Le 9 mai au matin.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le 7, le quartier-général de S. M. l'empereur et roi était à Nossen.
Entre Nossen et Wilsdruf, le vice-roi a rencontré l'ennemi placé
derrière un torrent et dans une belle position. Il l'en a déposté, lui a
tué un millier d'hommes et fait cinq cents prisonniers.
Un cosaque qui a été arrêté, était porteur de l'ordre de brûler les
bagages de l'arrière-garde russe. Effectivement, huit cents voitures
russes ont été brûlées, des bagages et vingt pièces de canon ont été
ramassés par nous sur les routes; plusieurs colonnes de cosaques sont
coupées: on les poursuit.
Le 8, à midi, le vice-roi est entré à Dresde. L'ennemi, indépendamment
du grand pont qu'il avait rétabli, avait jeté trois ponts sur l'Elbe. Le
vice-roi ayant fait marcher des troupes dans la direction de ces ponts,
l'ennemi y a mis le feu sur-le-champ; les trois têtes de pont qui les
couvraient ont été enlevées.
Le même jour 8, à neuf heures du matin, le comte Lauriston était arrivé
à Meissen. Il y a trouvé trois redoutes avec des blockhaus que les
Prussiens y avaient construites: ils avaient brûlé le pont.
Toute la rive de l'Elbe est libre de l'ennemi.
S. M. l'empereur est arrivé à Dresde le 8, à une heure après-midi.
L'empereur, en faisant le tour de la ville, s'est porté sur-le-champ au
chantier de construction à la porte de Pirna, et de là au village de
Prielsnitz, où S. M. a ordonné qu'on jetât un pont. S. M. est revenue à
sept heures du soir de sa reconnaissance, au palais où elle est logée.
La vieille garde a fait son entrée à Dresde à huit heures du soir.
Le 9, à trois heures du matin, l'empereur a fait placer lui-même sur
un des bastions qui domine la rive droite, une batterie qui a chassé
l'ennemi de la position qu'il occupait de ce côté.
Le prince de la Moskwa marche sur Torgau.
La relation que l'ennemi a faite de la bataille de Lutzen n'est qu'une
série de faussetés. On assure ici que l'ordre avait été donné de chanter
un _Te Deum_, mais que des gens du pays qui leur étaient affidés ont
fait sentir que ce serait ridicule; que ce qui pouvait être bon en
Russie, serait par trop absurde en Allemagne.
L'empereur de Russie a quitté Dresde hier matin.
Le fameux Stein est l'objet du mépris de tous les honnêtes gens. Il
voulait révolter la canaille contre les propriétaires. On ne revenait
pas de surprise de voir des souverains comme le roi de Prusse, et
surtout comme l'empereur Alexandre, que la nature a doués de belles
qualités, prêter l'appui de leurs noms à des menées aussi criminelles
qu'atroces.
Indépendamment des canons et des bagages pris à la poursuite de
l'ennemi, nous avons fait à la bataille cinq mille prisonniers, et pris
dix pièces de canon. L'ennemi ne nous a pris aucun canon; mais il a fait
cent onze prisonniers. Le général en chef Koutouzow est mort à Bautzen,
de la fièvre nerveuse, il y a quinze jours. Il a été remplacé dans le
commandement en chef par le général Wittgenstein, qui a débuté par la
perte de la bataille de Lutzen.
Le 10 mai au soir.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le 9, le colonel Lasalle, directeur des équipages de pont, a commencé
à faire établir des radeaux pour le pont qu'on jette au village de
Prielsnitz. On y a établi également un _va-et-vient_. Trois cents
voltigeurs ont été jetés sur la rive droite, sous la protection de vingt
pièces de canon placées sur une hauteur.
A dix heures du matin, l'ennemi s'est avancé pour culbuter ces
tirailleurs dans l'eau. Il a pensé qu'une batterie de douze pièces
serait suffisante pour faire taire les nôtres; la canonnade s'est
engagée: les pièces de l'ennemi ont été démontées; trois bataillons
qu'il avait fait avancer en tirailleurs ont été écrasés sous notre
mitraille: l'empereur s'y est porté; le général Dulauloy s'est placé
avec le général Devaux et dix-huit pièces d'artillerie légère sur la
gauche du village de Prielsnitz, position qui prend à revers toute la
plaine de la rive droite: le général Drouet s'est porté avec seize
pièces sur la droite: l'ennemi a fait avancer quarante pièces de canon;
nous en avons mis jusqu'à quatre-vingts en batterie.
Pendant ce temps, on traçait un boyau sur la rive droite, en forme de
tête de pont, où nos tirailleurs s'établissaient à couvert. Après avoir
eu douze à quinze pièces démontées, et quinze à dix-huit cents hommes
tués ou blessés, l'ennemi comprit la folie de son entreprise, et à trois
heures de l'après-midi il s'éloigna.
On a travaillé toute la nuit au pont; mais l'Elbe a crû; quelques ancres
ont dérivé; le pont ne sera terminé que ce soir.
Aujourd'hui 10, l'empereur a fait passer dans la ville neuve, en
profitant du pont de Dresde, la division Charpentier. Ce soir, ce pont
se trouve rétabli; toute l'armée y passe pour se porter sur la rive
droite. Il paraît que l'ennemi se retire sur l'Oder.
Le prince de la Moskwa est à Wittemberg; le général Lauriston est à
Torgau; le général Reynier a repris le commandement du septième corps,
composé du contingent saxon et de la division Durutte.
Les quatrième, sixième, onzième et douzième corps passeront sur le pont
de Dresde demain à la pointe du jour. La garde, jeune et vieille, est
autour de Dresde. La deuxième division de la garde, commandée par le
général Barrois, arrive aujourd'hui à Altenbourg.
