«C'est prochainement que se réunit à l'Académie française la
commission chargée de décerner le prix Vital-Gerbert (15 000 francs)
au meilleur livre d'histoire paru dans l'année. Si nous en croyons les
on-dit, la lutte sera chaude, plusieurs candidats étant en présence.
L'un d'eux serait M. Eusèbe Raindal, de l'Institut, l'auteur de cette
_Vie de Cléopâtre_ autour de laquelle une certaine presse a mené
quelque bruit depuis un mois. Mais la candidature de M. Raindal compte
dans les milieux académiques de sérieux adversaires. Plusieurs
estiment que le succès de son livre est dû en grande partie aux
détails pornographiques qui y fourmillent et qui ont captivé une
clientèle spéciale. Or, sans vouloir nous prononcer dans ce délicat
débat, force pourtant nous est de convenir que ce livre est un des
plus immoraux qui soient sortis, depuis longtemps, de la Coupole. Les
notes principalement, quoique rédigées en latin, y sont d'une
révoltante obscénité. L'auteur aura beau alléguer, pour sa défense,
qu'il n'a fait que traduire des pamphlets égyptiens de l'époque, et
même qu'il a eu soin de les traduire en latin, il n'en demeure pas
moins acquis que, volontairement ou non, il a publié là un recueil
d'authentiques ordures. Nous savons que l'histoire a ses droits et que
l'historien a ses devoirs. Mais M. Raindal nous prouvera difficilement
qu'il était du devoir de l'historien de nous montrer Cléopâtre râlant
des mots de portefaix dans les plus abjects abandons de l'amour ou
raffinant en termes immondes sur la débauche comme une Néron femelle.
C'est à d'autres œuvres, traitant de plus vastes questions et à un
point de vue social et élevé qu'à notre avis sont réservées les
récompenses académiques. A MM. les Immortels de décider si nous avons
tort. Pour nous donner raison, ils n'auraient cette année, que
l'embarras du choix.»
--Eh bien! conclut l'oncle Cyprien, en jetant à terre le papier qu'il
avait pétri en boule... Comme éreintement, c'est coquet!... Cela n'a
aucune importance, étant donné, je te l'ai dit, que cette feuille
n'est lue que par des youpins... Mais, tout de même, si tu m'y
autorisais, j'irais de bon cœur tirer les oreilles au cafard dont la
plume s'est permis...
M. Raindal, qui avait blêmi de souffrance à mesure qu'avançait la
lecture, dressa la main en un geste philosophique et, d'une voix
encore mal assurée:
--Inutile, murmura-t-il... Ce sont les petits revenants-bons de la
célébrité... Et puis, je sais de qui c'est!...
--De qui donc?
--Je parierais que c'est inspiré, sinon écrit, par mon collègue et
concurrent Saulvard, Le meunier de Saulvard, des Sciences morales...
Je reconnais sa manière... Il voudrait obtenir le prix, avec son
_Histoire des affranchis sous l'Empire romain_... Je le gêne... Il me
fait diffamer... Le coup est classique... Il n'y a qu'à plaindre ce
malheureux et à sourire.
M. Raindal effectivement grimaça un sourire avec peine. Mais cette
rage qu'on ressent devant l'injustice lui obstruait la gorge comme un
caillot amer; et il cracha plutôt qu'il ne proféra:
--Pornographe!
Il avait pris un temps de répit; puis, d'une voix soulagée, il répéta:
--Pornographe!... Non, on ne m'avait rien dit de plus fort dans le
métier, où j'en ai vu cependant, des jalousies, et des petitesses, et
des calomnies... Oh! si l'on savait quels égouts il y a au-dessous de
ce qu'on appelle les pures régions de la science!... et les saletés
qui s'y dégorgent! Pornographe!... Après une carrière comme la
mienne!... Les misérables!
Il exhala un petit rire méprisant:
--Ha! ha!... Traiter de pornographe un homme qui s'est marié presque
vierge!... Un homme qui depuis quarante ans travaille douze heures par
jour... C'est tout ce qu'ils ont trouvé... Tiens! j'en ris!... C'est
trop drôle! C'est plus comique qu'autre chose.
L'oncle Cyprien se taisait pour laisser libre élan à cette crise de
révolte dont la véhémence ravissait ses instincts.
--Voilà qui est parler! approuva-t-il en venant serrer la main de son
frère... Allons, tu as encore du sang de Raindal dans les veines... Tu
n'aimes pas qu'on te taquine... Tu te rebiffes... A la bonne heure! Et
j'espère bien que quand tu reverras ce monsieur...
--Je le verrai ce soir! fit M. Raindal, éteignant soudain son ardeur.
--Ce soir? balbutia avec stupeur l'ancien fonctionnaire. Comment?...
Où cela?...
--Chez lui... A un bal qu'il donne...
--Et tu iras?
--Dame! oui... un mariage pour Thérèse... On doit nous y présenter un
jeune homme, un jeune savant...
L'oncle Cyprien empoigna de sa main droite la sphère lisse de son
crâne, et, le regard songeur:
--Ah! ah! un mariage pour mon neveu!--il appelait ainsi Thérèse, en
raison de ses allures masculines--Bon! bon! C'est un motif cela...
Moi, j'ai comme une idée que mon neveu n'en voudra pas, de ce jeune
savant... Enfin, tu fais bien, il faut voir... Mais de la prudence!
Ton Saulvard m'a tout l'air d'un jean-f... et je n'aurais guère
confiance en ce qui me viendrait de lui...