_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
La place de Spandau a capitulé. Cet événement étonne tous les
militaires. S. M. a ordonné que le général Bruny, le commandant de
l'artillerie et le commandant du génie de la place, ainsi que les
membres du conseil de défense qui n'auraient pas protesté, fussent
arrêtés et traduits devant une commission de maréchaux, présidée par le
prince vice-connétable.
S. M. a également ordonné que la capitulation de Thorn fût l'objet d'une
enquête.
Si la garnison de Spandau a rendu sans siège une place forte environnée
de marais, et a souscrit à une capitulation qui doit être l'objet
d'une enquête et d'un jugement, la conduite qu'a tenue la garnison de
Wittemberg a été bien différente. Le général Lapoype s'est parfaitement
conduit, et a soutenu l'honneur des armes dans la défense de ce point
important, qui du reste est une mauvaise place, n'ayant qu'une enceinte
à moitié détruite, et qui ne pouvait devoir sa resistance qu'au courage
de ses défenseurs.
Le baron de Montaran, écuyer de l'empereur, suivi d'un homme des
écuries, s'était égaré le 6 mai, deux jours avant d'arriver à Dresde. Il
est tombé dans une patrouille de cavalerie légère de trente hommes, et a
été pris par l'ennemi.
Un nouveau courrier adressé de Vienne par M. de Stackelberg à M. de
Nesselrode à Dresde, vient d'être intercepté. Ce qui est singulier,
c'est que les dépêches sont datées du 8 au soir, et que pourtant elles
contiennent des félicitations de M. Stackelberg à l'empereur Alexandre
sur la victoire éclatante qu'il vient de remporter, et sur la retraite
des Français au-delà de la Saale.
La grande-duchesse Catherine a reçu à Toeplitz une lettre de son frère
l'empereur Alexandre, qui lui apprend cette grande victoire du 2. La
grande duchesse, comme de raison, a donné lecture, de cette lettre à
tous les buveurs d'eau de Toeplitz. Cependant le lendemain elle a appris
que l'empereur Alexandre était revenu sur Dresde, et qu'elle-même devait
se rendre à Prague. Tout cela a paru extrêmement ridicule en Bohême. On
y a vu le nom d'un souverain compromis sans aucun motif que la politique
pût justifier. Tout cela ne peut s'expliquer que comme une habitude
russe, résultant de la nécessité qu'il y a en Russie d'en imposer à une
populace ignorante, et de la facilité qu'on trouve à lui faire tout
accroire. On aurait bien dû adopter un autre usage dans un pays civilisé
comme l'Allemagne.
Le 14 mai au matin.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
L'armée de l'Elbe a été dissoute, et les deux armées de l'Elbe et du
Mein n'en font plus qu'une seule.
Le duc de Bellune était le 13 au soir sur Wittemberg.
Le prince de la Moskwa partait de Torgau pour se porter sur Lukau.
Le comte Lauriston marchait de Torgau sur Dobrilugk.
Le comte Bertrand était à Koenigsbruck.
Le duc de Tarente, avec le onzième corps, était campé entre
Bischoffswerda et Bautzen. Il avait dans les journées du 11 et du 12,
poursuivi vivement l'armée ennemie. Le général Miloradowitch avec une
arrière-garde de vingt mille hommes et quarante pièces de canon, a
voulu, le 12, tenir les positions de Fischbach, de Capellenberg, et
celle de Bischoffswerda, ce qui a donné lieu à trois combats successifs,
dans lesquels nos troupes se sont conduites avec la plus grande
intrépidité; la division Charpentier s'est distinguée à l'attaque de
droite; l'ennemi a été tourné dans ses positions et débusqué sur tous
les points; une de ses colonnes a été coupée. Nous lui avons fait cinq
cents prisonniers. Il a eu plus de quinze cents hommes tués ou blessés.
L'artillerie du onzième corps a tiré deux mille coups de canon dans ce
combat.
Les débris de l'armée prussienne, conduite par le roi de Prusse, qui
avaient passé à Meissen, se sont dirigés par Koenigsbruck sur Bautzen
pour se réunir à l'armée russe.
Le corps du duc de Reggio a passé hier à midi le pont de Dresde.
L'empereur a passé la revue du corps de cavalerie et des beaux
cuirassiers du général Latour-Maubourg.
On dit que les Russes conseillent aux Prussiens de brûler Potsdam et
Berlin, et de dévaster toute la Prusse. Ils commencent eux-mêmes à
donner l'exemple; ils ont brûlé de gaîté de coeur la petite ville de
Bischoffswerda.
Le roi de Saxe a dîné le 13 chez l'empereur.
La deuxième division de la jeune garde, commandée par le général
Barrois, est attendue demain 15 à Dresde.
Le 16 mai au soir.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le 15, S. M. l'empereur et S. M. le roi de Saxe ont passé la revue de
quatre régimens de cavalerie saxons (un de hussards, un de lanciers,
et deux régimens de cuirassiers), qui font partie du corps du général
Latour-Maubourg. Ensuite LL. MM. ont visité le champ de bataille et la
tête de pont de Prielnitz.
Le duc de Tarente s'était mis en mouvement le 15, à cinq heures du
matin, pour se porter vis-à-vis Bautzen.
Il a rencontré au débouché du bois l'arrière-garde ennemie; quelques
charges de cavalerie ont été essayées contre notre infanterie, mais sans
succès. L'ennemi ayant voulu tenir dans cette position, la fusillade
s'est engagée, et il a été déposté.
Nous avons eu deux cent cinquante hommes tués ou blessés dans cette
affaire d'arrière-garde. On estime la perte de l'ennemi de sept à huit
cents hommes, dont deux cents prisonniers.
La deuxième division de la jeune garde, commandée par le général
Barrois, est arrivée hier à Dresde.
Toute l'armée a passé l'Elbe.
Indépendamment du grand pont de Dresde, il a été établi un pont de
bateaux en aval, et un autre en amont de la ville. Trois mille ouvriers
travaillent à couvrir la nouvelle ville par une tête de pont.
La gazette de Berlin, du 8 mai, contenait le règlement de la
_landsturm._ On ne peut pousser la folie plus loin; mais il est à
prévoir que les habitans de la Prusse ont trop de sens, et sont trop
attachés aux vrais principes de la propriété, pour imiter des barbares
qui n'ont rien de sacré.
A la bataille de Lutzen, un régiment composé de l'élite de la noblesse
prussienne, et qui se faisait appeler _cosaques prussiens,_ a été
presque entièrement détruit; il n'en reste pas quinze hommes; ce qui a
mis en deuil toutes les familles.
Ces cosaques singeaient réellement les cosaques du Don. De pauvres
jeunes gens délicats avaient à la main la lance, qu'ils soutenaient à
peine, et étaient costumés comme de vrais cosaques.
Que dirait Frédéric, dont les ouvrages sont pleins d'expressions de
mépris pour ces hideuses milices, s'il voyait que son petit-neveu y
cherche aujourd'hui des modèles d'uniforme et de tenue!
Les cosaques sont mal vêtus; ils sont sur de petits chevaux presque sans
selle et sans harnachement, parce que ce sont des milices irrégulières
que les peuplades du Don fournissent, et qui s'établissent à leurs
frais. Aller chercher là un modèle pour la noblesse de Prusse, c'est
montrer à quel point est porté l'esprit de déraison et d'inconséquence
qui dirige les affaires de ce royaume.
Le 18 mai 1813.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
L'empereur était toujours à Dresde. Le 15, le duc de Trévise était parti
avec le corps de cavalerie du général Latour-Maubourg et la division
d'infanterie de la jeune garde du général Dumoutier.
Le 16, la division de la jeune garde commandée par le général Barrois
partait également de Dresde.
Le duc de Reggio, le duc de Tarente, le duc de Raguse et le comte
Bertrand étaient en ligne vis-à-vis Bautzen.
Le prince de la Moskwa et le général Lauriston arrivaient à
Hoyers-Verda.
Le duc de Bellune, le général Sébastiani et le général Reynier
marchaient sur Berlin. Ce qu'on avait prévu est arrivé: à l'approche du
danger, les Prussiens se sont moqués du règlement du _landsturm;_ une
proclamation a fait connaître aux habitans de Berlin qu'ils étaient
couverts par le corps de Bulow; mais que, dans tous les cas, si les
Français arrivaient, il ne fallait pas prendre les armes, mais les
recevoir suivant les principes de la guerre. Il n'est aucun Allemand qui
veuille brûler ses maisons ou qui veuille assassiner personne. Cette
circonstance fait l'éloge du peuple allemand. Lorsque des furibonds,
sans honneur et sans principes, prêchent le désordre et l'assassinat, le
caractère de ce bon peuple les repousse avec indignation. Les Schlegel,
les Kotzbue et autres folliculaires aussi coupables, voudraient
transformer en empoisonneurs et en assassins les loyaux Germains; mais
la postérité remarquera qu'ils n'ont pu entraîner un seul individu, une
seule autorité, hors de la ligne du devoir et de la probité.
Le comte Bubna est arrivé le 16 à Dresde. Il était porteur d'une lettre
de l'empereur d'Autriche pour l'empereur Napoléon. Il est reparti le 17
pour Vienne.
L'empereur Napoléon a offert la réunion d'un congrès à Prague, pour
une paix générale. Du côté de la France, arriveraient à ce congrès les
plénipotentiaires de la France, ceux des États-Unis d'Amérique, du
Danemarck, du roi d'Espagne, et de tous les princes alliés; et du côté
opposé, ceux de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, des insurgés
espagnols et des autres alliés de cette masse belligérante. Dans ce
congrès seraient posées les bases d'une longue paix. Mais il est douteux
que l'Angleterre veuille soumettre ses principes égoïstes et injustes à
la censure et à l'opinion de l'univers; car il n'est aucune puissance,
si petite qu'elle soit, qui ne réclame au préalable les privilèges
adhérens à sa souveraineté, et qui sont consacrés par les articles du
traité d'Utrecht, sur la navigation maritime.
