NAPOLÉON.

Paris, 30 décembre 1813.

_Réponse de l'empereur à une députation du sénat._

«Je suis sensible aux sentimens que vous m'exprimez.

«Vous avez vu, par les pièces que je vous ait fait communiquer, ce

que je fais pour la paix. Les sacrifices que comportent les bases

préliminaires que m'ont proposées les ennemis, et que j'ai acceptées, je

les ferais sans regret; ma vie n'a qu'un but, le bonheur des français.

«Cependant, le Béarn, l'Alsace, la Franche-Comté, le Brabant, sont

entamés. Les cris de cette partie de ma famille me déchirent l'ame!

J'appelle les Français au secours des Français! J'appelle les Français

de Paris, de la Bretagne, de la Normandie, de la Champagne, de la

Bourgogne et d'autres départemens, au secours de leurs frères! Les

abandonnerons-nous dans leur malheur? Paix et délivrance de notre

territoire, doit être notre cri de ralliement. A l'aspect de tout ce

peuple en armes, l'étranger fuira ou signera la paix sur les bases qu'il

a lui-même proposées. Il n'est plus question de recouvrer les conquêtes

que nous avions faites.

Paris, 31 décembre 1813.

_Réponse de l'empereur à une députation envoyée par le corps

législatif_[3].

[Note 3: Cette députation était chargée de présenter à l'empereur

le rapport fait par la commission nommée par le corps législatif

pour examiner les actes officiels relatifs aux négociations entamées

jusqu'alors pour la paix. On doit se rappeler combien ce rapport irrita

l'empereur. Aussi sa réponse indique toute son indignation. Nous croyons

faire plaisir à nos lecteurs en mettant sous leurs yeux cette pièce

importante. La voici telle quelle fut prononcée dans le corps législatif

par M. Raynouard, membre de la commission:

«Nous avons examiné avec une scrupuleuse attention les pièces

officielles que l'empereur a daigné mettre sous nos yeux. Nous nous

sommes regardés alors comme les représentans de la nation elle-même,

parlant avec effusion à un père qui les écoute avec bonté. Pénétrés

de ce sentiment si propre à élever nos ames et à les dégager de toute

considération personnelle, nous avons osé apporter la vérité au pied du

trône; notre auguste souverain ne saurait souffrir un autre langage.

«Des troubles politiques dont les causes furent inconnues rompirent

la bonne intelligence qui régnait entre l'empereur des Français et

l'empereur de toutes les Russes; la guerre fut sans doute nécessaire,

mais elle fut entreprise dans un temps où nos expéditions devenaient

périlleuses. Nos armées marchèrent avec celles de tous les souverains du

Nord contre le plus puissant de tous. Nos victoires furent rapides, mais

nous les payâmes cher. Les horreurs d'un hiver inconnu dans nos climats

changèrent en défaites toutes nos victoires, et le souffle du Nord

dévora l'élite des armées françaises. Nos désastres parurent des crimes

à nos alliés. Les plaintes publiques de la Prusse, les sourds murmures

du cabinet autrichien, les inquiétudes des princes de la confédération,

tout dès-lors dut faire présager à la France les malheurs qui ne

tardèrent pas à fondre sur elle. Les armes de l'empereur de Russie

avaient traversé la Prusse et menaçaient l'Allemagne chancelante.

L'Autriche offrit sa médiation aux deux souverains et s'affranchit

elle-même par un traité secret des craintes d'un envahissement. Les

funestes conséquences de nos premiers désastres ne tardèrent pas à se

manifester par des désastres nouveaux. Dantzick et Torgau avaient été

l'asyle de nos soldats vaincus; cette ressource nous fut enlevée par la

déclaration de la Prusse; ces places furent enveloppées, et nous fûmes

privés par la force des choses de quarante mille hommes en état de

défendre la patrie. Le mouvement simultané de la Prusse devint pour

l'Europe le signal d'une défection solennelle.

«En vain l'armistice de juillet semblait porter les puissances à un

accord que tous les peuples désiraient. Les plaines de Lutzen et de

Bautzen furent signalées par de nouveaux exploits; il semble dans ces

mémorables journées que le soleil éclaira le dernier de nos triomphes.

Un prince fidèle à son alliance appela dans le coeur de ses états

l'armée française et son auguste chef; Dresde devint le centre des

opérations militaires. Mais tandis que la cour de Saxe se distinguait

par sa fidélité généreuse, une opinion contraire fermentait au milieu

des Saxons et préparait l'inexcusable trahison qu'une inimitié mal

placée aurait dû laisser prévoir.

