Wilna, le 6 juillet 1812.
_Cinquième bulletin de la grande armée._
L'armée russe était placée et organisée de la manière suivante au
commencement des hostilités:
Le premier corps commandé par le prince Wittgenstein, composé des
cinquième et quatrième divisions d'infanterie, et d'une division de
cavalerie, formant en tout dix-huit cents hommes, artillerie et sapeurs
compris, avait été long-temps à Chawli. Il avait depuis occupé Rosiena,
et était le 24 juin à Keydanoui.
Le deuxième corps, commandé par le général Bagavout, composé des
quatrième et dix-septième divisions d'infanterie, et d'une division de
cavalerie présentant la même force, occupait Kowno.
Le troisième corps, commandé par le général Schomoaloff, composé de la
première division de grenadiers, d'une division d'infanterie et d'une
division de cavalerie, formant vingt-quatre mille hommes, occupait
New-Troki.
Le quatrième corps, commandé par le général Tutschkoff, composé des
onzième et vingt-troisième divisions d'infanterie et d'une division de
cavalerie, formant dix-huit mille hommes, était placé depuis New-Troki
jusqu'à Lida.
La garde impériale était à Wilna.
Le sixième corps, commandé par le général Doctorow, composé de deux
divisions d'infanterie et d'une division de cavalerie, formant dix-huit
mille hommes, avait fait partie de l'armée du prince Bagration. Au
milieu de juin, il arriva à Lida, venant de la Volhynie pour renforcer
la première armée. Ce corps était, à la fin de juin, entre Lida et
Grodno.
Le cinquième corps, composé de la deuxième division de grenadiers, des
douzième, dix-huitième et vingt-sixième divisions d'infanterie, et
de deux divisions de cavalerie, était le 30 à Wolkowisk. Le prince
Bagration commandait ce corps, qui pouvait être de quarante mille
hommes.
Enfin, les neuvième et quinzième divisions d'infanterie et une division
de cavalerie, commandées par le général Markow, se trouvaient dans le
fond de la Volhynie.
Le passage de la Vilia, qui eut lieu le 25 juin, et la marche du duc de
Reggio sur Janow et sur Chatoui, obligèrent le corps de Wittgenstein
à se porter sur Wilkomir et sur la gauche, et le corps de Bagawout
à gagner Dunabourg par Mouchnicki et Gedroitse. Ces deux corps se
trouvaient ainsi coupés de Wilna.
Les troisième et quatrième corps, et la garde impériale russe, se
portèrent de Wilna sur Nementschin, Swentzianoui et Vidzoui. Le roi de
Naples les poussa vivement sur les deux rives de la Vilia. Le dixième
régiment de hussards polonais, tenant la tête de colonne de la division
du comte Sébastiani, rencontra près de Lebowo un régiment de cosaques de
la garde qui protégeait la retraite de l'arrière-garde, et le chargea
tête baissée, lui tua neuf hommes et fit une douzaine de prisonniers.
Les troupes polonaises, qui jusqu'à cette heure ont chargé, ont montré
une rare détermination. Elles sont animées par l'enthousiasme et la
passion.
Le 3 juillet, le roi de Naples s'est porté sur Swentzianoui, et y a
atteint l'arrière-garde du baron de Tolly. Il donna ordre au général
Montbrun de la faire charger; mais les Russes n'ont point attendu, et se
sont retirés avec une telle précipitation, qu'un escadron de hulans,
qui revenait d'une reconnaissance du côté de Mikaïlitki, tomba dans nos
postes. Il fut chargé par le douzième de chasseurs, et entièrement pris
ou tué: soixante hommes ont été pris avec leurs chevaux. Les Polonais
qui se trouvaient parmi ces prisonniers ont demandé à servir, et ont
pris rang, tout montés, dans les troupes polonaises.
Le 4, à la pointe du jour, le roi de Naples est entré à Swentzianoui: le
maréchal duc d'Elchingen est entré à Miliatoui, et le maréchal duc de
Reggio à Avanta.
Le 30 juin, le maréchal duc de Tarente est arrivé à Rosiena; il s'est
porté de là sur Poneviegi, Chawli et Tesch.
