POÈTE MODERNE

Le café François Ier au boulevard Saint-Michel, est le rendez-vous des

poètes. Quand on n’y trouve pas Verlaine absorbé devant son absinthe ou

son rhum à l’eau, on a au moins la chance d’y voir entrer Jean Moréas,

fier comme le spadassin qu’il décrit dans ses vers:

Sa main de noir gantée à la hanche campée,

Avec sa toque à plume, avec sa longue épée,

Il passe sous les hauts balcons indolemment.

La moustache retroussée, le monocle vissé à l’œil, il arrive avec sa

figure sombre d’oiseau de proie, sachant que tout le monde le regarde,

mais dédaigneux de s’en apercevoir.

Il commande au garçon un rhum à l’eau. «Il n’y a que Verlaine et moi

qui prenions cette consommation ici,» explique-t-il, et, ôtant l’un de

ses gants, il couve d’un œil admirateur sa main fine et blanche, qu’il

étend devant lui sur le marbre de la petite table.

--«Moréas,» lui dit un des amis rassemblés autour de lui en souriant

malicieusement, «vous n’avez pas encore vu le nouveau numéro du

_Messager français_? Cazals y a fait votre caricature.»

On s’empresse de lui passer le journal illustré. A la première page, on

voit Verlaine furieux, debout, qui d’un geste terrible foudroye Moréas.

Celui-ci, tranquillement assis, lève la tête en écoutant les paroles

de son aîné et se défend d’un mouvement à peine esquissé de la main

gantée. Et c’est une allusion à la publication récente du volume de

Verlaine, _Bonheur_, où le poète critique les essais des jeunes.

--«Très bien réussi, le dessin!» dit Moréas, d’une main tenant le

journal, de l’autre frisant sa moustache. «Seulement il me semble

que la physionomie de Verlaine est exprimée par des lignes trop

grossières,» et, passant le _Messager français_ à son voisin, il

ajoute: «De telles caricatures sont pour la postérité de précieuses

indications de la date à laquelle l’influence de mes poésies a pénétré

dans le public. D’ailleurs, me poser en adversaire de Verlaine, quelle

folie! A présent, Verlaine fait un peu la grimace, mais tout bien

compté, c’est le seul poète français de ces temps-ci jusqu’à moi.»

A ces mots il regarda son auditoire à travers son monocle rigide comme

pour défier toute contradiction. Un des assistants, avec quelque

hésitation, nomma Leconte de Lisle.

--«Leconte de Lisle!» dit Moréas, plein de courtoisie, «mais il n’a

pas été mal, pas mal du tout, pour son temps. A présent, nous en avons

fini avec lui. Non, parmi les anciens, avec la seule exception de

Verlaine, il n’y a pas de poètes, et parmi les jeunes dont on loue les

vers,--et pour ma part je ne leur envie pas ces louanges,--il n’y a pas

de force véritable. Ce sont des poètes de salon. Ils produisent leurs

vers à petit pas comptés: ils ne les tirent pas d’une source pleine et

abondante. Celui qui veut être appelé du nom de poète doit disposer

d’une provision inépuisable de mots et de formes; il doit être si riche

et si prodigue que chacun se dise: après avoir dissipé ce qui est une

fortune pour les autres, il lui reste pourtant encore tout un trésor.»

Il prononça ces mots avec la mine d’un grand seigneur, qui posséderait

des richesses immenses. Ses paroles n’étaient pas exemptes d’une

certaine vanité; et pourtant le poète n’était pas ridicule.

Quelqu’un, dans le petit groupe, parla de Pindare et exalta son talent

à conserver l’unité de ton, tout en chargeant son dessin d’arabesques

et en le noyant dans une mer de termes grandiloquents.

--«C’est cela,» dit Moréas, dominant l’auditoire du haut de son monocle.

--«Vous semblez tout indiqué pour nous donner une adaptation de

Pindare,» observa l’un des assistants. «Est-ce que vous n’avez jamais

eu l’idée de traduire ses odes?»

--«Je suis jaloux de Pindare,» dit Moréas en frisant des deux mains les

bouts de ses moustaches. «Je ne lui pardonne que parce que c’est un

Grec, un compatriote. Qu’il reste Grec; est-ce qu’on ne m’a pas, moi!