«La Bavière avait, depuis la retraite de Moscou, séparé sa cause de la

nôtre; le régime de notre administration avait déplu à un peuple dès

long-temps accoutumé à une grande indépendance dans la répartition de

ses contributions et dans la perception des impôts. Mais il y avait loin

de la froideur à l'agression; le prince bavarois crut devoir prendre ce

dernier parti aussitôt qu'il jugea les Français hors d'état de résister

à l'attaque générale dont nos ennemis avaient donné le signal. Un

guerrier né parmi nous, qui avait osé préférer un trône à la dignité

de citoyen français, voulut asseoir sa puissance par une éclatante

protestation contre la main bienfaisante à laquelle il devait son titre.

Ne scrutons point la cause d'un si étrange abandon, respectons sa

conduite, que la politique doit tôt ou tard légitimer, mais déplorons

des talens funestes à la patrie. Quelques journées de gloire furent

suivies de désastres plus affreux peut-être que ceux qui avaient anéanti

notre première armée. La France vit alors contre elle l'Europe soulevée,

et tandis que le héros de la Suède guidait ses phalanges victorieuses au

milieu des confédérés, la Hollande brisait les liens qui l'attachaient

à nous; l'Europe enfin cherchait à embraser la France du feu dont elle

était dévorée. Nous n'avons, messieurs, à vous offrir aucune image

consolante dans le tableau de tant de malheurs. Une armée nombreuse

emportée par les frimats du Nord fut remplacée par une armée dont les

soldats ont été arrachés à la gloire, aux arts et au commerce; celle-ci

engraissé les plaines maudites de Leipsick, et les flots de l'Elster ont

entraîné des bataillons de nos concitoyens. Ici messieurs, nous devons

l'avouer, l'ennemi porté par la victoire jusque sur les bords du Rhin, a

offert à notre auguste monarque une paix qu'un héros accoutume à tant de

succès a pu trouver bien étrange. Mais si un sentiment mâle et héroïque

lui a dicté un refus avant que l'état déplorable de la France eût

été jugé, ce refus ne peut plus être réitéré sans imprudence lorsque

l'ennemi franchit déjà les frontières de notre territoire. S'il

s'agissait de discuter ici des conditions flétrissantes, Sa Majesté

n'eût daigné répondre qu'en faisant connaître à ses peuples les projets

de l'étranger; mais on veut non pas nous humilier, mais nous renfermer

dans nos limites et réprimer l'élan d'une activité ambitieuse si fatale

depuis vingt ans à tous les peuples de l'Europe.

«De telles propositions nous paraissent honorables pour la nation,

puisqu'elles prouvent que l'étranger nous craint et nous respecte. Ce

n'est pas lui qui assigne des bornes à notre puissance, c'est le monde

effrayé qui invoque le droit commun des nations. Les Pyrénées, les Alpes

et le Rhin renferment un vaste territoire dont plusieurs provinces ne

relevaient pas de l'empire des lis, et cependant la royale couronne de

France était brillante de gloire et de majesté entre tous les diadèmes.

(Ici le président interrompt l'orateur en ces termes: «Orateur, ce que

vous dites-lá est inconstitutionnel.» M. Raynouard a répondu: il n'y a

ici d'inconstitutionnel que votre présence, et a continué.)

«D'ailleurs, le protectorat du Rhin cesse d'être un titre d'honneur

pour une couronne, dès le moment que les peuples de cette confédération

dédaignent cette protection.

«Il est évident qu'il ne s'agit point ici d'un droit de conquête, mais

d'un titre d'alliance utile seulement aux Germains. Une main puissante

les assurait de son secours; ils voulent se dérober à ce bienfait comme

à un fardeau insupportable, il est de la dignité de S. M. d'abandonner à

eux-mêmes ces peuples qui courent se ranger sous le joug de l'Autriche.

Quant au Brabant, puisque les coalisés proposent de s'en tenir aux bases

du traité de Lunéville, il nous a paru que la France pouvait sacrifier

sans perte des provinces difficiles à conserver, où l'esprit anglais

domine presque exclusivement, et pour lesquelles enfin le commerce avec

l'Angleterre est d'une necessité si indispensable que ces contrées

ont été languissantes et appauvries tant qu'a duré notre domination.

N'avous-nous pas vu les familles patriciennes s'exiler du sol

hollandais, comme si les flêaux dévastateurs les avaient poursuivies, et

aller porter chez l'ennemi les richesses et l'industrie de leur patrie?

Il n'est pas besoin sans doute de courage pour faire entendre la vérité

au coeur de notre monarque; mais dussions-nous nous exposer à tous les

périls, nous aimerions mieux encourir sa disgrâce que de trahir sa

confiance, et exposer notre vie même, que le salut du la nation que nous

représentons.

«Ne dissimulons rien; nos maux sont à leur comble; la patrie est

menacée sur tous les points de ses frontières; le commerce est anéanti,

l'agriculture languit, l'industrie expire, et il n'est point de Français

qui n'ait dans sa famille ou dans sa fortune une plaie cruelle à guérir.

