SITUATION DES ARMÉES FRANÇAISES DANS LE NORD, AU PREMIER MAI.

L'empereur avait porté son quartier-général à Weissenfels; le vice-roi

avait porté le sien à Mersebourg; le général Maison était entré à Halle;

le duc de Raguse avait son quartier-général à Naumbourg; le comte

Bertrand était à Stohssen; le duc de Reggio avait son quartier-général à

Jéna.

Il a beaucoup plu dans la journée de 30: le premier mai, le temps était

meilleur.

Trois ponts avaient été jetés sur la Saale, à Weissenfels: des ouvrages

de campagne avaient été commencés à Naumbourg, et trois ponts jetés sur

la Saale.

Quinze grenadiers du treizième de ligne se trouvant entre Saalfeld et

Jéna, furent entourés par quatre-vingt-quinze hussards prussiens.

Le commandant, qui était un colonel, s'avança en disant: _Français,

rendez-vous!_ Le sergent l'ajusta et le jeta par terre roide mort. Les

autres grenadiers se pelotonnèrent, tuèrent sept Prussiens, et les

hussards s'en allèrent plus vite qu'ils n'étaient venus.

Les différens partis de la vieille garde se sont réunis à Weissenfels;

le général de division Roguet les commande.

L'empereur a visité tous les avant-postes: malgré le mauvais temps, S.

M. jouit d'une très-bonne santé.

Le premier coup de sabre qui a été donné à ce renouvellement de

campagne, a coupé l'oreille au fils du général Blucher, général-major.

C'est par un maréchal-des-logis du dixième de hussards que ce coup de

sabre a été donné. Les habitans de Weymar ont remarqué que le premier

coup de sabre donné dans la campagne de 1806 à Saalfeld, et qui a tué le

prince Louis de Prusse, a été donné aussi par un maréchal-des-logis de

ce même régiment.

Le 2 mai, à neuf heures du matin.

_A. S. l'impératrice-reine et régente._

Le premier mai, l'empereur monta à cheval à neuf heures du matin, avec

le prince de la Moskwa et le général Souham. La division Souham se mit

en mouvement vers la belle plaine qui commence sur les hauteurs de

Weissenfels et s'étend jusqu'à l'Elbe. Cette division se forma en quatre

carrés de quatre bataillons chacun, chaque carré à cinq cents toises

l'un de l'autre, et ayant quatre pièces de canon. Derrière les carrés se

plaça la brigade de cavalerie du général Laboissière, sous les ordres du

comte de Valmy qui venait d'arriver. Les divisions Gérard et Marchand

venaient d'arriver en échelons et formées de la même manière que la

division Souham. Le maréchal duc d'Istrie tenait la droite avec toute la

cavalerie de la garde.

A onze heures, ces dispositions faites, le prince de la Moskwa, en

présence d'une nuée de cavalerie ennemie qui couvrait la plaine, se mit

en mouvement sur le défilé de Poserna. On s'empara de différens villages

sans coup férir. L'ennemi occupait, sur les hauteurs du défilé, une de

plus belles positions qu'on puisse avoir; il avait six pièces de canon,

et présentait trois lignes de cavalerie.

Le premier carré passa le défilé au pas de charge et aux cris de _vive

l'empereur_ long-temps prolongés sur toute la ligne. On s'empara de la

hauteur. Les quatre carrés de la division Souham dépassèrent le défilé.

Deux autres divisions de cavalerie vinrent alors renforcer l'ennemi avec

vingt pièces de canon. La canonnade devint vive; l'ennemi ploya partout:

la division Souham se dirigea sur Lutzen; la division Gérard prit

la direction de la route de Pegau. L'empereur voulant renforcer les

batteries de cette dernière division, envoya douze pièces de la garde,

sous les ordres de son aide-de-camp le général Drouot, et ce renfort

fit merveille. Les rangs de la cavalerie ennemie furent culbutés par la

mitraille.

Au même moment, le vice-roi débouchait de Mersebourg, avec le onzième

corps, commandé par le duc de Tarente, et le cinquième, commandé par le

général Lauriston: le corps du général Lauriston tenait la gauche sur la

grande route de Mersebourg à Leipsick; celui du duc de Tarente, où

était le vice-roi, tenait la droite. Le vice-roi ayant entendu la vive

canonnade qui avait lieu près de Lutzen, fit un mouvement à droite, et

l'empereur se trouva presqu'au même moment au village de Lutzen.