Les immenses magasins que les Russes avaient dans la Samogitie ont été
brûlés par eux; perte énorme, non-seulement pour leurs finances, mais
encore pour la subsistance des peuples.
Cependant le corps de Doctorow, c'est-à-dire le sixième corps, était
encore, le 27 juin, sans ordres, et n'avait fait aucun mouvement. Le 28,
il se réunit et se mit en marche pour se porter sur la Dwina par une
marche de flanc. Le 30, son avant-garde entra à Soleinicki. Elle fut
chargée par la cavalerie légère du général baron Bordesoult, et chassée
de la ville. Doctorow se voyant prévenu, prit à droite, et se porta sur
Ochmiana. Le général baron Pajol y arriva avec sa brigade de cavalerie
légère, au moment où l'avant-garde de Doctorow y entrait. Le général
Pajol le fit charger; l'ennemi fut sabré et culbuté dans la ville. Il a
perdu soixante hommes tués et dix huit prisonniers. Le général Pajol a
eu cinq hommes tués et quelques blessés. Cette charge a été faite par le
neuvième régiment de lanciers polonais.
Le général Doctorow voyant le chemin coupé, rétrograda sur Olchanoui.
Le maréchal prince d'Eckmülh, avec une division d'infanterie, les
cuirassiers de la division du comte Valence et le deuxième régiment
de chevau-légers de la garde, se porta sur Ochmiana pour soutenir le
général Pajol.
Le corps de Doctorow, ainsi coupé et rejeté dans le midi, continua de
longer à droite, à marches forcées, en faisant le sacrifice de ses
bagages; sur Smoroghoui, Danowcheff et Kobouïluicki, d'où il s'est porté
sur la Dwina. Ce mouvement avait été prévu. Le général comte Nansouty,
avec une division de cuirassiers, la division de cavalerie du général
comte Bruyères et la division d'infanterie du comte Morand, s'était
portée à Mikaïlitchki pour couper ce corps. Il arriva le 3 à Swir,
lorsqu'il débouchait, et le poussa vivement, lui prit bon nombre de
traînards, et l'obligea à abandonner quelques centaines de voitures de
bagages.
L'incertitude, les angoisses, les marches et les contre-marches qu'ont
faites ces troupes, les fatigues qu'elles ont essuyées, ont dû les faire
beaucoup souffrir.
Des torrens de pluie ont tombé pendant trente-six heures sans
interruption.
D'une extrême chaleur, le temps a passé tout-à-coup à un froid très-vif.
Plusieurs milliers de chevaux ont péri par l'effet de cette transition
subite. Des convois d'artillerie ont été arrêtés dans les boues.
Cet épouvantable orage, qui a fatigué les hommes et les chevaux, a
nécessairement retardé notre marche, et le corps de Doctorow, qui a
donné successivement dans les colonnes du général Bordesoult, du général
Pajol et du général Nansouty, a été près de sa destruction.
Le prince Bagration, avec le cinquième corps, placé plus en arrière,
marche sur la Dwina. Il est parti le 30 juin de Wolkowski pour se rendre
sur Minsk.
Le roi de Westphalie est entré le même jour à Grodno. La division
Dombrowski a passé la première. L'hetman Platow se trouvait encore à
Grodno avec ses cosaques. Chargés par la cavalerie légère du prince
Poniatowski, les cosaques ont été éparpillés: on leur a tué deux
cents hommes et fait soixante prisonniers. On a trouvé à Grodno une
manutention propre à cuire cent mille rations de pain, et quelques
restes de magasins.
Il avait été prévu que Bagration se porterait sur la Dwina en se
rapprochant le plus possible de Dunabourg; et le général de division
comte Grouchy a été envoyé à Bognadow. Il était le 3 à Traboui. Le
maréchal prince d'Eckmülh, renforcé de deux divisions, était le 4 à
Wichnew. Si le prince Poniatowski a poussé vivement l'arrière-garde du
corps de Bagration, ce corps se trouvera compromis.
Tous les corps ennemis sont dans la plus grande incertitude, L'hetman
Platow ignorait, le 30 juin, que depuis deux jours Wilna fût occupé par
les Français. Il se dirigea sur cette ville jusqu'à Lida, où il changea
de route et se porta sur le midi.
