Moscou, 16 septembre 1812.
_Dix-neuvième bulletin de la grande armée._
Depuis la bataille de la Moskwa, l'armée française a poursuivi l'ennemi
sur les trois routes de Mojaïsk, de Svenigorod et de Kalouga sur Moscou.
Le roi de Naples était, le 9, à Koubiuskoë; le vice-roi à Rouza; le
prince Poniatowski à Femiskoë. Le quartier-général est parti de Mojaïsk
le 12; et a été porté à Peselina; le 13, il était au château de Berwska;
le 14, à midi, nous sommes entrés à Moscou. L'ennemi avait élevé sur la
montagne des Moineaux, à deux werstes de la ville, des redoutes qu'il a
abandonnées.
La ville de Moscou est aussi grande que Paris; c'est une ville
extrêmement riche, remplie des palais de tous les principaux de
l'empire. Le gouverneur russe, Rostopchin, a voulu ruiner cette belle
ville, lorsqu'il a vu que l'armée russe l'abandonnait. Il a armé trois
mille malfaiteurs qu'il a fait sortir des cachots; il a appelé également
six mille satellites et leur a fait distribuer des armes de l'arsenal.
Notre avant-garde, arrivée au milieu de la ville, fut accueillie par une
fusillade partie du Kremlin. Le roi de Naples fit mettre en batterie
quelques pièces de canon, dissipa cette canaille, et s'empara du
Kremlin. Nous avons trouvé à l'arsenal soixante-mille fusils neufs et
cent vingt pièces de canon sur leurs affûts. La plus complète anarchie
régnait dans la ville; des forcenés ivres couraient dans les quartiers,
et mettaient le feu partout. Le gouverneur Rostopchin avait fait enlever
tous les marchands et négocians, par le moyen desquels on aurait pu
rétablir l'ordre. Plus de quatre cents Français et Allemands avaient
été arrêtés par ses ordres; enfin, il avait eu la précaution de faire
enlever les pompiers avec les pompes: aussi l'anarchie la plus complète
a désolé cette grande et belle ville, et les flammes la consument. Nous
y avions trouvé des ressources considérables de toute espèce.
L'empereur est logé au Kremlin, qui est au centre de la ville, comme une
espèce de citadelle entourée de hautes murailles. Trente mille blessés
ou malades russes sont dans les hôpitaux, abandonnés, sans secours et
sans nourriture.
Les Russes avouent avoir perdu cinquante mille hommes à la bataille de
la Moskwa. Le prince Bagration est blessé à mort. On a fait le relevé
des généraux russes blessés ou tués à la bataille: il se monte de
quarante-cinq à cinquante.
Moscou, le 17 septembre 1812.
_Vingtième bulletin de la grande armée._
On a chanté des _Te Deum_ en Russie pour le combat de Polotsk; on en a
chanté pour les combats de Riga, pour le combat d'Ostrowno, pour celui
de Smolensk; partout, selon les relations des Russes, ils étaient
vainqueurs, et l'on avait repoussé les Français loin du champ de
bataille; c'est donc au bruit des _Te Deum_ russes que l'armée est
arrivée à Moscou. On s'y croyait vainqueur, du moins la populace; car
les gens instruits savaient ce qui se passait.
Moscou est l'entrepôt de l'Asie et de l'Europe; ses magasins étaient
immenses; toutes les maisons étaient approvisionnées de tout pour huit
mois. Ce n'était que de la veille et du jour même de notre entrée,
que le danger avait été bien connu. On a trouvé dans la maison de ce
misérable Rostopchin, des papiers et une lettre à demi-écrite; il s'est
sauvé sans l'achever.
Moscou, une des plus belles et des plus riches villes du monde n'existe
plus. Dans la journée du 14, le feu a été mis par les Russes à la
bourse, au bazar et a l'hôpital. Le 16, un vent violent s'est élevé;
trois à quatre cents brigands ont mis le feu dans la ville en cinq cents
endroits à la fois, par l'ordre du gouverneur Rostopchin. Les cinq
sixièmes des maisons sont en bois: le feu a pris avec une prodigieuse
rapidité; c'était un océan de flammes. Des églises, il y en avait seize
cents; des palais, plus de mille; d'immenses magasins: presque tout a
été consumé. On a préservé le Kremlin.
Cette perte est incalculable pour la Russie, pour son commerce, pour sa
noblesse qui y avait tout laissé. Ce n'est pas l'évaluer trop haut que
de la porter à plusieurs milliards.
On a arrêté et fusillé une centaine de ces chauffeurs; tous ont déclaré
qu'ils avaient agi par les ordres du gouverneur Rostopchin, et du
directeur de la police.
Trente mille blessés et malades russes ont été brûlés. Les plus riches
maisons de commerce de la Russie se trouvent ruinées: la secousse doit
être considérable; les effets d'habillement, magasins et fournitures de
l'armée russe ont été brûlés; elle y a tout perdu. On n'avait rien voulu
évacuer, parce qu'on a toujours voulu penser qu'il était impossible
d'arriver à Moscou, et qu'on a voulu tromper le peuple. Lorsqu'on a tout
vu dans la main des Français, on a conçu l'horrible projet de brûler
cette première capitale, cette ville sainte, centre de l'empire, et l'on
a réduit deux cent mille bons habitans à la mendicité. C'est le crime de
Rostopchin, exécuté par des scélérats délivrés des prisons.
Les ressources que l'armée trouvait, sont par-là fort diminuées;
cependant l'on a ramassé, et l'on ramasse beaucoup de choses. Toutes
les caves sont à l'abri du feu, et les habitans, dans les vingt-quatre
dernières heures, avaient enfoui beaucoup d'objets. On a lutté contre le
feu; mais le gouverneur avait eu l'affreuse précaution d'emmener ou de
faire briser toutes les pompes.
L'armée se remet de ses fatigues; elle a en abondance du pain, des
pommes de terre, des choux, des légumes, des viandes, des salaisons, du
vin, de l'eau-de-vie, du sucre, du café, enfin des provisions de toute
espèce.
L'avant-garde est à vingt werstes sur la route de Kasan, par laquelle
se retire l'ennemi. Une autre avant-garde française est sur la route de
Saint-Pétersbourg où l'ennemi n'a personne.
La température est encore celle de l'automne: le soldat a trouvé et
trouve beaucoup de pelisses et des fourrures pour l'hiver. Moscou en est
le magasin.
Moscou, 20 septembre 1812.
