LES DEUX RIVES

I

Comme la voiture s'arrêtait devant la grille du Collège de France, Mme

Chambannes sauta vivement à terre; et sans prendre la peine de

refermer la portière, elle s'achemina d'un pas hâtif, balançant du

bras son manchon, à travers la cour solennelle où trois pigeons

déambulaient dans une sécurité de désert et de silence.

Par les carreaux de la porte vitrée du fond, M. Pageot, premier

appariteur du Collège, la regardait s'avancer, sa grosse moustache

retroussée un peu par un sourire de sympathie.

«Encore une!» songeait-il en se remémorant toutes les dames élégantes

que, depuis une heure, il voyait défiler. Et gentille qui plus est!

Avec sa petite figure fine et hardie, son veston d'astrakan, son

toquet de velours pourpre, à bordure d'astrakan pareil s'emmêlant à

ses frisons bruns, et piqué sur le côté d'une petite aigrette de

plumes blanches, elle lui rappelait, révérence parler, et moins les

favoris, une vieille lithographie placée au-dessus de son lit:

_Murat, futur roi de Naples, à la bataille d'Eylau_.

Aussi, fut-ce d'une main empressée qu'il ouvrit devant elle la porte.

--Vous désirez, madame?

--Le cours d'Égyptologie, s'il vous plaît.

--Le cours de M. Raindal? C'est ici, juste en face de nous.

Elle s'élançait. D'un geste d'apaisement M. Pageot la retint.

--Oh! inutile, madame, la salle est comble, archibondée... Du reste,

vous ne perdez pas grand'chose... Dans cinq minutes ce sera fini!...

--Je vous remercie! fit Mme Chambannes d'un ton de regret.

Puis après une pause:

--Vous n'auriez pas vu une grande dame en costume bleu... une grande

dame blonde, avec une veste à brandebourgs?...

Pageot se recueillait:

--Vue? vue?... Sûrement que je l'ai vue; mais il y en a tellement,

madame!... Ma parole, depuis quinze ans que je suis huissier au

Collège, je ne me souviens pas d'avoir compté tant de monde à une

leçon d'ouverture...

Et, redressant négligemment sa légère chaîne de nickel, il ajouta d'un

air compétent:

--C'est rapport, je suppose, à son livre sur Cléopâtre qu'on vient...

Mme Chambannes baissa la tête en signe d'assentiment. Mais en même

temps une poussée de gens rabattait la porte du cours, et l'immense

vestibule retentit du choc avec une sonorité d'église.

--Tenez, la voilà peut-être, votre amie en bleu! fit Pageot, désignant

une dame qui sortait parmi les premières.

Mme Chambannes se précipita pour saisir Mme de Marquesse au passage.

--Vous! se récriait l'autre... Par exemple, vous pouvez vous vanter

d'être une fière lâcheuse! Moi qui n'étais venue que pour vous être

agréable!

La jeune femme s'excusa:

--Une lettre de Gérald que j'attendais... Je vous raconterai cela...

J'en ai assez ragé, je vous jure!... Enfin, était-ce bien là-dedans,

au moins? Ça valait-il le dérangement?... A-t-il parlé de Cléopâtre?

A-t-il dit des horreurs?

Mme de Marquesse prit un accent gamin:

--_I don't know..._ Vous m'en demandez trop... Je suis comme la petite

fille de l'Ambigu... Je n'ai rien vu, rien entendu... Debout, des tas

de bonshommes devant moi, et une odeur de respirations!... Oh! on ne

m'y repincera pas de sitôt... ou j'enverrai mon valet de chambre

retenir mes places d'avance...

--C'est gai!...

--Bah, ce n'est pas la catastrophe!... fit d'un air protecteur Mme de

Marquesse... Grand Dieu! Êtes-vous enfant, ma petite Zozé!... Vous le

reverrez ici ou autre part, votre M. Raindal... Il n'y a rien de

perdu!... Et tout cela parce que M. de Meuze vous a monté la tête avec

ses boniments!...

--Il ne s'agit pas de M. de Meuze!...

--Et de qui alors?... De Gérald, peut-être?... S'il ne s'agit du

père, il s'agit du fils... Non, mais sincèrement, vous croyez que ça

mord sur lui les notoriétés?... Ah! vous avez votre dose de

candeur!...

