Vers six heures moins le quart, l'oncle Cyprien passa dans son étroite
cuisine obscure où il avait coutume de se cirer les bottes avant de
sortir.
Il formait le projet d'aller rejoindre à la petite brasserie
Klapproth, rue Vavin, son vieil ami, Johann Schleifmann, et de causer
une bonne heure avec lui en sirotant l'apéritif.
Les personnes qui connaissaient l'antisémitisme de M. Raindal cadet
s'étonnaient de son intimité avec ce juif de Galicie.
Mais lorsqu'on le questionnait à ce sujet, l'oncle Cyprien ne
manifestait aucun embarras. Loin de là, il toisait dédaigneusement
l'interrogateur, haussait les épaules, puis il vous apprenait--si vous
teniez à le savoir--que ce Schleifmann était la plus brave pâte
d'homme qui fût. Depuis huit ans qu'il le fréquentait, pas une seule
fois il n'avait eu à s'en plaindre; et au reste, ces questions lui
semblaient oiseuses, car, assurait-il, Schleifmann, quoique juif,
était «aussi antisémite que vous et moi.»
En proférant cette assertion, l'oncle Cyprien exagérait, ou du moins
il se méprenait sur les sentiments de son ami.
Schleifmann ne pouvait être rangé parmi ces juifs prudents qui renient
leur juiverie par crainte des préjugés, platitude devant la majorité,
intérêt professionnel ou mondain.
Son antisémitisme n'était fait au contraire que d'amour pour sa race
et d'orgueil atavique. S'il paraissait antisémite, ce devait être à la
façon d'un Jérémie, d'un Isaïe ou d'un Amos. En vérité, l'âpre esprit
des vieux prophètes soufflait dans son cœur; et il ne maudissait ceux
de sa religion que parce qu'ils se dérobaient aux destinées d'Israël
et se corrompaient dans les frivoles vanités au lieu de régir le monde
par l'influence de la pensée.
Cet orgueil sémitique avait même causé toutes les difficultés de sa
vie aventureuse.
Docteur ès-sciences philosophiques de l'Université de Lemberg, il
n'avait pas tardé à négliger l'ancienne loi mosaïque pour adopter la
foi récente qui s'épandait dans l'univers: le socialisme. De cette
loi, selon lui, les juifs avaient été les initiateurs comme de
l'autre. Karl Marx et Lassalle lui apparaissaient les modernes
délégués de Iaveh sur la terre pour apporter l'évangile nouveau et la
religion économique de l'avenir. Il considérait leurs ouvrages comme
des livres presque saints, et se réjouissait de voir une fois de plus
la divine prépondérance juive s'affirmer par leurs écrits. Il s'était
affilié aux principaux groupes socialistes de la ville et faisait,
dans les faubourgs, une propagande active. Trois mois de forteresse,
dix ans d'interdiction de séjour, l'arrêtèrent soudain dans son zèle
sinon dans ses croyances.
En prison, il avait longuement réfléchi sur l'endroit où il se
réfugierait après sa libération. En Autriche, en Allemagne, surveillé
par la police et exposé aux attaques des antisémites, l'existence,
pour lui, s'annonçait très pénible. Il résolut provisoirement de se
retirer quelque temps en France et vint s'y installer vers la fin de
1882.
Il comptait subsister en donnant des leçons d'allemand, de philosophie
ou d'histoire naturelle. Il arrivait muni de chaleureuses
recommandations que lui avaient fournies des israélites de Vienne pour
leurs parents et coreligionnaires établis à Paris. Et rapidement
ainsi, il eut une petite clientèle d'élèves qui le mit hors du besoin,
voire dans une certaine aisance.
Mais aussitôt il allait perdre volontairement ce bien-être par
ambition idéaliste, manie de réaliser ses théories tout en ramenant
les juifs aux devoirs héréditaires.
Il avait remarqué, dans les pays de l'Est, les contagieux progrès de
l'antisémitisme, et il était imbu de cette conviction que le microbe
antisémitique continuerait sa marche inflexible vers l'Occident,
gagnant successivement la France, l'Angleterre, puis le nouveau monde,
toute la chrétienté enfin.
Comment y résister, le combattre, lutter contre? Schleifmann avait
là-dessus une doctrine fort nette qu'il déclarait puisée aux sources
du plus pur judaïsme. Il fallait simplement, pour les israélites
riches, revenir aux traditions de leur race dont la mission
providentielle est de fournir aux peuples des exemples moraux, aux
cerveaux des idées, aux cœurs une religion.
