes indistincts. Elle
se reprenait maintenant, comme au réveil de ces songes coupables où
Albârt, la nuit, parfois la pressait si doucement. Quoi! elle, Thérèse
Raindal, faiblir ainsi qu'une pensionnaire, une gamine perverse, sous
l'étreinte de ce bellâtre, parce qu'il ressemblait à l'autre! Un
dégoût d'elle-même l'envahit. Pour dissimuler sa tristesse, elle
s'appliquait à regarder le chef des tziganes, un gros homme olivâtre
qui jouait avec gravité. Ses lents coups d'archet arrachaient du
violon les mélodies pantelantes comme de longues lanières d'épiderme,
et il faisait tanguer, dans l'effort, son buste dodu à veste
cramoisie, l'œil écouteur, les paupières battantes. Elle enviait sa
bestialité, la joie irréfléchie dont frissonnait son sombre visage.
Ah! que n'était-elle comme lui, une brute sans pensée, sans subtilité
et ne vivant que par les sens qui le soutenaient jusqu'en son art!...
Un mouvement de Gérald la tira de sa rêverie. Il se tenait devant
elle, le bras prêt à l'enlacer.
--Nous repartons, mademoiselle?...
Elle espérait encore refuser et, se contraignant, elle murmura:
--Mais, monsieur, la valse va finir!
--Profitons-en... Un dernier tour!
Il avait dit cela sans entrain, et, déjà ses yeux viraient vers la
place où il allait la reconduire. Elle eut peur. Elle se vit
remerciée, rassise, sevrée pour la soirée de ces délices retrouvées;
et, dans un élan de concupiscence plus forte, résolument elle
prononça:
--Eh bien! oui, un dernier tour.
Il rentra avec elle dans la cohue des couples. D'un imperceptible
palpitement son bras étendu scandait la mesure, et, à chacune de leurs
moelleuses passes, il semblait à Thérèse que le parquet ployait sous
eux. Involontairement elle se colla à Gérald, s'incrusta à son
enlacement. Tout le passé rejaillissait en elle au prestige de ce
contact, par saccades brutales qui l'affolaient.
Elle voulut dompter l'illusion, faire un dernier appel à sa puissance
d'esprit, à sa dignité, à cette Mlle Raindal qu'elle était.
--Arrêtons-nous! supplia-t-elle, les paupières de nouveau closes.
--Plaît-il, mademoiselle? fit distraitement le jeune comte.
Elle se taisait, faute de voix. Il n'insista pas. Sans rien deviner de
son angoisse, il souriait aux camarades, et d'un coup d'œil
goguenard, il les prenait tous à témoin de la tapisserie, du paquet,
du coffre à bois qu'il lui fallait manœuvrer. Encore une heureuse
idée qu'ils avaient eue là, son père et Zozé!... Sans compter qu'elle
lui dépiautait l'épaule, la jeune enfant, avec ses doigts osseux, dont
elle se cramponnait afin de ne pas tomber. Ah! par exemple, cela,
c'était trop violent! Un pinçon fiévreux lui tenaillait l'épaule, et,
comme il inclinait la tête pour voir si la petite, par hasard, ne
perdait pas la boule, il dut retenir Thérèse des deux bras, car elle
pâmait, toute blême et raide comme une morte.
--Allons bon! Il ne manquait plus que cela!... Voilà bien ma
guigne!...
Rapidement, il l'entraînait vers l'antichambre, bousculant un peu les
gens qui encombraient le chemin, et, l'ayant accotée sur une
banquette, contre le mur, il courut prévenir la famille.
En un moment, les Raindal, les Chambannes, Bœrzell, le marquis,
furent debout, se précipitèrent avec Gérald auprès de Thérèse.
Mme Chambannes avait tiré de sa poche un flacon de sels en or où
luisait un rubis cabochon, et, s'agenouillant presque, elle le fit
respirer à la jeune fille. Thérèse ne remuait pas. Un faible
gémissement de chagrin fusait seulement de ses lèvres disjointes qui
découvraient ses dents inégales. On lui bassina les tempes d'eau
fraîche, sans plus de résultat. Saulvard, comme on va réquisitionner
les pompiers à leur poste, avait pointé droit vers le campement de
l'Académie de médecine afin d'y chercher un docteur. Le praticien
appuya son oreille à la poitrine moite de Thérèse et diagnostiqua:
--Elle étouffe... Il faut la délacer, cette petite!
Enfin, dans la chambre de Mme Saulvard, où sa mère et Mme Chambannes
l'avaient conduite, elle rouvrit les yeux.
Tout de suite, ses regards étaient allés avec stupeur à son corsage
défait. Puis elle reconnut Mme Chambannes penchée sur elle, dans une
pose d'ange gardien, et sa mère qui priait à côté, comme au chevet
d'une agonisante.