--Comment donc! approuva Mme Chambannes dune voix gouailleuse... Avec

ces idées-là, en trois mois je finirais par avoir une maison comme

celle des Pums ou des Silberschmidt... Merci!... Allez, mon système

n'est pas tellement bête... Je sais ce que je fais!...

Puis d'un ton plus cordial:

--Nous regardons la sortie?...

--Je veux bien! fit Mme de Marquesse.

Elles se rangèrent auprès de l'étroite issue par où s'écoulait

l'auditoire.

C'était évidemment un public de parade, une délégation de cette

brillante garde citoyenne que Paris entretient autour des gloires à

succès, tout le monde des salons littéraires, des revues à fort

tirage, des gazettes modérées, illustrations authentiques en tête,

académiciens célèbres ou obscurs, penseurs, songeurs, réfléchisseurs,

remueurs d'idées, souleveurs de questions et agitateurs de problèmes,

maîtresses attitrées des grandes tables à parler,--plus leur

sémillante cohorte, petites femmes, petits hommes, petits jeunes,

petits vieux, la volée entière de celles et de ceux qui jasent,

pépient, caquettent sur les cimes de l'art comme les moineaux sur les

hautes branches; de gracieux minois mats de poudre dans le mol

évasement des collets de zibeline, des silhouettes fureteuses aux

moustaches quasi militaires, des voix disciplinées à la pratique du

bien dire, des fronts rayés de plis par les années d'étude ou la

recherche constante du mot spirituel, des sourires, des fourrures, des

bouffées de bons parfums. Et l'on s'appelait, on se saluait, on se

communiquait l'opinion qu'on avait ou que l'on allait avoir, sous les

yeux ébahis de quelques profanes qui se citaient à voix basse des noms

avec respect.

Mme Chambannes, surtout, paraissait ravie du spectacle. Faire partie

de ce clan d'élite ne l'avait jamais bien tentée. Par un hasard de

destinée, elle visait ailleurs, vers un objet plus simple, plus

humain, plus tendre, où malgré même l'apparence contraire,

s'acheminaient toutes ses actions. Mais assister aux papotages, aux

coquetteries, aux rassemblements amicaux de ces personnes connues dont

si souvent parlaient les feuilles, cela lui constituait un naïf régal,

une joie de l'œil et de la pensée qui rendait sa petite figure toute

grave d'attention.

Et soudain, dans un involontaire mouvement de surprise, elle poussa du

coude Mme de Marquesse:

--Oh! voyez donc celle-là!

Elle indiquait du regard une jeune fille pauvrement nippée qui venait

dans leur direction.

Son paletot en drap vert à parements de vison semblait plus défraîchi

encore que la capote de tulle poussiéreuse épinglée de travers dans sa

chevelure. Et elle avait cette démarche hautaine, cette physionomie

agressive et revêche que font souvent aux femmes de science la

fatigue, l'orgueil ou des soucis d'homme. Elle passa auprès des deux

dames en les dévisageant d'un coup d'œil presque hostile; puis,

s'approchant de l'huissier:

--Pageot! demanda-t-elle d'un ton d'autorité... Est-ce que mon père

est sorti?

L'appariteur, prestement, avait retiré sa calotte:

--Non, mademoiselle... Faut-il le prévenir que mademoiselle...

--Merci, Pageot... Vous lui direz que je l'attends là-bas, devant la

grille...

--Bien, mademoiselle!... fit l'huissier qui courait lui ouvrir la

porte.

Et, retournant aussitôt vers Mme Chambannes:

--Vous ne savez pas qui c'est? questionna-t-il d'une voix

mystérieuse... Non?... C'est mademoiselle Thérèse Raindal, la

demoiselle de M. Raindal!...

* * * * *

Dehors, devant la grille dévernie, Mlle Raindal s'était mise à marcher

activement, allant, revenant, le cou blotti entre les épaules, le

buste courbé en avant, comme une sentinelle qui lutte contre le froid.

Parfois elle s'arrêtait et lançait un regard vers le perron du fond.

On apercevait, contre une vitre, la figure méditative de Pageot: et

l'air épais, comme peint en ocre, de cette obscure après-midi de

novembre lui donnait, à distance, un teint jaune d'hôpital. Mais M.

Raindal n'arrivait pas.

Alors Thérèse reprenait sa faction, les coudes appuyés aux hanches,

les mains croisées dans son manchon de peluche; et peu à peu la ligne

de ses lèvres, minces à peine comme des lisières de soie rose,

blanchissait, s'effaçait dans une expression de maussaderie.