Dans ce sens, rompre avec les errements passés, quitter la société
mondaine et cléricale où ils s'amollissaient au détriment de leur
dignité, rentrer dans la démocratie d'où ils étaient issus, employer
leurs rares facultés à la défense des humbles, à la victoire du
droit, aux conquêtes sur l'injustice, et, finalement, sauf une
rente individuelle qui ne dépasserait en aucun cas le chiffre de
dix mille francs, opérer l'abandon des richesses acquises dont
l'ensemble servirait à des fondations nationales, populaires ou
colonisatrices,--tels se formulaient en bref les principaux moyens
pratiques par lesquels Schleifmann prétendait assurer le salut et la
gloire du peuple élu de Dieu.
Puis, au bout de quelques mois de séjour à Paris, il crut le moment
propice pour soumettre aux parents de ses élèves, au clergé et aux
notabilités de la juiverie, son audacieux plan de régénération. Mais
il ne garda pas longtemps d'illusions sur le succès de l'entreprise.
Les juifs de finance venaient de se heurter contre la catholicité dans
la première grande bataille. Une version disait: avec l'appui du
ministère. Une autre: avec l'approbation ouverte d'un gouvernement
gagné, de longue date, à la cause juive. Une troisième, plus modérée:
avec la sympathie officieuse de l'Administration qu'inquiétait la
révolte des fortunes catholiques. Finalement, soutenus ou seuls, ils
avaient triomphé; et l'enthousiasme de la victoire les aveuglait.
Jamais leur arrogance n'avait été plus folle, ni leur confiance dans
la loi plus obtuse.
Partout Schleifmann fut éconduit. Les rabbins, effarés à la pensée des
ennuis qu'il pourrait leur susciter avec la haute finance,
toute-puissante dans le consistoire, le supplièrent de ne pas donner
suite à ses dangereuses utopies. Les riches et les demi-riches le
congédièrent par des paroles sèches, ou des plaisanteries méprisantes.
Fort peu daignèrent discuter. Ils tapaient d'un air paternel sur
l'épaule du têtu Galicien et lui demandaient si c'était sérieusement,
voyons, que lui, M. Schleifmann, un homme érudit et sensé, parlait de
toutes ces sornettes. L'antisémitisme? Bon pour les pays germaniques,
les pays slaves où, soit dit sans vouloir l'offenser, les juifs
étaient ce qu'il savait bien! Mais, en France, dans le pays de toutes
les libertés, sur la belle terre de France, mère de la Révolution et
de la sublime Déclaration des droits de l'homme, jamais, jamais, au
grand jamais, il entendait, l'antisémitisme ne fleurirait. Et on
éclatait de rire en lui offrant un cigare.
A ces échecs d'amour-propre ne se borna pas la mésaventure du coupable
Schleifmann. Beaucoup de parents, effrayés par ses théories, lui
retirèrent leurs enfants. Il resta, ayant juste de quoi vivre ou de ne
pas mourir de faim, avec le tiers à peine de sa jeune clientèle.
La catastrophe était complète. Il la supporta vaillamment.
Afin de parer aux éventualités, aux maladies possibles, il vendit
tous ses meubles, tous ses livres sauf une centaine de volumes
indispensables,--la Bible, l'Imitation, Gœthe, Spinosa, Shakespeare,
Mendelssohn, Renan, Taine, les poésies de Victor Hugo et les écrivains
socialistes.
Puis il loua, au sixième étage d'une maison de la rue de Fleurus, une
vaste chambre bien éclairée, où il attendit en lisant que la fortune
et l'humanité lui devinssent moins mauvaises.
Trois ans s'écoulèrent ensuite, et il doutait, à la fin, de sa
perspicacité prophétique, quand les faits brusquement lui rendirent la
foi.
Tout de même, sous le fumier de l'envie et des ressentiments, sous
l'engrais des maladresses et des exactions, l'antisémitisme commençait
à germer, à fleurir sur la belle terre de France. Et chaque jour, en
dépit des grillages et des règlements, des lois écrites et des droits
de l'homme promulgués, sa floraison ardente s'épanouissait davantage.
Johann Schleifmann en eut d'abord une joie vaniteuse, puis un vif
chagrin. Et il suivit l'affaire, partagé toujours entre ces
impressions adverses.