Si l'Angleterre, par ce sentiment d'égoïsme sur lequel est fondée sa
politique, refuse de coopérer à ce grand oeuvre de la paix du monde,
parce qu'elle veut exclure l'univers de l'élément qui forme les trois
quarts de notre globe, l'empereur n'en propose pas moins la réunion à
Prague de tous les plénipotentiaires des puissances belligérantes, pour
régler la paix du continent. S. M. offre même de stipuler, au moment où
le congrès sera formé, un armistice entre les différentes armées, afin
de faire cesser l'effusion du sang humain.
Ces principes sont conformes aux vues de l'Autriche. Reste à voir
actuellement ce que feront les cours d'Angleterre, de Russie et de
Prusse.
L'éloignement des États-Unis d'Amérique ne doit pas être une raison pour
les exclure; le congrès pourrait toujours s'ouvrir, et les députés des
États-Unis auraient le temps d'arriver avant la conclusion des affaires,
peur stipuler leurs droits et leurs intérêts.
Le 22 mai 1813.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
L'empereur Alexandre et le roi de Prusse attribuaient la perte de la
bataille de Lutzen à des fautes que leurs généraux avaient commises dans
la direction des forces combinées, et surtout aux difficultés attachées
à un mouvement offensif de cent cinquante à cent quatre-vingt mille
hommes. Ils résolurent de prendre la position de Bautzen et de
Hochkirch, déjà célèbre dans l'histoire de la guerre de sept ans; d'y
réunir tous les renforts qu'ils attendaient de la Vistule et d'autres
points en arrière; d'ajouter à celle position tout ce que l'art pourrait
fournir de moyens, et là, de courir les chances d'une nouvelle bataille,
dont toutes les probabilités paraissaient être en leur faveur.
Le duc de Tarente, commandant le onzième corps, était parti de
Bischoffswerda, le 15, et se trouvait, le 15 au soir, à une portée
de canon de Bautzen, où il reconnut toute l'armée ennemie. Il prit
position.
Dès ce moment, les corps de l'armée française furent dirigés sur champ
de Bautzen.
L'empereur partit de Dresde le 18; il coucha à Harta, et le 19, il
arriva, à dix heures du matin, devant Bautzen. Il employa toute la
journée à reconnaître les positions de l'ennemi.
On apprit que les corps russes de Barclai de Tolly, de Langeron et de
Sass, et le corps prussien de Kleist avaient rejoint l'armée combinée,
et que sa force pouvait être évaluée de cent cinquante à cent soixante
mille hommes.
Le 19 au soir, la position de l'ennemi était la suivante: sa gauche
était appuyée à des montagnes couvertes de bois, et perpendiculaires au
cours de la Sprée, à peu près à une lieue de Bautzen. Bautzen soutenait
son centre. Cette ville avait été crénelée, retranchée et couverte
par des redoutes. La droite de l'ennemi s'appuyait sur des mamelons
fortifiés qui défendent les débouchés de la Sprée, du côté du village
de Nimschütz: tout son front était couvert sur la Sprée. Cette position
très-forte n'était qu'une première position.
On apercevait distinctement, à trois mille toises en arrière, de la
terre fraîchement remuée, et des travaux qui marquaient leur seconde
position. La gauche était encore appuyée, aux mêmes montagnes, à deux
mille toises en arrière de celles de la première position, et fort en
avant du village de Hochkirch. Le centre était appuyé à trois villages
retranchés, où l'on avait fait tant de travaux, qu'on pouvait les
considérer comme des places fortes. Un terrain marécageux et difficile
couvrait les trois quarts du centre. Enfin leur droite s'appuyait en
arrière de la première position, à des villages et à des mamelons
également retranchés.
Le front de l'armée ennemie, soit dans la première, soit dans la seconde
position, pouvait avoir une lieue et demie.
D'après cette reconnaissance, il était facile de concevoir comment,
malgré une bataille perdue comme celle de Lutzen, et huit jours de
retraite, l'ennemi pouvait encore avoir des espérances dans les chances
de la fortune. Selon l'expression d'un officier russe à qui on demandait
ce qu'ils voulaient faire: _Nous ne voulons_, disait-il, _ni avancer, ni
reculer._--_Vous êtes maîtres du premier point_, répondit un officier
français; _dans peu de jours, l'événement prouvera si vous êtes maîtres
de l'autre._ Le quartier-général des deux souverains était au village de
Natchen.
Au 19, la position de l'armée française était la suivante:
Sur la droite était le duc de Reggio, s'appuyant aux montagnes sur la
rive gauche de la Sprée, et séparé de la gauche de l'ennemi par cette
vallée. Le duc de Tarente était devant Bautzen, à cheval sur la route de
Dresde. Le duc de Raguse était sur la gauche de Bautzen, vis-à-vis le
village de Niemenschütz. Le général Bertrand était sur la gauche du duc
de Raguse, appuyé à un moulin à vent et à un bois, et faisant mine de
déboucher de Jaselitz sur la droite de l'ennemi.
Le prince de la Moskwa, le général Lauriston et le général Reynier
étaient à Hoyerswerda, sur la route de Berlin, hors de ligne et en
arrière de notre gauche.
L'ennemi ayant appris qu'un corps considérable arrivait par Hoyerswerda,
se douta que les projets de l'empereur étaient de tourner la position
par la droite, de changer le champ de bataille, de faire tomber tous
ses retranchemens élevés avec tant de peine, et l'objet de tant
d'espérances. N'étant encore instruits que de l'arrivée du général
Lauriston, il ne supposait pas que cette colonne fût de plus de dix-huit
à vingt mille hommes. Il détacha donc contre elle, le 19 à quatre heures
du matin, le général York, avec douze mille Prussiens, et le général
Barclay de Tolly, avec dix-huit mille Russes. Les Russes se placèrent au
village de Klix, et les Prussiens au village de Weissig.
Cependant le comte Bertrand avait envoyé le général Pery, avec la
division italienne, à Koenigswartha, pour maintenir notre communication
avec les corps détachés. Arrivé à midi, le général Pery fit de mauvaises
dispositions; il ne fit pas fouiller la forêt voisine. Il plaça mal ses
postes, et à quatre heures il fut assailli par un _hourra_ qui mit du
désordre dans quelques bataillons. Il perdit six cents hommes, parmi
lesquels se trouve le général de brigade italien Balathier, blessé;
deux canons et trois caissons; mais la division ayant pris les armes,
s'appuya au bois, et fit face à l'ennemi.
Le comte de Valmy étant arrivé avec de la cavalerie, se mit à tête de la
division italienne, et reprit le village de Koenigswartha. Dans ce même
moment, le corps du comte Lauriston, qui marchait en tête du prince de
la Moskwa pour tourner la position de l'ennemi, parti de Hoyerswerda,
arriva sur Weissig. Le combat s'engagea, et le corps d'York aurait été
écrasé, sans la circonstance d'un défilé à passer, qui fit que nos
troupes ne purent arriver que successivement. Après trois heures de
combat, le village de Weissig fut emporté, le corps d'York, culbuté fut
rejeté sur l'autre côté de la Sprée.
Le combat de Weissig serait seul un événement important. Un rapport
détaillé en fera connaître les circonstances.
Le 19, le comte Lauriston coucha donc sur la position de Weissig; le
prince de la Moskwa à Mankersdorf, et le comte Reynier à une lieue en
arrière. La droite de la position de l'ennemi se trouvait évidemment
débordée.
Le 20, à huit heures de matin l'empereur se porta sur la hauteur en
arrière de Bautzen. Il donna ordre au duc de Reggio de passer la Sprée,
et d'attaquer les montagnes qui appuyaient la gauche de l'ennemi; au duc
de Tarente de jeter un pont sur chevalets sur la Sprée, entre Bautzen et
les montagnes; au duc de Raguse de jeter un autre pont sur chevalets sur
la Sprée, dans l'enfoncement que ferme cette rivière sur la gauche, à
une demi-lieue de Bautzen; au duc de Dalmatie, auquel S. M. avait donné
le commandement supérieur du centre, de passer la Sprée pour inquiéter
la droite de l'ennemi; enfin, au prince de la Moskwa, sous les ordres
duquel étaient le troisième corps, le comte Lauriston et le général
Reynier, de s'approcher sur Klix, de passer la Sprée, de tourner
la droite de l'ennemi, et de se porter sur son quartier-général de
Wurtchen, et de là sur Weissemberg.
A midi, la canonnade s'engagea. Le duc de Tarente n'eut pas besoin de
jeter son pont sur chevalets: il trouva devant lui un pont de pierre,
dont il força le passage. Le duc de Raguse jeta son pont; tout son corps
d'armée passa sur l'autre rive de la Sprée. Après six heures d'une vive
canonnade et plusieurs charges que l'ennemi fit sans succès, le général
Compans fit occuper Bautzen; le général Bonnet fit occuper le village de
Niedkayn, et enleva au pas de charge un plateau qui le rendit maître de
tout le centre de la position de l'ennemi; le duc de Reggio s'empara des
hauteurs, et à sept heures du soir, l'ennemi fut rejeté sur sa seconde
position. Le général Bertrand passa un des bras de la Sprée; mais
l'ennemi conserva les hauteurs qui appuyaient sa droite, et par ce moyen
se maintint entre le corps du prince de la Moskwa et notre armée.