_Vingt-unième bulletin de la grande armée._
Trois cents chauffeurs ont été arrêtés et fusillés. Ils étaient armés
d'une fusée de six pouces, contenue entre deux morceaux de bois; ils
avaient aussi des artifices qu'ils jetaient sur les toits. Ce misérable
Rostopchin avait fait confectionner ces artifices en faisant croire
aux habitans qu'il voulait faire un ballon qu'il lancerait, plein de
matières incendiaires, sur l'armée française. Il réunissait, sous ce
prétexte, les artifices et autres objets nécessaires à l'exécution de
son projet.
Dans la journée du 19 et dans celle du 20, les incendies ont cessé. Les
trois quarts de la ville sont brûlés, entre autres le beau palais de
Catherine, meublé à neuf. Il reste au plus le quart des maisons.
Pendant que Rostopchin enlevait les pompes de la ville, il laissait
soixante mille fusils, cent cinquante pièces de canon, plus de cent
mille boulets et bombes, quinze cent mille cartouches, quatre cent
milliers de poudre, quatre cent milliers de salpêtre et de soufre. Ce
n'est que le 19 qu'on a découvert les quatre cent milliers de salpêtre
et de soufre, dans un bel établissement situé à une demi-lieue de
la ville; cela est important. Nous voilà approvisionnés pour deux
campagnes.
On trouve tous les jours des caves pleines de vin et d'eau-de-vie.
Les manufactures commençaient à fleurir à Moscou; elles sont détruites.
L'incendie de cette capitale retarde la Russie de cent ans.
Le temps paraît tourner à la pluie. La plus grande partie de l'armée est
casernée dans Moscou.
Moscou, 27 septembre 1812.
_Vingt-deuxième bulletin de la grande armée._
Le consul général Lesseps a été nommé intendant de la province de
Moscou. Il a organisé une municipalité et plusieurs commissions, toutes
composées de gens du pays.
Les incendies ont entièrement cessé. On découvre tous les jours des
magasins de sucre, de pelleteries, de draps, etc.
L'armée ennemie paraît se retirer sur Kalouga et Toula. Toula renferme
la plus grande fabrique d'armes qu'ait la Russie. Notre avant-garde est
sur la Pakra.
L'empereur est logé au palais impérial du Kremlin. On a trouvé au
Kremlin plusieurs ornemens servant au sacre des empereurs, et tous les
drapeaux pris aux Turcs depuis cent ans.
Le temps est à peu près comme à la fin d'octobre à Paris. Il pleut un
peu, et l'on a eu quelques gelées blanches. On assure que la Moskwa et
les rivières du pays ne gèlent point avant la mi-novembre.
La plus grande partie de l'armée est cantonnée à Moscou, où elle se
remet de ses fatigues.
Moscou, 9 octobre 1812.
_Vingt-troisième bulletin de la grande armée._
L'avant-garde, commandée par le roi de Naples, est sur la Nara, à vingt
lieues de Moscou. L'armée ennemie est sur Kalouga. Des escarmouches ont
lieu tous les jours. Le roi de Naples a eu dans toutes l'avantage, et a
toujours chassé l'ennemi de ses positions.
Les cosaques rôdent sur nos flancs. Une patrouille de cent cinquante
dragons de la garde, commandée par le major Marthod, est tombée dans
une embuscade de cosaques, entre le chemin de Moscou et de Kalouga. Les
dragons en ont sabré trois cents, se sont fait jour, mais ils ont en
vingt hommes restés sur le champ de bataille, qui ont été pris, parmi
lesquels le major, blessé grièvement.
Le duc d'Elchingen est à Boghorodock; l'avant-garde du vice-roi est à
Troitsa, sur la route de Dmitrow.
Les drapeaux pris par les Russes sur les Turcs dans différentes guerres,
et plusieurs choses curieuses trouvées dans la Kremlin, sont partis pour
Paris. On a trouvé une madone enrichie de diamans; on l'a aussi envoyée
à Paris.
Il paraît que Rostopchin est aliéné. A Voronovo, il a mis le feu à son
château, et a laissé l'écrit suivant attaché à un poteau:
«J'ai embelli pendant huit ans cette campagne, et j'y ai vécu heureux au
sein de ma famille. Les habitans de cette terre, au nombre de dix-sept
cent vingt, la quittent à votre approche, et moi je mets le feu à ma
maison pour qu'elle ne soit pas souillée par votre présence.--Français,
je vous ai abandonné mes deux maisons de Moscou avec un mobilier d'un
demi-million de roubles.--Ici, vous ne trouverez que des cendres.» Signé
comte FEDOR ROSTOPCHIN.
Le palais du prince Kurakin est un de ceux qu'on est parvenu à sauver de
l'incendie. Le général comte Nansouty y est logé.
On est parvenu avec beaucoup de peine à tirer des hôpitaux et des
maisons incendiées une partie des malades russes. Il reste encore
environ quatre mille de ces malheureux. Le nombre de ceux qui ont péri
dans l'incendie est extrêmement considérable.
Il a fait depuis huit jours, du soleil, et plus chaud qu'à Paris dans
cette saison. On ne s'aperçoit pas qu'on soit dans le Nord.
Le duc de Reggio, qui est à Wilna, est entièrement rétabli.
Le général en chef ennemi Bagration est mort des blessures qu'il a
reçues à la bataille de la Moskwa.
L'armée russe désavoue l'incendie de Moscou. Les auteurs de cet attentat
sont en horreur aux Russes. Ils regardent Rostopchin comme une espèce
de Marat. Il a pu se consoler dans la société du commissaire anglais
Wilson.
L'état-major fait imprimer les détails du combat de Smolensk et de la
bataille de la Moskwa, et fera connaître ceux qui se sont distingués.
On vient d'armer le Kremlin de cinquante pièces de canon, et l'on a
construit des flèches à tous les rentrans. Il forme une forteresse. Les
fours et les magasins y sont établis.
Moscou, 14 octobre 1812.
_Vingt-quatrième bulletin de la grande armée._
Le général baron Delzons s'est porté sur Dmitrow. Le roi de Naples est
à l'avant-garde sur la Nara, en présence de l'ennemi, qui est occupé à
refaire son armée, en la complétant par des milices.
Le temps est encore beau. La première neige est tombée hier. Dans vingt
jours il faudra être en quartiers d'hiver.
Les forces que la Russie avait en Moldavie ont rejoint le général
Tormazow. Celles de Finlande ont débarqué à Riga. Elles sont sorties et
ont attaqué le dixième corps. Elles ont été battues; trois mille hommes
ont été faits prisonniers. On n'a pas encore la relation officielle de
ce brillant combat, qui fait tant d'honneur au général d'Yorck.