Elle songeait, tout en marchant, à la corvée du soir, à cette

présentation forcée chez les Lemeunier de Saulvard, de la section des

Sciences morales,--à cet inconnu qu'on lui présenterait dans un bal,

afin d'en faire son mari, au besoin, l'être qui aurait droit à ses

baisers, à son corps, et passerait ensuite toutes les nuits auprès

d'elle. Un de plus à refuser! Le neuvième depuis dix ans! «Un jeune

savant du plus réel mérite, avait écrit Saulvard, un des espoirs de

l'assyriologie française, M. Pierre Bœrzell. Catholique, mais

libre-penseur. Pas de fortune, mais honorabilité parfaite et brillant

avenir...»

M. Bœrzell! M. Bœrzell! Elle répétait à mi-voix ce nom rude et

barbare. Allons, il devait être encore bien campé, bien avenant, cet

espoir-là! A peu près comme le petit monsieur bedonnant à serviette

d'avocat, qui remontait, en face, l'autre trottoir.

Elle avait stoppé machinalement pour détailler de loin le passant, la

bouche pincée de méchanceté, l'œil aguiché comme par une proie.

Puis, faisant demi-tour, les lèvres relâchées d'un sourire de dédain:

--Oui, un gaillard dans ce genre-là, probablement! murmura-t-elle avec

un haussement d'épaules.

Elle souffrait. Quelque chose de froid lui harponnait la chair du

cœur, comme la bise qui mordait son visage.

Elle se rappelait l'autre--celui qu'elle avait manqué naguère--le

fiancé fuyard et félon, cet Albert Dastarac, dont après dix années,

certaines nuits, dans ses rêves de vierge, elle croyait encore

ressentir les affolantes étreintes ou les baisers à goût de fraise.

Ah! qui aurait prévu qu'il serait aussi perfide, ce jeune agrégé

d'histoire, ce Méridional enjôleur, ce séduisant _Albârt_,--ainsi

qu'il prononçait de sa voix grave comme un bourdon? Lui si câlin, si

passionné, et dont le directeur de l'Ecole normale avait tellement

fait l'éloge! Non, à présent encore, devant la grille, dans le

brouillard glacé, Mlle Raindal ne pouvait y croire, à cette antique

trahison, se l'expliquer, y rien comprendre.

Il lui semblait,--tant restaient familières, récentes, ces images

chaque jour évoquées,--être auprès d'Albârt, dans le petit salon

paternel, rue Notre-Dame-des-Champs. Elle revoyait son insolente

silhouette de spadassin classique, sa stature élancée et ses jarrets

pliants, ses prunelles brunes, énormes, sans nul blanc alentour,

pareilles à des yeux de cheval, et la fine moustache noire qu'il

épointait de ses doigts aigus, cuivrés par le tabac. Comme il l'avait

aimée, durant ces huit jours de fiançailles!

Elle avait la taille plate, la bouche exsangue, menue, rétrécie comme

par un lacet, et le visage terni de ce hâle verdâtre qu'on gagne loin

du soleil, dans la poussière des livres, la tiédeur des bibliothèques

ou l'air fiévreux des salles de cours. Mais de tous ces défauts

qu'elle connaissait mieux que personne et dont, plus d'une fois, en

secret, elle s'était affligée, Albârt paraissait n'en remarquer aucun.

Il n'était frappé que de ses charmes. Il s'extasiait, à tout moment,

sur son nez pâle et droit, modelé à l'antique, sur ses terribles yeux

gris surmontés de velours noir comme ceux de Minerve, disait-il, ou

sur les enroulements massifs de sa chevelure brune qu'il eût voulu

défaire pour s'y plonger la face. Et la tendresse de ses propos

égalait son talent à flatter.

Sans cesse, sans motif, ardemment, il appelait Thérèse d'un ton

d'invocation, de prière: «O ma _Thérézoun_! O ma _chato_!» Il lui

chantait de lentes romances provençales, plaintives comme des

airs de chasse au loin, et que Mme Raindal,--du Midi, elle

aussi,--accompagnait tant bien que mal au piano en chevrotant le

refrain. Ou, s'il demeurait seul avec la jeune fille, il se postait à

ses pieds, sur un tabouret de satin bleu, tandis qu'elle lui confiait

des projets d'avenir, comment elle désirait régler le temps de son

travail, l'aider dans sa carrière, le pousser aux plus hauts emplois.