L'empereur entra à huit heures du soir à Bautzen, et fut accueilli par
les habitans et les autorités avec les sentimens que devaient avoir
des alliés, heureux de se voir délivrés des Stein, des Kotzbue et des
cosaques. Cette journée qu'on pourrait appeler, si elle était isolée,
_la bataille de Bautzen,_ n'était que le prélude de la bataille de
Wurtchen.
Cependant l'ennemi commençait à comprendre la possibilité d'être forcé
dans sa position. Ses espérances n'étaient plus les mêmes, et il
devait avoir dès ce moment le présage de sa défaite. Déjà toutes ses
dispositions étaient changées. Le destin de la bataille ne devait plus
se décider derrière ses retranchemens. Ses immenses travaux, et trois
cents redoutes devenaient inutiles. La droite de sa position, qui était
opposée au quatrième corps, devenait son centre, et il était obligé
de jeter sa droite, qui formait une bonne partie de son armée, pour
l'opposer au prince de la Moskwa, dans un lieu qu'il n'avait pas étudié
et qu'il croyait hors de sa position.
Le 21, à cinq heures du matin, l'empereur se porta sur les hauteurs, à
trois quarts de lieue en avant de Bautzen.
Le duc de Reggio soutenait une vive fusillade sur les hauteurs que
défendait la gauche de l'ennemi. Les Russes qui sentaient l'importance
de cette position, avaient placé là une forte partie de leur armée,
afin que leur gauche ne fût pas tournée. L'empereur ordonna aux ducs de
Reggio et de Tarente d'entretenir le combat, afin d'empêcher la gauche
de l'ennemi de se dégarnir et de lui masquer la véritable attaque dont
le résultat ne pouvait pas se faire sentir avant midi ou une heure.
A onze heures, le duc de Raguse marcha à mille toises en avant de sa
position, et engagea une épouvantable canonnade devant les redoutes et
tous les retranchemens ennemis.
La garde et la réserve de l'armée, infanterie et cavalerie, masqués par
un rideau, avaient des débouchés faciles pour se porter en avant par
la gauche ou par la droite, selon les vicissitudes que présenterait
la journée. L'ennemi fut tenu ainsi incertain sur le véritable point
d'attaque.
Pendant ce temps, le prince de la Moskwa culbutait l'ennemi au village
de Klix, passait la Sprée, et menait battant ce qu'il avait devant lui
jusqu'au village de Preilitz. A dix heures il enleva le village;
mais les réserves de l'ennemi s'étant avancées pour couvrit le
quartier-général, le prince de la Moskwa fut ramené et perdit le village
de Preilitz. Le duc de Dalmatie commença à déboucher à une heure
après-midi. L'ennemi qui avait compris tout le danger dont il était
menacé par la direction qu'avait prise la bataille, sentit que le seul
moyen de soutenir avec avantage le combat contre le prince de la Moskwa,
était de nous empêcher de déboucher. Il voulut s'opposer à l'attaque du
duc de Dalmatie. Le moment de décider la bataille se trouvait dès-lors
bien indiqué. L'empereur, par un mouvement à gauche, se porta, en vingt
minutes, avec la garde, les quatre divisions du général Latour-Maubourg
et une grande quantité d'artillerie, sur le flanc de la droite de la
position de l'ennemi, qui était devenue le centre de l'armée russe.
La division Morand et la division wurtembergeoise enlevèrent le mamelon
dont l'ennemi avait fait son point d'appui. Le général Devaux établit
une batterie dont il dirigea le feu sur les masses qui voulaient
reprendre la position. Les généraux Dulauloy et Drouot, avec soixante
pièces de batterie de réserve, se portèrent en avant. Enfin, le duc de
Trévise, avec les divisions Dumoutier et Barrois de la jeune garde, se
dirigea sur l'auberge de Klein-Baschwitz, coupant le chemin de Wurtchen
à Baugen.
L'ennemi fut obligé de dégarnir sa droite pour parer à cette nouvelle
attaque. Le prince de la Moskwa en profita et marcha en avant. Il prit
le village de Preisig, et s'avança, ayant débordé l'armée ennemie, sur
Wurtchen. Il était trois heures après midi, et lorsque l'armée était
dans la plus grande incertitude du succès, et qu'un feu épouvantable se
faisait entendre sur une ligne de trois lieues, l'empereur annonça que
la bataille était gagnée.
L'ennemi voyant sa droite tournée se mit en retraite, et bientôt sa
retraite devint une fuite.
A sept heures du soir, le prince de la Moskwa et le général Lauriston
arrivèrent à Wurtchen. Le duc de Raguse reçut alors l'ordre de faire un
mouvement inverse de celui que venait de faire la garde, occupa tous les
villages retranchés, et toutes les redoutes que l'ennemi était obligé
d'évacuer, s'avança dans la direction d'Hochkirch, et prit ainsi
en flanc toute la gauche de l'ennemi, qui se mit alors dans une
épouvantable déroute. Le duc de Tarente, de son côté, poussa vivement
cette gauche et lui fit beaucoup de mal.
L'empereur coucha sur la route au milieu de sa garde à l'auberge de
Klein-Baschwitz. Ainsi, l'ennemi, forcé dans toutes ses positions,
laissa en notre pouvoir le champ de bataille couvert de ses morts et de
ses blessés, et plusieurs milliers de prisonniers.
Le 22, à quatre heures du matin, l'armée française se mit en mouvement.
L'ennemi avait fui toute la nuit par tous les chemins et par toutes les
directions. On ne trouva ses premiers postes qu'au-delà de Weissemberg,
et il n'opposa de résistance que sur les hauteurs en arrière de
Reichenbach. L'ennemi n'avait pas encore vu notre cavalerie.
Le général Lefèvre-Desnouettes, à la tête de quinze cents chevaux
lanciers polonais et des lanciers rouges de la garde, chargea, dans la
plaine de Reichenbach, la cavalerie ennemie, et la culbuta. L'ennemi,
croyant qu'ils étaient seuls, fit avancer une division de cavalerie,
et plusieurs divisions s'engagèrent successivement. Le général
Latour-Maubourg, avec ses quatorze mille chevaux et les cuirassiers
français et saxons, arriva à leur secours, et plusieurs charges de
cavalerie eurent lieu. L'ennemi, tout surpris de trouver devant lui
quinze à seize mille hommes de cavalerie, quand il nous en croyait
dépourvus, se retira en désordre. Les lanciers rouges de la garde se
composent en grande partie des volontaires de Paris et des environs. Le
général Lefèvre-Desnouettes et le général Colbert, leur colonel, en font
le plus grand éloge.
Dans cette affaire de cavalerie, le général Bruyères, général de
cavalerie légère de la plus haute distinction, a eu la jambe emportée
par un boulet.
Le général Reynier se porta avec le corps saxon sur les hauteurs
au-delà de la Reichenbach, et poursuivit l'ennemi jusqu'au village de
Hotterndorf. La nuit nous prit à une lieue de Goerlitz. Quoique la
journée eût été extrêmement longue, puisque nous nous trouvions à huit
lieues du champ de bataille, et que les troupes eussent éprouvé tant
de fatigues, l'armée française aurait couché à Goerlitz; mais l'ennemi
avait placé un corps d'arrière-garde sur la hauteur en avant de cette
ville, et il aurait fallu une demi-heure de jour de plus pour la tourner
par la gauche. L'empereur ordonna donc qu'on prît position.
Dans les batailles des 20 et 21, le général wurtembergeois Franquemont
et le général Lorencez ont été blessés. Notre perte dans ces journées
peut s'évaluer à onze ou douze mille hommes tués ou blessés. Le soir de
la journée du 22, à sept heures, le grand-maréchal duc de Frioul, étant
sur une petite éminence à causer avec le duc de Trévise et le général
Kirgener, tous les trois pied à terre et assez éloignés du feu, un des
derniers boulets de l'ennemi rasa de près le duc de Trévise, ouvrit le
bas-ventre au grand-maréchal, et jeta roide mort le général Kirgener. Le
duc de Frioul se sentit aussitôt frappé à mort; il expira douze heures
après.
Dès que les postes furent placés et que l'armée eut pris ses bivouacs,
l'empereur alla voir le duc de Frioul. Il le trouva avec toute sa
connaissance, et montrant le plus grand sang-froid. Le duc serra la main
de l'empereur, qu'il porta sur ses lèvres. _Toute ma vie_, lui dit-il,
_a été consacrée à votre service, et je ne la regrette que par l'utilité
dont elle pouvait vous être encore!_--_Duroc,_ lui dit l'empereur, _il
est une autre vie! C'est là que vous irez m'attendre, et que nous nous
retrouverons un jour!_--_Oui, sire; mais ce sera dans trente ans, quand
vous aurez triomphé de vos ennemis, et réalisé toutes les espérances de
notre patrie.......J'ai vécu en honnête homme; je ne me reproche rien.
Je laisse une fille, V. M. lui servira de père._
L'empereur serrant de la main droite le grand-maréchal, resta un
quart-d'heure la tête appuyée sur la main gauche dans le plus profond
silence. Le grand-maréchal rompit le premier ce silence. _Ah! sire,
allez-vous-en! ce spectacle vous peine!_ L'empereur, s'appuyant sur le
duc de Dalmatie et sur le grand-écuyer, quitta le duc de Frioul sans
pouvoir lui dire autre chose que ces mots, _adieu donc, mon ami!_ S. M.
rentra dans sa tente, et ne reçut personne pendant toute la nuit.
Le 23, à neuf heures du matin, le général Régnier entra dans Goerlitz.
Des ponts furent jetés sur la Neiss, et l'armée se porta au-delà de
cette rivière.