Tous nos blessés sont évacués sur Smolensk, Minsk et Mohilow. Un grand
nombre sont rétablis et ont rejoint leurs corps.
Beaucoup de correspondances particulières entre Saint-Pétersbourg
et Moscou font bien connaître la situation de cet empire. Le projet
d'incendier Moscou ayant été tenu secret, la plupart des seigneurs et
des particuliers n'avaient rien enlevé.
Les ingénieurs ont levé le plan de la ville, en marquant les maisons
qui ont été sauvées de l'incendie. Il résulte que l'on n'est parvenu
à sauver du feu que la dixième partie de la ville. Les neuf-dixièmes
n'existent plus.
A Noilskoë, le 20 octobre 1812.
_Vingt-cinquième bulletin de la grande armée._
Tous les malades qui étaient aux hôpitaux de Moscou, ont été évacués
dans les journées du 15, du 16, du 17 et du 18 sur Mojaïsk et Smolensk.
Les caissons d'artillerie, les munitions prises, et une grande quantité
de choses curieuses, et des trophées, ont été emballés et sont partis le
15. L'armée a reçu l'ordre de faire du biscuit pour vingt jours, et de
se tenir prête à partir; effectivement, l'empereur a quitté Moscou le
19. Le quartier-général était le même jour à Desna.
D'un côté, on a armé le Kremlin et on l'a fortifié: dans le même temps,
on l'a miné pour le faire sauter. Les uns croient que l'empereur veut
marcher sur Toula et Kalouga pour passer l'hiver dans ces provinces, en
occupant Moscou par une garnison dans le Kremlin.
Les autres croient que l'empereur fera sauter le Kremlin et brûler les
établissemens publics qui restent, et qu'il se rapprochera de cent
lieues de la Pologne, pour établir ses quartiers d'hiver dans un pays
ami, et être à portée de recevoir tout ce qui existe dans les magasins
de Dantzick, de Kowno, de Wilna et Minsk, pour se rétablir des fatigues
de la guerre: ceux-ci font l'observation que Moscou est éloigné de
Pétersbourg de cent quatre-vingt lieues de mauvaise route, tandis qu'il
n'y a de Witepsk à Pétersbourg que cent trente lieues; qu'il y a de
Moscou à Kiow deux cent dix-huit lieues, tandis qu'il n'y a de Smolensk
à Kiow que cent douze lieues, d'où l'on conclut que Moscou n'est pas une
position militaire; or, Moscou n'a plus d'importance politique, puisque
cette ville est brûlée et ruinée pour cent ans.
L'ennemi montre beaucoup de cosaques qui inquiètent la cavalerie:
l'avant-garde de la cavalerie, placée en avant de Vinkovo, a été
surprise par une horde de ces cosaques; ils étaient dans le camp avant
qu'on pût être à cheval. Ils ont pris un parc du général Sébastiani de
cent voitures de bagages, et fait une centaine de prisonniers. Le roi de
Naples est monté à cheval avec les cuirassiers et les carabiniers, et
apercevant une colonne d'infanterie légère de quatre bataillons, que
l'ennemi envoyait pour appuyer les cosaques, il l'a chargée, rompue et
taillée en pièces. Le général Dery, aide-de-camp du roi, officier brave,
a été tué dans cette charge, qui honore les carabiniers.
Le vice-roi est arrivé à Fominskoë. Toute l'armée est en marche.
Le maréchal duc de Trévise est resté à Moscou avec une garnison.
Le temps est très-beau, comme en France en octobre, peut-être un peu
plus chaud. Mais dans les premiers jours de novembre on aura des froids.
Tout indique qu'il faut songer aux quartiers d'hiver. Notre cavalerie,
surtout, en a besoin. L'infanterie s'est remise à Moscou, et elle est
très-bien portante.
Borowsk, 23 octobre 1812.
_Vingt-sixième bulletin de la grande armée._
Après la bataille de la Moskwa, le général Kutusow prit position à
une lieue en avant de Moscou; il avait établi plusieurs redoutes pour
défendre la ville; il s'y tint, espérant sans doute en imposer jusqu'au
dernier moment. Le 14 septembre, ayant vu l'armée française marcher à
lui, il prit son parti, et évacua la position en passant par Moscou. Il
traversa cette ville avec son quartier-général à neuf heures du matin.
Notre avant-garde la traversa à une heure après midi.
Le commandant de l'arrière-garde russe fit demander qu'on le laissât
défiler dans la ville sans tirer: on y consentit; mais au Kremlin, la
canaille armée par le gouverneur, fit résistance et fut sur-le-champ
dispersée. Dix mille soldats russes furent, le lendemain et les jours
suivans, ramassés dans la ville, où ils s'étaient éparpillés par l'appât
du pillage: c'étaient d'anciens et bons soldats; ils ont augmenté le
nombre des prisonniers.
Les 15, 16 et 17 septembre, le général d'arrière-garde russe dit que
l'on ne tirerait plus, et que l'on ne devait plus se battre, et parla
beaucoup de paix. Il se porta sur la route de Kolomna, et notre
avant-garde se plaça à cinq lieues de Moscou, au pont de la Moskwa.
Pendant ce temps, l'armée russe quitta la route de Kolomna et prit celle
de Kalouga par la traverse. Elle fit ainsi la moitié du tour de la
ville, à six lieues de distance. Le vent y portait des tourbillons de
flammes et de fumée. Cette marche, au dire des officiers russes, était
sombre et religieuse. La consternation était dans les âmes: on assure
qu'officiers et soldats étaient si pénétrés, que le plus profond silence
régnait dans toute l'armée comme dans la prière.
On s'aperçut bientôt de la marche de l'ennemi. Le duc d'Istrie se porta
à Desna avec un corps d'observation.
Le roi de Naples suivit l'ennemi d'abord sur Podol, et ensuite se porta
sur ses derrières, menaçant de lui couper la route de Kalouga. Quoique
le roi n'eût avec lui que l'avant-garde, l'ennemi ne se donna que le
temps d'évacuer les retranchemens qu'il avait faits, et se porta six
lieues en arrière, après un combat glorieux pour l'avant-garde. Le
prince Poniatowski prit position derrière la Nara, au confluent de
l'Istia.