Le soleil, dans la journée du 4, a rétabli les chemins. Tout s'organise
à Wilna. Les faubourgs ont souffert par la grande quantité de monde
qui s'y est précipitée pendant la durée de l'orage. Il y avait une
manutention russe pour soixante mille rations. On en à établi une autre
pour une égale quantité de rations. On forme des magasins. La tête des
convois arrive à Kowno par le Niémen. Vingt mille quintaux de farine et
un million de rations de biscuit viennent d'y arriver de Dantzick.
Wilna, le 13 juillet 1812.
_Sixième bulletin de la grande armée._
Le roi de Naples a continué à suivre l'arrière-garde ennemie. Le 5, il
a rencontré la cavalerie ennemie en position sur la Dziana; il l'a fait
charger par la brigade de cavalerie légère, que commande le général
baron Subervic. Les régimens prussiens, wurtembergeois et polonais
qui font partie de cette brigade, ont chargé avec la plus grande
intrépidité. Ils ont culbuté une ligne de dragons et de hussards russes,
et ont fait deux cents prisonniers, hussards et dragons montés. Arrivé
au-delà de la Dziana, l'ennemi coupa les ponts et voulut défendre le
passage. Le générai comte Montbrun fit alors avancer ses cinq batteries
d'artillerie légère, qui, pendant plusieurs heures, portèrent le ravage
dans les rangs ennemis. La perte des Russes a été considérable.
Le général comte Sébastiani est arrivé le même jour à Vidzoui, d'où
l'empereur de Russie était parti la veille.
Notre avant-garde est sur la Dwina.
Le général comte Nansouty était le 5 juillet à Postavoui. Il se porta,
pour passer la Dziana, à six lieues de là, sur la droite du roi de
Naples. Le général de brigade Roussel, avec le neuvième régiment de
chevau-légers polonais et le deuxième régiment de hussards prussiens,
passa la rivière, culbuta six escadrons russes, en sabra un bon nombre
et fit quarante-cinq prisonniers avec plusieurs officiers. Le général
Nansouty se loue de la conduite du général Roussel, et cite avec éloge
le lieutenant Boske, du deuxième régiment de hussards prussiens, le
sous-officier Krance, et le hussard Lutze. S.M. a accordé la décoration
de la Légion-d'Honneur au général Roussel, aux officiers et au
sous-officier ci-dessus nommés.
Le général Nansouty a fait prisonniers cent trente hussards et dragons
russes montés.
Le 3 juillet, la communication a été ouverte entre Grodno et Vilna par
Lida. L'hetmann Platow, avec six mille cosaques, chassé de Grodno, se
présenta sur Lida, et y trouva les avant-postes français. Il descendit
sur Ivie le 5.
Le général comte Grouchy occupait Wichnew, Traboui et Soubonicki. Le
général baron Pajol était à Perckaï; le généra! baron Bordesoult était à
Blakchtoui; le maréchal prince d'Eckmühl était en avant de Bobrowitski,
poussant des têtes de colonne partout.
Platow se retira précipitamment, le 6, sur Nikolaew.
Le prince Bagration, parti dans les premiers jours de juillet de
Wolkowisk, pour se diriger sur Wilna, a été intercepté dans sa route.
Il est retourné sur ses pas pour gagner Minsk; prévenu par le prince
d'Eckmühl, il a changé de direction, a renoncé à se porter sur la Dwina,
et se porte sur le Borysthène par Bobruisk, en traversant les marais de
la Bérésina.
Le maréchal prince d'Eckmühl est entré le 8 à Minsk, Il y a trouvé des
magasins considérables en farine, en avoine, en effets d'habillement,
etc. Bagration était déjà arrivé à Novoi-Sworgiew; se voyant prévenu, il
envoya l'ordre de brûler les magasins; mais le prince d'Eckmühl ne lui
en a pas donné le temps.
Le roi de Westphalie était le 9 à Nowogrodek; le général Reynier, à
Slonim. Des magasins, des voitures de bagages, des pharmacies, des
hommes isolés ou coupés tombent à chaque moment dans nos mains. Les
divisions russes errent dans ces contrées sans directions prévues,
poursuivies partout, perdant leurs bagages, brûlant leurs magasins,
détruisant leur artillerie, et laissant leurs places sans défense.
