II

M. Cyprien Raindal habitait dans une vieille maison formant le coin de

la rue Vavin et de la rue d'Assas. Il y occupait, au sixième étage, un

petit logement dont les deux pièces spacieuses dominaient, à perte de

vue, les charmilles du Luxembourg.

C'était un homme d'environ cinquante-cinq ans, trapu, sanguin, la

moustache grisonnante et la tête rasée de près, comme un soldat

d'Afrique.

D'un tempérament irascible, indiscipliné, il avait eu grand'peine à se

maintenir dans les bureaux du Ministère de l'Industrie, où, dès 1860,

son aîné l'avait placé. Plus d'une fois il eût été révoqué pour

insubordination ou propos factieux, sans l'intervention puissante de

son frère Eusèbe. Il était né au temps de misère où M. Raindal, le

père, chassé de l'Université comme complice de Barbès, courait les

leçons à deux francs le cachet; et l'on eût dit qu'il avait hérité de

lui le goût de l'opposition.

L'Empire, M. Thiers, le Seize-Mai, l'opportunisme, il avait tour à

tour détesté tous les gouvernements que ses fonctions l'obligeaient à

servir. Et finalement, en 1889, on saisissait dans la cantine du

général Boulanger une carte à son nom, complétée par ces lignes

d'exhortation cordiale: «Bravo, général! En avant! Tout le pays est

avec vous.»

Il allait, à cette époque, être nommé sous-chef de bureau. Convoqué

aussitôt dans le cabinet du ministre, il arrivait souriant, la bouche

mâchonnant déjà les paroles de gratitude; et l'annonce de sa

révocation l'avait frappé en plein esprit de paix, comme l'insulte

imprévue, la gifle sur la joue qui se tend au baiser.

Il était rentré dans son bureau en vociférant des hurlements de rage

et de menace. Puis, tout de suite, il avait couru se commander des

cartes nouvelles où, au-dessous de son nom, on lisait: «_Ancien

sous-chef de bureau au Ministère de l'Industrie_»,--et il avait même

cloué l'une d'elles à la porte de son logement.

Mais sa vengeance s'était arrêtée là. Le fonctionnaire qui subsistait

en lui n'avait osé pousser plus loin cette quasi usurpation de titre.

Il s'était décidé à brûler le restant des cartes fallacieuses. En

outre son frère intriguait pour lui garder, quand même, le bénéfice de

la retraite, trois mille francs sans lesquels il fût tombé dans la

pire des gênes. Il attendit, se tint coi pendant quelques semaines, et

ne recommença de s'exprimer en liberté que lorsqu'on eut

officiellement liquidé sa pension.

Seulement, alors, la fougue de ses opinions et la violence de son

langage éclatèrent terriblement, comme des explosifs trop longtemps

comprimés. Trente années d'exaspérations retenues, dans le besoin de

vivre et la crainte des supérieurs, firent irruption par sa bouche en

avalanches qu'on pouvait croire intarissables.

Au début, il voulait donner une formule à ses animosités, étayer de

certains principes son mécontentement; et il inclina vers le

socialisme. Par malheur, il se perdait dans les questions de capital

et de salaire. Les statistiques l'ennuyaient et l'économie politique

le dérouta par ses systèmes instables ou que d'autres démentent.

Bourgeois de goûts sinon d'opinions, irréligieux comme son frère par

éducation, rond-de-cuir par accoutumance, il lui fallait une doctrine

plus humaine et moins subversive, des théories faciles à embrasser, de

la morale plutôt que des chiffres, du sentiment plutôt que de la

déduction.

Et peu à peu, de lui-même, inconsciemment, il se fabriqua un credo

social où il se trouvait à l'aise, comme dans un habit sur mesure.

Persuadé qu'il avait pâti de l'injustice, c'était la justice qu'il

désirait voir établir. Le châtiment des méchants, la mort ou l'exil

des voleurs, le retour des mœurs probes, l'écrasement de l'iniquité,

voilà, en premier lieu, ce qu'on devait poursuivre. Après? Bah! on

aviserait. Que l'on obtînt d'abord ces purifications; puis on

s'occuperait du reste pour le mieux. M. Raindal cadet n'était pas de

ces rêveurs fanfarons qui promettent de détruire et de rebâtir la

société comme s'il s'agissait de la hutte d'un cantonnier. Il savait

la force de la tradition, la nécessité de la famille, le charme

indispensable de la liberté. Avant de supprimer tout cela, qu'on

songeât donc à nettoyer le pays de la vermine qui l'infectait. A

l'occasion, l'oncle Cyprien ne refuserait pas son coup de main.

