et
A Biribi on d’vient féroce.
Voilà la donnée originale. D’abord, Bruant ne s’en est inspiré que pour
broder des variations sur le thème. L’un après l’autre, ses vers disent
la contrainte sous laquelle est courbé le légionnaire. Mais alors il
reprend son œuvre, et par un changement heureux, ce qui avait été par
exemple:
Et pour que la plainte se perde
Sous le gourbi,
Quand on dit grâc’on vous cri’merde
A Biribi,
devient ceci:
Le soir on rêve à la famille,
Sous le gourbi,
On souffre encor quand on roupille
A Biribi.
Les pensées qui, dans l’état nerveux de la rêverie du soir s’en vont
au loin vers le pays natal, cette misère, qui poursuit l’exilé jusque
dans le sommeil, ajoutent des traits nouveaux à la physionomie, qui la
complètent sans la fausser.
La même remarque peut s’appliquer à la strophe finale.
On s’dit, quand on s’rappelle
C’qu’on a subi,
Vaut mieux aller à la Nouvelle
Qu’à Biribi.
Le poète n’a changé que deux ou trois mots dans ces quatre vers, et
voici comment on lit la strophe définitive:
A Biribi on d’vient féroce.
Quand on en r’vient,
Si, par hasard, on fait un gosse
On se souvient...
On aim’rait mieux, quand on s’rappelle
C’qu’on a subi,--
Voir son enfant à la Nouvelle
Qu’à Biribi.
L’intensité de l’effet obtenue par la modification légère des derniers
vers saute aux yeux.
L’homme qui, dans son désespoir sauvage, ne pense qu’à lui et à ses
peines se transforme, grâce à la perspective d’une paternité de
hasard: il devient membre de la société des misérables, qui lèguent
leur honte à la génération prochaine et à l’avenir.
Si l’art fait ainsi son profit de la pente théâtrale où se laisse aller
l’esprit du poète, comment condamner sa prédilection pour les effets
vigoureux, même brutaux? C’est le cas de parler d’une purification des
passions, pour les transposer dans l’art. Et j’aimerais à m’imaginer
qu’il existe vraiment une éducation mutuelle du talent par le caractère
et du caractère par le talent, et qu’un jour ce poète du peuple
sortira du cadre restreint de ses chansons,--si je n’avais pas une
grande défiance pour tout ce qui ressemble aux prédictions et aux
prédications, genre larmoyant, dont je ne voudrais ternir, pour nulle
chose au monde, les bons souvenirs que m’ont laissés mes entretiens
avec Aristide Bruant.