Le général Lauriston ayant dû aller au quartier-général russe le 5
octobre, les communications se rétablirent entre nos avant-postes et
ceux de l'ennemi, qui convinrent entre eux de ne pas s'attaquer sans
se prévenir trois heures d'avance; mais le 18, à sept heures du matin,
quatre mille cosaques sortirent d'un bois situé à demi-portée de canon
du général Sébastiani, formant l'extrême gauche de l'avant-garde, qui
n'avait été ni occupé ni éclairé ce jour-là. Ils firent un houra
sur cette cavalerie légère dans le temps qu'elle était à pied à la
distribution de farine. Cette cavalerie légère ne put se former qu'à un
quart de lieue plus loin. Cependant l'ennemi pénétrant par cette trouée,
un parc de douze pièces de canon et de vingt caissons du général
Sébastiani fut pris dans un ravin, avec des voitures de bagages, au
nombre de trente; en tout soixante-cinq voitures, au lieu de cent que
l'on avait portées dans le dernier bulletin.
Dans le même temps, la cavalerie régulière de l'ennemi et deux colonnes
d'infanterie pénétraient dans la trouée. Elles espéraient gagner le bois
et le défilé de Voconosvo avant nous; mais le roi de Naples était là: il
était à cheval. Il marcha, et enfonça la cavalerie de ligne russe
dans dix ou douze charges différentes. Il aperçut la division de six
bataillons ennemis commandée par le lieutenant-général Muller,
la chargea et l'enfonça. Cette division a été massacrée. Le
lieutenant-général Muller a été tué.
Pendant que ceci se passait, le prince Poniatowski repoussait une
division russe avec succès. Le général polonais Fischer a été tué d'un
boulet.
L'ennemi a non-seulement éprouvé une perte supérieure à la nôtre; mais
il a la honte d'avoir violé une trêve d'avant-garde, ce qu'on ne vit
presque jamais. Notre perte se monte à huit cents hommes tués, blessés
ou pris; celle de l'ennemi est double. Plusieurs officiers russes ont
été pris: deux de leurs généraux ont été tués. Le roi de Naples, dans
cette journée, a montré ce que peuvent la présence d'esprit, la valeur
et l'habitude de la guerre. En général, dans toute la campagne, ce
prince s'est montré digne du rang suprême où il est.
Cependant, l'empereur voulant obliger l'ennemi à évacuer son camp
retranché, et le rejeter à plusieurs marches en arrière, pour
pouvoir tranquillement se porter sur les pays choisis pour ses
quartiers-d'hiver, et nécessaires à occuper actuellement pour
l'exécution de ses projets ultérieurs, avait ordonné, le 17, par le
général Lauriston, à son avant-garde, de se placer derrière le défilé de
Winkowo, afin que ses mouvemens ne pussent pas être aperçus. Depuis que
Moscou avait cessé d'exister, l'empereur avait projeté ou d'abandonner
cet amas de décombres, ou d'occuper seulement le Kremlin avec trois
mille hommes; mais le Kremlin, après quinze jours de travaux, ne fut pas
jugé assez fort pour être abandonné vingt ou trente jours à ses propres
forces; il aurait affaibli et gêné l'armée dans ses mouvemens, sans
donner un grand avantage. Si l'on eût voulu garder Moscou contre les
mendians et les pillards, il fallait vingt mille hommes. Moscou est
aujourd'hui un vrai cloaque malsain et impur. Une population de deux
cent mille âmes, errant dans les bois voisins, mourant de faim, vient
sur ses décombres chercher quelques débris et quelques légumes de
jardins pour vivre. Il parut inutile de compromettre quoi que ce soit
pour un objet qui n'était d'aucune importance militaire, et qui est
aujourd'hui devenu sans importance politique.
Tous les magasins qui étaient dans la ville ayant été découverts avec
soin, les autres évacués, l'empereur fit miner le Kremlin. Le duc de
Trévise le fit sauter le 23, à deux heures du matin: l'arsenal, les
casernes, les magasins, tout a été détruit. Cette ancienne citadelle,
qui date de la fondation de la monarchie, ce premier palais des
czars, ont été! Le duc de Trévise s'est mis en marche pour Vereja.
L'aide-de-camp de l'empereur de Russie, Winzingerode, ayant voulu
percer, le 22, à la tête de cinq cents cosaques, fut repoussé et fait
prisonnier avec un jeune officier russe nommé Nariskin.
Le quartier-général fut porté le 19 au château de Troitskoe; il y
séjourna le 20: le 21, il était à Ignatiew, le 22, à Fominskoi, toute
l'armée ayant fait deux marches de flanc, et le 21 à Borowsk.
L'empereur compte se mettre en marche le 24, pour gagner la Dwina,
et prendre une position qui le rapproche de quatre-vingts lieues de
Pétersbourg et de Wilna, double avantage, c'est-à-dire plus près de
vingt marches des moyens et du but.
De quatre mille maisons de pierre qui existaient à Moscou, il n'en
restait plus que deux cents. On a dit qu'il en restait le quart,
parce qu'on y a compris huit cents églises, encore une partie en est
endommagée. De huit mille maisons de bois, il en restait à peu près cinq
cents. On proposa à l'empereur de faire brûler le reste de la ville pour
servir les Russes comme ils le veulent, et d'étendre cette mesure autour
de Moscou. Il y a deux mille villages et autant de maisons de campagne
ou de châteaux. On proposa de former quatre colonnes de deux cents
hommes chacune, et de les charger d'incendier tout à vingt lieues à la
ronde. Cela apprendra aux Russes, disait-on, à faire la guerre en règle
et non en Tartares. S'ils brûlent un village, une maison, il faut leur
répondre en leur en brûlant cent.
L'empereur s'est refusé à ces mesures qui auraient tant aggravé les
malheurs de cette population. Sur neuf mille propriétaires dont on
aurait brûlé les châteaux, cent peut-être sont des sectateurs du Marat
de la Russie; mais huit mille neuf cents sont de braves gens déjà
trop victimes de l'intrigue de quelques misérables. Pour punir cent
coupables, on en aurait ruiné huit mille neuf cents. Il faut ajouter que
l'on aurait mis absolument sans ressources deux cent mille pauvres serfs
innocens de tout cela. L'empereur s'est donc contenté d'ordonner la
destruction des citadelles et établissemens militaires, selon les
usages de la guerre, sans rien faire perdre aux particuliers, déjà trop
malheureux par les suites de cette guerre.
Les habitans de la Russie ne reviennent pas du temps qu'il fait depuis
vingt jours. C'est le soleil et les belles journées du voyage de
Fontainebleau. L'armée est dans un pays extrêmement riche, et qui peut
se comparer aux meilleurs de la France et de l'Allemagne.
Vereia, le 27 octobre 1812.
