Pétrée, chère tête,
Pareille au blond épi que la faucille guette;
O Petréa, génisse indocile au servage,
Moins douce est la saveur de la pomme sauvage
Que ta bouche.
Contre des hommes belliqueux que la trompette enivre,
Mes bras tendirent l’arc d’aubier où la sagette vibre,
Mais ils sauront aussi s’illustrer d’une lutte
Plus bénigne, o Pétrée, et j’appris les secrets
Des pertuisés roseaux et de la curve flûte.
C’est temps nouveau quand de ses traits
Diane n’ensanglante les forêts;
C’est quand Jouvence fait a Dioné service.
O gracieuse enfant que clairs et simples sont tes yeux!
Déjà l’astre de Bérénice
Guide vers l’Occident le Bouvier paresseux.
Pour que tu cèdes à mes pleurs,
Ma main a dévidé des fils de sept couleurs.
Chantant l’air redouté
J’ai répandu la cendre
Des herbes de bonté.
La voix du rossignol fait ton âme plus tendre
Et le favone agace, comblant mes vœux,
La couronne de pin qui mêle tes cheveux.
Il se passa, à la récitation de ce poème, ce qui arrive toujours
quand on écoute des vers qui ne sont pas faits pour être goûtés
immédiatement: çà et là on remarqua un trait et on l’apprécia à sa
juste valeur, mais on ne put juger de la beauté totale du poème. Le
rhythme animé et populaire d’un vers comme:
Mes bras tendirent l’arc d’aubier...
l’impression troublante de la mesure brisée de l’avant-dernier vers:
Et le favone agace, comblant mes vœux,
furent peut-être compris et goûtés, mais l’entrelacement savant
des modes et des motifs, avec sa mobilité et son relief étonnants,
n’apparut guère de prime abord.
Aussi fut-ce une observation banale que fit l’un des auditeurs pour
marquer la jouissance que lui avait causée la déclamation du poète.
--«J’admire, Moréas,» dit-il, «la façon dont vous savez faire rendre à
vos vers la sensation pénétrante et vibrante de la vie; vraiment, c’est
comme si l’on entendait toucher les cordes de l’arc quand vous dites:
C’est temps nouveau, quand de ses traits
_Diane n’ensanglante_ les forêts.
«Cela rappelle les vers du _Pèlerin passionné_:
Pour couronner ta tête, je voudrais
Des fleurs que _personne ne nomma_ jamais.
«Là on a plutôt une impression de tendresse douloureuse; mais le
principe de la vibration de la voix et des cordes est le même. C’est
d’un effet très heureux.»
--«Je ne recherche pas péniblement ces effets,» répondit le poète.
«Je les trouve où j’en ai besoin et au passage des vers où ils sont
nécessaires. Mes poésies ne sont pas un produit de serre chaude;
elles sont faites en plein air. Je me les récite à moi-même pendant
mes promenades et je ne les écris que lorsqu’elles sont complètement
achevées dans ma tête. Un poète ne saurait travailler autrement; il
ne se laisse pas guider par les syllabes qu’il voit alignées devant
lui sur le papier; mais il obéit à l’inspiration des images qu’il a
contemplées et des sons qu’il a entendu résonner à ses oreilles.»
--«Le détour me semble un peu long,» dit R... assez sèchement,
lorsqu’après le départ de Moréas nous parlâmes du poème que nous
venions d’entendre. «Prendre la route de la Grèce et de Rome, traverser
la forêt des symboles et de la poésie Romane, pour arriver à une chose
aussi simple qu’un militaire qui se promène au bois avec sa bonne amie
au bras,--voilà qui dépasse ma compréhension. Une seule ligne suffit,
je crois, pour exprimer toutes les beautés de la situation. Des poèmes
semblables me paraissent complètement inutiles.»
--«Mais on pourrait soutenir que l’art tout entier est inutile, comme
vous dites? C’est la façon de représenter le sujet qui vous déplaît;
l’ôter tout entière, ce serait détruire l’art même. Que le mode de
la représentation, le style, pour dire son vrai nom, soit barbare
ou raffiné, qu’il soit raffiné et barbare en même temps, pourvu
qu’il soit véritablement individuel, le but de l’art est atteint et
sa représentation est devenue nécessaire. Or je reconnais à coup
sûr cette sincérité dans la manière dont Moréas traite ses sujets.
Je n’en voudrais d’autre preuve que l’air de parenté,--une étrange
parenté, je vous l’accorde,--que je découvre entre ses poèmes et l’art
contemporain.--J’entends dans sa poésie deux voix qui se cherchent et
qui veulent se confondre, mais qui ne trouvent leur point de réunion
que dans l’émotion de celui qui écoute leurs sons enchanteurs.»
--«Hum!» dit R..., «ne croyez-vous pas que l’heure soit un peu tardive
pour se livrer à des rêveries métaphysiques? Moi, du moins, l’idée
d’aller retrouver de vrais rêves dans un lit authentique me tente
davantage.»