Elle détourna la tête. Elle revoyait tous les détails de l'accident,
l'ivresse inavouable qui l'avait étourdie et cette chute ridicule en
plein bal. Quel double affront pour son orgueil! Elle aurait voulu
replonger au néant, détruire avec son corps le souvenir. Elle
suffoquait de révolte, et subitement elle fondit en sanglots.
--C'est cela, pleurez, calmez-vous les nerfs! exhortait Mme
Chambannes.
Mais cette sollicitude vulgaire exaspéra Thérèse. D'un coup, se
maîtrisant, elle s'était redressée, et, devant l'armoire à glace, elle
commença rageusement à refaire sa toilette.
Elle esquivait dans le miroir les yeux de sa mère, de Mme Chambannes,
et une colère croissante lui activait les doigts. Oh! oui, on pouvait
la regarder! Elle avait bien l'allure, la mine d'une femme qui vient
de défaillir! Un homme l'eût ainsi dévêtue, froissée, qu'elle ne se
fût pas relevée plus en désordre et plus égarée. Ses prunelles étaient
agrandies d'éclat, ses paupières meurtries d'une ombre brune comme
après une nuit d'insomnie. La sueur avait posé des teintes huileuses
sur les ailes de son nez et tracé des raies grasses à travers la
poudre de ses joues. La touffe d'œillets était tombée, formant dans
ses cheveux, au-dessus du front, une alvéole profonde, une sorte de
blessure aux bords noirs. Et les agrafes du corsage mal ajustées, dans
sa hâte, faisaient bâiller la gaze autour de ses seins comme une corde
transparente et lâche.
--Pauvre mademoiselle! se risqua à murmurer Mme Chambannes... Vous
sentez-vous mieux?
Thérèse riposta froidement.
--Beaucoup mieux, madame, je vous remercie.
Puis s'adressant à sa mère, elle interrogea d'une voix qui commandait:
--Nous partons, maman?
--Comme tu voudras, ma fille! répliqua Mme Raindal.
Elles gagnèrent l'antichambre où ces messieurs les attendaient.
A leur vue, Gérald s'élança pour les questionner et Bœrzell
l'imitait. Mais, comme par mégarde, Thérèse s'échappa dans la
direction du vestiaire. Ils n'étaient plus là quand elle revint au
bras de son père. M. Raindal ahuri, son claque de satin à demi replié,
la soutenait, en traînant la jambe. Mme Raindal fermait la marche, le
dos voûté dans sa pèlerine comme une vieille bonne. Saulvard leur fit
escorte jusqu'au palier.
--C'est la chaleur, cette damnée chaleur! répétait-il d'un ton
compétent.
Et, courbant en deux son petit corps sur l'ébène de la rampe, il cria:
--J'enverrai chercher des nouvelles demain... Ce ne sera rien,
j'espère, mon cher collègue!
* * * * *
Dans le fiacre qui les ramenait, M. Raindal, sur le strapontin, avait
laissé le fond aux dames. Tous trois restèrent longtemps silencieux.
Ils contemplaient songeusement, à travers les carreaux dépolis par la
buée, les rues noires et les becs de gaz dont les flammes jaunes dans
la brume s'aplatissaient en éventail. Le maître, assis de côté, à
chaque cahot perdait l'équilibre. Il devait se rattraper à la courroie
de la vitre dont le cuir dur lui tranchait les mains, et le bois de la
portière macérait sans répit ses rotules. A un choc plus rude qui
l'avait projeté sur elle, Thérèse agacée s'écria:
--Voyons, père, tu es très mal, viens donc ici entre nous deux.
--Mais non! fit M. Raindal. Pas du tout... Ne bougez pas... Et toi,
fillette, cela va-t-il?
--Très bien, père, merci...
La causerie tomba court. Thérèse s'était immobilisée derechef. Dans la
pénombre, M. Raindal contemplait son profil maussade en arrêt vers des
pensées sûrement douloureuses. Il ramassa toute son énergie et, avec
bonhomie:
--Eh bien, fillette? demanda-t-il.
--Eh bien, quoi, père? répéta Thérèse.
Il y eut un temps, puis M. Raindal articula:
--Eh bien, ce jeune homme du bal!...
Thérèse tressauta et, dardant des regards farouches, elle repartit
d'un ton de bravade:
--Quel jeune homme?
--Ce M. Bœrzell!
Elle exhala un soupir de soulagement. Ah! il ne s'agissait que de
celui-là!... Elle l'avait tellement oublié, le pauvre garçon! Et, en
souriant, d'une voix ferme, elle prononça:
--Non, jamais, père!