_Vingt-septième bulletin de la grande armée._
Le 22, le prince Poniatowski se porta sur Vereia. Le 23, l'armée allait
suivre ce mouvement, lorsque, dans l'après-midi, on apprit que l'ennemi
avait quitté son camp retranché, et se portait sur la petite ville de
Maloiaroslawetz. On jugea nécessaire de marcher à lui pour l'en chasser.
Le vice-roi reçut l'ordre de s'y porter. La division Delzons arriva le
23, à six heures du soir, sur la rive gauche, s'empara du pont, et le
fit rétablir.
Dans la nuit du 23 au 24, deux divisions russes arrivèrent dans la ville
et s'emparèrent des hauteurs sur la rive droite, qui sont extrêmement
favorables.
Le 24, à la pointe du jour, le combat s'engagea. Pendant ce temps,
l'armée ennemie parut tout entière, et vint prendre position derrière la
ville: les divisions Delzons, Broussier et Pino, et la garde italienne
furent successivement engagées. Ce combat fait le plus grand honneur au
vice-roi et au quatrième corps d'armée. L'ennemi engagea les deux tiers
de son armée pour soutenir la position; ce fut en vain: la ville
fut enlevée, ainsi que les hauteurs. La retraite de l'ennemi fut si
précipitée, qu'il fut obligé de jeter vingt pièces de canon dans la
rivière.
Vers le soir, le maréchal prince d'Eckmülh déboucha avec son corps; et
toute l'armée se trouva en bataille avec son artillerie, le 25, sur la
position que l'ennemi occupait la veille.
L'empereur porta son quartier-général le 24 au village de Ghorodnia. A
sept heures du matin, six mille cosaques, qui s'étaient glissés dans
les bois, firent un houra général sur les derrières de la position, et
enlevèrent six pièces de canon qui étaient parquées. Le duc d'Istrie se
porta au galop avec toute la garde à cheval: cette horde fut sabrée,
ramenée et jetée dans la rivière; on lui reprit l'artillerie qu'elle
avait prise, et plusieurs voitures qui lui appartenaient; six cents de
ces cosaques ont été tués, blessés ou pris; trente hommes de la garde
ont été blessés, et trois tués. Le général de division comte Rapp a eu
un cheval tué sous lui: l'intrépidité dont ce général a donné tant de
preuves, se montre dans toutes les occasions. Au commencement de
la charge, les officiers de cosaques appelaient la garde, qu'ils
reconnaissaient, _muscadins de Paris_. Le major des dragons Letort
s'était fait remarquer. A huit heures, l'ordre était rétabli.
L'empereur se porta à Maloiaroslawetz, reconnut la position de l'ennemi,
et ordonna l'attaque pour le lendemain; mais dans la nuit l'ennemi a
battu en retraite. Le prince d'Eckmülh l'a poursuivi pendant six lieues;
l'empereur alors l'a laissé aller, et a ordonné le mouvement sur Vereia.
Le 26, le quartier-général était à Borowsk, et le 25 à Vereia. Le prince
d'Eckmülh est ce soir à Borowsk; le maréchal duc d'Elchingen à Mojaïsk.
Le temps est superbe, les chemins sont beaux: c'est le reste de
l'automne: ce temps durera encore huit jours, et à cette époque nous
serons rendus dans nos nouvelles positions.
Dans le combat de Maloiaroslawetz, la garde italienne s'est distinguée;
elle a pris la position et s'y est maintenue. Le général baron Delzons,
officier distingué, a été tué de trois balles. Notre perte est de quinze
cents hommes tués ou blessés; celle des ennemis est de six à sept mille.
On a trouvé sur le champ de bataille dix-sept cents Russes, parmi
lesquels onze cents recrues habillées de vestes grises, ayant à peine
deux mois de service.
L'ancienne infanterie russe est détruite; l'armée russe n'a quelque
consistance que par les nombreux renforts de cosaques récemment arrivés
du Don. Des gens instruits assurent qu'il n'y a dans l'infanterie russe
que le premier rang composé de soldats, et que les deuxième et troisième
rangs sont remplis par des recrues et des milices, que, malgré la parole
qu'on leur avait donnée, on y a incorporées. Les Russes ont eu trois
généraux tués. Le général comte Pino a été légèrement blessé.
Smolensk, le 11 novembre 1812.
_Vingt-huitième bulletin de la grande armée._
Le quartier-général impérial était, le 1er novembre, à Viazma, et le 9
à Smolensk. Le temps a été très beau jusqu'au 6; mais, le 7, l'hiver a
commencé, la terre s'est couverte de neige. Les chemins sont devenus
très-glissans et très-difficiles pour les chevaux de trait. Nous en
avons perdu beaucoup par le froid et les fatigues; les bivouacs de la
nuit leur nuisent beaucoup.
Depuis le combat de Maloiaroslawetz, l'avant-garde n'avait pas vu
l'ennemi, si ce n'est les cosaques qui, comme les Arabes, rôdent sur les
flancs et voltigent pour inquiéter.
Le 2, à deux heures après-midi, douze mille hommes d'infanterie russe,
couverts par une nuée de cosaques, coupèrent la route, à une lieue de
Viasma, entre le prince d'Eckmülh et le vice-roi. Le prince d'Eckmülh et
le vice-roi firent marcher sur cette colonne, la chassèrent du chemin,
la culbutèrent dans les bois, lui prirent un général-major avec bon
nombre de prisonniers, et lui enlevèrent six pièces de canon; depuis on
n'a plus vu l'infanterie russe, mais seulement des cosaques.
Depuis le mauvais temps du 6, nous avons perdu plus de trois mille
chevaux de trait, et près de cent de nos caissons ont été détruits.
Le général Wittgenstein ayant été renforcé par les divisions russes de
Finlande et par un grand nombre de troupes de milice, a attaqua le
18 octobre, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr; il a été repoussé par ce
maréchal et par le général de Wrede, qui lui ont fait trois mille
prisonniers, et ont couvert le champ de bataille de ses morts.
Le 20, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, ayant appris que le maréchal duc
de Bellune, avec le neuvième corps, marchait pour le renforcer, repassa
la Dwina, et se porta à sa rencontre pour, sa jonction opérée avec
lui, battre Wittgenstein et lui faire repasser la Dwina. Le maréchal
Gouvion-Saint-Cyr fait le plus grand éloge de ses troupes. La division
suisse s'est fait remarquer par son sang-froid et sa bravoure. Le
colonel Guéhéneuc, du vingt-sixième régiment d'infanterie légère a été
blessé. Le maréchal Saint-Cyr a eu une balle au pied. Le maréchal duc de
Reggio est venu le remplacer, et a repris le commandement du deuxième
corps.
