Rodin nous reçut dans son atelier. Sa personne me faisait penser à un
mot qu’on me disait l’autre jour. De notre temps, tout le monde, sauf
l’artiste, ressemble à un artiste. L’homme qui, créant sans cesse,
s’adonne tout entier à son œuvre, n’a guère le loisir de penser à son
extérieur: il amasse son capital de talent; et le monde lui en emprunte
quelques bribes.
Rodin nous montra ses œuvres en cours d’exécution, ou qu’il venait
d’achever: un monument consacré à Victor Hugo:--le poète est au bord de
la mer et écoute l’écho de ses chants, une vierge guerrière, casque en
tête, un groupe de deux amants, plus grands que nature.
Il nous ramenait avec persistance à sa grande Porte de l’Enfer,
couronnée par la figure de Satan, décor monumental, qui rivaliserait
avec les portes de Ghiberti, au Battisterio de Florence.
«Que de pensée, combien de jours d’étude accablante n’y a-t-il pas
là!» nous dit-il; «toute la vie a passé devant mon esprit, tandis
que j’étudiais cette œuvre. Souvent j’ai exécuté à part et seulement
pour moi les idées qui me venaient en travaillant. Voyez ces amants,
condamnés aux peines éternelles; ils m’ont donné l’inspiration de
représenter l’amour dans les phases et les poses différentes où il
apparaît à notre imagination. Je veux dire la passion, car, avant tout,
l’œuvre doit être vivante.»
Et continuant à parler, tandis qu’il sortait de tous les coins de la
salle des maquettes en terre glaise, qu’il posait sur des tréteaux:
«Avant tout, il faut qu’ils vivent, mes bonshommes, naturellement;
parce que, comme on dit, un chien vivant vaut mieux qu’un évêque
mort. L’expression définie, dont nous voulons doter la vie, ne vient
qu’après; la beauté des formes ne vient qu’en troisième lieu: c’est le
couronnement final. Mais le principal, c’est la vie.»
Et poursuivant mentalement le train de ses idées, tandis qu’il les
reportait à son expérience personnelle, il ajouta: «Comme nous pouvons
nous tromper sur nous-mêmes! Savez-vous quel est le plus grand ennemi
de l’artiste? Le talent, qu’il apporte en naissant. L’habileté,
l’adresse des mains, le _chic_, en un mot, nous gâte et nous perd.
Nous croyons être parvenus au sommet de notre art, aussitôt que nous
avons produit, et nous ne cherchons pas plus loin. Ce n’est pas cela
seulement; mais nous méprisons ceux qui n’ont pas la même adresse.
Figurez-vous, quand j’étais jeune garçon, pas plus haut que cela, je
travaillais à l’atelier de Barye; j’aurais pu devenir son élève, mais
je l’ai quitté, parce que l’homme ne me semblait pas grand’chose. Il
était si simple dans ses discours et ses manières; il ne pensait pas
à la réclame; il cherchait, cherchait toujours; je croyais que jamais
je ne pourrais rien apprendre de lui. Vingt ans après, derrière une
vitrine, je remarque deux lévriers modelés en bronze. Ils couraient.
Ils étaient ici, ils étaient là, pas un seul instant ils ne restaient
en place. Je les voyais courir: c’était signé: Barye. L’idée, soudain,
illumina mon esprit: voilà l’art, voilà la révélation du grand mystère;
exprimer le mouvement par le repos. La sculpture antique le savait
bien; nous ne faisons que balbutier. Barye avait trouvé le secret. Il
est le grand homme de notre siècle.»