La division Marchand, et successivement les divisions Brenier et Ricard

passèrent le défilé; mais l'affaire était décidée quand elles entrèrent

en ligne.

Quinze mille hommes de cavalerie ont donc été chassés de ces belles

plaines, à peu près par un pareil nombre d'infanterie. C'est le général

Wintzingerode qui commandait ces trois divisions, dont une était celle

du général Lanskoi; l'ennemi n'a montré qu'une division d'infanterie.

Devenu plus prudent par le combat de Weissenfels, et étonné du bel ordre

et du sang-froid de notre marche, l'ennemi n'a osé aborder d'aucune part

l'infanterie, et il a été écrasé par notre mitraille. Notre perte se

monte à trente-trois hommes tués et cinquante-cinq blessés, dont un chef

de bataillon. Cette perte pourrait être considérée comme extrêmement

légère, en comparaison de celle de l'ennemi qui a eu trois colonels,

trente officiers et quatre cents hommes tués ou blessés, outre un grand

nombre de chevaux; mais par une de ces fatalités dont l'histoire de la

guerre est pleine, le premier coup de canon qui fut tiré dans cette

journée, coupa le poignet au duc d'Istrie, lui perça la poitrine, et

le jeta roide mort. Il s'était avancé à cinq cents pas du côté des

tirailleurs pour bien reconnaître la plaine. Ce maréchal qu'on peut à

juste titre nommer brave et juste, était recommandable autant par

son coup-d'oeil militaire, par sa grande expérience de l'arme de la

cavalerie, que par ses qualités civiles et son attachement à l'empereur.

Sa mort sur le champ d'honneur est la plus digne d'envie; elle a été si

rapide qu'elle a dû être sans douleur. Il est peu de pertes qui pussent

être plus sensibles au coeur de l'empereur; l'armée et la France entière

partageront la douleur que S. M. a ressentie.

Le duc d'Istrie, depuis les premières campagnes d'Italie, c'est-à-dire,

depuis seize ans, avait toujours, dans différens grades, commandé la

garde de l'empereur qu'il avait suivi dans toutes ses campagnes et à

toutes ses batailles.

Le sang-froid, la bonne volonté et l'intrépidité des jeunes soldats

étonne les vétérans et tous les officiers: c'est le cas de dire _qu'aux

âmes bien nées, la valeur n'attend pas le nombre des années_.

S. M. a eu dans la nuit du 1er au 2 mai son quartier-général à Lutzen;

le vice-roi avait son quartier-général à Markrandstedt; le général

Lauriston était à Kiebersdorf; le prince de la Moskwa avait son

quartier-général à Kaya, et le duc de Raguse avait le sien à Poserna.

Le général Bertrand était à Stohssen; le duc de Reggio en marche sur

Naumbourg.

A Dantzick la garnison a obtenu de grands avantages et fait une sortie

si heureuse qu'elle a fait prisonnier un corps de trois mille Russes.

La garnison de Wittemberg paraît aussi s'être distinguée et avoir fait,

dans une sortie, beaucoup de mal à l'ennemi.

Le 2 mai 1813.

_A S. M. l'impératrice-reine et régente._

Les combats de Weissenfels et de Lutzen n'étaient que le prélude

d'événemens de la plus haute importance. L'empereur Alexandre et le roi

de Prusse qui étaient arrivés à Dresde avec toutes leurs forces dans les

derniers jours d'avril, apprenant que l'armée française avait débouché

de la Thuringe, adoptèrent le plan de lui livrer bataille dans les

plaines de Lutzen, et se mirent en marche pour en occuper la position;

mais ils furent prévenus par la rapidité des mouvemens de l'armée

française; ils persistèrent cependant dans leurs projets, et résolurent

d'attaquer l'armée pour la déposter des positions qu'elle avait prises.

La position de l'armée française au 2 mai, à neuf heures du matin, était

la suivante:

La gauche de l'armée s'appuyait à l'Elster; elle était formée par le

vice-roi, ayant sous ses ordres les cinquième et onzième corps. Le

centre était commandé par le prince de la Moskwa, au village de Kaia.

L'empereur avec la jeune et la vieille garde était à Lutzen.

