Nous étions groupés autour des petites figures, dans lesquelles
l’artiste avait réalisé ses idées sur l’amour.
C’était d’abord une bacchante lascive, qui éperdûment, d’une folle
étreinte, enlace le corps d’un vieux satyre. Le visage du satyre est
dur et triste. C’est la sève débordante de la jeunesse, qui veut
communiquer son trop plein d’ardeur à la sagesse, fille de la tristesse
et de l’impuissance.
Venait ensuite le groupe d’un jeune héros et d’une femme, le Printemps
ou l’Amour, qui se met en travers de son chemin. Elle s’offre à lui,
s’il se donne seulement la peine de la désirer, avec tous les trésors
de sa beauté. Et c’est l’équilibre entre la virilité et le charme
féminin.
Le troisième groupe symbolise l’extase de la passion: un jeune homme à
genoux, qui effleure de ses lèvres le ventre de la bien-aimée, debout
devant lui.
Cette suite de figurines m’affecte un peu de la même manière que les
tableaux de Carrière. Elle révèle la distance, ici de la jeunesse
à la satiété, là de la fierté de l’homme à l’ensorcellement de la
femme,--qui, avec ce petit groupe de la nymphe et du jeune faune en
adoration devant elle, se résout en un tendre attouchement, élevant
l’âme jusqu’au ravissement.
L’expression du sculpteur est bien différente de celle du peintre, mais
la signification est la même. Le sculpteur doit s’attacher au corps
matériel et à ses formes: Rodin parle directement aux sens.
Il n’a d’œil que pour les gestes et les articulations des membres du
corps humain, et tâche de donner à ces mouvements leur expression
la plus intense. Il représente la terreur qui détruit toute pudeur,
par une femme nue, se pressant dans son désespoir les pieds contre le
visage; et le spectateur ne voit que le bas du corps, dans la tension
violente de toutes ses parties.
Rodin poursuit le poème de la beauté féminine jusqu’à la limite
extrême. Je ne connais rien de plus saisissant dans son œuvre que le
bronze d’une vieille, qui regarde d’un œil sec sa nudité décharnée et
flétrie. Ah! pour de l’expression, en voilà; mais la beauté de la forme
n’y est pas oubliée; elle ressort de la puissance de la charpente, qui
se dessine fortement sous la chair desséchée, de l’orgueil du crâne
chauve et de la ligne du nez, que la fatalité n’a pu défigurer.
L’artiste a bien le droit de dire une fois sa pensée tout entière.