M. Raindal eut une grimace de mélancolie.

Lui, qui dans son athéisme philosophique et rogue, ne croyait à rien

qu'à la science; lui que, même chez ses amis, la foi religieuse

irritait comme une marque d'incompréhension, n'avait-il pas tout fait

jadis pour les procurer à sa femme, ce bonheur, cette tranquillité, ou

du moins ce qu'il jugeait tel? Et avec quelle patience, quelle

abnégation, madame Raindal, mieux que quiconque, pouvait en

témoigner, si encore elle se rappelait!...

La surprise, pourtant, avait été cruelle. A voir mademoiselle

Desjannières, si gaie, si rieuse, si enfant malgré ses vingt ans, ou

bien à voir son père, un avocat de Marseille venu par aventure tenter

la fortune en Égypte, beau parleur, bon garçon, chanteur de

chansonnettes, personne n'aurait soupçonné les secrètes ferveurs qui

travaillaient la jeune fille. Bah! qu'importait à M. Raindal,

puisqu'il aimait sa fiancée! Il la soignerait, la guérirait! Et dès le

lendemain des noces à Alexandrie, puis à Paris où le ménage rentrait,

la cure commençait, se poursuivait méthodiquement. Chaque jour, des

heures durant, il discutait avec sa femme, la sermonnait, la

raisonnait. Et elle, de son côté, se prêtait au régime, essayait par

tendresse de vaincre ses terreurs. Mais, au bout de trois mois, un

matin, elle se jetait aux genoux de son mari, en pleurant, en

demandant grâce. Elle le suppliait d'interrompre le martyre, de la

laisser retourner au confessionnal; et, devant tant d'affliction, il

avait dû y consentir.

C'était une force surhumaine qui la poussait, une peur invincible, la

crainte des châtiments que le péché entraîne. Une vieille bonne

provençale, sorte de Dante domestique, lui avait, toute petite, infusé

le germe du mal. Le soir elle lui décrivait, comme si elle en

revenait, les sites rouges, les brûlantes horreurs, les affres

éternelles où se débattent les pécheurs dans le pays d'enfer, la peine

du dam, la peine du sens, les hurlements, les plaintes, les

contorsions diaboliques. Et, à mesure que l'enfant devenait jeune

fille, à la flamme de ces récits, son âme graduellement se faisait

plus étroite, plus sensible, plus douillette au péché. Le moins grave

d'entre eux lui pesait comme une faute irrémissible. Sous cet épineux

fardeau, elle sentait son cœur étouffer. Il lui fallait alors courir

auprès d'un prêtre, se décharger dans son indulgence de ce poids

d'angoisse plus dur qu'un poids de fer. Souvent même, à la porte du

sanctuaire, un scrupule l'arrêtait, un semblant d'oubli, qui la

ramenait en hâte sur ses pas, pour implorer encore l'assistance de

celui qui quittait la clôture sacrée. Et, depuis son mariage, depuis

trente-deux ans, elle continuait ainsi, chassée sans cesse vers les

églises par des tourments de conscience nouveaux, cachant chez elle

ses épouvantes, incapable dehors de les dominer, craignant les

railleries des siens et pleurant sur leur damnation.

--Son bonheur! Sa tranquillité! grommelait M. Raindal en écrivant...

Ah! si seulement elle avait eu l'énergie de m'en charger!...

* * * * *

Mais deux coups vifs retentissaient au timbre de l'entrée.

--Attention! fit le maître, voici ta mère... Je suis curieux de ce

qu'elle va nous dire...

Mme Raindal apparut sur le seuil, enserrée dans une longue douillette

noire doublée de petit-gris et dont le drap usé brillait un peu aux

épaules. Elle susurra d'une voix essoufflée:

--Attendez!...

Sous le manteau elle avait porté la main à son cœur pour en écraser

les battements, et elle expliqua:

--Je suis montée trop vite...

--Assieds-toi, repose-toi, fit avec flegme M. Raindal.

--Mais non, c'est fini, cela va mieux!

Elle décrocha l'agrafe de la pèlerine, et alla embrasser son mari,

puis sa fille. Elle avait les joues glacées par le vent du soir,

froides comme une vitre, et sa poitrine haletait encore en se penchant

sur eux.

--D'où arrives-tu donc si tard? demanda M. Raindal sans relever la

tête de dessus son papier.

Elle se récria:

--Si tard!... Mais il n'est pas si tard... Il est cinq heures un quart

tout au plus... Je viens de chez Guerbois commander un vol-au-vent

pour dîner... Cyprien dîne, n'est-ce pas?

--Cyprien dîne!

Elle n'insista pas. Un commencement de frayeur l'étranglait, car elle

venait de commettre quasiment le péché de mensonge. Alors elle tisonna

le coke rougeoyant de la cheminée, abaissa la mèche de la lampe qui

filait, et n'y tenant plus sous ce silence imprégné d'ironie, et de

soupçons peut-être, elle sortit, les joues en feu maintenant, la

poitrine gonflée de soupirs.

Thérèse et M. Raindal avaient simultanément redressé le front et

échangeaient un sourire d'entente.

--Hein! as-tu vu... son vol-au-vent?...

Il haussait les épaules d'un air découragé. La jeune fille murmura

avec compassion:

--Cette pauvre maman!... Elle est si bonne!...

Les Deux Rives: Roman · 第 14 / 69 题