Il s'affligeait des attaques cruelles, partiales, qu'on prodiguait à
ses coreligionnaires, mais il ne pouvait se défendre d'un certain
orgueil, en songeant qu'il les avait prédites. Plus on les dénigrait
injustement, plus sa fureur croissait contre eux. Ah! les imbéciles,
les pauvres êtres! S'ils avaient voulu, pourtant! Et, lorsque les
journaux mondains racontaient les magnificences de leurs
garden-parties, de leurs raouts ou de leurs chasses à courre, il
avait des ricanements méchants et navrés, il répétait tout haut d'un
ton sardonique comme des mots de malédiction: «Garden-parties, raout,
chasse à courre!...» Oui, oui, ils n'avaient qu'à «gardener», à
danser, à chevaucher. Ils jouissaient de leur reste, les gaillards! Et
l'indignation l'emportait, au calcul de tant d'argent gaspillé par
sottise, dont une part seulement donnée de bon cœur au peuple, eût
tout refait, tout arrangé, en servant une cause généreuse.
C'était vers cette époque qu'il avait lié connaissance avec M. Cyprien
Raindal, à la brasserie Klapproth où ils prenaient tous deux pension.
Dès les premiers mots, ils s'étaient plu, ils s'étaient sentis
mutuellement attirés. De nationalités différentes, de religions
antagonistes, de tempéraments divergents, ils se trouvaient, sans
avoir les mêmes rancunes, détester les mêmes castes. La curiosité, de
plus, les avait associés, l'oncle Cyprien découvrant dans Schleifmann
pour ses haines une mine de documents exceptionnels, et Schleifmann
dans l'oncle Cyprien un spécimen inappréciable des ennemis de sa race.
Puis, ils mûrissaient, en cachette, des projets l'un sur l'autre. Le
Galicien voulait convertir son ami aux doctrines de Karl Marx, tandis
que M. Raindal cadet s'était juré d'arracher l'exilé à ses opinions
internationalistes. Et enfin, par surcroît, la Pauvreté les unissait,
la Pauvreté qui de ses mains rugueuses malaxe tous les humbles en une
pâte identique, les coagule en une famille pareille, les transforme en
frères et alliés, malgré l'âge, l'origine et tout ce qui s'y oppose.
De sorte que, depuis huit ans, ils n'avaient presque pas passé un jour
sans se rencontrer dehors ou s'aller visiter dans leurs mansardes
respectives.
* * * * *
L'oncle Cyprien, ayant achevé sa toilette, ouvrait la porte pour
sortir. Il recula de stupeur en apercevant, sur le seuil, la main au
cordon de la sonnette, Schleifmann, Johann Schleifmann lui-même.
--Comment, c'est vous?
--Oui, c'est moi! fit Schleifmann de sa voix que la pratique de
l'hébreu avait rendue un peu nasillarde et traînante... Je ne vous ai
pas vu hier et je venais savoir si vous étiez malade...
--Oh! rien, un brin de rhumatisme, mon sacré rhumatisme... Mais,
entrez donc, mon cher,--fit M. Raindal cadet qui enlevait son
chapeau.--Il me semble qu'il y a des siècles que nous n'avons
causé!...
Il referma la porte, en tirant par la manche son vieil ami Johann.
--Soit! Causons... Je vous apporte, du reste, une surprise, que je
vous avais annoncée l'autre jour! répliqua Schleifmann avec un
sourire... Tenez, savourez!...
Et il jeta sur la table une sorte de dictionnaire à couverture de
toile rousse au dos duquel se lisait en lettres noires: _Annuaire de
la Finance française_.
Pendant que l'oncle Cyprien examinait, palpait le volume, Schleifmann
s'était à moitié étendu sur le petit canapé de reps et semblait suivre
des pensées narquoises. Il avait le type des juifs asiatiques, une
figure de kalmouk au teint cireux, le nez camard, retroussé du bout,
largement ouvert, des yeux jaunâtres, petits et scintillants de
malice. Sa barbe et sa chevelure grises étaient crépues, floconneuses
comme une toison de mouton, et, pour atténuer sa myopie, il portait de
larges lunettes d'or, suprême élégance des universitaires teutons.