La santé de l'empereur n'a jamais été meilleure.
Molodetschino, le 3 décembre 1812.
_Vingt-neuvième bulletin de la grande armée._
Jusqu'au 6 novembre, le temps a été parfait, et le mouvement de l'armée
s'est exécuté avec le plus grand succès. Le froid a commencé le 9; dès
ce moment, chaque nuit nous avons perdu plusieurs centaines de chevaux,
qui mouraient au bivouac. Arrivés à Smolensk, nous avions déjà perdu
bien des chevaux de cavalerie et d'artillerie.
L'armée russe de Volhynie était opposée à notre droite. Notre droite
quitta la ligne d'opération de Minsk, et prit pour pivot de ses
opérations la ligne de Varsovie. L'empereur apprit à Smolensk, le 9, ce
changement de ligne d'opérations, et présuma ce que ferait l'ennemi.
Quelque dur qu'il lui parût de se mettre en mouvement dans une si
cruelle saison, le nouvel état des choses le nécessitait; il espérait
arriver à Minsk, ou du moins sur la Bérésina, avant l'ennemi; il partit
le 13 de Smolensk; le 16, il coucha à Krasnoi. Le froid, qui avait
commencé le 7, s'accrut subitement, et, du 14 au 15 et au 16, le
thermomètre marqua seize et dix-huit degrés au-dessous de glace.
Les chemins furent couverts de verglas; les chevaux de cavalerie,
d'artillerie, de train périssaient toutes les nuits, non par centaines,
mais par milliers, surtout les chevaux de France et d'Allemagne: plus de
trente mille chevaux périrent en peu de jours; notre cavalerie se trouva
toute à pied; notre artillerie et nos transports se trouvaient sans
attelage. Il fallut abandonner et détruire une bonne partie de nos
pièces et de nos munitions de guerre et de bouche.
Cette armée, si belle le 6, était bien différente dès le 14, presque
sans cavalerie, sans artillerie, sans transports. Sans cavalerie, nous
ne pouvions pas nous éclairer à un quart de lieue; cependant, sans
artillerie, nous ne pouvions pas risquer une bataille et attendre
de pied ferme; il fallait marcher pour ne pas être contraint à une
bataille, que le défaut de munitions nous empêchait de désirer; il
fallait occuper un certain espace pour ne pas être tournés, et cela sans
cavalerie qui éclairât et liât les colonnes. Cette difficulté, jointe à
un froid excessif subitement venu, rendit notre situation fâcheuse. Les
hommes que la nature n'a pas trempés assez fortement pour être au-dessus
de toutes les chances du sort et de la fortune, parurent ébranlés,
perdirent leur gaîté, leur bonne humeur, et ne révèrent que malheurs et
catastrophes; ceux qu'elle a créés supérieurs à tout, conservèrent leur
gaîté, leurs manières ordinaires, et virent une nouvelle gloire dans des
difficultés différentes à surmonter.
L'ennemi, qui voyait sur les chemins les traces de cette affreuse
calamité qui frappait l'armée française, chercha à en profiter. Il
enveloppait toutes les colonnes par ses cosaques, qui enlevaient,
comme les Arabes dans les déserts, les trains et les voitures qui
s'écartaient. Cette méprisable cavalerie, qui ne fait que du bruit, et
n'est pas capable d'enfoncer une compagnie de voltigeurs, se rendit
redoutable à la faveur des circonstances. Cependant l'ennemi eut à se
repentir de toutes les tentatives sérieuses qu'il voulut entreprendre;
il fut culbuté par le vice-roi au-devant duquel il s'était placé, et y
perdit beaucoup de monde.
Le duc d'Elchingen qui, avec trois mille hommes, faisait
l'arrière-garde, avait fait sauter les remparts de Smolensk. Il fut
cerné et se trouva dans une position critique: il s'en tira avec cette
intrépidité qui le distingue. Après avoir tenu l'ennemi éloigné de lui
pendant toute la journée du 18, et l'avoir constamment repoussé, à la
nuit, il fit un mouvement par le flanc droit, passa le Borysthène, et
déjoua tous les calculs de l'ennemi. Le 19, l'armée passa le Borysthène
à Orza, et l'armée russe fatiguée, ayant perdu beaucoup de monde, cessa
là ses tentatives.
L'armée de Volhynie s'était portée dès le 16 sur Minsk, et marchait sur
Borisow. Le général Dombrowski défendit la tête de pont de Borisow avec
trois mille hommes. Le 23, il fut forcé, et obligé d'évacuer cette
position. L'ennemi passa alors la Bérésina, marchant sur Bobr; la
division Lambert faisait l'avant-garde. Le deuxième corps, commandé par
le duc de Reggio, qui était à Tscherein, avait reçu l'ordre de se porter
sur Borisow pour assurer à l'armée le passage de la Bérésina. Le 24, le
duc de Reggio rencontra la division Lambert à quatre lieues de Borisow,
l'attaqua, la battit, lui fit deux mille prisonniers, lui prit six
pièces de canon, cinq cents voitures de bagages de l'armée de Volhynie,
et rejeta l'ennemi sur la rive droite de la Bérésina. Le générai
Berkeim, avec le quatrième de cuirassiers, se distingua par une belle
charge. L'ennemi ne trouva son salut qu'on brûlant le pont, qui a plus
de trois cents toises.
Cependant l'ennemi occupait tous les passages de la Bérésina; cette
rivière est large de quarante toises; elle charriait assez de glaces;
mais ses bords sont couverts de marais de trois cents toises de long, ce
qui la rend un obstacle difficile à franchir.
Le général ennemi avait placé ses quatre divisions dans différens
débouchés où il présumait que l'armée française voudrait passer.
Le 26, à la pointe du jour, l'empereur, après avoir trompé l'ennemi par
divers mouvemens faits dans la journée du 25, se porta sur le village
de Studzianca, et fit aussitôt, malgré une division ennemie, et en sa
présence, jeter deux ponts sur la rivière. Le duc de Reggio passa,
attaqua l'ennemi, et le mena battant deux heures; l'ennemi se retira
sur la tête de pont de Borisow. Le général Legrand, officier du premier
mérite, fut blessé grièvement, mais non dangereusement. Toute la journée
du 26 et du 27 l'armée passa.
Le duc de Bellune, commandant le neuvième corps, avait reçu ordre de
suivre le mouvement du duc de Reggio, de faire l'arrière-garde, et
de contenir l'armée russe de la Dwina qui le suivait. La division
Partouneaux faisait l'arrière-garde de ce corps. Le 27 à midi, le duc de
Bellune arriva avec deux divisions au pont de Studzianca.