Au 23, au soir, le duc de Bellune était sur Botzemberg; le comte
Lauriston avait son quartier-général à Hochkirch, le comte Reynier en
avant de Trotskendorf sur le chemin de Lauban, et le comte Bertrand
en arrière du même village; le duc de Tarente était sur Schoenberg;
l'empereur était à Goerlitz.
Un parlementaire, envoyé par l'ennemi, portait plusieurs lettres, où
l'on croit qu'il est question de négocier un armistice.
L'armée ennemie s'est retirée, par Banalau et Laubau, en Silésie. Toute
la Saxe est délivrée de ses ennemis, et dès demain 24, l'armée française
sera en Silésie.
L'ennemi a brûlé beaucoup de bagages, fait sauter beaucoup de parcs,
disséminé dans les villages une grande quantité de blessés. Ceux qu'il
a pu emmener sur des charrettes n'étaient pas pansés; les habitans en
portent le nombre à dix-huit mille. Il en est resté plus de dix mille en
notre pouvoir.
La ville de Goerlitz, qui compte huit à dix mille habitans, a reçu les
Français comme des libérateurs.
La ville de Dresde et le ministère saxon ont mis la plus grande activité
à approvisionner l'armée, qui jamais n'a été dans une plus grande
abondance.
Quoiqu'une grande quantité de munitions ait été consommée, les ateliers
de Torgau et de Dresde, et les convois qui arrivent, par les soins du
général Sorbier, tiennent notre artillerie bien approvisionnée.
On a des nouvelles de Glogau, Custrin et Stettin. Toutes ces places
étaient dans un bon état.
Ce récit de la bataille de Wurtchen ne peut être considéré que comme
une esquisse. L'état-major-général recueillera les rapports qui feront
connaître les officiers, soldats et les corps qui se sont distingués.
Dans le petit combat du 22, à Reichenbach, nous avons acquis la
certitude que notre jeune cavalerie est, à nombre égal, supérieure à
celle de l'ennemi.
Nous n'avons pu prendre de drapeaux; l'ennemi les retire toujours du
champ de bataille. Nous n'avons pris que dix-neuf canons, l'ennemi ayant
fait sauter ses parcs et ses caissons. D'ailleurs l'empereur tient sa
cavalerie en réserve; et jusqu'à ce qu'elle soit assez nombreuse, il
veut la ménager.
Le 25 mai au soir.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le prince de la Moskwa, ayant sous ses ordres les corps du général
Lauriston et du général Reynier, avait forcé, le 24 mai, le passage de
la Neiss, et le 25 au matin, le passage de la Queiss, et était arrivé à
Buntzlau. Le général Lauriston avait son quartier-général à mi-chemin de
Buntzlau à Haynau.
Le quartier-général de l'empereur était, le 25 au soir, à Buntzlau.
Le duc de Bellune était à Wehrau, sur la Queiss.
Le général Bertrand était entré, le 24, à Lauban, et le 25 il avait
suivi l'ennemi.
Le duc de Tarente, après avoir passé la Queiss, avait eu un combat avec
l'arrière-garde ennemie. L'ennemi, encombré de charrettes de blessés
et de bagages, voulut tenir. Le duc de Tarente eut ses trois divisions
engagées. Le combat fut vif; l'ennemi souffrit beaucoup. Le duc de
Tarente avait, le 25 au soir, son quartier-général à Stegkigt.
Le duc de Raguse était à Ottendorf.
Le duc de Reggio était parti de Bautzen, marchant sur Berlin par la
route de Luckau.
Nos avant-postes n'étaient plus qu'à une marche de Glogau.
C'est à Buntzlau que le général russe Koutouzow est mort, il y a six
semaines. Nos armées n'ont trouvé dans ce pays aucune exaltation. Les
esprits y sont comme à l'ordinaire. La _landwehr_, la _landsturm_ n'ont
existé que dans les journaux, du moins dans ce pays-ci; et les habitans
sont bien loin d'adhérer au conseil des Russes, de brûler leurs maisons
et de dévaster leur pays.
Le général Durosnel est resté en qualité de gouverneur à Dresde. Il
commande toutes les troupes et garnisons françaises en Saxe.
Plusieurs corps français se dirigent sur Berlin, où il paraît que l'on
déménage, et où l'on s'attend depuis quelques jours à voir arriver
l'armée.
Le 27 mai au soir.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le 26, le quartier-général du comte Lauriston était à Haynau. Un
bataillon du général Maison a été chargé inopinément, à cinq heures du
soir, par trois mille chevaux, et a été obligé de se reployer sur un
village. Il a perdu deux pièces de canon et trois caissons qui étaient
sous sa garde. La division a pris les armes. L'ennemi a voulu charger
sur le cent cinquante-troisième régiment; mais il a été chassé du
champ de bataille, qu'il a laissé couvert de morts. Parmi les tués, se
trouvent le colonel et une douzaine d'officiers des gardes-du-corps de
Prusse, dont on a apporté les décorations.
Le 27, le quartier-général de l'empereur était à Liegnitz, où se
trouvaient la jeune et la vieille garde, et les corps du général
Lauriston et du général Reynier. Le corps du prince de la Moskwa était
à Haynau; celui du duc de Bellune manoeuvrait sur Glogau. Le duc de
Tarente était à Goldberg. Le duc de Raguse et le comte Bertrand étaient
sur la route de Goldberg à Liegnitz.
Il paraît que toute l'armée ennemie a pris la direction de Jauer et de
Schweidnitz.
On ramasse bon nombre de prisonniers. Les villages sont pleins de
blessés ennemis.
Liegnitz est une assez jolie ville, de dix mille habitans. Les autorités
l'avaient quittée par ordres exprès; ce qui mécontente fort les habitans
et les paysans du cercle. Le comte Daru a été en conséquence chargé de
former de nouvelles magistratures.
Tous les gens de la cour et toute la noblesse qui avaient évacué Berlin,
s'étaient retirés à Breslau; aujourd'hui ils évacuent Breslau, et une
partie se retire en Bohême.
Les lettres interceptées ne parlent que de la consternation de l'ennemi
et des pertes énormes qu'il a faites à la bataille de Wurtchen.
Le 29 mai au matin.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le duc de Bellune s'est porté sur Glogau. Le général Sébastiani a
rencontré près de Sprottau un convoi ennemi, l'a chargé, lui a pris
vingt-deux pièces de canon, quatre-vingts caissons et cinq cents
prisonniers.
Le duc de Raguse est arrivé le 28 au soir à Jauer, poussant
l'arrière-garde ennemie, dont il avait tourné la position sur ce point.
Il lui a fait trois cents prisonniers. Le duc de Tarente et le comte
Bertrand étaient arrivés à la hauteur de cette ville.
Le 28, à la pointe du jour, le prince de la Moskwa, avec les corps du
comte Lauriston et du général Reynier, s'était porté sur Neumarck.
Ainsi, notre avant-garde n'est plus qu'à sept lieues de Breslau.
Le 29 mai, à dix heures du matin, le comte Schouvaloff, aide-de-camp
de l'empereur de Russie, et le général Kleist, général de division
prussien, se sont présentés aux avant-postes. Le duc de Vicence a été
parlementer avec eux. On croit que cette entrevue est relative à la
négociation de l'armistice.
On a des nouvelles de nos places, qui sont toutes dans la meilleure
situation.
Les ouvrages qui défendaient le champ de bataille de Wurtchen sont
très-considérables; aussi l'ennemi avait-il dans ses retranchemens la
plus grande confiance. On peut s'en faire une idée, quand on saura que
c'était le travail de dix mille ouvriers pendant trois mois; car c'est
depuis le mois de février que les Russes travaillaient à cette position
qu'ils considéraient comme inexpugnable.
Il paraît que le général Wittgenstein a quitté le commandement de
l'armée combinée: c'est le général Barclay de Tolly qui la commande.
L'armée est ici dans le plus beau pays possible; la Silésie est un
jardin continu, où l'armée se trouve dans la plus grande abondance de
tout.
Le 30 mai 1813.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Un convoi d'artillerie d'une cinquantaine de voitures, parti
d'Augsbourg, s'est éloigné de la route de l'armée, et s'est dirigé
d'Augsbourg sur Bayreuth; les partisans ennemis ont attaqué ce convoi
entre Zwickau et Chemnitz, ce qui a occasionné la perte de deux cents
hommes et de trois cents chevaux qui ont été pris; de sept à huit pièces
de canon, et de plusieurs voitures qui ont été détruites; les pièces ont
été reprises. S. M. a ordonné de faire une enquête pour savoir qui a
pris sur soi de changer la route de l'armée. Que ce soit un général ou
un commissaire des guerres, il doit être puni selon la rigueur des lois
militaires, la route de l'armée ayant été ordonnée d'Augsbourg par
Wurtzbourg et Fulde.
Le général Poinsot, venant de Brunswick avec un régiment de marche de
cavalerie, fort de quatre cents hommes, a été attaqué par sept à huit
cents hommes de cavalerie ennemie près Halle; il a été fait prisonnier
avec une centaine d'hommes; deux cents hommes sont revenus à Leipsick.
Le duc de Padoue est arrivé à Leipsick, où il réunit sa cavalerie pour
balayer toute la rive gauche de l'Elbe.
Le 31 mai au soir.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le duc de Vicence, le comte de Schouvaloff et le général Kleist ont eu
une conférence de dix-huit heures, au couvent de Watelstadt, près de
Liegnitz. Ils se sont séparés hier 30, à cinq heures après-midi. Le
résultat n'est pas encore connu. On est convenu, dit-on, du principe
d'un armistice, mais on ne paraît pas d'accord sur les limites qui
doivent former la ligne de démarcation. Le 31, à six heures du soir, les
conférences ont recommencé du côté de Striegau.
