Après le dîner, confortablement assis dans le salon, nous parlions de
Moréas.
--«Il y a des centaines d’anecdotes sur sa vanité,» dit le jeune
d’E... et il en débita quelques-unes avec sa verve méridionale. «Je
n’oserais affirmer que Moréas, comme on l’a raconté, faisait autrefois
son entrée dans les cafés avec un cortège de cinquante disciples et
acolytes; le nombre me paraît exagéré; mais je sais très bien qu’il y
a eu une période dans mon existence où je le suivais, comme un page
son seigneur. Je nous vois encore entrant au café: lui marchant, tout
droit, superbe, sans regarder, sans saluer personne; et moi derrière
lui, comme son petit chien; il se plantait debout devant une glace
et s’y contemplait pendant de longues minutes comme en extase. Moi,
imbécile, je restais en arrière, plongé dans une méditation profonde
et ne pensant à rien, comme vous pouvez croire. Alors Moréas, frisant
fièrement sa moustache, disait soudain de sa voix funèbre: «Je suis
beau! je suis beau!» Puis il prenait sa place ordinaire et se faisait
apporter un rhum à l’eau.»
B..., dont la conversation brillante est émaillée de traits
anecdotiques, qu’il s’abstient consciencieusement d’introduire dans ses
livres, qui traitent de morale abstraite, nous raconta ses souvenirs
sur le banquet offert au poète pour fêter l’apparition du _Pèlerin
passionné_.
--«Moréas,» dit B..., «est, en prenant le mot dans son sens généreux
et élevé, un être tout à fait naïf et, pour cette raison même, il lui
manque absolument le sens des situations, le tact des hommes et des
choses. Lorsque nous organisâmes le dîner du 2 février pour saluer
la publication de ses vers, notre but était de faire plaisir à notre
camarade et de proclamer «sous l’œil des barbares» notre foi en l’art.
Notre invitation trouva un accueil de beaucoup supérieur à ce que nous
aurions jamais osé croire. La salle que nous avions choisie était assez
petite; les commandes pour le dîner étaient fort restreintes, parce
que nous ne comptions que sur la présence d’un petit nombre d’amis.
Mais voilà qu’arrivèrent les journalistes des grands boulevards, les
dilettantes qui voulaient voir les symbolistes de près, en un mot
des gens qui s’attendaient à être amusés par les excentricités sur
lesquelles ils comptaient. Un moment, la chose risqua de tourner en une
confusion inextricable: il n’y eut pas assez de places, et il n’y eut
pas à dîner pour tant d’hôtes.
«Mais je ne sais quel courant d’humeur joviale traversa tout à coup
la salle, qui fit prendre en bonne part tous ces petits incidents.
Alors arrivèrent des dépêches de tous les pays du monde,--j’ignore
qui avait imaginé cela, c’était un coup de génie,--des félicitations
venant d’Espagne, d’Italie, de Grèce, même de Norwège,--cette dernière
dépêche du pôle Nord confondit les sceptiques les plus endurcis,--et
la bienveillance se transforma en enthousiasme. On ne comprit que la
moitié du speech par lequel le président Stéphane Mallarmé ouvrit le
banquet; quant à Moréas, on n’entendit rien de ce qu’il dit à cause de
l’émotion qui étrangla sa voix; mais on applaudit avec fureur le toast
porté par l’un des assistants qui, gravement, leva son verre et dit:
«Je bois à ceux qui ne mangent pas.» C’était parfaitement ridicule,
et cela a été un parfait succès. Moréas d’ailleurs n’en a pas eu une
vision nette.»
«Il est artiste et rien qu’artiste,» continua B...; «jamais je n’ai vu
un aussi complet désintéressement de tout ce qui n’est pas littérature
(et littérature très particulière); jamais non plus je n’ai vu un tel
sentiment de la sonorité des mots et de leurs harmonies.»
--«Est-ce que vraiment il n’a pas plus d’esprit que ses amis ne veulent
bien lui en donner?» demanda quelqu’un.
«De l’esprit?» dit B..., «peut-être, car il a du trait, mais ce n’est
pas un intellectuel au sens gœthien.»
--«Pourtant,» répondit l’autre qui ne voulait pas lâcher prise, «il
sait très bien sentir et exprimer les nuances du talent et du caractère
de ses confrères.
