M. Raindal acquiesça d'un sourire:

--Et vous n'êtes pas le premier, monsieur!... Tenez, moi-même,

souvent...

Mais la valse finissait, et les petites haridelles, rentrant à la

station, délogeaient le jeune savant. Il proposa à Thérèse:

--Accepterez-vous, mademoiselle, que je vous conduise au buffet, ainsi

que madame votre mère?...

--Avec plaisir, monsieur!... Viens-tu, maman?

Et, tous trois, Mme Raindal au bras de Bœrzell, Thérèse les suivant,

ils se dirigèrent vers le buffet, parmi la presse des danseurs qui

regagnaient leurs chaises.

M. Raindal les contemplait s'éloigner, figé dans sa posture favorite:

les coudes serrés au buste, les avant-bras relevés, les mains pendant

au bout du poignet, toutes molles, comme les pattes d'un chien qui

fait le beau. De sa place, par la baie de la porte ouverte à deux

battants, il pouvait apercevoir, sans se pencher, la salle du buffet.

Il voyait le dos de sa femme courbée sur la table d'apparat, où elle

picorait hâtivement. Puis, contre la haute cheminée, bourrée jusqu'au

marbre de floraisons blanches, Thérèse avec Bœrzell, dégustant à

petits coups de cuiller des glaces roses qui semblaient des fruits, ou

s'arrêtant par moments pour rire en se regardant, se parlant de près

comme des amis de vieille date.

Oh! si elle se décidait, si elle agréait le jeune homme! Non, ce

serait trop beau!... Et qui sait, pourtant!... Tour à tour, aux remous

des réflexions contraires, les lèvres de M. Raindal s'étiraient en

sourires attendris ou se plissaient d'une grimace d'amertume.

Mais des collègues s'approchaient, le félicitaient de son livre.

D'autres accoururent. Un petit rassemblement d'ovation s'amassa autour

de M. Raindal, lui cachant sa fille. Les derniers survenants

inclinaient la tête de profil, tendaient l'oreille pour saisir les

réponses du maître. On percevait des «Vous êtes infiniment bon...»,

des «Je suis confus, en vérité...», des «Croyez bien que, de mon

côté...»; et les complimenteurs s'excitant l'un l'autre à renchérir,

protestaient de leur sincérité par un redoublement d'éloges.

Pourtant l'enthousiasme s'épuisa. On se taisait afin d'écouter M.

Raindal qui retraçait ses souvenirs de jeunesse, la misère des débuts.

Et, au milieu, la voix câline de Saulvard fit s'entr'ouvrir les rangs

de l'auditoire.

--Pardon, messieurs!... Pardon..

La main en proue de navire, il frayait le chemin devant une jeune

femme brune qu'il avait à son bras, et, stoppant près de M. Raindal:

--Mon cher ami... Voulez-vous m'aider à exaucer les vœux d'une de vos

admiratrices qui brûle de vous connaître?... M. Eusèbe Raindal... Mme

Georges Chambannes...

Les Deux Rives: Roman · 第 19 / 69 题