Pour Platon, c’est autre chose; depuis longtemps, c’est un de mes rêves

de traduire son _Banquet_: le chef-d’œuvre de l’antiquité.»

--«En prose?»

--«En vers!»--et c’était dit avec la conviction que seule sa poésie

manquait à l’œuvre de Platon, pour lui donner l’extrême sanction.

--«Le dialogue m’attire,» continua-t-il. «J’ai souvent eu l’idée

d’écrire pour le théâtre, et même nous étions convenus, Verlaine et

moi, de traduire ensemble quelques drames espagnols. Ce dessein n’a eu

aucune suite parce que Verlaine a l’horreur du travail. Je crois que je

le poursuivrai pour mon propre compte. Savez-vous bien qu’il y a une

mine de sujets à peine entamée dans l’histoire de l’empire byzantin?

Par exemple, que dites-vous de ceci? L’intrigue de la pièce repose sur

la jalousie de la femme d’un général à la cour de Constantinople pour

l’impératrice régnante, qu’elle croit amoureuse de son mari. Elle en

trouve la preuve directe. Non seulement l’impératrice veut obtenir le

divorce du mari; mais ensuite elle veut l’épouser elle-même, le faire

proclamer empereur et raffermir la monarchie. La femme, qui aime son

mari au delà de tout, voit une grande carrière ouverte aux talents

qu’elle lui connaît; et elle va chercher la mort, pour épargner au

général, qui l’aime aussi profondément, la peine d’un choix troublant

pour sa conscience. Telle est l’exposition du drame.

«Il ne doit avoir qu’un seul acte, et le nombre de personnages le plus

restreint possible: le général, sa femme, l’impératrice; les passions

très compliquées, mais ne se révélant que par de simples traits

typiques; il faut encore que l’évolution des sentiments nous frappe

par surprise, et que la solution de la crise soit extrêmement rapide

et inattendue. Je crois que mon explication ne vaut pas grand’chose,»

continua Moréas; «il m’est impossible de la faire plus claire, et c’est

bon signe, car j’ai observé que les gens qui savaient parfaitement

exposer leurs projets manquaient ordinairement l’exécution de leur

œuvre, tandis que les gens qui bredouillent en détaillant leur plan, si

bien que l’on est convaincu de son insuffisance, réussissent en général

dans la mise en œuvre.»

--«Mais, Moréas,» déclara un des littérateurs de la petite société,

«votre exposition est tout à fait satisfaisante. C’est un thème comme

on en trouve chez le poète anglais Browning. Et savez-vous bien qu’il

y a une certaine analogie entre vous et quelques-uns des poètes de

là-bas. Je ne veux pas dire spécialement Browning, mais surtout

Rossetti. Le côté fantastique de vos légendes, la hauteur métaphysique

de vos sonnets, le choix de vos mots...»

--«Je ne sais pas l’anglais,» interrompit Moréas d’un ton bref.

--«Et je le regrette d’autant plus,» continua-t-il après une pause

presque imperceptible, avec la bonne humeur d’un grand seigneur qui

fait l’aimable, «que j’en suis réduit à lire Shakespeare dans une

traduction, Shakespeare, que je tiens pour le plus grand poète du monde.

«Ah! pour celui-là, on peut lui emprunter sans s’amoindrir. Je lui

ai pris le nom de mon _Pèlerin passionné_. Mais non! ce titre-là

n’appartenait pas au poète; c’était une étiquette commune que l’on

employait pour désigner les recueils de poésies, tout comme d’autres

titres en vogue dans ce temps-là: _le Calendrier pastoral_, _la

Guirlande d’amour_, etc. Et je vous avouerai franchement que ç’a été

une petite malice de ma part, qui m’a fait préférer le nom du _Pèlerin

passionné_ pour mes vers. Il semble étrange, et pourtant de son temps

il a eu cours comme une simple pièce de monnaie. Les ignorants s’en

étonnent, mais les initiés sont heureux de rencontrer une ancienne

connaissance.»

Et Moréas prononça ce mot d’_ignorants_ avec l’orgueil qui lui a

inspiré le vers bien connu:

Je ne suis pas un ignorant dont les Muses ont ri.

Sur ces entrefaites le petit groupe d’amis se dispersa; Jean Moréas se

leva avec les autres.