Et soudain, sauvagement, il vous sautait sur elle, vous l'empoignait

entre ses bras en balbutiant: «Ma Thérézoun!» Elle sentait les fermes

biceps rouler contre son buste comme des pierres rondes, une moustache

fleurant l'œillet s'approcher de sa bouche, des lèvres savoureuses se

poser à ses lèvres; et elle renversait la tête, les paupières closes,

avec des envies de succomber, laissant couler en tout son être le

baume bienfaisant des baisers.

Puis, un matin, on avait reçu une lettre embarrassée d'Albârt. Des

affaires de famille l'obligeaient à repartir immédiatement pour

Saint-Gaudens, son pays natal, et à ajourner le mariage. Il

s'excusait, l'honnête jeune homme, pleurnichait, protestait de son

chagrin. Et trois semaines plus tard, au Luxembourg, où M. Raindal

l'avait menée, comme une convalescente, prendre un peu de repos, dans

l'air printanier du jardin, Thérèse rencontrait son fiancé, un

Dastarac pimpant, guilleret, avec une jeune fille au bras, une petite

créature malingre et osseuse: la troisième fille de M. Gaussine, le

professeur de langue sumérienne à la Sorbonne. En arrière, le père les

suivait.

--Viens donc! mon enfant, murmurait M. Raindal pour entraîner Thérèse.

Eh oui, ils vont se marier... Je ne le sais que d'hier!... Maître

Gaussine a la réputation de bien placer ses gendres... C'est ce qui

aura attiré notre mauvais drôle... Viens, je t'expliquerai...

Elle n'avançait plus.

Elle avait failli crier de douleur, tomber là, en public, dans une

attaque de nerfs. Quel outrageant souvenir! Et après, les affreuses

journées, dans sa chambre tout imprégnée encore des parfums du

gredin--ces longues heures de songeries où elle avait, devant

elle-même, prononcé ses vœux de renoncement, se vouant désormais à

une vie d'études, comme d'autres, par désespoir, entrent en religion!

Mais, malgré l'éloignement--car on _le_ disait enfoui à des lieues de

Paris, bloqué dans un obscur lycée de Provence, en dépit des

intrigues de Gaussine,--malgré le labeur, malgré les années, malgré

tout, elle n'avait pu chasser de son cerveau, si peuplé pourtant de

savoir, l'image tenace du charmant Albârt.

Elle gardait de ses caresses une sorte d'éblouissement, comme ces

mortelles de jadis qu'un dieu avait aimées. Il demeurait son époux

regretté, son seigneur impérieux, occulte. Et lorsqu'on voulait la

marier, la livrer à un autre, c'était lui qui s'interposait, la

reprenait, ressuscitait en ce corps austère sa folle Thérézoun, sa

Thérézoun captivée.

Elle croyait le voir surgir, invisible à tous quoique présent, poing

sur la hanche, jarret pliant, dans sa bravache posture de reître, et

ses lèvres narquoises murmuraient: «Voyons, ma _chato_, non, mais

regarde, compare!... Est-ce que c'est possible après moi?» Oui,

comment déroger? Comment le trahir? Et brusquement, en quelques mots,

le prétendant était éconduit.

--Ainsi tu n'en veux pas, mon enfant? demandait d'un ton piteux M.

Raindal.

Oh! le refus qui l'accueillait! Un refus sec, rageur, violent comme

une bourrade, et dont il chancelait presque, étourdi, réduit au

silence, incapable de discuter.

* * * * *

--Hé! fillette, nous sommes prêts?... J'ai été retardé par un

journaliste, un reporter, qui m'interviewait sur Cléopâtre, les

Anglais en Egypte... est-ce que je sais?... Tu ne t'es pas trop

impatientée, dis-moi?

Thérèse, à la voix joviale de son père, avait sursauté:

--Mais non, je réfléchissais, je travaillais, en marchant.

--Bon! bon! tant mieux!...

Puis la prenant sous le bras comme un ami, un collègue, il se dirigea

d'une allure rapide vers le boulevard Saint-Michel.

On se retournait à leur passage, intrigué par ce couple étrange, ce

vieil officier de la Légion d'honneur, ce vieux monsieur à barbe

blanche et cette jeune fille à mine d'institutrice, s'en allant bras

dessus, bras dessous, tendrement. On faisait des conjectures, on

souriait instinctivement à des idées vagues, sympathiques, et

quelquefois des étudiants, qui connaissaient de vue le maître, le

fixaient à dessein pour attirer son regard ou le saluaient même comme

par élan de respect.

