C’est le dimanche de la Pentecôte. J’aurais aimé à rafraîchir mon
esprit mortifié par l’étude des manuscrits, en prenant un petit bain
d’air et de verdure; mais le temps est au froid et le vent souffle
brutalement sur mes projets. Je suis contraint, aujourd’hui, de
remplacer la nature par l’exposition de tableaux au Champ-de-Mars.
Dans les salles, le vrai public du dimanche. On se bouscule devant les
tableaux à effet.
Deux agents se promènent devant la toile où Jean Béraud a représenté
le Christ au milieu de gens qui viennent de dîner; une actrice du
Théâtre-Français, qui, par l’éclat de sa toilette, relève d’une note
gaie la tristesse des habits noirs, est étendue, éperdue et pénitente
comme Madeleine, aux pieds du Consolateur; un des convives s’attache
avec un soin minutieux et une infinie précaution à bien allumer un
Havane, dont il hume avec volupté les premières bouffées.
L’impression que laisse le tableau est trop compliquée pour qu’on
puisse la résumer banalement; aussi la foule réserve-t-elle son
jugement sur les œuvres d’art, jusqu’à ce qu’elle soit arrivée devant
de l’imagerie moins troublante. «C’est du papier peint!» On pousse
ce cri devant le portrait d’une personne qui, grâce à une faute de
perspective, semble rentrer dans le mur de son boudoir. «Jamais une
vache n’a été ainsi faite; ce n’est pas la couleur d’un visage.» Telles
sont les exclamations que j’entends autour de moi. Par-ci, par là,
une protestation de connaisseur, plus ou moins indignée: «La peinture
n’est pas une photographie; en voilà un qui nous montre ce qu’il a vu!»
Quelques farces et quelques curiosités innocentes à propos des nudités
exposées.
Comme cette promenade à travers des salles bien remplies, le regard
pris par ces interminables murailles voyantes, élève mon esprit
au-dessus de tous les minces soucis! Le sentiment de la réalité
des choses d’art s’infiltre peu à peu en moi. «Enfin je respire,»
disons-nous lorsqu’arrivés aux dernières dunes de sable, la mer, bonne
grondeuse, s’épand devant nous. «Ici je respire,» dit mon âme. Certes,
la société nous donne la liberté. Ah! quelle pauvre part pour ma
liberté personnelle, étouffée par toutes les libertés que les autres
s’arrogent. L’art nous donne l’affranchissement de l’âme.
Quelques impressions de détail bien définies se greffent sur le
sentiment vague que me suggère l’aspect général. Une ouverture dans
la masse des spectateurs me donne soudain, de loin, la vision d’une
campagne idéale de Puvis de Chavannes ou d’un de ses élèves; les
figures, les arbres, la prairie seulement indiquées par des lignes
sommaires, les couleurs transparentes et lumineuses. Et c’est comme
l’illusion d’une vie grandiose à distance, qui tout d’un coup se
rapproche de notre œil.
Il me semble que c’est bien là un caractère distinctif de l’art,
cette faculté de transporter les objets loin de nous de façon que
l’attouchement direct soit remplacé par un rapprochement idéal. La
distance entre le spectateur et les choses qui l’affecteront différera
au gré des siècles divers et de l’esprit du siècle. Plus nous
deviendrons sensibles, et moins nous pourrons supporter que les choses
soient trop voisines de nous.
Un groupe de portraits et de tableaux, peints par Carrière,--quoique
sa manière de traiter les sujets soit tout autre que celle de Puvis de
Chavannes,--donne cette même sensation de vie, incapable d’exprimer son
charme inhérent, si on ne l’ôte de l’horizon ordinaire de l’œil humain.
Je suis allé voir, récemment, son exposition particulière. A dire vrai,
ma sympathie pour le talent de Carrière ne s’est éveillée qu’après
avoir quitté les salles de Boussod et Valadon; le brouillard dans
lequel le peintre noie ses figures ne permet guère de vision nette
que lorsqu’on a tourné le dos à ses tableaux. Mais aussi alors, comme
elles occupent notre imagination, ces têtes d’enfants, ces mères qui
tiennent leur nourrisson sur leurs genoux! Elle continuait à hanter mon
imagination, la pâle fillette qui, sortant des ténèbres de la toile,
darde sur nous son regard pénétrant et qui, je ne sais pourquoi, vous
serre le cœur d’une tristesse et d’une angoisse infinies. L’esprit et
la naïveté en même temps y sont affinés jusqu’à la douleur. Non pas
que l’expression soit forcée: au contraire, la physionomie, flottant
dans le vague du brouillard, se dérobe plutôt à notre vue; elle nous
contraint et nous dit d’aller à sa recherche et l’émotion est partagée
entre le spectateur et le portrait même.
Ici, devant l’exposition de Carrière au Champ-de-Mars, cette sensation
se renouvelle. La petite sœur, qui ne peut se retenir de baiser la joue
du bébé, tout en craignant de l’éveiller, la mère, qui presse, ah!
si doucement, contre son cœur le tendre enfant de ses rêves, ne nous
disent rien à la manière d’une anecdote, mais elles suggèrent l’émotion
chez le spectateur par la perspective lointaine où se réfugie cet
attouchement frêle du corps à corps. La vie, dans ces tableaux, ne fait
que nous effleurer; à peine sensible, elle semble ne s’adresser qu’au
cercle extrême de notre conscience, et pourtant elle émet une vibration
qui, pénétrant jusqu’aux parties intimes du Moi, l’émeut tout entier.
Sensation bienfaisante ou pénible?
Comme le peintre a mis, à côté de ses mères et de leurs enfants, le
portrait d’Alphonse Daudet, dont les traits amaigris disent l’angoisse
d’un homme luttant contre une maladie fatale, il m’est impossible
d’interpréter le choc que je ressens devant ces sombres tableaux de
bonheur domestique, autrement que par un sentiment de douloureuse pitié.
Carrière nous donne l’impression de la vie en dehors de nous, et
néanmoins de la vie qui tient intimement à notre conscience; il touche
une corde qui rend un son plaintif; et cette plainte même élargit la
peine que nous enfermons au fond de notre cœur. L’artiste presse les
choses qu’il veut représenter, jusqu’à ce qu’il en ait exprimé la
goutte de douleur qu’elles enserrent. Il montre ainsi qu’elles sont
bien vivantes, et cette vie même nous console de la misère qui y est
attachée.
Lui et cet autre grand peintre avec ses tableaux riants à grand traits
lumineux nous offrent ce que nous possédons déjà et ce que nous aurons
toujours: une réalité qui se dérobe à notre regard et que nous ne
pouvons atteindre qu’au moyen de notre sympathie.