«Vous rappelez-vous le médaillon dédié à Paul Verlaine dans son dernier
volume? On peut hardiment, il me semble, le comparer aux meilleures
épigrammes de l’antiquité et des Anglais, qui sont passés maîtres du
genre, sans qu’il perde rien de sa propre valeur. Il aurait sa place
marquée dans les recueils d’épigrammes par la légèreté de touche et la
puissance du relief. Je veux parler de l’églogue à Paul Verlaine et des
vers de la fin:
Divin Tityre, âme légère comm’houppe
De mimalloniques tymbons,
Divin Tityre, âme légère comm’troupe
De satyreaux ballant par bonds.
--«Je lui accorderai volontiers l’honneur de le classer dans l’école
d’Alexandrie: je suis fâché seulement pour lui qu’il soit né quelques
dizaines de siècles plus tard.»
--«Mais non,» dit X... avec la voix aigre qu’il a quand il veut
imposer son autorité, «il y a un autre côté du talent de Moréas, un
autre trait de sa physionomie qui me frappe. C’est un moderne. Partout
il est à la recherche de la source qui étanchera sa soif infinie de
sensations; la perversité naïve des chansons de Verlaine l’attire,
mais il n’en croit pas moins aux terreurs des ballades des vieilles
femmes écossaises; il entre en ravissement à la contemplation des
splendeurs du Paradis moyen âge et avec la même conviction il adore le
monde antique ou suit l’extase de sa pensée lorsqu’elle pénètre dans
l’empyrée métaphysique incolore où se meuvent les concepts purs. Dans
son cerveau c’est une danse fantastique: les chevaliers y donnent la
main aux néréides, les reines porte-couronnes d’or et de rubis sont
enlacées par des formules abstraites à tête de sphinx; des grisettes,
des nains, des bandits, entrent dans la ronde: les statues mêmes de
marbre blanc s’animent et descendent de leur piédestal. Dans chacune
de ces formes de vie réelle ou idéale, il a retrouvé quelque chose
de son individualité, et en les faisant revivre il n’a pu s’empêcher
de leur en donner une part. Certes je ne prétendrai pas que ses vers
expriment ce besoin moderne de ne pas rester en place, ce désir de
l’infini, avec toute l’intensité qu’on pourrait demander à un poète
de premier ordre; le large souffle lyrique lui manque; mais Moréas a
ceci, et c’est bien quelque chose: il possède dans un état complet et
très rare la collection des éléments hétérogènes auxquels nous nous
délectons d’ordinaire et dans lesquels nous mirons notre esprit. Il me
rappelle un chapitre d’un roman anglais, dont l’auteur, voulant décrire
la vie intellectuelle contemporaine, a placé les événements au IIe ou
au IIIe siècle de notre ère. Il y est parlé d’un jeune poète, épris des
sons enfantins de la poésie populaire et en même temps artiste raffiné
jusqu’à l’excès, entraîné par ses passions et guidé par la sagesse des
anciens philosophes; en un mot, tous les contrastes se donnent carrière
dans son esprit; et pourtant il se sent un et dans sa conscience de
poète il saisit le lien intime qui relie les qualités disparates de son
âme, comme un même terrain produit des fleurs de formes diverses. Quand
je lis ce chapitre-là, Moréas se dresse devant moi.»
--«Admirables, ces littérateurs!» dit R..., notre hôte, de son ton
sarcastique, en s’étendant dans un _easy chair_. «Avec quelles délices
je les entends, quand, pour notre plaisir, ils vont à la recherche de
tout et d’autre chose. Parfois, à dire vrai, quand leur argumentation
est de longue haleine, on éprouve quelques craintes de les voir
s’égarer en route et nous avec eux, mais à la longue je les vois
revenir régulièrement à leur point de départ, comme de bonnes bêtes
qu’ils sont, qui retournent bravement à leur étable et à leur fumier.
Si j’ai bien compris votre conclusion, Moréas, s’il n’est pas de
l’école d’Alexandrie, n’en est pourtant pas bien éloigné. D’ailleurs,
tout cela (vous me croirez), m’est parfaitement indifférent. Seulement,
après dîner, j’aime assez entendre une discussion suivie, peut-être
parce que moi-même je m’en sens absolument incapable.»
--«Mais il y a pourtant une distance énorme entre un Anglais du XIXe
siècle, un Romain du second et un disciple des Alexandrins,» reprit
X..., qui était quelque peu piqué.
--«Peuh!» dit R... en le taquinant parce qu’il avait pris plaisir à
entendre le son de sa propre voix. «Ainsi vous voulez enlever à Moréas
sa prétention d’appartenir à la noble lignée des Grecs, prétention qui
du moins lui était garantie de par son Alexandrinisme.»