--«Vraiment,» me dit-il, «je ne me sens encore aucune envie d’aller me

coucher; il est à peine minuit. Voulez-vous me tenir compagnie pendant

quelques instants, au café de l’Université? Nous y trouverons de

l’animation, et du mouvement.»

La lumière crue du gaz se répandait sur le trottoir sombre par toutes

les portes et les fenêtres du café, où la gaieté de la jeunesse se

traduisait par une bruyante agitation. Des étudiants en goguette, des

femmes aux bras, entraient et sortaient et c’était comme les vagues

d’une mer houleuse. Avec un flegme imperturbable, Moréas, le chapeau

haute-forme un peu de travers sur ses cheveux aile de corbeau, guida

son compagnon à travers la foule remuante et au fond du salon nous

trouva des places, qu’on lui céda avec un certain respect.

--«Voyez-vous,» dit-il, «notre tâche consistera à apporter un sang

plus riche à la langue. Il faut que le verbe reparaisse dans toute sa

splendeur ancienne; après cela, tout est dit pour le poète puisqu’il ne

connaît point d’autre sphère que le verbe seul. Et dans ce domaine-là

je me sens supérieur à tous parce que je connais les richesses cachées

de notre langue. Il se peut qu’on soit poète, même sans posséder le

pouvoir d’évoquer tous les trésors du langage, mais alors il en reste

toujours à notre art quelque chose d’étriqué et de rétréci. Un vrai

poète comme Villon, qui a été condamné à créer de la poésie au milieu

d’une période de torpeur et d’appauvrissement du langage, en garde,

malgré ses dons, une légère sécheresse; les vers, chez lui, ne coulent

pas d’une source abondante. Son talent est borné par une certaine

économie, qui ne va pas à son individualité.»

Pendant ce discours, le tapage des visiteurs du café devenait de

plus en plus fort. Des jeunes gens se bousculaient près de l’entrée:

d’autres chantaient à tue-tête; les femmes qui n’avaient pas pu trouver

de places s’étaient assises sur les genoux d’amis entreprenants;

une d’entre elles, la coiffure défaite, fut enlevée par quatre bras

vigoureux et complaisants et portée devant une glace; d’un bout à

l’autre de la salle se croisaient les interpellations joyeuses, et

sur tous ces tableaux folâtres le gaz versait ses rayons, heureux de

prendre part à la gaieté universelle.

Moréas, lui, ne voyait que son art.

--«Et Racine! Ah! je ne serai jamais un détracteur de Racine. Quelle

passion dans ses vers, n’est-ce pas?» et il en récitait.--«Mais il

ne savait pas soutenir dans sa vigueur le ton sur lequel il avait

commencé. Prenez au contraire un poème du moyen âge,--du bon moyen âge,

je veux dire,»--et de nouveau les vers, sonnants comme des coups de

clairon cette fois, roulaient de ses lèvres.

--«Qu’en pensez-vous? Cela n’est-il pas magnifique et sonore?» dit-il,

en s’excitant aux sonneries de paroles qu’il avait fait retentir dans

la salle. «Je vous accorde qu’à la longue c’est un peu monotone et que

la syntaxe est plus que naïve. Aussi ce ne sont là que nos matériaux,

et c’est seulement à un certain point de vue que je regarde cette

langue comme notre modèle. A nous de rendre à cette matière la vie

moderne et complexe.

«Eh bien! je crois qu’il est temps de rentrer.» Sur ces mots Moréas se

leva. D’une démarche nonchalante il se dirigea vers la sortie à travers

les flots toujours croissants des jeunes gens, le monocle inébranlable

dans l’œil, le regard charmeur malgré son sérieux et sa fierté.

--«Hé, Moréas!» et une petite femme l’accosta. Souriant, il échangea

quelques paroles avec elle pendant une seconde ou deux.

--«Hé! Moréas!» lui clama une autre nymphe, et, rassemblant tout le

bagage d’esprit dont elle disposait, elle ajouta d’une voix provocante:

«Hé, Moréas! Et tes vers!»

Majestueux, mais plein de condescendance, comme s’il eût reçu un

hommage involontaire, le poète poursuivit son chemin,--seul poète dans

le monde civilisé qui, sans crainte du ridicule, ose parler de _sa

Lyre_ et de _sa Muse_.

Un hollandais à Paris en 1891: Sensations de littérature et d'art · 第 20 / 50 题