Le duc de Raguse était au défilé de Poserna, et formait la droite avec

ses trois divisions. Enfin le général Bertrand, commandant le quatrième

corps, marchait pour se rendre à ce défilé. L'ennemi débouchait et

passait l'Elster aux ponts de Zwenkau, Pegau et Zeist. S. M. ayant

l'espérance de le prévenir dans son mouvement, et pensant qu'il ne

pourrait attaquer que le 3, ordonna au général Lauriston, dont le corps

formait l'extrémité de la gauche, de se porter sur Leipsick, afin de

déconcerter les projets de l'ennemi, et de placer l'armée française,

pour la journée du 3, dans une position toute différente de celle où les

ennemis avaient compté la trouver et où elle était effectivement le 2,

et de porter ainsi de la confusion et du désordre dans leurs colonnes.

À neuf heures du matin, S. M. ayant entendu une canonnade du côté de

Leipsick, s'y porta au galop. L'ennemi défendait le petit village de

Listenau et les ponts en avant de Leipsick. S. M. n'attendait que le

moment où ces dernières positions seraient enlevées, pour mettre en

mouvement toute son armée dans cette direction, la faire pivoter sur

Leipsick, passer sur la droite de l'Elster, et prendre l'ennemi à

revers; mais à dix heures, l'armée ennemie déboucha vers Kaïa, sur

plusieurs colonnes d'une noire profondeur; l'horizon en était obscurci.

L'ennemi présentait des forces qui paraissaient immenses. L'empereur fit

sur-le-champ ses dispositions. Le vice-roi reçut l'ordre de se porter

sur la gauche du prince de la Moskwa; mais il lui fallait trois heures

pour exécuter ce mouvement. Le prince de la Moskwa prit les armes, et

avec ses cinq divisions soutint le combat, qui au bout d'une demi-heure

devint terrible. S. M. se porta elle-même à la tête de la garde derrière

le centre de l'armée, soutenant la droite du prince de la Moskwa. Le

duc de Raguse, avec ses trois divisions, occupait l'extrême droite. Le

général Bertrand eut ordre de déboucher sur les derrières de l'armée

ennemie, au moment où la ligne se trouverait le plus fortement engagée.

La fortune se plut à couronner du plus brillant succès toutes ces

dispositions. L'ennemi, qui paraissait certain de la réussite de son

entreprise, marchait pour déborder notre droite et gagner le chemin de

Weissenfels. Le général Compans, général de bataille du premier mérite,

à la tête de la première division du duc de Raguse, l'arrêta tout court.

Les régimens de marine soutinrent plusieurs charges avec sang-froid, et

couvrirent le champ de bataille de l'élite de la cavalerie ennemie. Mais

les grands efforts d'infanterie, d'artillerie et de cavalerie, étaient

sur le centre. Quatre des cinq divisions du prince de la Moskwa étaient

déjà engagées. Le village de Kaia fut pris et repris plusieurs fois. Ce

village était resté au pouvoir de l'ennemi: le comte de Lobau dirigea le

général Ricard pour reprendre le village; il fut repris.

La bataille embrassait une ligne de deux lieues couvertes de feu, de

fumée et de tourbillons de poussière. Le prince de la Moskwa, le général

Souham, le général Girard, étaient partout, faisaient face à tout.

Blessé de plusieurs balles, le général Girard voulut rester sur le champ

de bataille. Il déclara vouloir mourir en commandant et dirigeant ses

troupes, puisque le moment était arrivé pour tous les Français qui

avaient du coeur, de vaincre ou de mourir.

Cependant, on commençait à apercevoir dans le lointain la poussière

et les premiers feux du corps du général Bertrand. Au même moment le

vice-roi entrait en ligne sur la gauche, et le duc de Tarente attaquait

la réserve de l'ennemi, et abordait au village où l'ennemi appuyait sa

droite. Dans ce moment, l'ennemi redoubla ses efforts sur le centre; le

village de Kaïa fut emporté de nouveau; notre centre fléchit; quelques

bataillons se débandèrent; mais cette valeureuse jeunesse, à la vue de

l'empereur, se rallia en criant _vive l'empereur!_ S. M. jugea que le

moment de crise qui décide du gain ou de la perte des batailles était

arrivé: il n'y avait plus un moment à perdre. L'empereur ordonna au

duc de Trévise de se porter avec seize bataillons de la jeune garde

au village de Kaia, de donner tête baissée, de culbuter l'ennemi,

de reprendre le village et de faire main basse sur tout ce qui s'y

trouvait. Au même moment, S. M. ordonna à son aide-de-camp le général

Drouot, officier d'artillerie de la plus grande distinction, de réunir

une batterie de quatre-vingts pièces, et de la placer en avant de la

vieille garde, qui fut disposée en échelons comme quatre redoutes, pour

soutenir le centre, toute notre cavalerie rangée en bataille derrière.