--«Vous avez tous raison,» dit S..., qui s’était tu jusqu’à présent
et ses yeux étincelèrent du plaisir qu’il avait à nous apporter la
solution au problème psychologique qui nous occupait.
--«Tous raison! Mais c’est phénoménal», s’écria R... «Voilà la
véritable république des lettres: tout le monde a raison.»
--«Oui,» dit S... «N’avez-vous pas remarqué que Moréas a reçu
directement de la nature et des circonstances ce que nous autres
nous n’acquérons que lentement, péniblement et toujours un peu à
l’aventure: je veux dire la personnalité double, l’âme double, si vous
voulez, qui seule nous permet de comprendre quelque chose à l’énigme du
monde?»
--«Deux âmes,» soupira R..., «mais je proteste! Dans le temps j’ai dû
faire de mon mieux pour oublier que j’en avais une seule. Continuez
donc: rien n’est aussi calmant pour les nerfs qu’un conte de fées.»
--«Moréas,» poursuivit S..., «appartient par sa naissance à une race
vigoureuse et naïve, créée pour goûter la beauté; d’autre part, il
s’est trouvé placé dès sa jeunesse et a achevé son éducation au milieu
de notre civilisation un peu mûre. Il s’est assimilé les éléments
étrangers de cette culture raffinée grâce à la faculté d’imitation qui
est propre aux peuples jeunes. Néanmoins, la diversité fondamentale
de sa nature n’est pas oblitérée. Quand il vante les immenses trésors
de mots dont il possède la clef, l’idée qu’il se fait de son pouvoir
linguistique ne vient guère, comme il le croit lui-même, de sa
connaissance absolue du domaine du langage, mais de l’énergie avec
laquelle cet étranger aux forces vierges sait manier la langue. Elle
est une puissance hors de lui qu’il contraint à lui obéir. Et voilà ce
qui fait ressembler son œuvre au but que nous poursuivons. Nous aussi,
nous avons pour idéal d’objectiver la langue en dehors de nous, afin de
pouvoir nous en servir à notre gré.»
--«Je commence à me réconcilier avec votre idée de l’âme double,» dit
R..., qui pensait à ses affres d’écrivain. «Racontez-nous donc la fin
de votre légende.»
--«Mais je ne pourrais que me répéter, en creusant plus avant l’idée
que je vous ai proposée,» dit S.... «Il est facile de voir que la
conduite de Moréas, avec son mélange de vanité maladroite et de
finesse, s’explique par l’amalgame de deux natures, tout comme son
effort continuel pour harmoniser deux mondes d’idées différents, le
Moyen Age et la Renaissance, doit s’interpréter par les mêmes causes.
Quant au côté sentimental de ses poésies, vous y entendrez très
distinctement, en écoutant bien, la plainte d’un homme qui ne sait
pas se retrouver dans le monde qui l’environne. Dans ses _Étrennes
à Doulce_ je trouve qu’il y a un poème très remarquable et très
caractéristique, où il dit à sa façon la diversité des deux natures
qui se partagent le fond de son âme. Il y parle, avec une fierté de
palikare, de ses cheveux noirs, de son œil ardent, de la force de son
esprit, du pouvoir de ses chants. Peut-être que les hommes, émerveillés
de tant de dons, le croiront capable de lutter contre la fatalité. Mais
une seule a vu clair dans son cœur:
Mais toi, sororale, toi, sûre
Amante au grand cœur dévoilé,
Tu sus connaître la blessure
D’où mon sang à flots a coulé.
--«Tout bien pesé, la poésie me semble en général encore préférable au
poète,» dit R..., au moment où S..., ayant terminé sa harangue par la
citation d’une strophe, attendait un compliment sur son excellente
mémoire. «Souvent on ne peut éviter l’un sans se rendre coupable
d’impolitesse, tandis que les vers, avec le chantonnement vague et
berçant de leurs paroles insignifiantes, vous invitent d’eux-mêmes à
une promenade au royaume des rêves. Mais dites donc, ô psychologue!
vous nous aviez promis de nous mettre tous d’accord, et j’avais compté
que dans un mythe quelconque vous nous auriez prouvé qu’un Alexandrin,
un Romain et une personne du XIXe siècle sont le même homme: et voilà
que vous avez rendu la confusion encore plus grande en introduisant ce
nom incongru de palikare.»
--«L’homme qui a deux âmes a les âmes de tous les temps et de tous
les peuples,» dit S..., avec toute la gravité que sa bonne humeur lui
permettait.
A cet instant, on servit le thé, et quelques-uns en profitèrent pour se
retirer.