POÉSIE ROMANE

Comme Moréas était présent, il me paraît superflu de nommer les deux

ou trois autres personnes qui, quelques jours après cette soirée,

assistèrent à un petit dîner entre hommes dans un restaurant de la rive

gauche. Mais il est bon de noter que R... était des nôtres. Il avait

été condamné à accepter cette invitation pour expier son manque de

respect envers les poètes et la poésie.

Moréas chercha tout de suite l’élément où il vit et respire: l’art.

--«Vous savez la grande nouvelle?» nous annonça-t-il. «Nous ne sommes

plus symbolistes; j’ai trouvé un autre nom pour notre école, et notre

poésie sera de la poésie Romane. Symboliste,--c’est moi qui ai inventé

et appliqué le terme, et qui l’ai défendu aussi dans une brochure qui

n’est pas encore tout à fait oubliée.--Symboliste n’était pas mal

pour commencer; le mot exprimait assez bien la qualité de notre art

et de tout art en général; mais l’abus que nous en avons fait l’avait

à la longue transformé: c’était devenu la dénomination d’une secte

et il valait à coup sûr mieux que cela. Il ne faut pas trop mettre

en évidence un seul des caractères de l’art, parce que la mode s’en

empare. Tout le monde allait à la recherche des symboles, ce qui est le

moyen unique de ne pas en rencontrer. Le poète est symboliste, mais il

ne se le dit pas.

«Des symbolistes! Ah! vraiment, tout comme on voit ici des mystiques

sur les boulevards et dans la rue, de braves gens qui, toute la

journée, plume à l’oreille, restent assis derrière un bureau de

ministère ou d’épicerie. Je ne conçois guère un mystique qu’au

sommet d’une colonne, nu, lavé par la pluie, brûlé par le soleil des

tropiques, et mon imagination franchit difficilement la distance qu’il

y a entre cet ascète et le rond-de-cuir qui s’arroge son titre. Non

pas que je veuille dénier des tendances de mysticisme à l’individu en

question! En aucune façon; mais qu’il montre de même son respect pour

le nom de mystique en le laissant à ceux auxquels il convient.

«Je ne dirai pas autre chose du symboliste. Figurez-vous un homme pour

qui l’univers visible ne soit qu’une suite d’images projetées par

les sentiments de son âme, pour qui, d’autre part, le cœur avec ses

passions prendra la forme d’un paysage changeant aux reflets divers de

la lumière,--ne marchera-t-il pas à travers cette vie, auréolé d’une

royauté plus noble que celle des hommes? Et le premier venu qui, par

hasard, aurait attrapé un symbole boiteux dans ses filets voudrait

s’appliquer ce nom d’honneur!»

Le geste qui accompagna les paroles de Moréas était significatif.

--«Au contraire,» poursuivit le poète, «le nom de poésie Romane dit

clairement notre intention. Il suppose l’unité de l’art du Midi de

l’Europe, qui a trouvé sa plus haute expression dans la littérature

française. Unité non pas seulement des formes supérieures par où l’art

s’est manifesté dans ces contrées différentes, mais aussi des époques

diverses qu’il a traversées dans chaque pays. L’histoire nous montre

que c’est tantôt ce genre-ci, tantôt ce genre-là qui a prédominé.

Aujourd’hui, la culture est parvenue à un point assez élevé pour

nous permettre de comprendre la marche entière du développement de

l’art. Nous n’avons plus à choisir telle ou telle époque privilégiée;

pour nous, l’édifice de l’art est formé de la réunion de toutes les

formes: il n’y a plus de ligne de démarcation entre le Moyen âge et la

Renaissance, tout aussi peu qu’entre la Grèce et Rome, entre la chanson

populaire et la poésie d’art. Notez bien, je ne dis pas qu’il n’y ait

point de différence entre ces groupes: ce serait nier la lumière du

jour; mais je veux dire que la lutte qui a accompagné la transition

de l’une de ces périodes à l’autre est effacée aujourd’hui, que leur

hétérogénéité pour lors n’a d’autre valeur que n’en ont les différences

individuelles dans notre société. Nous croyons à cette unité et nous

mettons tous nos efforts à la réaliser. Combien immense ce champ qui

s’ouvre alors devant notre énergie poétique et combien pauvre la figure

que fait notre misérable Moi devant les symboles grandioses, que nous

apporte l’immense empire de l’art, ininterrompu depuis les premiers

siècles jusqu’à nous!