Le général baron de Colbert a pris à Vileika un magasin de trois mille
quintaux de farine, de cent mille rations de biscuit, etc. Il a trouvé
aussi à Vileika une caisse de vingt mille francs en monnaie de cuivre.
Tous ces avantages ne coûtent presque aucun homme à l'armée française:
depuis que la campagne est ouverte, on compte à peine, dans tous les
corps réunis, trente hommes tués, une centaine de blessés et dix
prisonniers, tandis que nous avons déjà deux mille à deux mille cinq
cents prisonniers russes.
Le prince de Schwartzenberg a passé le Bug à Droghitschin, a poursuivi
l'ennemi dans ses différentes directions, et s'est emparé de plusieurs
voitures de bagages. Le prince de Schwartzenberg se loue de l'accueil
qu'il reçoit des habitans, et de l'esprit de patriotisme qui anime ces
contrées.
Ainsi dix jours après l'ouverture de la campagne, nos avant-postes sont
sur la Dwina. Presque toute la Lithuanie, ayant quatre millions d'hommes
de population, est conquise. Les mouvemens de guerre ont commencé au
passage de la Vistule. Les projets de l'empereur étaient dès-lors
démasqués, et il n'y avait pas de temps à perdre pour leur exécution.
Aussi l'armée a-t-elle fait de fortes marches depuis le passage de ce
fleuve, pour se porter par des manoeuvres sur la Dwina, car il y a
plus loin de la Vistule à la Dwina, que de la Dwina à Moscou et a
Pétersbourg.
Les Russes paraissent se concentrer sur Dunabourg; ils annoncent le
projet de nous attendre et de nous livrer bataille avant de rentrer dans
leurs anciennes provinces, après avoir abandonné sans combat la Pologne,
comme s'ils étaient pressés par la justice, et qu'ils voulussent
restituer un pays mal acquis, puisqu'il ne l'a été ni par les traités,
ni par le droit de conquête.
La chaleur continue à être très-forte.
Le peuple de Pologne s'émeut de tous côtés. L'aigle blanche est arborée
partout. Prêtres, nobles, paysans, femmes, tous demandent l'indépendance
de leur nation. Les paysans sont extrêmement jaloux du bonheur des
paysans du grand-duché, qui sont libres; car, quoi qu'on dise, la
liberté est regardée par les Lithuaniens comme le premier des biens.
Les paysans s'expriment avec une vivacité d'élocution qui ne semble pas
devoir appartenir aux climats du nord, et tous embrassent avec transport
l'espérance que la fin de la lutte sera le rétablissement de leur
liberté. Les paysans du grand-duché ont gagné à la liberté, non qu'ils
soient plus riches, mais que les propriétaires sont obligés d'être
modérés, justes et humains, parce qu'autrement les paysans quitteront
leurs terres pour chercher de meilleurs propriétaires. Ainsi le noble
ne perd rien; il est seulement obligé d'être juste, et le paysan gagne
beaucoup. Ç'a dû être une douce jouissance pour le coeur de l'empereur,
que d'être témoin, en traversant le grand-duché, des transports de joie
et de reconnaissance qu'excite le bienfait de la liberté accordée à
quatre millions d'hommes.
Six régimens d'infanterie de nouvelle levée viennent d'être décrétés en
Lithuanie, et quatre régimens de cavalerie viennent d'être offerts par
la noblesse.
Wilna, le 16 juillet 1812.
_Septième bulletin de la grande armée._
S.M. fait élever sur la rive droite de la Vilia un camp retranché fermé
par des redoutes, et fait construire une citadelle sur la montagne où
était l'ancien palais des Jagellons. On travaille à établir deux ponts
de pilotis sur la Vilia. Trois ponts de radeaux existent déjà sur cette
rivière.
Le 8, l'empereur a passé la revue d'une partie de sa garde, composée des
divisions Laborde et Roguet, que commande le maréchal duc de Trévise,
et de la vieille garde, que commande le maréchal duc de Dantzick, sur
l'emplacement du camp retranché. La belle tenue de ces troupes a excité
l'admiration générale.