Mais M. Raindal n'apercevait que confusément ces hommages. Maintenant

il était tout entier à questionner Thérèse, à savoir sur la leçon

d'ouverture son opinion exacte. Était-elle satisfaite? Cela avait-il

bien été? Pas trop de longueurs, non? Et la péroraison, qu'en

pensait-elle? Leur avait-il convenablement signifié leur congé aux

badaudes et aux badauds qui se permettaient d'envahir son cours, sa

petite chapelle tranquille?

--Oui, certes, fit Thérèse... Tout ce que je te reprocherais, c'est de

t'être montré dans le ton un peu sévère, un peu mordant!...

--Jamais assez... C'est bon pour la Sorbonne tous ces godelureaux,

toutes ces belles dames... Chez nous, il ne faut que des

travailleurs, de vrais apprentis...

Puis il partit en des commentaires diffus sur les devoirs, la dignité,

la destination du Collège de France. La Science! Le Collège de France!

Sa foi, son église à lui, qui n'en avait point d'autres! Et Thérèse,

qui savait par le menu la marche et les versets de ces fougueuses

litanies, le laissait aller sans interrompre.

--N'importe, mon enfant, conclut-il d'une voix essoufflée... Ils sont

avertis... On ne les reverra plus, j'imagine... Du reste, cette

affluence a ses raisons... C'est encore un miracle de notre

_Cléopâtre_.

--Oh! «notre»! protesta Thérèse.

--Si, si, «notre»! Je maintiens le mot...

Et d'abord, par la pente naturelle qui mène à parler de soi, il se mit

à retracer les phases de son déconcertant triomphe: la célébrité venue

de la veille au lendemain, la presse entière, les revues, les salons,

s'employant ensemble à le rendre illustre, cinq mille exemplaires

écoulés en trois semaines, des articles chaque soir, chaque matin,

partout,--les retardataires plus chauds que les premiers, cherchant

dans la ferveur de l'adhésion une excuse à la honte du retard,--des

lettres, des interviews, des demandes de copie, d'autographes, de

portraits. Le succès, en un mot, l'investiture impériale que Paris

donne parfois à certains de ses élus, avec les théories d'offrandes

sans fin, les prétoriens en délire, et même cet enthousiasme

intolérant qui force les envieux d'attendre.

Or, à qui M. Raindal devait-il tout cela, hein? Qui donc, trois ans

avant, lui avait suggéré le sujet du livre? Qui avait eu l'idée d'une

_Vie de Cléopâtre_, rédigée au point de vue national, égyptien et

s'inspirant des documents indigènes, des sentiments populaires de

l'époque? Qui l'avait ensuite, jusqu'au bout, secondé fidèlement dans

cette lourde besogne? Qui avait classé les matériaux, recopié les

papyrus, transcrit les inscriptions, lu et relu les épreuves une à

une, sauf les notes en latin? Qui avait...

--Ah çà! mais où me conduis-tu donc? s'écria-t-il en quittant le ton

de réquisitoire amical qu'il avait pris pour prononcer ce panégyrique.

Thérèse eut un sourire attendri:

--Voilà ce que c'est, père, que d'exagérer... On oublie le reste, on

ne se connaît plus... Je te conduis au _Bon Marché_, où je vais

acheter des gants pour ce soir...

--Ah, oui! ce bal! fit M. Raindal en soupirant, comme s'il venait déjà

de recevoir l'estocade du refus coutumier.

Puis il reprit:

--Eh bien! non, je te laisse... Il faut que je monte chez ton oncle

Cyprien chercher des nouvelles de son rhumatisme et m'informer s'il

dînera tantôt...

Ils parvenaient devant l'église Saint-Germain-des-Prés. Ils

s'arrêtèrent au milieu de la foule mélancolique qui piétinait auprès

du bureau des tramways,--et, se serrant la main vigoureusement, comme

deux camarades:

--Au revoir, ma fille... A tout à l'heure!

--Au revoir, père!

Thérèse traversait. M. Raindal assujettit sous son bras sa serviette

de cuir qui glissait et, d'un pas flâneur, comme alourdi par les

pensées, il s'engagea lentement dans la rue Bonaparte.

Les Deux Rives: Roman · 第 10 / 69 题