La division Partouneaux partit à la nuit de Borisow. Une brigade de
cette division qui formait l'arrière-garde, et qui était chargée de
brûler les ponts, partit à sept heures du soir; elle arriva entre dix et
onze heures; elle chercha sa première brigade et son général de division
qui étaient partis deux heures avant, et qu'elle n'avait pas rencontrés
en route. Ses recherches furent vaines; on conçut alors des inquiétudes.
Tout ce qu'on a pu connaître depuis, c'est que cette première brigade,
partie à cinq heures, s'est égarée à six, a pris à droite au lieu de
prendre à gauche, et a fait deux ou trois lieues dans cette direction;
que dans la nuit, et transie de froid, elle s'est ralliée aux feux de
l'ennemi, qu'elle a pris pour ceux de l'armée française; entourée ainsi,
elle aura été enlevée. Cette cruelle méprise doit nous avoir fait perdre
deux mille hommes d'infanterie, trois cents chevaux et trois pièces
d'artillerie. Des bruits couraient que le général de division n'était
pas avec sa colonne, et avait marché isolément.
Toute l'armée ayant passé le 28 au matin, le duc de Bellune gardait la
tête de pont sur la rive gauche; le duc de Reggio, et derrière lui toute
l'armée, était sur la rive droite.
Borisow ayant été évacué, les armées de la Dwina et de Volhynie
communiquèrent; elles concertèrent une attaque. Le 28, à la pointe du
jour, le duc de Reggio fit prévenir l'empereur qu'il était attaqué; une
demi-heure après, le duc de Bellune le fut sur la rive gauche; l'armée
prit les armes. Le duc d'Elchingen se porta à la suite du duc de Reggio,
et le duc de Trévise derrière le duc d'Elchingen. Le combat devint vif;
l'ennemi voulut déborder notre droite; le général Doumerc, commandant
la cinquième division de cuirassiers, et qui faisait partie du deuxième
corps resté sur la Dwina, ordonna une charge de cavalerie aux quatrième
et cinquième régimens de cuirassiers, au moment où la légion de la
Vistule s'engageait dans les bois pour percer le centre de l'ennemi,
qui fut culbuté et mis en déroute. Ces braves cuirassiers enfoncèrent
successivement six carrés d'infanterie, et mirent en déroute la
cavalerie ennemie qui venait au secours de son infanterie: six mille
prisonniers, deux drapeaux et six pièces de canon tombèrent en notre
pouvoir.
De son côté, le duc de Bellune fit charger vigoureusement l'ennemi, le
battit, lui fit cinq à six cents prisonniers, et le tint hors la portée
du canon du pont. Le général Fournier fit une belle charge de cavalerie.
Dans le combat de la Bérésina, l'armée de Volhynie a beaucoup souffert.
Le duc de Reggio a été blessé; sa blessure n'est pas dangereuse; c'est
une balle qu'il a reçue dans le côté.
Le lendemain 29, nous restâmes sur le champ de bataille. Nous avions à
choisir entre deux routes, celle de Minsk et celle de Wilna. La route de
Minsk passe au milieu d'une forêt et de marais incultes, et il eût été
impossible à l'armée de s'y nourrir. La route de Wilna, au contraire,
passe dans de très-bons pays; l'armée, sans cavalerie, faible en
munitions, horriblement fatiguée de cinquante jours de marche, traînant
à sa suite ses malades et les blessés de tant de combats, avait besoin
d'arriver à ses magasins. Le 30, le quartier-général fut à Plechnitsi;
le 1er décembre à Slaiki, et le 3 à Molodetschino, où l'armée a reçu les
premiers convois de Wilna.
Tous les officiers et soldats blessés, et tout ce qui est embarras,
bagages, etc., ont été dirigés sur Wilna.
Dire que l'armée a besoin de rétablir sa discipline, de se refaire, de
remonter sa cavalerie, son artillerie et son matériel, c'est le résultat
de l'exposé qui vient d'être fait. Le repos est son premier besoin. Le
matériel et les chevaux arrivent. Le général Bourcier a déjà plus de
vingt mille chevaux de remonte dans différens dépôts. L'artillerie a
déjà réparé ses pertes; les généraux, les officiers et les soldats ont
beaucoup souffert de la fatigue et de la disette. Beaucoup ont perdu
leurs bagages par suite de la perte de leurs chevaux; quelques-uns
par le fait des embuscades des cosaques. Les cosaques ont pris nombre
d'hommes isolés, d'ingénieurs-géographes qui levaient les positions, et
d'officiers blessés qui marchaient sans précaution, préférant courir des
risques plutôt que de marcher posément et dans les convois.
Les rapports des officiers-généraux commandant les corps feront
connaître les officiers et soldats qui se sont le plus distingués, et
les détails de tous ces mémorables événemens.
Dans tous ces mouvemens, l'empereur a toujours marché au milieu de
sa garde, la cavalerie, commandée par le maréchal duc d'Istrie, et
l'infanterie, commandée par le duc de Dantzick. S. M. a été satisfaite
du bon esprit que sa garde a montré; elle a toujours été prête à
se porter partout où les circonstances l'auraient exigé; mais les
circonstances ont toujours été telles que sa simple présence a suffi, et
qu'elle n'a pas été dans le cas de donner.
Le prince de Neufchâtel, le grand-maréchal, le grand-écuyer et tous les
aides-de-camp et les officiers militaires de la maison de l'empereur,
ont toujours accompagné sa Majesté.
Notre cavalerie était tellement démontée, que l'on a dû réunir les
officiers auxquels il restait un cheval, pour en former quatre
compagnies de cent cinquante hommes chacune. Les généraux y faisaient
les fonctions de capitaines, et les colonels celles de sous-officiers.
Cet escadron sacré, commandé par le général Grouchy, et sous les ordres
du roi de Naples, ne perdait pas de vue l'empereur dans tous ses
mouvemens.
La santé de Sa Majesté n'a jamais été meilleure.
Paris, 18 décembre 1812.
_Note publiée dans le Moniteur au retour de l'empereur à Paris._
Le 5 décembre, l'empereur réunit au quartier-général de Smorgony, le roi
de Naples, le vice-roi, le prince de Neufchâtel, et les maréchaux ducs
d'Elchingen, de Dantzick, de Trévise, le prince d'Eckmülh, le duc
d'Istrie, et leur fit connaître qu'il avait nommé le roi de Naples son
lieutenant-général pour commander l'armée pendant la rigoureuse saison.
S. M. passant à Wilna accorda un travail de plusieurs heures à M. le duc
de Bassano.