Le 4, le maréchal duc de Tarente fit partir de son quartier-général de
Rossiena, capitale de la Samogitie, l'une des plus belles et des plus
fertiles provinces de la Pologne, le général de brigade baron Ricard,
avec une partie de la septième division, pour se porter sur Poniewiez;
le général prussien Kleist, avec une brigade prussienne, a été envoyé
sur Chawli; et le brigadier prussien de Jeannerel, avec une autre
brigade prussienne, sur Telch. Ces trois commandans sont arrivés à leur
destination. Le général Kleist n'a pu atteindre qu'un hussard russe,
l'ennemi ayant évacué en toute hâte Chawli, après avoir incendié les
magasins.
Le général Ricard est arrivé, le 6 de grand matin, à Poniewiez. Il a eu
le bonheur de sauver les magasins qui s'y trouvaient, et qui contenaient
trente mille quintaux de farine. Il a fait cent soixante prisonniers,
parmi lesquels sont quatre officiers. Cette petite expédition fait le
plus grand honneur au détachement de hussards de la Mort prussien, qui
en a été chargé. S.M. a accordé la décoration de la Légion-d'Honneur
au commandant, au lieutenant de Raven, aux sous-officiers Werner et
Pommereit, et au brigadier Grabouski, qui se sont distingués dans cette
affaire.
Les habitans de la province de Samogitie se distinguent par leur
patriotisme. Ils ont un grief de plus que les autres Polonais: ils
étaient libres; leur pays est riche; il l'était davantage; mais leurs
destinées ont changé avec la chute de la Pologne. Les plus belles terres
ayant été données par Catherine aux Soubow, les paysans, de libres
qu'ils étaient, ont dû devenir esclaves. Le mouvement de flanc qu'a fait
l'armée sur Wilna, ayant tourné cette belle province, elle se trouve
intacte, et sera de la plus grande utilité à l'armée. Deux mille chevaux
sont en route pour venir réparer les pertes de l'artillerie. Des
magasins considérables ont été conservés. La marche de l'armée de Kowno
sur Wilna, et de Wilna sur Dunabourg et sur Minsk, a obligé l'ennemi
à abandonner les rives du Niémen, et a rendu libre cette rivière, par
laquelle de nombreux convois arrivent à Kowno. Nous avons dans ce moment
plus de cent cinquante mille quintaux de farine, deux millions de
rations de biscuit, six mille quintaux de riz, une grande quantité
d'eau-de-vie, six cent mille boisseaux d'avoine, etc. Les convois se
succèdent avec rapidité: le Niémen est couvert de bateaux.
Le passage du Niémen a eu lieu le 24, et l'empereur est entré à Wilna le
38. La première armée de l'Ouest, commandée par l'empereur Alexandre,
est composée de neuf divisions d'infanterie et de quatre divisions de
cavalerie. Poussée de poste en poste, elle occupe aujourd'hui le camp
retranché de Drissa, où le roi de Naples, avec les corps des maréchaux
ducs Elchingen et de Reggio, plusieurs divisions du premier corps, et
les corps de cavalerie des comtes Nansouty et Montbrun, la contient.
La seconde armée, commandée par le prince Bagration, était encore,
le premier juillet, à Kobrin, où elle se réunissait. Les neuvième et
quinzième divisions étaient plus loin, sous les ordres du général
Tormazow. A la première nouvelle du passage du Niémen, Bagration se
mit en mouvement pour se porter sur Wilna; il fit sa jonction avec les
cosaques de Platow, qui étaient vis-à-vis Grodno. Arrivé à la hauteur
d'Ivié, il apprit que le chemin de Wilna lui était fermé. Il reconnut
que l'exécution des ordres qu'il avait serait téméraire et entraînerait
sa perte, Soubotnicki, Traboui, Witchnew, Volojink, étant occupés par
les corps du général comte Grouchy, du général Pajol, et du maréchal
prince d'Eckmühl. Il rétrograda alors, et prit la direction de Minsk;
mais arrivé à demi-chemin de cette ville, il apprit que le prince
d'Eckmühl y était entré. Il rétrograda encore une fois: de Newij il
marcha sur Slousk, et de là il se porta sur Bobruisk, où il n'aura
d'autre ressource que de passer le Borysthène. Ainsi, les deux armées
sont entièrement coupées, et séparées entre elles par un espace de cent
lieues.