Le quartier-général de l'empereur était à Neumarck; celui du prince de
la Moskwa, ayant sous ses ordres le général Lauriston et le général
Reynier, était à Lissa. Le duc de Tarente et le comte Bertrand étaient
entre Jauer et Striegau. Le duc de Raguse était entre Moys et Neumarkt.
Le duc de Bellune était à Steinau sur l'Oder. Glogau était entièrement
débloqué. La garnison a eu constamment du succès dans ses sorties. Cette
place a encore pour sept mois de vivres.
Le 28, le duc de Reggio ayant pris position à Hoyerswerda, fut attaqué
par le corps du général Bulow, fort de quinze à dix-huit mille hommes.
Le combat s'engagea; l'ennemi fut repoussé sur tous les points et
poursuivi l'espace de deux lieues.
Le 22 mai, le lieutenant-général Vandamme s'est emparé de Wilhelmsburg,
devant Hambourg.
Le 24, le quartier-général du prince d'Eckmülh était à Harbourg.
Plusieurs bombes étaient tombées dans Hambourg, et les troupes russes
paraissant évacuer cette ville, les négociations s'étaient ouvertes
pour la reddition de cette place; les troupes danoises faisaient cause
commune avec les troupes françaises.
Il devait y avoir, le 25, une conférence avec les généraux danois,
pour régler le plan d'opérations. M. le comte de Kaas, ministre de
l'intérieur du roi de Danemarck, et chargé d'une mission auprès de
l'empereur, était parti pour se rendre au quartier-général.
Le 2 juin 1813.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le quartier-général de l'empereur était toujours à Neumarkt; celui
du prince de la Moskwa était à Lissa; le duc de Tarente et le comte
Bertrand étaient entre Jauer et Striegau; le duc de Raguse au village
d'Eisendorf; le troisième corps, au village de Titersdorf; le duc de
Bellune entre Glogau et Liegnitz.
Le comte de Bubna était arrivé à Liegnitz, et avait des conférences avec
le duc de Bassano.
Le général Lauriston est entré à Breslau le 1er juin, à six heures du
matin. Une division prussienne de six à sept mille hommes qui couvrait
cette ville en défendant le passage de la Lohe, a été enfoncée au
village de Neukirchen.
Le bourgmestre et quatre députés de la ville de Breslau ont été
présentés à l'empereur, à Neumarkt, le 1er juin, à deux heures
après-midi.
S. M. leur a dit qu'ils pouvaient rassurer les habitans; que quelque
chose qu'ils eussent faite pour seconder l'esprit d'anarchie que les
Stein et les Scharnhorss voulaient exciter, elle pardonnait à tous.
La ville est parfaitement tranquille, et tous les habitans y sont
restés. Breslau offre de très-grandes ressources.
Le duc de Vicence et les plénipotentiaires russe et prussien, le
comte Schouvaloff et le général de Kleist, avaient échangé leurs
pleins-pouvoirs, et avaient neutralisé le village de Peicherwitz.
Quarante hommes d'infanterie et vingt hommes de cavalerie, fournis
par l'armée française, et le même nombre d'hommes fournis par l'armée
alliée, occupaient respectivement les deux entrées du village. Le 2 au
matin, les plénipotentiaires étaient en conférence pour convenir de la
ligne qui, pendant l'armistice, doit déterminer la position des
deux armées. En attendant, des ordres ont été donnés des deux
quartiers-généraux afin qu'aucunes hostilités n'eussent lieu. Ainsi,
depuis le 1er juin, à deux heures de l'après-midi, il n'a été commis
aucune hostilité de part ni d'autre.
Le 4 juin au soir.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
L'armistice a été signé le 4, à deux heures après midi.
S. M. l'empereur part le 5, à la pointe du jour, pour se rendre à
Liegnitz. On croit que pendant la durée de l'armistice, S. M. se tiendra
une partie du temps à Glogau, et la plus grande partie à Dresde, afin
d'être plus près de ses états.
Glogau est approvisionné pour un an.
Le 6 juin 1813.
_A. S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le quartier-général de l'empereur était, le 6, à Liegnitz.
Le prince de la Moskwa était toujours à Breslau.
Les commissaires nommés par l'empereur de Russie, pour l'exécution
de l'armistice, étaient le comte de Schouvaloff, aide-de-camp de
l'empereur, et M. de Koutousoff, major-général, aide-de-camp de
l'empereur. Les commissaires nommés de la part de la France, sont le
général de division Dumoutier, commandant une division de la garde,
et le général de brigade Flahaut, aide-de-camp de l'empereur.--Ces
commissaires se tiennent à Neumarkt.
Le duc de Trévise porte son quartier-général à Glogau, avec la jeune
garde. La vieille garde retourne à Dresde, où l'on croit que S. M. va
porter son quartier-général.
Les différens corps d'armée se sont mis en marche, pour former des camps
dans les différentes positions de Goldberg, de Loewenberg, de Buntzlau,
de Liegnitz, de Sprottau, de Sagan, etc.
Le corps polonais du prince Poniatowski, qui traverse la Bohême, est
attendu à Zittau le 10 juin.
Le 7 juin 1813.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le quartier-général de S. M. l'empereur était à Buntzlau. Tous les corps
d'armée étaient en marche pour se rendre dans leurs cantonnemens. L'Oder
était couvert de bateaux qui descendaient de Breslau à Glogau, chargés
d'artillerie, d'outils, de farine et d'objets de toute espèce pris à
l'ennemi.
La ville de Hambourg a été reprise le 30 mai, de vive force. Le prince
d'Eckmülh se loue spécialement de la conduite du général Vandamme.
Hambourg avait été perdu, pendant la campagne précédente, par la
pusillanimité du général Saint-Cyr: c'est à la vigueur qu'a déployée
le générai Vandamme, du moment de son arrivée dans la trente-deuxième
division militaire, qu'on doit la conservation de Brême, et aujourd'hui
la prise de Hambourg. On y a fait plusieurs centaines de prisonniers.
On a trouvé dans la ville deux ou trois cents pièces de canon, dont
quatre-vingts sur les remparts. On avait fait des travaux pour mettre la
ville en état de défense.
Le Danemarck marche avec nous: le prince d'Eckmülh avait le projet de se
porter sur Lubeck. Ainsi, la trente-deuxième division militaire et tout
le territoire de l'empire sont entièrement délivrés de l'ennemi.
Des ordres ont été donnés pour faire de Hambourg une place forte: elle
est environnée d'un rempart bastionné, ayant un large fossé plein d'eau,
et pouvant être couvert en partie par des inondations. Les travaux sont
dirigés de manière que la communication avec Hambourg se fasse par les
îles, en tout temps.
L'empereur a ordonné la construction d'une autre place sur l'Elbe, à
l'embouchure du Havel. Koenigstein, Torgau, Wittemberg, Magdebourg,
la place du Havel et Hambourg, compléteront la défense de la ligne de
l'Elbe.
Les ducs de Cambridge et de Brunswick, princes de la maison
d'Angleterre, sont arrivés à temps à Hambourg, pour donner plus de
relief au succès des Français. Leur voyage se réduit à ceci: ils sont
arrivés, et se sont sauvés.
Les derniers bataillons des cinq divisions du prince d'Eckmülh,
lesquelles sont composées de soixante-douze bataillons au grand complet,
sont partis de Wesel.
Depuis le commencement de la campagne, l'armée française a délivré la
Saxe, conquis la moitié de la Silésie, réoccupé la trente-deuxième
division militaire, confondu les espérances de nos ennemis.
Le 10 juin 1813.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
L'empereur était arrivé le 10, à quatre heures du matin, à Dresde. La
garde à cheval y était arrivée à midi. La garde à pied y était attendue
le lendemain 11.
S. M., arrivée au moment où on s'y attendait le moins, avait ainsi rendu
inutiles les préparatifs faits pour sa réception.
A midi, le roi de Saxe est venu voir l'empereur, qu'on a logé au
faubourg, dans la belle maison Marcolini, où il y a un grand appartement
au rez-de-chaussée et un beau parc; le palais du roi, qu'habitait
précédemment l'empereur, n'ayant pas de jardin.
A sept heures du soir, l'empereur a reçu M. de Kaas, ministre de
l'intérieur et de la justice du roi de Danemarck.
Une brigade danoise de la division auxiliaire mise sous les ordres du
prince d'Eckmülh, avait pris, le 2 juin, possession de Lubeck.
Le prince de la Moskwa était, le 10, à Breslau; le duc de Trévise,
à Glogau; le duc de Bellune, à Crossen; le duc de Reggio, sur les
frontières de la Prusse, du côté de Berlin. L'armistice avait été publié
partout. Les troupes faisaient des préparatifs pour asseoir leurs
baraques et camper dans leurs positions respectives, depuis Glogau et
Liegnitz, jusqu'aux frontières de la Bohême et à Goerlitz.
Le 14 juin au soir.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Toutes les troupes sont arrivées dans leurs cantonnemens. On élève des
baraques et l'on forme les camps.
L'empereur a paradé tous les jours à dix heures.
Quelques partisans ennemis sont encore sur les derrières. Il y en a qui
font la guerre pour leur compte, à la manière de Schill, et qui refusent
de reconnaître l'armistice. Plusieurs colonnes sont en mouvement pour
les détruire.
Le 15 juin 1813.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le baron de Kaas, ministre de l'intérieur de Danemarck, et envoyé avec
des lettres du roi, a été présenté à l'empereur.
Après les affaires de Copenhague, un traité d'alliance fut conclu entre
la France et le Danemarck: par ce traité, l'empereur garantissait
l'intégrité du Danemarck.