Les généraux Dulauloy, Drouot et Devaux partirent au galop avec leurs

quatre-vingts bouches à feu placées en un même groupe. Le feu devint

épouvantable. L'ennemi fléchit de tous côtés. Le duc de Trévise emporta

sans coup férir le village de Kaia, culbuta l'ennemi et continua à se

porter en avant en battant la charge. Cavalerie, infanterie, artillerie

de l'ennemi, tout se mit en retraite.

Le général Bonnet, commandant une division du duc de Raguse, reçut ordre

de faire un mouvement par sa gauche sur Kaïa, pour appuyer les succès

du centre. Il soutint plusieurs charges de cavalerie dans lesquelles

l'ennemi éprouva de grandes pertes.

Cependant le général comte Bertrand s'avançait et entrait en ligne.

C'est en vain que la cavalerie ennemie caracola autour de ses carrés;

sa marche n'en fut pas ralentie. Pour le rejoindre plus promptement,

l'empereur ordonna un changement de direction en pivotant sur Kaïa.

Toute la droite fit un changement de front, la droite en avant.

L'ennemi ne fit plus que fuir; nous le poursuivîmes une lieue et demie.

Nous arrivâmes bientôt sur la hauteur que l'empereur Alexandre, le roi

de Prusse et la famille de Brandebourg occupaient pendant la bataille.

Un officier prisonnier qui se trouvait là, nous apprit cette

circonstance.

Nous avons fait plusieurs milliers de prisonniers. Le nombre n'en a pu

être considérable, vu l'infériorité de notre cavalerie et le désir que

l'empereur avait montré de l'épargner.

Au commencement de la bataille, l'empereur avait dit aux troupes: _C'est

une bataille d'Égypte. Une bonne infanterie doit savoir se suffire._

Le général Gouré, chef d'état-major du prince de la Moskwa a été tué,

mort digne d'un si bon soldat! Notre perte se monte à dix mille hommes

tués ou blessés; celle de l'ennemi peut être évaluée de vingt-cinq à

trente mille hommes. La garde royale de Prusse a été détruite. Les

gardes de l'empereur de Russie ont considérablement souffert; les deux

divisions de dix régimens de cuirassiers russes ont été écrasées.

S. M. ne saurait trop faire l'éloge de la bonne volonté, du courage et

de l'intrépidité de l'armée. Nos jeunes soldats ne considéraient pas le

danger. Ils ont dans cette circonstance relevé toute la noblesse du sang

français.

L'état-major-général, dans sa relation, fera connaître les belles

actions qui ont illustré cette brillante journée, qui, comme un coup de

tonnerre, a pulvérisé les chimériques espérances et tous les calculs

de destruction et de démembrement de l'empire. Les trames ténébreuses

ourdies par le cabinet de Saint-James pendant tout un hiver, se trouvent

en un instant dénouées comme le noeud gordien par l'épée d'Alexandre.

Le prince de Hesse-Hombourg a été tué. Les prisonniers disent que

le jeune prince royal de Prusse a été blessé, que le prince de

Mecklenbourg-Strelitz a été tué.