--Hô, mon garçon! s'écria-t-il tout à coup de sa voix traînarde... Il
y en a là-dedans, des noms!... Et des juifs, et des musulmans, et des
chrétiens, des _goys_ aussi... Des noms de tous les pays et de toutes
les religions... Oui, c'est à tous ces noms-là qu'appartient la
richesse du pays... C'est tous ces noms-là qui signent ce qui nous
tond et nous gruge, vous comprenez, mon bon Raindal?... Un de ces
noms-là au bas d'un papier, c'est plus qu'une cartouche de dynamite au
bas d'une maison... Ça vous fait sauter, danser les millions comme des
oranges aux mains d'un jongleur... Mais, le Seigneur soit loué, cela
ne durera pas toujours, mon ami!...
--Ouais! vous êtes un malin, Schleifmann! murmura M. Raindal cadet en
décochant au Galicien un regard scrutateur par-dessus le livre qu'il
tenait entr'ouvert... Nous savons votre jeu... Vous voulez de nouveau
m'allumer sur votre socialisme... Eh bien, non! bernique! Cela ne
prendra pas encore ce soir... Je suis pour la liberté, moi, et pour la
propriété, et pour tout le tremblement de notre sale société, à
condition qu'on soit honnête, par exemple... Ah! mais oui... Sans ça,
pan, pan! Au mur, messieurs les chéquards!...
Schleifmann protesta avec mollesse du désintéressement de ses
remarques; puis, approchant de l'oncle Cyprien qui s'était attablé
pour mieux consulter l'annuaire, il s'assit à côté de lui et se mit à
le guider dans ses fouilles parmi le réseau terrible des banques,
conseils d'administration, comités, sous-comités et autres mystérieux
groupements de combat.
M. Raindal cadet, progressivement, se surexcitait à cette lecture.
Quand un même nom se répétait en deux, trois, quatre conseils, il
poussait des cris de détresse comme un homme qu'on égorge ou qu'on
pille. Mais surtout les noms à désinences hébraïques l'exaltaient
d'une joviale colère.
--Encore un! lançait-il à Schleifmann.
--Il me semble! ripostait mélancoliquement le Galicien... Est-ce de ma
faute?
Ils reprenaient leur lecture et, à les voir de dos, ainsi penchés sur
le gros volume, les têtes proches, les coudes entreserrés, on eût dit
deux sages petits garçons parcourant avidement ensemble quelque livre
d'images ou un passionnant recueil d'aventures.
Mais, soudain, l'oncle Cyprien redressa le buste et frappant son front
bombé aux angles:
--A propos, Schleifmann, vous qui connaissez tout Paris,
connaissez-vous un nommé Lemeunier de Saulvard?...
--De l'Institut?
--Oui, parfaitement.
Si Schleifmann connaissait Saulvard? Mais il ne connaissait que cela.
Justement, Saulvard déposait ses fonds à la banque Stummerwitz; et,
plus d'une fois, le Galicien en avait entendu parler chez les
Stummerwitz, car il enseignait l'allemand aux petits de la maison, ou
plutôt il les affermissait dans la science de cette langue, dont, dès
le berceau, ils avaient reçu les rudiments de leur grand-père
maternel, né à Stuttgart, ainsi que de leur aïeul paternel, originaire
de Cologne. Et, vivement, en une centaine de mots acerbes, le compte
de Saulvard fut réglé.
Un monsieur, soit dit sans reproche, peu catholique, ce Saulvard!...
Savant de troisième ordre, esprit des plus médiocres, écrivain
anémique, flagorneur en outre, intrigant et rapace, il s'était servi
de ses relations avec la haute finance pour parvenir à l'Institut,
puis de son titre d'académicien pour pénétrer dans les conseils
d'administration. On n'avait, d'ailleurs, qu'à se reporter à la table
de l'_Annuaire_. (L'oncle Cyprien, fébrilement s'y reporta.) Il y
figurait trois fois, comme membre de trois conseils lucratifs, quoique
discrédités. Quant à sa femme...
--Une cafarde, probablement? interrogea M. Raindal cadet.
Non, pas une cafarde:--une dévergondée. Schleifmann, mieux informé
d'habitude, ignorait le nom de ses amants divers: mais il en citait
deux, tout au moins, au sens symbolique et sommaire, affirmant qu'elle
avait forniqué avec Dieu et avec le diable. Vaniteuse, d'autre part,
menée par le snobisme, peinte et poudrée jusqu'aux reins, médisante,
aigrie par une maladie d'estom...