Dans le courant de 1811, la cour de Suède fit connaître à Paris le désir
qu'elle avait de réunir la Norwège à la Suède, et demanda l'assistance
de la France. L'on répondit que, quelque désir qu'eût la France de faire
une chose agréable à la Suède, un traité d'alliance ayant été conclu
avec le Danemarck, et garantissant l'intégrité de cette puissance, S. M.
ne pouvait jamais donner son consentement au démembrement du territoire
de son allié.
Dès ce moment, la Suède s'éloigna de la France, et entra en négociation
avec ses ennemis.
Depuis, la guerre devint imminente entre la France et la Russie. La
cour de Suède proposa de faire cause commune avec la France, mais en
renouvelant sa proposition relative à la Norwège. C'est en vain que la
Suède fit entrevoir que des ports de Norwège une descente en Écosse
était facile; c'est en vain que l'on fit valoir toutes les garanties que
l'ancienne alliance de la Suède donnerait à la France de la conduite
qu'on tiendrait avec l'Angleterre. La conduite du cabinet des Tuileries
fut la même: on avait les mains liées par le traité avec le Danemarck.
Dès ce moment, la Suède ne garda plus de mesures; elle contracta une
alliance avec l'Angleterre et la Russie; et la première stipulation de
ce traité fut l'engagement commun de contraindre le Danemarck à céder la
Norwège à la Suède.
Les batailles de Smolensk et de la Moskwa enchaînèrent l'activité de la
Suède; elle reçut quelques subsides, fit quelques préparatifs, mais ne
commença aucune hostilité. Les événemens de l'hiver de 1812 arrivèrent,
les troupes françaises évacuèrent Hambourg. La situation du Danemarck
devint périlleuse; en guerre avec l'Angleterre, menacée par la Suède et
par la Russie, la France paraissait impuissante pour le soutenir. Le
roi de Danemarck, avec cette loyauté qui le caractérise, s'adressa à
l'empereur pour sortir de cette situation. L'empereur, qui veut que
sa politique ne soit jamais à charge à ses alliés, répondit que le
Danemarck était maître de traiter avec l'Angleterre pour sauver
l'intégrité de son territoire, et que son estime et son amitié pour le
roi ne recevraient aucun refroidissement des nouvelles liaisons que la
force des circonstances obligeait le Danemarck à contracter. Le roi
témoigna toute sa reconnaissance de ce procédé.
Quatre équipages de très-bons matelots avaient été fournis par le
Danemarck, et montaient quatre vaisseaux de notre flotte de l'Escaut. Le
roi de Danemarck ayant témoigné, sur ces entrefaites, le désir que ces
marins lui fussent rendus, l'empereur les lui renvoya avec la plus
scrupuleuse exactitude, en témoignant aux officiers et aux matelots la
satisfaction qu'il avait de leurs bons services.
Cependant les événemens marchaient.
Les alliés pensaient que le rêve de Burke était réalisé. L'empire
français, dans leur imagination, était déjà effacé du globe, et il faut
que cette idée ait prédominé à un étrange point, puisqu'ils offraient
au Danemarck, en indemnité de la Norwège, nos départemens de la
trente-deuxième division militaire, et même toute la Hollande, afin de
recomposer dans le Nord une puissance maritime qui fît système avec la
Russie.
Le roi de Danemarck, loin de se laisser surprendre à ces appâts
trompeurs, leur dit: «Vous voulez donc me donner des colonies en Europe,
et cela au détriment de la France?»
Dans l'impossibilité de faire partager au roi de Danemarck une idée
aussi folle, le prince Dolgorouki fut envoyé à Copenhague pour demander
qu'on fit cause commune avec les alliés, et moyennant ce, les alliés
garantissaient l'intégrité du Danemarck et même de la Norwège.
L'urgence des circonstances, les dangers imminens que courait le
Danemarck, l'éloignement des armées françaises, son propre salut firent
fléchir la politique du Danemarck. Le roi consentit, moyennant la
garantie de l'intégrité de ses états, à couvrir Hambourg, et à tenir
cette ville à l'abri même des armées françaises, pendant toute la
guerre. Il comprit tout ce que cette stipulation pouvait avoir de
désagréable pour l'empereur; il y fit toutes les modifications de
rédaction qu'il était possible d'y faire, et même ne la signa qu'en
cédant aux instances de tous ceux dont il était entouré, qui lui
représentaient la nécessité de sauver ses états; mais il était loin
dépenser que c'était un piège qu'on venait là de lui tendre. On voulait
le mettre ainsi en guerre avec la France, et après lui avoir fait perdre
de cette façon son appui naturel dans cette circonstance, on voulait lui
manquer de parole; et l'obliger de souscrire à toutes les conditions
honteuses qu'on voudrait lui imposer.
M. de Bernstorf se rendit à Londres; il croyait y être reçu avec
empressement et n'avoir plus qu'à renouveler le traité consenti avec
le prince Dolgorouki: mais quel fut son étonnement, lorsque le prince
régent refusa de recevoir la lettre du roi, et que lord Castlereagh lui
fit connaître qu'il ne pouvait y avoir de traité entre le Danemarck et
l'Angleterre, si, au préalable, la Norwège n'était cédée à la Suède.
Peu de jours après, le comte de Bernstorf reçut ordre de retourner en
Danemarck.
Au même moment, on tint le même langage au comte de Moltke, envoyé de
Danemarck auprès de l'empereur Alexandre. Le prince Dolgorouki fut
désavoué comme ayant dépassé ses pouvoirs, et pendant ce temps les
Danois faisaient leur notification à l'armée française, et quelques
hostilités avaient lieu!
C'est en vain qu'on ouvrirait les annales des nations pour y voir une
politique plus immorale. C'est au moment que le Danemarck se trouve
ainsi engagé dans un état de guerre avec la France, que le traité auquel
il croit se conformer est à la fois désavoué à Londres et en Russie,
et qu'on profite de l'embarras où cette puissance est placée, pour lui
présenter comme _ultimatum,_ un traité qui l'engageait à reconnaître la
cession de la Norwège!
Dans ces circonstances difficiles le roi montra la plus grande confiance
dans l'empereur; il déclara le traité nul. Il rappela ses troupes de
Hambourg, Il ordonna que son armée marcherait avec l'armée française, et
enfin il déclara qu'il se considérait toujours comme allié de la France,
et qu'il s'en reposait sur la magnanimité de l'empereur.
Le président de Kaas fut envoyé au quartier-général français avec des
lettres du roi.
En même temps le roi fit partir pour la Norwège le prince héréditaire de
Danemarck, jeune prince de la plus grande espérance, et particulièrement
aimé des Norvégiens. Il partit déguisé en matelot, se jeta dans une
barque de pêcheur et arriva en Norwège le 22 mai.
Le 30 mai les troupes françaises entrèrent à Hambourg, et une division
danoise, qui marchait avec nos troupes, entra à Lubeck.
Le baron de Kaas se trouvant à Altona, eut à essuyer une autre scène de
perfidie égale à la première.
Les envoyés des alliés vinrent à son logement et lui firent connaître
que l'on renonçait à la cession de la Norwège, et que sous la condition
que le Danemarck fit cause commune avec les alliés, il n'en serait plus
question; qu'ils le conjuraient de retarder son départ. La réponse de M.
de Kaas fut simple: «J'ai mes ordres, je dois les exécuter.» On lui
dit que les armées françaises étaient défaites; cela ne l'ébranla pas
davantage, et il continua sa route.
Cependant, le 31 mai une flotte anglaise parut dans la rade de
Copenhague; un des vaisseaux de guerre mouilla devant la ville, et M.
Thornton se présenta. Il fit connaître que les alliés allaient commencer
les hostilités, si, dans quarante-huit heures, le Danemarck ne
souscrivait à un traité, dont les principales conditions étaient de
céder la Norwège à la Suède, en remettant sur-le-champ en dépôt la
province de Drontheim, et de fournir vingt-cinq mille hommes pour
marcher avec les alliés contre la France, et conquérir les indemnités
qui devaient être la part du Danemarck. On déclarait en même temps que
les ouvertures faites à M. de Kaas, à son passage à Altona, étaient
désavouées et ne pouvaient être considérées que comme des pourparlers
militaires. Le roi rejeta avec indignation cette injurieuse sommation.
Cependant le prince royal arrivé en Norvège, y avait publié la
proclamation suivante:
«Norwégiens!
«Votre roi connaît et apprécié votre fidélité inébranlable pour lui
et la dynastie des rois de Norwège et de Danemarck, qui, depuis des
siècles, règne sur vos pères et sur vous. Son désir paternel est
de resserrer encore davantage le lien indissoluble de l'amitié
_fraternelle_ et de l'union qui lie les peuples des deux royaumes. Le
coeur de Frédéric VI est toujours avec vous, mais ses soins pour toutes
les branches de l'administration de l'état le privent de se voir entouré
de son peuple norwégien. C'est pour cela qu'il m'envoie près de vous,
comme gouverneur, pour exécuter ses volontés comme s'il était présent;
ses ordres seront mes lois. Mes efforts seront de gagner votre
confiance. Votre estime et votre amitié seront ma récompense. Peut-être
que des épreuves plus dures nous menacent ... Mais ayant confiance dans
la Providence, j'irai sans crainte au-devant d'elles, et avec votre
aide, fidèles Norwégiens; je vaincrai tous les obstacles. Je sais que je
puis compter sur votre fidélité pour le roi, que vous voulez conserver
l'ancienne indépendance de la Norwège, et que la devise qui nous réunit
est: _Pour Dieu, le roi et la patrie!_
_Signé_ CHRISTIAN-FRÉDÉRIC.
La confiance que le roi de Danemarck a eue dans l'empereur se trouve
entièrement justifiée, et tous les liens entre les deux peuples ont été
rétablis et resserrés.