Le roi de Saxe, qui s'était dirigé sur Prague, pour être plus près de sa
capitale, sera rendu à Dresde dans la journée de demain. L'empereur a
envoyé une escorte de cinq cents hommes de sa garde, avec son aide de
camp le général Flahaut pour le recevoir et l'accompagner.
Deux mille hommes de cavalerie ennemie ont été coupés de l'Elbe, ainsi
qu'un grand nombre de bagages, de patrouilles de troupes légères et de
cosaques. Il paraît qu'ils se sont réfugiés en Bohême.
Le 11 mai au soir.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le vice-roi s'était porté, avec le onzième corps, à Bischoffswerda; le
général Bertrand, avec le quatrième corps, à Koenigsbruck; le duc de
Raguse, avec le sixième corps, à Reichenbach; le duc de Reggio, à
Dresde; la jeune et la vieille garde, à Dresde.
Le prince de la Moskwa est entré le 11 au matin à Torgau, et a pris
position sur la rive droite, à une journée de cette place; le général
Lauriston est arrivé le même jour à Torgau avec son corps, à trois
heures de l'après-midi.
Le duc de Bellune, avec le deuxième corps, s'est mis en marche sur
Wittemberg, ainsi que le corps de cavalerie du général Sébastiani.
Le corps de cavalerie commandé par le général Latour-Maubourg a passé le
11 sur le pont de Dresde, à trois heures après-midi.
Le roi de Saxe a couché à Sedlitz. Toute la cavalerie saxonne doit
rejoindre dans la journée du 13 à Dresde. Le général Reynier a repris le
commandement du septième corps à Torgau: ce corps est composé de deux
divisions saxonnes, formant douze mille hommes.
S. M. a passé toute la journée sur le pont, à voir défiler ses troupes.
Le colonel du génie Bernard, aide-de-camp de l'empereur, a mis une
grande activité dans la réparation du pont de Dresde.
Le général Rogniat, commandant en chef le génie de l'armée, a tracé les
ouvrages qui vont couvrir la ville neuve, et servir de tête de pont.
On a intercepté un courrier du comte de Stackelberg, ex-ambassadeur de
Russie à Vienne, au comte de Nesselrode, secrétaire d'état, accompagnant
l'empereur de Russie à Dresde. On a aussi intercepté plusieurs
estafettes venant de Berlin et de Prague.
Le 12 mai au soir.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente.
Le 12, à dix heures du matin, la garde impériale a pris les armes, et
s'est mise en bataille sur le chemin de Pirna jusqu'au Gross-Garten.
L'empereur en a passé la revue. Le roi de Saxe, qui avait couché la
veille à Sedlitz, est arrivé à midi. Les deux souverains sont descendus
de cheval, et se sont embrassés, et ensuite sont entrés à la tête de
la garde, dans Dresde, aux acclamations d'une immense population. Cela
formait un très-beau spectacle.
A trois heures, l'empereur a passé la revue de la division de cavalerie
du général Fresia, composée de trois mille chevaux, venant d'Italie. S.
M. a été extrêmement satisfaite de cette cavalerie, dont la bonne tenue
est due aux soins et à l'activité du ministre de la guerre du royaume
d'Italie, Fontanelli, qui n'a rien épargné pour la mettre en bon état.
L'empereur a donné ordre au vice-roi de se rendre à Milan pour y remplir
une mission spéciale. S. M. a été extrêmement satisfaite de la conduite
que ce prince a tenue pendant toute la campagne: cette conduite a acquis
au vice-roi un nouveau titre à la confiance de l'empereur.
_Proclamation de l'empereur à l'armée._
«Soldats,
Je suis content de vous! vous avez rempli mon attente! vous avez suppléé
à tout par votre bonne volonté et par votre bravoure. Vous avez, dans
la célèbre journée du 2 mai, défait et mis en déroute l'armée russe et
prussienne commandée par l'empereur Alexandre et le roi de Prusse. Vous
avez ajouté un nouveau lustre à la gloire de mes aigles; vous avez
montré tout ce dont est capable le sang français. La bataille de Lutzen
sera mise au-dessus des batailles d'Austerlitz, d'Jéna, de Friedland et
de la Moskwa! Dans la campagne passée, l'ennemi n'a trouvé de refuge
contre nos armes qu'en suivant la méthode féroce des barbares ses
ancêtres. Des armées de Tartares ont incendié ses campagnes, ses
villes, la sainte Moscou elle-même. Aujourd'hui ils arrivaient dans nos
contrées, précédés de tout ce que l'Allemagne, la France et l'Italie
ont de mauvais sujets et de déserteurs, pour y prêcher la révolte,
l'anarchie, la guerre civile, le meurtre. Ils se sont faits les apôtres
de tous les crimes. C'est un incendie moral qu'ils voulaient allumer
entre la Vistule et le Rhin, pour, selon l'usage des gouvernemens
despotiques, mettre des déserts entre nous et eux. Les insensés! ils
connaissaient peu l'attachement à leurs souverains, la sagesse, l'esprit
d'ordre et le bon sens des Allemands. Ils connaissaient peu la puissance
et la bravoure des Français!
«Dans une seule journée, vous avez déjoué tous les complots parricides
... Nous rejetterons ces Tartares dans leurs affreux climats qu'ils ne
doivent pas franchir. Qu'ils restent dans leurs déserts glacés, séjour
d'esclavage, de barbarie et de corruption, où l'homme est ravalé à
l'égal de la brute. Vous avez bien mérité de l'Europe civilisée;
soldats! l'Italie, la France, l'Allemagne vous rendent des actions de
grâces!
«De notre camp impérial de Lutzen, le 3 mai 1813.»