L'infanterie de la vieille garde, dont six bataillons étaient seulement

arrivés, a soutenu par sa présence l'affaire avec ce sang-froid qui

la caractérise. Elle n'a pas tiré un seul coup de fusil. La moitié de

l'armée n'a pas donné, car les quatre divisions du corps du général

Lauriston n'ont fait qu'occuper Leipsick; les trois divisions du duc de

Reggio étaient encore à deux journées du champ de bataille: le comte

Bertrand n'a donné qu'avec une de ses divisions, et si légèrement,

qu'elle n'a pas perdu cinquante hommes; ses seconde et troisième

divisions n'ont pas donné. La seconde division de la jeune garde,

commandée par le général Barrois, était encore à cinq journées; il en

est de même de la moitié de la vieille garde, commandée par le général

Decouz, qui n'était encore qu'à Erfurth: des batteries de réserve

formant plus de cent bouches à feu n'avaient pas rejoint, et elles sont

encore en marche depuis Mayence jusqu'à Erfurth: le corps du duc de

Bellune était aussi à trois jours du champ de bataille. Le corps de

cavalerie du général Sébastiani, avec les trois divisions du prince

d'Eckmühl, étaient du côté du Bas-Elbe. L'armée alliée forte de cent

cinquante à deux cent mille hommes, commandée par les deux souverains,

ayant un grand nombre de princes de la maison de Prusse à sa tête, a

donc été défaite et mise en déroute par moins de la moitié de l'armée

française.

Les ambulances et le champ de bataille offraient le spectacle le plus

touchant: les jeunes soldats, a la vue de l'empereur, faisaient trêve à

leur douleur, en criant: _vive l'empereur!_--_Il y a-vingt ans,_ a dit

l'empereur, _que je commande des armées françaises; je n'ai pas encore

vu autant de bravoure et de dévouement._

L'Europe serait enfin tranquille, si les souverains et les ministres qui

dirigent leurs cabinets, pouvaient avoir été présens sur ce champ de

bataille. Ils renonceraient à l'espérance de faire rétrograder l'étoile

de la France; ils verraient que les conseillers qui veulent démembrer

l'empire français et humilier l'empereur, préparent la perte de leurs

souverains.

Le 3 mai, à neuf heures du soir.

_A S. M. l'impératrice-reine et régente._

L'empereur, à la pointe du jour du 3, avait parcouru le champ de

bataille. A dix heures, il s'est mis en marche pour suivre l'ennemi. Son

quartier-général, le 3 au soir, était à Pegau. Le vice-roi avait son

quartier-général à Wichstanden, à mi-chemin de Pegau à Borna. Le comte

Lauriston, dont le corps n'avait pas pris part à la bataille, était

parti de Leipsick, pour se porter sur Zwemkau où il était arrivé. Le duc

de Raguse avait passé l'Elster au village de Lietzkowitz, et la comte

Bertrand l'avait passé au village de Gredel. Le prince de la Moskwa

était resté en position sur le champ de bataille. Le duc de Reggio, de

Naumbourg devait se porter sur Zeist.

L'empereur de Russie et le roi de Prusse avaient passé par Pegau dans la

soirée du 2, et étaient arrivés au village de Loberstedt à onze heures

du soir; ils s'y étaient reposés quatre heures, et en étaient partis le

3, à trois heures du matin, se dirigeant sur Borna.

L'ennemi ne revenait pas de son étonnement de se trouver battu dans

une si grande plaine, par une armée ayant une si grande infériorité de

cavalerie. Plusieurs colonels et officiers supérieurs faits prisonniers,

assurent qu'au quartier-général ennemi, on n'avait appris la présence

de l'empereur à l'armée, que lorsque la bataille était engagée; ils

croyaient tous l'empereur à Erfurt.

Comme cela arrive toujours dans de pareilles circonstances, les

Prussiens accusent les Russes de ne pas les avoir soutenus; les Russes

accusent les Prussiens de ne s'être pas bien battus. La plus grande

confusion règne dans leur retraite. Plusieurs de ces prétendus

volontaires qu'on lève en Prusse, ont été faits prisonniers; ils font

pitié. Tous déclarent qu'ils ont été enrôlés de force, et sous peine de

voir les biens de leur famille confisqués.

Les gens du pays disent que le prince de Hesse-Hombourg a été tué: que

plusieurs généraux russes et prussiens ont été tués ou blessés; le

prince de Mecklenbourg-Strelitz aurait également été tué; mais toutes

ces nouvelles ne sont encore que des bruits du pays.

La joie de ces contrées d'être délivrées des cosaques ne peut se

décrire. Les habitans parlent avec mépris de toutes les proclamations et

de toutes les tentatives qu'on a faites pour les engager à s'insurger.

L'armée russe et prussienne était composée du corps des généraux

prussiens York, Blucher et Bulow; de ceux des généraux russes

Wittgenstein, Wintzingerode, Miloradowitch et Tormazow. Les gardes

russes et prussiennes y étaient. L'empereur de Russie, le roi de Prusse,

le prince-royal de Prusse, tous les princes de la maison de Prusse

étaient à la bataille.