L'armée française est à Hambourg: une division danoise en suit les
mouvements, pour la soutenir. Les Anglais ne retirent de leur politique
que honte et confusion; les voeux de tous les gens de bien accompagnent
le prince héréditaire de Danemarck en Norwège. Ce qui rend critique la
position de la Norwège, c'est le manque de subsistances; mais la Norwège
restera danoise; l'intégrité du Danemarck est garantie par la France.
Le bombardement de Copenhague, pendant qu'un ministre anglais était
encore auprès du roi, l'incendie de cette capitale et de la flotte sans
déclaration de guerre, sans aucune hostilité préalable, paraissaient
devoir être la scène la plus odieuse de l'histoire moderne; mais la
politique tortueuse qui porte les Anglais à demander la cession d'une
province, heureuse depuis tant d'années sous le sceptre de la maison
de Holstein, et la série d'intrigues dans laquelle ils descendent pour
arriver à cet odieux résultat, seront considérées comme plus immorales
et plus outrageantes encore que l'incendie de Copenhague. Ou y
reconnaîtra la politique dont les maisons de _Timor_ et de _Sicile_ ont
été victimes, et qui les a dépouillées de leurs états. Les Anglais se
sont accoutumés dans l'Inde à n'être jamais arrêtés par aucune idée de
justice. Ils suivent cette politique en Europe.
Il paraît que dans tous les pourparlers que les alliés ont eus avec
l'Angleterre, les puissances les plus ennemies de la France ont été
soulevées par l'exagération des prétentions du gouvernement anglais.
Les bases même de la paix de Lunéville, les Anglais les déclaraient
inadmissibles comme trop favorables à la France. Les insensés! ils se
trompent de latitude, et prennent les Français pour des Hindous!
Le 21 juin 1813.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le huitième corps commandé par le prince Poniatowski, qui a traversé la
Bohême, est arrivé à Zittau en Lusace. Ce corps est fort de dix-huit
mille hommes, dont six mille de cavalerie. Tous les ordres ont été
donnés pour compléter son habillement, et pour lui fournir tout ce qui
pourrait lui manquer.
S. M. a été le 20 à Pirna et à Koenigstein.
Le président de Kaas, envoyé par le roi de Danemarck, a reçu son
audience de congé, et est parti de Dresde.
Les corps francs prussiens levés à l'instar de celui de Schill, ont
continué, depuis l'armistice, à mettre des contributions, et à arrêter
les hommes isolés. On leur a fait signifier l'armistice dès le 8;
mais ils ont déclaré faire la guerre pour leur compte; et comme ils
continuaient la même conduite, on a fait marcher contre eux plusieurs
colonnes. Le capitaine Lutzow, qui commandait une de ces bandes, a été
tué; quatre cents des siens ont été tués ou pris, et le reste dispersé.
On ne croit pas que cent de ces brigands soient parvenus à repasser
l'Elbe. Une autre bande, commandée par un capitaine Colombe, est
entièrement cernée, et on a l'espoir que sous peu de jours la rive
gauche de l'Elbe sera tout-à-fait purgée de la présence de ces bandes,
qui se portaient à toute espèce d'excès envers les malheureux habitans.
L'officier envoyé à Custrin est de retour. La garnison de cette place
est d'environ cinq mille hommes, et n'a que cent cinquante malades. La
place est dans le meilleur état, et est approvisionnée pour six mois en
blé, riz, légume, viandes fraîches, et tous les objets nécessaires.
La garnison a toujours été maîtresse des dehors de la place jusqu'à
mille toises. Pendant ces quatre mois, le commandant n'a pas cessé
de travailler à augmenter les moyens de son artillerie et les
fortifications de la place.
Toute l'armée est campée; ce repos fait le plus grand bien à nos
troupes. Les distributions régulières de riz contribuent beaucoup à
entretenir la santé du soldat.
Le 25 juin 1813.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le 24, l'empereur a dîné chez le roi de Saxe. Le soir, la comédie
française a donné sur le théâtre de la cour une représentation d'une
pièce de Molière, à laquelle LL. MM. ont assisté.
Le roi de Westphalie est venu à Dresde, voir l'empereur.
Le 25, l'empereur a parcouru les différens débouchés des forêts de
Dresde, et a fait une vingtaine de lieues. S. M., partie à cinq heures
après midi, était de retour à dix heures du soir.
Deux ponts ont été jetés sur l'Elbe, vis-à-vis la forteresse de
Koenigstein. Le rocher de Silienstein, qui est sur la rive droite, à
une demi-portée de canon de Koenigstein, a été occupé et fortifié. Des
magasins et autres établissemens militaires sont préparés dans cette
intéressante position. Un camp de soixante mille hommes, appuyé ainsi à
la forteresse de Koenigstein, et pouvant manoeuvrer sur les deux rives,
serait inattaquable par quelque force que ce fût.
Le roi de Bavière a établi autour de Nymphenbourg, près de Munich, un
camp de vingt-cinq mille hommes.
L'empereur a donné au duc de Castiglione le commandement du corps
d'observation de Bavière. Cette armée se réunit à Wurtzbourg. Elle est
composée de six divisions d'infanterie et de deux de cavalerie.
Le vice-roi réunit entre la Piave et l'Adige l'armée d'Italie, composée
de trois corps. Le général Grenier en commande un.
Le nouveau corps qui vient d'être formé à Magdebourg, sous le
commandement du général Vandamme, compte déjà quarante bataillons et
quatre-vingt pièces d'artillerie.
Le prince d'Eckmühl est à Hambourg. Son corps a été renforcé par des
troupes venant de France et de Hollande, de sorte que sur ce point il y
plus de troupes qu'il n'y en a jamais eu. La division danoise qui est
réunie au corps du prince d'Eckmühl est de quinze mille hommes.
Le deuxième corps, que commande le duc de Bellune, n'avait qu'une
division pendant la campagne qui vient de finir; ce corps a été
complété, et le duc de Bellune commande aujourd'hui les trois divisions.
Les circonstances étaient si urgentes au commencement de la campagne,
que les bataillons d'un même régiment se trouvaient disséminés dans
différens corps. Tout a été régularisé, et chaque régiment a réuni ses
bataillons. Chaque jour il arrive une grande quantité de bataillons
de marche qui passent l'Elbe à Magdebourg, à Wittemberg, à Torgau, à
Dresde. S. M. passe tous les jours la revue de ceux qui arrivent par
Dresde.
Les équipages militaires de l'armée ont aujourd'hui, soit en caissons
d'ancien modèle, soit en caissons du nouveau modèle (dit no. 2), soit
en voitures à la comtoise, de quoi transporter des vivres pour toute
l'armée pour un mois. S. M. a reconnu que les voitures à la comtoise,
ainsi que les caissons d'ancien modèle, ont des inconvéniens, et elle
a prescrit que désormais les équipages, au fur et à mesure des
remplacemens, fussent établis sur les modèles des caissons no. 2,
attelés de quatre chevaux et qui portent facilement vingt quintaux.
L'armée est pourvue de moulins portatifs pesant seize livres, et faisant
chaque jour cinq quintaux de farine. On a distribué trois de ces moulins
par bataillon.
On travaille avec la plus grande activité à augmenter les fortifications
de Glogau.
On travaille également à augmenter les fortifications de Wittemberg. S.
M. veut faire de cette ville une place régulière; et comme le tracé en
est défectueux, elle a ordonné qu'on la fit couvrir par trois couronnes
en suivant à peu près la même méthode que le sénateur Chasseloup Laubat
a mise en pratique à Alexandrie.
Torgau est en bon état.
On travaille aussi avec une grande activité à fortifier Hambourg. Le
général du génie Haxo s'y est rendu pour tracer la citadelle et les
ouvrages à établir dans les îles pour lier Harbourg avec Hambourg. Les
ingénieurs des ponts et chaussées y construisent deux ponts volans dans
le même système que ceux d'Anvers, un pour la marée montante, l'autre
pour la marée descendante.
Une nouvelle place sur l'Elbe a été tracée par le général Haxo du côté
de Verden, à l'embouchure de la Havel.
Les forts de Cuxhaven, qui étaient en état de soutenir un siége, mais
qu'on avait abandonnés sans raison, et que l'ennemi avait rasés, se
rétablissent. On y travaille avec activité; ce ne seront plus de simples
batteries fermées, mais un fort qui, comme le fort impérial de l'Escaut,
protégera l'arsenal de construction et le bassin, dont l'établissement
est projeté sur l'Elbe, depuis que l'ingénieur Beaupré, qui a employé
deux ans à sonder ce fleuve, a reconnu qu'il avait les mêmes propriétés
que l'Escaut, et que les plus grandes escadres pouvaient y être
construits et réunies dans ses rades.
La troisième division de la jeune garde, que commande le général
Laborde, officier d'un mérite consommé, est campée dans les bois en
avant de Dresde, sur la rive droite de l'Elbe.
La quatrième division de la jeune garde, que commande le général Friant,
débouche par Wurtzbourg. Des régimens de cette division ont déjà dépassé
cette ville, et se portent sur Dresde.
La cavalerie de la garde compte déjà plus de neuf mille chevaux.
L'artillerie a déjà plus de deux cents pièces de canon. L'infanterie
forme cinq divisions, dont quatre de la jeune garde et une de la
vieille.
Le septième corps, que commande le général Reynier, composé de la
division Durutte, qui est une division française, et de deux divisions
saxonnes, reçoit son complément. Ce corps est campé en avant de
Goerlitz. Toute la cavalerie légère saxonne y est réunie, et va être
également complétée. Le roi de Saxe porte aussi ses deux beaux régimens
de cuirassiers à leur complet.