Le prince d'Eckmühl s'est emparé de la place forte de Borisow sur la
Bérésina. Soixante milliers de poudre, seize pièces de canon de siège,
des hôpitaux, sont tombés en son pouvoir. Des magasins considérables ont
été incendiés une partie cependant a été sauvée.
Le 10, le général Latour-Maubourg a envoyé la division de cavalerie
légère, commandée par le général Rozniecki, sur Mir. Elle a rencontré
l'arrière-garde ennemie à peu de distance de cette ville. Un engagement
très-vif eut lieu. Malgré l'infériorité du nombre de la division
polonaise, le champ lui est resté. Le général de cosaques Gregoriew a
été tué, et quinze cents Russes ont été tués ou blessés. Notre perte a
été de cinq cents hommes au plus. La cavalerie légère polonaise s'est
battue avec la plus grande intrépidité, et son courage a suppléé au
nombre. Nous sommes entrés le même jour à Mir.
Le 13, le roi de Westphalie avait son quartier-général à Nesvy.
Le vice-roi arrive à Dockchitsoui.
Les Bavarois, commandés par le général comte Gouvion-Saint-Cyr, ont
passé la revue de l'empereur le 14, à Wilna. La division Deroy et la
division de Wrede étaient très-belles. Ces troupes se sont mises en
marche pour Sloubokoe.
La diète de Varsovie s'étant constituée en confédération générale de
Pologne, a nommé le prince Adam Czartorinski son président. Ce prince,
âgé de quatre-vingts ans, a été, il y a cinquante ans, maréchal d'une
diète de Pologne. Le premier acte de la confédération a été de déclarer
le royaume de Pologne rétabli.
Une députation de la confédération a été présentée à l'empereur à
Wilna, et a soumis à son approbation et à sa protection l'acte de
confédération.
_Réponse de l'empereur au discours de M. le comte palatin Wibicki,
président de la députation de la confédération générale de Pologne._
MM. les députés de la confédération de Pologne, J'ai entendu avec
intérêt ce que vous venez de me dire. Polonais; je penserais et
j'agirais comme vous; j'aurais volé comme vous dans l'assemblée de
Varsovie: l'amour de la patrie est la première vertu de l'homme
civilisé.
Dans ma position, j'ai bien des intérêts à concilier et bien des devoirs
à remplir. Si j'eusse régné lors du premier, du second ou du troisième
partage de la Pologne, j'aurais armé tout mon peuple pour vous soutenir.
Aussitôt que la victoire m'a permis de restituer vos anciennes lois
à votre capitale et à une partie de vos provinces, je l'ai fait avec
empressement, sans toutefois prolonger une guerre qui eût fait couler
encore le sang de mes sujets.
J'aime votre nation: depuis seize ans, j'ai vu vos soldats à mes côtés,
sur les champs d'Italie, comme sur ceux d'Espagne.
J'applaudis à tout ce que vous avez fait: j'autorise les efforts que
vous voulez faire; tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos
résolutions, je le ferai.
Si vos efforts sont unanimes, vous pouvez concevoir l'espoir de réduire
vos ennemis à reconnaître vos droits; mais, dans ces contrées si
éloignées et si étendues, c'est surtout sur l'unanimité des efforts de
la population qui les couvre, que vous devez fonder vos espérances de
succès.
Je vous ai tenu le même langage lors de ma première apparition en
Pologne; je dois ajouter ici que j'ai garanti à l'empereur d'Autriche
l'intégrité de ses états, et que je ne saurais autoriser aucune
manoeuvre ni aucun mouvement qui tendrait à le troubler dans la paisible
possession de ce qui lui reste des provinces polonaises. Que la
Lithuanie, la Samogitie, Witepsek, Polotzi, Mohilow, la Volhynie,
l'Ukraine, la Podolie, soient animées du même esprit que j'ai vu dans la
grande Pologne, et la providence couronnera par le succès, la sainteté
de votre cause; elle récompensera ce dévouement à votre patrie, qui vous
a rendus si intéressans, et vous a acquis tant de droits à mon estime
et à ma protection, sur laquelle vous devez compter dans toutes les
circonstances.