Il se déclarait prêt à marcher le jour où les camarades iraient en

masse appréhender, jusque dans leurs palais, les prévaricateurs, les

juifs et les calotins dont la coalition clouait la France au sol comme

une fourche à trois branches. La comparaison était de son cru et il la

répétait volontiers, en parlant de se faire casser la tête ou de

casser celle de beaucoup d'autres.

La lecture des journaux opposants l'avait d'ailleurs préparé à

merveille pour figurer dans cette armée de justiciers sincères que la

mort du général rebelle a laissée sans chef, mais non sans espoir.

D'instinct, l'oncle Cyprien était allé aux pamphlétaires qui dénoncent

les ennemis des faibles ou soutiennent les victimes contre leurs

oppresseurs. Et même, successivement, par une anomalie curieuse, il

s'était découvert toutes les haines, souvent disparates, dont ces

maîtres attisent la flamme. Avec Rochefort, il avait discerné en son

cœur la haine des politiciens; avec Paul Bert ou ses disciples, la

haine du prêtre et des dévots; avec Drumont, la haine du juif et de

l'exotique. Il relisait sans cesse leurs articles, leurs livres, et en

citait de mémoire des passages entiers. Sa conversation s'en

ressentait. Les fanfares des injures les plus diverses y croisaient

leurs notes discordantes. Les mots de chéquard, de repu, de panamiste,

les mots de calotin, de cafard, de ratichon, joints à ceux de youtre,

youpin ou rasta, vibraient pêle-mêle comme la basse continue de ses

indignations. Et il navrait les siens par sa virulence quand, devant

des étrangers, il discutait sociologie.

* * * * *

Au coup de sonnette de la porte d'entrée, il s'élança du petit canapé

de reps vert où il somnolait, et, la main appuyée aux reins, il alla

ouvrir en boitant un peu.

Un sourire de joie dilata sa physionomie à la vue de M. Raindal. Les

deux frères s'embrassèrent selon leur coutume.

Puis Cyprien s'écria:

--Ah! je suis bien content de te voir! Viens par ici... J'avais

justement des tas de choses à te lire...

--Et la santé? Comment cela va-t-il? T'aurons-nous à dîner ce soir?

questionnait M. Raindal tout en suivant son frère.

--Mais oui, mais certainement!...

Et, comme ils pénétraient dans la pièce qui servait de salon:

--Là, assieds-toi, et écoute, fit-il en appuyant affectueusement sur

les épaules de M. Raindal.

Après quoi, il se mit à fouiller d'une main hâtive parmi les journaux

qui jonchaient le canapé, dépliés, froissés et s'amputant les uns aux

autres leurs vastes titres en lettres grasses. Une gâterie, une

débauche de malade, tous ces journaux brouillés,--un luxe qu'il

s'offrait quand des rhumatismes le retenaient à la chambre. Mais

autrement, il ne lisait les feuilles qu'au café, à la brasserie, et

en petit nombre,--deux ou trois gazettes de combat qui lui chauffaient

délicieusement le cerveau après déjeuner comme le petit verre de fine

dont il se brûlait la gorge. Enfin il eut achevé son triage, trouvé

les trois journaux qu'il cherchait, et les brandissant dans un

crépitement de papier chiffonné:

--Voilà du nanan! fit-il... Du bon, du meilleur!... De quoi m'amuser

et de quoi te faire claquer d'orgueil... _Primo_, bien entendu, ce qui

m'amuse...

Puis il entama d'une voix victorieuse la lecture du premier journal.

En termes discrets, quoique impitoyables, on y annonçait à bref délai

l'arrestation d'un sénateur, ancien ministre, ancien député, bien

connu pour ses tripotages, ses complaisances envers la haute banque,

ses tendances cléricales, et l'on félicitait le gouvernement de ce

prochain acte d'énergie.