S. M. a été extrêmement satisfaite des rois et des grands-ducs de la
confédération. Le roi de Wurtemberg s'est particulièrement distingué. Il
a fait, proportion gardée, des efforts égaux à ceux de la France, et
son armée, infanterie, cavalerie et artillerie, a été portée au grand
complet. Le prince Émile de Hesse-Darmstadt, qui commande le contingent
de Hesse-Darmstadt, s'est constamment fait distinguer dans la campagne
passée et dans celle-ci par beaucoup de sang-froid et beaucoup
d'intrépidité. C'est un jeune prince d'espérance, que l'empereur,
affectionne Beaucoup. Les seuls princes de Saxe sont en arrière pour le
contingent.
Non-seulement la citadelle d'Erfurt est en bon état et parfaitement
approvisionnée, mais les fortifications ont été relevées; elles sont
couvertes par des ouvrages avancés, et désormais Erfurt sera une place
forte de première importance.
Le congrès n'est pas encore réuni: on espère pourtant qu'il le sera
sous quelques jours. Si on a perdu un mois, la faute n'en est pas a la
France.
L'Angleterre, qui n'a pas d'argent, n'a pu en fournir aux coalisés; mais
elle vient d'imaginer un expédient nouveau. Un traité a été conclu entre
l'Angleterre, la Russie et la Prusse, moyenant lequel il sera créé pour
plusieurs centaines de millions d'un nouveau papier garanti par les
trois puissances. C'est sur cette ressource que l'on compte pour faire
face aux frais de la guerre.
Dans les articles séparés, l'Angleterre garantit le tiers de ce papier,
de sorte qu'en réalité, c'est une nouvelle dette ajoutée à la dette
anglaise. Il reste à savoir dans quel pays on émettra ce nouveau papier.
Lorsque cette idée lumineuse a été conçue, on espérait probablement que
cette émission aurait lieu aux dépens de la confédération du Rhin et
même de la France, notamment dans la Hollande, dans la Belgique et
dans les départemens du Rhin. Cependant le traité n'en a pas moins été
ratifié depuis l'armistice. La Russie fait la dépense de son armée avec
du papier, que les habitans de la Prusse sont obligés de recevoir; la
Prusse elle-même fait son service avec du papier: l'Angleterre aussi a
son papier. Il paraît que chacun de ces papiers isolé n'a plus le crédit
suffisant, puisque ces puissances prennent le parti d'en créer un en
commun. C'est aux négocians et aux banquiers à nous faire connaître s'il
faut multiplier le crédit du nouveau papier par le crédit des trois
puissances, ou bien si ce crédit doit être le quotient.
La Suède seule paraît avoir reçu de l'argent de l'Angleterre, à peu près
cinq à six cent mille livres sterling.
La garnison de Modlin est en bon état; les fortifications sont
augmentées. On déchiffrait au quartier-général les rapports des
gouverneurs de Modlin et de Zamosc. Les garnisons de ces deux places
sont restées maîtresses du pays à une lieue autour d'elles, les troupes
qui les bloquaient n'étant que des milices mal armées et mal équipées.
L'empereur a pris à sa solde l'armée du prince Poniatowski, et lui a
donné une nouvelle organisation. Des ateliers sont établis pour fournir
à ses besoins. Avant vingt jours, elle sera équipée à neuf et remise en
bon état.
Quelque brillante que soit cette situation, et quoique S. M. ait
réellement plus de puissance militaire que jamais, elle n'en désire la
paix qu'avec plus d'ardeur.
L'administration a fait acheter une grande quantité de riz, afin que
pendant toute la grande chaleur cette denrée entre pour un quart dans
les rations du soldat.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le comte de Metternich, ministre d'état et des conférences de S. M.
l'empereur d'Autriche, est arrivé à Dresde, et a déjà eu plusieurs
conférences avec le duc de Bassano.
La Russie vient d'obtenir du roi de Prusse que le papier russe ait un
cours forcé dans les états prussiens, et comme le papier prussien perd
déjà soixante-dix pour cent, cette ordonnance ne semble pas propre à
relever le crédit de la Prusse.
La ville de Berlin est tourmentée de toutes les manières, et chaque jour
les vexations s'y font sentir davantage. Cette capitale compare déjà sa
situation à celle de plusieurs villes de France en 1793.
S. M. l'empereur a fait le 28 une course de huit à dix heures aux
environs de Dresde.
On a reçu des nouvelles de Modlin et de Zamosc. Ces places sont dans la
meilleure situation, soit pour les vivres et les munitions de guerre,
soit pour les fortifications.
Magdebourg, le 12 juillet 1813.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
L'empereur est arrivé aujourd'hui ici à sept heures du matin. S. M. est
aussitôt montée à cheval, et a visité les fortifications, qui rendent
Magdebourg une des plus fortes places de l'Europe.
S. M. est partie de Dresde le 10, à trois heures du matin. Elle a
déjeuné à Torgau, a visité les fortifications de cette place, et y a vu
la brigade de troupes saxonnes commandée par le général Lecocq. A six du
soir, elle est arrivée à Wittemberg, et en a visité les fortifications.
Le 11, à cinq heures du matin, S. M. a passé en revue trois divisions
(les cinquième, sixième et sixième _bis_) arrivant de France; elle a
nommé aux emplois vacans, et a accordé des récompenses à plusieurs
officiers et soldats.
Parti de Wittemberg à trois heures après-midi, l'empereur est arrivé à
six heures à Dessau, où S. M. a vu la division du général Philippon.
S. M. a quitté Dessau à deux heures du matin, et dès cinq heures elle se
trouvait à Magdebourg, où sont campées les trois divisions du corps du
général comte Vandamme.
Dresde, le 15 juillet 1813.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
L'empereur est parti de Magdebourg le 13, après avoir vu les divisions
du corps du général Vandamme, et s'est rendu à Leipsick.
Le 14, à cinq heures du matin, S. M. a vu le troisième corps de
cavalerie, que commande le duc de Padoue.
Dans l'après-midi, S. M. a vu sur la grande place de Leipsick le reste
des troupes du duc de Padoue, qu'elle n'avait pas pu voir le matin. Elle
est montée ensuite en voiture, à cinq heures du soir, pour Dresde, où
elle est arrivée à une heure après minuit.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le duc de Vicence, grand-écuyer, et le comte de Narbonne, ambassadeur
de France à Vienne, ont été nommés par l'empereur ses ministres
plénipotentiaires à Prague.
Le comte de Narbonne était parti le 9.
On croit que le duc de Vicence partira le 18.
Le conseiller intime d'Anstett, plénipotentiaire de l'empereur de
Russie, était arrivé le 12 juillet à Prague.
Une convention avait été signée à Neumarkt pour la prolongation de
l'armistice jusqu'à la mi-août.
De notre camp impérial de Dresde, le 14 août 1813.
_Lettre de l'empereur au duc de Massa, grand-juge ministre de la
justice._
«Monsieur le duc de Massa, notre grand-juge ministre de la justice,
«Nous avons appris avec la plus grande peine la scène scandaleuse qui
vient de se passer à Bruxelles, aux assises de la cour impériale. Notre
bonne ville d'Anvers, après avoir perdu plusieurs millions par la
déprédation publique et avouée des agens de l'octroi, a perdu son procès
et a été condamnée aux dépens. Le jury, dans cette circonstance, n'a pas
répondu à la confiance de la loi, et plusieurs jurés, trahissant leur
serment, se sont livrés publiquement à la plus honteuse corruption. Dans
cette circonstance, quoiqu'il soit dans nos principes et dans notre
volonté que nos tribunaux administrent la justice avec la plus grande
indépendance, cependant, comme ils l'administrent en notre nom et à la
décharge de notre conscience, nous ne pouvons pas ignorer et tolérer un
pareil scandale, ni permettre que la corruption triomphe et marche tête
levée dans nos bonnes villes de Bruxelles et d'Anvers.
«Notre intention est qu'à la réception de la présente lettre, vous ayez
à ordonner à notre procureur impérial près la cour de Bruxelles de
réunir les juges qui ont présidé la session des assises, et de dresser
procès-verbal en forme d'enquête de ce qui est à leur connaissance, et
de ce qu'ils pensent relativement à la scandaleuse déclaration du jury
dans l'affaire dont il s'agit. Notre intention est que vous fassiez
connaître à notre procureur impérial près la cour de Bruxelles, que le
jugement de la cour rendu en conséquence de ladite déclaration du jury,
doit être regardé comme suspendu; qu'en conséquence les prévenus doivent
être remis sous la main de la justice, et le séquestre réapposé sur
leurs biens. Enfin notre intention est qu'en vertu du paragraphe 4
de l'article 55 du titre 5 des constitutions de l'empire, vous nous
présentiez, dans un conseil privé que nous autorisons à cet effet la
régente, notre chère et bien-aimée épouse, à présider, un projet de
sénatus-consulte pour annuler le jugement de la cour d'assises de
Bruxelles y et envoyer cette affaire à notre cour de cassation qui
désignera une cour impériale pardevant laquelle la procédure sera
recommencée et jugée, les chambres réunies et sans jury. Nous désirons
que si la corruption est active à éluder l'effet des lois, les
corrupteurs sachent que les lois, dans leur sagesse, ont su pourvoir
à tout. Notre intention est aussi que vous donniez des instructions à
notre procureur impérial, qui sera à cet effet autorisé par un article
du sénatus-consulte, pour qu'il poursuive ceux des jurés que la clameur
publique accuse d'avoir cédé à la corruption dans cette affaire. Nous
espérons que notre bonne ville d'Anvers sera consolée par cette juste
décision souveraine, et qu'elle y verra la sollicitude que nous portons
à nos peuples, même au milieu des camps et des circonstances de la
guerre.
«Sur ce, nous prions Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.»