UNE CAUSERIE

En parlant des romans de Rosny, qu’il appréciait fort, Richepin nous

dit: «Leur grand défaut, c’est que l’auteur veut nous y apprendre

trop de choses. A Paris, on se comprend à demi mot; quelquefois même

avant. Pourvu que la pensée des autres soit à peine indiquée, nous la

complétons. Si on nous fait des conférences, nous nous en allons.»

--«Je ne conçois pas qu’on attache de l’importance à une explication

théorique,» remarqua l’auteur de _Sourires pincés_. Une théorie, en

soi, peut être très belle comme fantaisie, mais d’ordinaire elle n’a

rien de commun avec les faits dont elle veut donner l’interprétation.

Et l’homme qui l’applique à ce qu’il a observé me fait l’effet d’un

père, qui, par vanité, fait promener son fils dans des habits trop

larges pour son âge.»

Un autre observa: «Toutes ces considérations, où se complaît un auteur,

me semblent superflues pour cette seule raison que l’auditoire a

d’ordinaire plus d’esprit que l’orateur, et que le public des lecteurs

vaut mieux que l’écrivain. Le sonneur de cloches est un juge moins sûr

des sons qu’il produit que les gens qui écoutent à distance.»

--«Du moins c’est ce que pensent les gens qui écoutent à distance,»

s’empressa d’ajouter le quatrième. «Pour moi, on n’a jamais flatté plus

délicieusement mon amour-propre qu’en me disant: Il y a dans ce que

vous avez écrit là bien plus que vous ne soupçonnez vous-même.»

Le sujet était épuisé. L’entretien qui suivit offrit aux interlocuteurs

plus d’une occasion de pratiquer le contraire de ce qu’ils venaient de

dire. C’est l’issue fatale de ces sortes de conversations.

Un hollandais à Paris en 1891: Sensations de littérature et d'art · 第 8 / 50 题