Ne nous appesantissons pas sur ces faits: l'agriculteur, depuis cinq

ans, ne jouit pas, il vit à peine, et les fruits de ses travaux servent

à grossir le trésor qui se dissipe annuellement par des secours que

réclament des armées sans cesse ruinées et affamées. La conscription est

devenue pour toute la France un odieux fléau, parce que cette mesure a

toujours été outrée dans l'exécution. Depuis deux ans on moissonne trois

fois l'année; une guerre barbare et sans but engloutit périodiquement

une jeunesse arrachée à l'éducation, à l'agriculture, au commerce, et

aux arts. Les larmes des mères et les sueurs des peuples sont-elles donc

le patrimoine des rois? Il est temps que les nations respirent; il est

temps que les puissances cessent de s'entrechoquer et de se déchirer

les entrailles; il est temps que les trônes s'affermissent, et que l'on

cesse de reprocher à la France de vouloir porter dans tout le monde les

torches révolutionnaires. Notre auguste monarque, qui partage le zèle

qui nous anime, et qui brûle de consolider le bonheur de ses peuples,

est le seul digne d'achever ce grand ouvrage. L'amour de l'honneur

militaire et des conquêtes peut séduire un coeur magnanime; mais le

génie d'un héros véritable qui méprise une gloire achetée au dépens

du sang et du repos des peuples, trouve sa véritable grandeur dans la

félicité publique qui est son ouvrage. Les monarques français se sont

toujours glorifiés de tenir leur couronne de Dieu, du peuple et de leur

épée, parce que la paix, la morale et la force sont, avec la liberté, le

plus ferme soutien des empires.»]

Le corps législatif ayant ensuite de ce rapport présenté une adresse à

l'empereur, en a reçu une réponse où on remarque ces passage:

J'ai supprimé l'impression de votre adresse; elle était incendiaire. Les

onze douzièmes du corps législatif sont composés de bons citoyens, je

les reconnais et j'aurai des égards pour eux; mais une autre douzième

renferme des factieux, et votre commission est de ce nombre (cette

commission était composée de messieurs Lainé, Raynouard, Maine de Biran

et Flaugergue). Le nommé Laine est un traître qui correspond avec le

prince régent par l'intermédiaire de Desèze; je le sais, j'en ai la

preuve; les quatre autres sont des factieux. Ce douzième est composé

de gens qui veulent l'anarchie et qui sont comme les Girondins. Où

une pareille conduite a-t-elle mené Vergneau et les autres chefs? à

l'échafaud. Ce n'est pas dans le moment où l'on doit chasser l'ennemi

de nos frontières que l'on doit exiger de moi un changement dans la

constitution; il faut suivre l'exemple de l'Alsace, de la Franche-Comté

et des Vosges. Les habitans s'adressent à moi pour avoir des armes

et que je leur donne des partisans; aussi j'ai fait partir des

aides-de-camp. Vous n'êtes point les représentans de la nation, mais

les députés des départemens. Je vous ai rassemblés pour avoir des

consolations; ce n'est pas que je manque de courage; mais j'espérais que

le corps législatif m'en donnerait; au lieu de cela, il m'a trompé; au

lieu du bien que j'attendais il a fait du mal, peu de mal cependant,

parce qu'il n'en pouvait beaucoup faire. Vous cherchez dans votre

adresse à séparer le souverain de la nation. Moi seul je suis le

représentant du peuple. Et qui de vous pourrait se charger d'un pareil

fardeau? Le trône n'est que du bois recouvert de velours. Si je voulais

vous croire, je céderais à l'ennemi plus qu'il ne me demande: vous aurez

la paix dans trois mois ou je périrai. C'est ici qu'il faut montrer de

l'énergie; j'irai chercher les ennemis et nous les renverrons. Ce n'est

pas au moment où Huningue est bombardé, Béfort attaqué qu'il faut se

plaindre de la constitution de l'état et de l'abus du pouvoir. Le corps

législatif n'est qu'une partie de l'état qui ne peut pas même entrer en

comparaison avec le sénat et le conseil d'état; au reste je ne suis à

la tête de cette nation que parce que la constitution de l'état me

convient. Si la France exigeait une autre constitution et qu'elle ne me

convînt pas, je lui dirais de chercher un autre souverain.

C'est contre moi que les ennemis s'acharnent plus encore que contre les

Français; mais pour cela seul faut-il qu'il me soit permis de démembrer

l'état?

Est-ce que je ne sacrifie pas mon orgueil et ma fierté pour obtenir la

paix? Oui, je suis fier parce que je suis courageux; je suis fier parce

que j'ai fait de grandes choses pour la France. L'adresse était indigne

de moi et du corps législatif; un jour je la ferai imprimer, mais ce

sera pour faire honte au corps législatif et à la nation.

Retournez dans vos foyers....... En supposant même que j'eusse des

torts, vous ne deviez pas me faire des reproches publics; c'est en

famille qu'il faut laver son linge sale. Au reste, la France a plus

besoin de moi que je n'ai besoin de la France.

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome V. · 第 27 / 73 题