S. M. voyagea _incognito_ dans un seul traîneau, avec et sous le nom du
_duc de Vicence_. Elle visita les fortifications de Praga, parcourut
Varsovie, et y passa plusieurs heures inconnue. Deux heures avant son
départ, elle fit chercher le comte Potocki et le ministre des finances
du grand-duché, qu'elle entretint long-temps.
S. M. arriva le 14, à une heure après minuit à Dresde, et descendit chez
le comte Serra, son ministre. Elle s'entretint long-temps avec le roi
de Saxe, et repartit immédiatement, prenant la route de Leipsick et de
Mayence.
Paris, 20 décembre 1812.
_Réponse de l'empereur aux députations du sénat et du conseil d'état,
envoyées pour le féliciter sur son retour de Russie._
_Au Sénat._
«Sénateurs,
«Ce que vous me dites m'est fort agréable. J'ai à coeur la gloire et la
puissance de la France; mais mes premières pensées sont pour tout ce
qui peut perpétuer la tranquillité intérieure, et mettre à jamais
mes peuples à l'abri des déchiremens des factions et des horreurs de
l'anarchie. C'est sur ces ennemies du bonheur des peuples que j'ai
fondé, avec la volonté et l'amour des Français, ce trône auquel sont
attachées désormais les destinées de la patrie.
«Des soldats timides et lâches perdent l'indépendance des nations; mais
des magistrats pusillanimes détruisent l'empire des lois, les droits du
trône, et l'ordre social lui-même.
«La plus belle mort serait celle d'un soldat qui périt au champ
d'honneur, si la mort d'un magistrat périssant en défendant le
souverain, le trône et les lois, n'était plus glorieuse encore.
«Lorsque j'ai entrepris la régénération de la France, j'ai demandé à la
Providence un nombre d'années déterminé. On détruit dans un moment, mais
on ne peut réédifier sans le secours du temps. Le plus grand besoin de
l'état est celui de magistrats courageux.
«Nos pères avaient pour cri de ralliement: _Le roi est mort, vive le
roi!_ Ce peu de mots contient les principaux avantages de la monarchie.
Je crois avoir bien étudié l'esprit que mes peuples ont montré dans les
différens siècles; j'ai réfléchi à ce qui a été fait aux différentes
époques de notre histoire: j'y penserai encore.
«La guerre que je soutiens contre la Russie est une guerre politique.
Je l'ai faite sans animosité: j'eusse voulu lui épargner les maux
qu'elle-même s'est faits. J'aurais pu armer la plus grande partie de sa
population contre elle-même, en proclamant la liberté des esclaves:
un grand nombre de villages me l'ont demandé; mais lorsque j'ai connu
l'abrutissement de cette classe nombreuse du peuple russe, je me suis
refusé à cette mesure qui aurait voué à la mort et aux plus horribles
supplices bien des familles. Mon armée a essuyé des pertes, mais c'est
par la rigueur prématurée de la saison.
«J'agrée les sentimens que vous m'exprimez.»
_Au conseil d'état._
«Conseillers d'état,
«Toutes les fois que j'entre en France, mon coeur éprouve une bien vive
satisfaction. Si le peuple montre tant d'amour pour mon fils, c'est
qu'il est convaincu, par sentiment, des bienfaits de la monarchie.
«C'est à l'idéologie, à cette ténébreuse métaphysique, qui, en
recherchant avec subtilité les causes premières, veut sur ses bases
fonder la législation des peuples, au lieu d'approprier les lois à la
connaissance du coeur humain et aux leçons de l'histoire, qu'il faut
attribuer tous les malheurs qu'a éprouvés notre belle France. Ces
erreurs devaient et ont effectivement amené le régime des hommes de
sang. En effet, qui a proclamé le principe d'insurrection comme un
devoir? qui a adulé le peuple en le proclamant à une souveraineté qu'il
était incapable d'exercer? qui a détruit la sainteté et le respect des
lois, en les faisant dépendre, non des principes sacrés de la justice,
de la nature des choses et de la justice civile, mais seulement de la
volonté d'une assemblée composée d'hommes étrangers à la connaissance
des lois civiles, criminelles, administratives, politiques et
militaires? Lorsqu'on est appelé à régénérer un état, ce sont des
principes constamment opposés qu'il faut suivre. L'histoire peint le
coeur humain; c'est dans l'histoire qu'il faut chercher les avantages et
les inconvéniens des différentes législations. Voilà les principes que
le conseil d'état d'un grand empire ne doit jamais perdre de vue; il
doit y joindre un courage à toute épreuve; et, à l'exemple des présidens
Harlay et Molé, être prêt à périr en défendant le souverain, le trône et
les lois.
«J'apprécie les preuves d'attachement que le conseil-d'état m'a données
dans toutes les circonstances. J'agrée ses sentimens.»
Au palais des Tuileries, 8 janvier 1813.
_Lettre de l'empereur au Sénat._
«Sénateurs,
«Nous avons jugé utile de reconnaître par des récompenses éclatantes
les services qui nous ont été rendus, spécialement dans cette dernière
campagne, par notre cousin le maréchal duc d'Elchingen.
«Nous avons pensé d'ailleurs qu'il convenait de consacrer le souvenir
honorable pour nos peuples, de ces grandes circonstances où nos armées
nous ont donné tant de preuves signalées de leur bravoure et de leur
dévouement, et que tout ce qui tendrait à en perpétuer la mémoire
dans la postérité était conforme à la gloire et aux intérêts de notre
couronne.
«Nous avons en conséquence érigé en principauté, sous le titre de
principauté de la Moskwa, le château de Rivoli, département du Pô, et
les terres qui en dépendent, pour être possédés par notre cousin le
maréchal duc d'Elchingen et ses descendans, aux closes et conditions
portées aux lettres patentes que nous avons ordonné à notre cousin le
prince archi-chancelier de l'empire de faire expédier par le conseil du
sceau des titres.
«Nous avons pris des mesures pour que les domaines de la-dite
principauté soient augmentés de manière à ce que le titulaire et ses
descendans puissent soutenir dignement le nouveau titre que nous
conférons, et ce, au moyen des dispositions qui nous sont compétentes.
«Notre intention est, ainsi qu'il est spécifié dans nos
lettres-patentes, que la principauté que nous avons érigée en faveur de
notre dit cousin le maréchal duc d'Elchingen, ne donne à lui et à ses
descendans d'autres rang et prérogatives que ceux dont jouissent les
ducs parmi lesquels ils prendront rang selon la date de l'érection du
titre.»