M. Raindal s'était levé et saluait, la main au dossier d'une chaise.

--Madame, trop heureux...

Mme Chambannes se récria:

--Mais c'est moi, monsieur...

Puis ils restèrent un instant en détresse, comme ne sachant plus que

se dire, malgré leur bon vouloir mutuel.

M. Raindal examina timidement la jeune femme. Sa petite figure

d'aiglonne était adoucie par des yeux marrons à reflets langoureux; et

les ondulations de sa chevelure noire, tirée sur la nuque à l'antique,

avaient en leurs riches replis quelque chose de sauvage et de

volontaire. Enfin, elle poursuivit par phrases hésitantes où les mots

déviaient souvent de la précision qu'elle leur eût souhaitée:

--Oui, monsieur, j'admire beaucoup votre livre... C'est un livre

charmant, une très grande œuvre... Je ne peux pas vous dire combien

elle m'a charmée, combien elle m'a amusée... Ah! ce doit être si

intéressant d'écrire des ouvrages comme cela... Et le style est si

joli, si agréable à lire!

--Je vous abandonne! interrompit Saulvard en clignant ses yeux

obliques... Mes invités... Vous m'excusez!...

Il disparaissait, les laissant seuls, car peu à peu, par discrétion,

les gens de l'attroupement s'étaient écartés.

D'un coup d'œil d'entente, M. Raindal et la jeune femme convinrent de

s'asseoir pour continuer la causerie. Mais il vit si près du drap noir

de son pantalon la jupe en satin bleu pâle de Mme Chambannes que,

machinalement, il se retira un peu. Elle accumulait en souriant les

éloges, les offrant un à un, la poitrine tendue vers M. Raindal,

comme si elle les eût détachés de son corsage. Alors l'embarras

qu'éprouvait d'habitude le maître à causer avec les personnes de

culture inférieure--telles que les ignorants, les femmes ou les

mondains--s'accrut encore d'un trouble pudique devant le décolletage

de son admiratrice. Malgré lui, ses regards s'y appesantissaient, en

suivaient les courbes pleines et tranquilles. Il lui semblait qu'une

invisible force les attirât vers cette peau mate et diaphane comme

une porcelaine fine, vers ces seins parfumés qui, dans la quiétude de

leur jeune fermeté, haletaient contre le ruché de l'échancrure sans

daigner même y prendre appui. Il répondait incomplètement, de travers,

avec des fuites soudaines de pensée, aux exclamations, aux questions

multiples de Mme Chambannes. Et tout en essayant de l'écouter,

intérieurement il la comparait à une suivante de Cléopâtre, oui, à une

de ces gentilles esclaves grecques dont les beautés espiègles

sertissaient la Reine des Égyptes, comme des nymphes autour d'une

déesse.

Cependant la verve louangeuse de la jeune femme se ralentissait.

Maintenant son petit front uni se fronçait d'un pli de recherche dans

l'encadrement des deux boucles plates qui le limitaient. Elle ne

trouvait plus de chapitres, de passages, où piquer ses «si joli» et

ses «si charmant», comme des bons points égaux de couleur alternante.

Mais tout à coup sa gracieuse figure se rasséréna, ses narines

retroussées palpitèrent de malice; et elle donna en mille à M. Raindal

une autre raison, une dernière raison, pour laquelle elle aimait tant

son livre.

Le maître feignait de s'ingénier. Enfin, il déclara avec modestie:

--Je ne sais pas!

--Eh! cherchez donc! ordonna familièrement Mme Chambannes en roulant

les «r».

Les Deux Rives: Roman · 第 20 / 69 题