--Tiens, tu vois, s'écria l'oncle Cyprien en terminant... Je ne sais

pas qui c'est... J'ai réfléchi pendant des heures sans trouver... Et

pourtant, je te l'avouerai, cette nouvelle m'a fait passer une

excellente journée... Il n'est que temps qu'on nous balaie toutes ces

fripouilles... Un de plus à Mazas! Je le marque!...

Il sourit de cette plaisanterie et ajouta, les deux mains posées sur

ses genoux:

--Hein! qu'est-ce que tu en penses? Ça se corse!... Ça crève, tous ces

abcès!

M. Raindal hésitait. Il voulait s'épargner une controverse ou tout au

moins l'ajourner en bloc jusqu'après la lecture imminente des deux

autres journaux. Habitué par profession, par tournure d'esprit, à ne

considérer les choses qu'à travers l'immensité du temps, l'infini des

siècles passés et futurs, il avait du présent plutôt le dédain que

l'insouciance. Et chaque fois que son frère le provoquait à causer

politique, il se sentait plus gêné que s'il eût fallu débattre en

langue indigène sur une question de _tabou_ avec un chef sauvage de la

Polynésie.

Alors il procéda comme il faisait en pareil cas, et déchaînant

hypocritement entre eux le flux tiède des généralités:

--Évidemment! Certes!... déclara-t-il. Nous vivons dans une époque

fort troublée... Il y a eu beaucoup d'abus... Que veux-tu?... La

concussion est la plaie des démocraties... Polybe l'a dit...

--Laisse-moi donc tranquille avec ton Polybe! interrompit l'oncle

Cyprien en secouant la tête comme pour se désengluer de ces

aphorismes. Dis-moi donc simplement que nous sommes gouvernés par des

crapules... Ce sera plus juste et plus vite fait...

Puis un peu honteux d'avoir ainsi gourmandé cet illustre aîné, qu'il

vénérait au fond de son âme tumultueuse:

--Bah! ne nous fâchons pas... C'est de ta faute... Tu m'agaces avec

tes grandes phrases vagues... Tiens, voici pour gagner mon pardon...

Demandez le portrait de M. Eusèbe Raindal, l'homme du jour, le drapeau

de la famille, la gloire de l'égyptologie française, avec l'histoire

de sa vie depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours!... Tara

ta ta ta ta ta ta!...

Il avait tendu le second journal à son frère et il fit le tour de la

pièce en sonnant, dans sa main roulée en cornet, une marche

triomphale, comme jadis au bureau, lorsqu'on célébrait le succès d'un

collègue.

M. Raindal demeurait les yeux attachés sur le journal qu'il tenait à

bouts de bras, éloigné du buste, en raison de sa presbytie.

Oui, cette grossière gravure, à hachures charbonneuses, c'était bien

lui, son nez charnu, sa barbe blanche, sa paterne figure,--une vraie

figure de sénateur, assurait l'oncle Cyprien.

Et au-dessous s'étageait sa biographie,--des dates, des dates encore

ou les titres de ses livres, à la suite, qui n'en disaient pas plus

sur son existence, ses idées, ses joies et ses douleurs d'homme, que

les bornes de la route ou les poteaux des carrefours sur les pays que

l'on traverse. Mais pour lui ces chiffres et ces mots secs vivaient

comme de la chair. Un sourire nerveux remua ses lèvres. Des rafales de

vanité montaient de son cœur à sa bouche,--et une honte le faisait

rougir comme s'il eût vu fixés sur lui les regards de toute la foule

qui, ce jour même, contemplait ses traits. Il se maîtrisa pourtant,

par pudeur, puis avec calme:

--C'est très exact! fit-il. Je te remercie... J'emporterai cela à la

maison...

Il se levait pour partir. D'un geste, l'oncle Cyprien lui commanda de

se rasseoir.

--Attends! Attends!... Ce n'est pas tout... Voilà le déplaisir,

maintenant! On t'injurie dans le _Fléau_ un sale journal rédigé par

des calotins et lu par toute la haute juiverie... Tiens, écoute le

morceau... C'est du propre!

Et l'oncle Cyprien commença d'une voix railleuse où tremblait un peu

de colère:

Les Deux Rives: Roman · 第 11 / 69 题