L'armée combinée russe et prussienne est évaluée de cent cinquante à

deux cent mille hommes. Tous les cuirassiers russes y étaient, et ont

beaucoup souffert.

Le 4 mai au soir.

_A S. M. l'impératrice-reine et régente._

Le quartier-général de l'empereur était le 4 au soir à Borna;

Celui du vice-roi à Kolditz;

Celui du général comte Bertrand à Frohbourg;

Celui du général comte Lauriston à Moeelbus;

Celui du prince de la Moskwa à Leipsick;

Celui du duc de Reggio à Zeitz.

L'ennemi se retire sur Dresde dans le plus grand désordre et par toutes

les routes.

Tous les villages qu'on trouve sur la route de l'armée sont pleins de

blessés russes et prussiens.

Le prince de Neufchâtel, major-général, a ordonné que l'on enterrât, le

4 au matin, à Pegau, le prince de Mecklenbourg-Strelitz avec tous les

honneurs dus à son grade.

A la bataille du 2, le général Dumontier, qui commande la division de la

jeune garde, a soutenu la réputation qu'il avait déjà acquise dans les

précédentes campagnes. Il se loue beaucoup de sa division.

Le général de division Brenier a été blessé. Les généraux de brigade

Chemineau et Grillot ont été blessés et amputés.

Recensement fait des coups de canon tirés à la bataille, le nombre s'en

est trouvé moins considérable qu'on avait cru d'abord: on n'a tiré que

trente-neuf mille cinq cents coups de canon. A la bataille de la Moskwa

on en avait tiré cinquante et quelques mille.

Le 5 mai au soir.

_A S. M. l'impératrice-reine et régente._

Le quartier-général de l'empereur était à Colditz, celui du vice-roi

à Harta, celui du duc de Raguse derrière Colditz, celui du général

Lauriston à Wurtzen, du prince de la Moskwa à Leipsick, du duc de Reggio

à Altenbourg, et du général Bertrand à Rochlitz.

Le vice-roi arriva devant Colditz le 5 à neuf heures du matin. Le pont

était coupé, et des colonnes d'infanterie et de cavalerie avec de

l'artillerie défendaient le passage. Le vice-roi se porta avec une

division à un gué qui est sur la gauche, passa la rivière, et gagna le

village de Komichau, où il fit placer une batterie de vingt pièces de

canon: l'ennemi évacua alors la ville de Colditz dans le plus grand

désordre, et en défilant sous la mitraille de nos vingt pièces.

Le vice-roi poursuivit vivement l'ennemi; c'était le reste de l'armée

prussienne, fort de vingt à vingt-cinq mille hommes, qui se dirigea,

partie sur Leissnig, et partie sur Gersdorff.

Arrivées à Gersdorff, les troupes prussiennes passèrent à travers

une réserve qui occupait cette position: c'était le corps russe de

Miloradowitch, composé de deux divisions formant à peu près huit

mille hommes sous les armes; les régimens russes, n'étant que de deux

bataillons de quatre compagnies chaque, et les compagnies n'étant que

de cent cinquante hommes, mais n'ayant que cent hommes présens sous les

armes, ce qui ne fait que sept à huit cents hommes par régiment: ces

deux divisions de Miloradowitch étaient arrivées à la bataille au moment

où elle finissait, et n'avaient pas pu y prendre part.

Aussitôt que la trente-sixième division eut rejoint la trente-cinquième,

le vice-roi donna l'ordre au duc de Tarente de former les deux divisions

en trois colonnes, et de déposter l'ennemi. L'attaque fut vive:

nos braves se précipitèrent sur les Russes, les enfoncèrent et les

poussèrent sur Harta. Dans ce combat nous avons eu cinq à six cents

blessés, et nous avons fait mille prisonniers: l'ennemi a perdu dans

cette journée deux mille hommes.

Le général Bertrand arrivé à Rochlitz, y a pris quelques convois de

blessés, de malades et de bagages, et a fait des prisonniers; plus de

douze cents voitures de blessés avaient passé par cette route.

Le roi de Prusse et l'empereur Alexandre avaient couché à Rochlitz.