«Ce que j’ai fait auparavant n’était qu’un balbutiement. Je ne parle

pas de mes premières œuvres en prose que moi-même je n’ai jamais prises

au sérieux, mais de mes poésies, _les Syrtes_, _les Cantilènes_. Au

point où je me trouve aujourd’hui, je ne les reconnais plus comme une

expression véritable de mon talent; tout cela est fragmentaire. Même la

première partie de mon _Pèlerin passionné_ ne me plaît plus: pour moi

le livre ne commence qu’à la page où l’influence Romane se fait sentir

nettement.

«N’est-ce pas qu’il y a du merveilleux,» reprit Moréas après une petite

pause, «dans la façon dont j’ai cherché dès ma première enfance l’idéal

qu’à présent je vois devant moi, quoiqu’il fût en contradiction avec

tout ce qui m’environnait?

«Oui, j’ai été toujours un rebelle. Il coule du sang de klephte

dans mes veines. Je ne suis pas de vraie race grecque; et je crois

d’ailleurs qu’il n’en existe plus de représentants. Notre famille,

illustre dans le pays, est originaire d’Épire; elle s’appelle

Papadiamantopoulos, nom démesurément, presque comiquement long, qui

signifie simplement _diamant_,--_papa_ indiquant qu’il y a eu un

prêtre parmi nos aïeux, et _poulos_ n’étant autre chose que le _ski_

ou _vitch_ des peuples slaves. Avant les persécutions des Turcs, nous

avons émigré avec un grand nombre de familles de notre pays vers le

commencement du siècle au Péloponnèse, _Moréa_, comme nous disons;

de là le nom de Moréas que nous avons adopté à côté de l’autre.

Mon aïeul, mon grand-oncle se sont illustrés dans la guerre pour

l’indépendance; je ne vanterai point leurs exploits; il vous suffira

de savoir que notre famille a engendré des héros. Mon père vivait à

Athènes, à la cour du roi Othon, le prince bavarois que nous avons reçu

des mains des grandes puissances. Et ici commence l’histoire de ma

rébellion.

«Mes parents avaient conçu une haute idée de mon avenir et voulaient

m’envoyer en Allemagne pour m’y faire donner une éducation

soignée,--l’influence allemande, comme de juste, étant alors

prédominante à la cour. Mais je m’y refusai absolument: j’avais appris

en même temps le grec et le français et je ne séparais pas les deux

langues; je voulais voir la France; enfant, déjà, j’avais la nostalgie

de Paris. Ils crurent pouvoir forcer ma résistance en m’envoyant en

Allemagne: j’en suis revenu jusqu’à deux fois. Enfin je me suis enfui

à Marseille, de là à Paris. C’était le destin qui me montrait ma

route; car j’étais trop jeune pour me rendre compte de mes actions.

J’ai souffert horriblement, mais je ne me suis pas laissé abattre et

j’ai tenu la tête haute. Ma famille me reprochait ma paresse, comme on

l’appelait, et faisait miroiter devant mes yeux l’emploi supérieur que

j’aurais pu obtenir à Athènes. Mais assez de cela. On est touché au vif

quand les gens qu’on aime ne vous comprennent pas et vous blessent.

Je n’ai jamais parlé de ceci à personne: il m’était impossible d’en

rien dire. Maintenant, après tant d’épreuves et tant de confusion, ma

conviction en est sortie mûrie et épurée. Le temps de la jeunesse et

de la folie est passé; le temps est venu de se faire une conception

grandiose de l’art et de la vie. Demandez à mes élèves si je ne leur

prêche pas la morale par mes paroles et par mon exemple? Mais ils sont

chastes comme des demoiselles!»

--«Et l’œuvre?» demanda un des convives, qui portait plus grand intérêt

au travail du poète qu’à la conduite des jeunes gens.

--«Jugez vous-même,» répondit Moréas; «je vous dirai le dernier poème

que j’ai fait. Il a pour titre _le Retour_. C’est un jeune héros qui

revient de la guerre et cherche à gagner le cœur de sa bien-aimée.

Diane ne fait pas encore ses ravages sanglants dans la forêt, ce qui

signifie que la chasse n’est pas ouverte. Remarquez, je vous prie, la

manière dont j’emploie le vers à quatorze syllabes. Les alexandrins

ordinaires du commencement lui cèdent la place dans le corps du poème

pour revenir de nouveau et se briser à la fin en vers plus brefs. Et

c’est un mélange de séduction et de vigueur, d’orgueil et de tendresse.

Mais écoutez:

Un hollandais à Paris en 1891: Sensations de littérature et d'art · 第 22 / 50 题