Un adjudant-sous-officier du dix-septième provisoire, qui avait été fait

prisonnier à la bataille du 2, s'est échappé et a raconté que l'ennemi

a fait de grandes pertes et se retire dans le plus grand désordre; que

pendant la bataille les Russes et les Prussiens tenaient leur drapeaux

en réserve, ce qui fait que nous n'en avons pas pu prendre; qu'ils

nous ont fait cent deux prisonniers, dont quatre officiers; que ces

prisonniers étaient conduits en arrière sous la garde du détachement

laissé aux drapeaux; que les Prussiens ont fait de mauvais traitemens

aux prisonniers; que deux prisonniers ne pouvant pas marcher par

extrême fatigue, ils leur ont passé le sabre au travers du corps; que

l'étonnement des Prussiens et des Russes d'avoir trouvé une armée si

nombreuse, aussi bien exercée et munie de tout, était à son comble;

qu'il y avait de la mésintelligence entre eux, et qu'ils s'accusaient

respectivement de leurs pertes.

Le général comte Lauriston, de Wurtzen, s'est mis en marche sur la

grande route de Dresde.

Le prince de la Moskwa s'est porté sur l'Elbe pour débloquer le général

Thielmann qui commande à Torgau, prendre position sur ce point et

débloquer Wittemberg: il paraît que cette dernière place a fait une

belle défense et repoussa plusieurs attaques qui ont coûté fort cher à

l'ennemi.

Des prisonniers racontent que l'empereur Alexandre, voyant la bataille

perdue, parcourait la ligne russe pour animer le soldat, en disant:

«Courage, Dieu est pour nous.»

Ils ajoutent que le général prussien Blucher est blessé, et qu'il y a

cinq généraux de division et de brigade prussiens tués ou blessés.

Le 6 mai au soir.

_A S. M. l'impératrice-reine et régente._

Le quartier-général de S. M. l'empereur et roi était à Waldheim; celui

du vice-roi, à Ertzdorf; celui du général Lauriston était à Oschatz;

celui du prince de la Moskwa, entre Leipsick et Torgau; celui du comte

Bertrand, à Mittweyda; celui du duc de Reggio, à Penig.

L'ennemi avait brûlé à Waldheim un très-beau pont en bois d'une seule

arche; ce qui nous avait retardé de quelques heures. Son arrière-garde

avait voulu défendre le passage, mais s'était déployée sur Ertzdorf: la

position de ce dernier point est fort belle; l'ennemi a voulu la tenir.

Le pont étant brûlé, le vice-roi fit tourner le village par la droite et

par la gauche. L'ennemi était placé derrière des ravins. Une fusillade

et une canonnade assez vives s'engagèrent; aussitôt on marcha droit à

l'ennemi, et la position fut enlevée: l'ennemi a laissé deux cents morts

sur le champ de bataille.

Le général Vandamme avait, le 1er mai, son quartier-général à Harbourg.

Nos troupes ont pris un cutter de guerre russe armée de vingt pièces de

canon. L'ennemi a repassé l'Elbe avec tant de précipitation, qu'il a

laissé sur la rive gauche une infinité de barques propres au passage

et beaucoup de bagages. Les mouvemens de la grande armée étaient déjà

connus, et causaient une grande consternation à Hambourg. Les traîtres

de Hambourg voyaient que le jour de la vengeance était près d'arriver.

Le général Dumonceau était à Lunebourg.

A la bataille du 2, les officiers d'ordonnance Bérenger et Pretel ont

été blessés, mais peu dangereusement.

En notre camp impérial de Goldit, le 6 mai 1813.

_Lettre de l'empereur à la maréchale duchesse d'Istrie._

«Ma cousine, votre mari est mort au champ d'honneur. La perte que vous

faites et celle de vos enfans est grande sans doute, mais la mienne

l'est davantage encore. Le duc d'Istrie est mort de la plus belle mort

et sans souffrir. Il laisse une réputation sans tache; c'est le plus

bel héritage qu'il ait pu léguer à ses enfans. Ma protection leur est

acquise; ils hériteront aussi de l'affection que je portais à leur père.

Trouvez dans toutes ces considérations des motifs de consolation pour

alléger vos peines, et ne doutez jamais de mes sentimens pour vous.

Cette lettre n'étant à autre fin, je prie Dieu qu'il vous ait, ma chère

cousine, en sa sainte et digne garde.»

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome V. · 第 20 / 73 题