Glonbokoé, le 22 juillet 1812.
_Huitième bulletin de la grande armée._
Le corps du prince Bagration est composé de quatre divisions
d'infanterie, fortes de vingt-deux à vingt-quatre mille hommes; des
cosaques de Platow, formant six mille chevaux, et de quatre à cinq mille
hommes de cavalerie. Deux divisions de son corps (la neuvième et la
onzième) voulaient le rejoindre par Pinsk; elles ont été interceptées et
obligées de rentrer en Volhoynie.
Le 14, le général Latour-Maubourg, qui suivait l'arrière-garde de
Bagration, était à Romanow. Le 16, le prince Poniatowski y avait son
quartier-général.
Dans l'affaire du 10, qui a eu lieu a Romanow, le général Rozniecki,
commandant la cavalerie légère du quatrième corps de cavalerie, a
perdu six cents hommes tués ou blessés, ou faits prisonniers. On n'a à
regretter aucun officier supérieur. Le général Rozniecki assure que l'on
a reconnu sur le champ de bataille, les corps du général de division
russe comte Pahlen, des colonels russes Adrianow et Jesowayski.
Le prince de Schwartzemberg avait, le 13, son quartier-général à
Prazana. Il avait fait occuper, le 11 et le 12, la position importante
de Pinsk, par un détachement, qui a pris quelques hommes et des magasins
assez considérables. Douze houlans autrichiens ont chargé quarante-six
cosaques, les ont poursuivis pendant plusieurs lieues, et en ont pris
six. Le prince de Schwartzemberg marche sur Minsk.
Le général Reynier est revenu, le 19, à Slonim, pour garantir le duché
de Varsovie d'une incursion, et observer les deux divisions ennemies
rentrées en Volhynie.
Le 12, le général baron Pajol, étant à Jghoumen, a envoyé le capitaine
Vaudois, avec cinquante chevaux, à Khaloui. Ce détachement a pris là un
parc de deux cents voitures du corps de Bagration, a fait prisonniers
six officiers, deux canonniers, trois cents hommes du train, et a pris
huit cents beaux chevaux d'artillerie. Le capitaine Vaudois, se trouvant
éloigné de quinze lieues de l'armée, n'a pas jugé pouvoir amener ce
convoi, et l'a brûlé; il a amené les chevaux harnachés et les hommes.
Le prince d'Eckmühl était le 15 à Jghoumen; le général Pajol était à
Jachitsié, ayant des postes sur Swisloch: ce qu'apprenant, Bagration a
renoncé à se porter sur Bobruisk, et s'est jeté quinze lieues plus bas
du côté de Mozier.
Le 17, Je prince d'Eckmühl était à Golognino.
Le 15, le général Grouchy était à Borisow. Un parti qu'il a envoyé sur
Star-Lepel, y a pris des magasins considérables, et deux compagnies de
mineurs de huit officiers et de deux cents hommes.
Le 18, ce général était à Kokanow.
Le même jour, à deux heures du matin, le général baron Colbert est entré
à Orcha, où il s'est emparé d'immenses magasins de farine, d'avoine,
d'effets d'habillement. Il a passé de suite le Borysthène, et s'est mis
à la poursuite d'un convoi d'artillerie.
Smolensk est en alarme. Tout s'évacue sur Moscou. Un officier envoyé par
l'empereur pour faire évacuer les magasins d'Orcha, a été fort étonné de
trouver la place au pouvoir des Français; cet officier a été pris avec
ses dépêches.
Pendant que Bagration était vivement poursuivi dans sa retraite, prévenu
dans ses projets, séparé et éloigné de la grande armée, la grande armée,
commandée par l'empereur Alexandre, se retirait sur la Dwina. Le 14, le
général Sébastiani, suivant l'arrière-garde ennemie, culbuta cinq cents
cosaques et arriva à Drouïa.
Le 13, le duc de Reggio se porta sur Dunabourg, brûla d'assez belles
baraques que l'ennemi avait fait construire, fit lever le plan des
ouvrages, brûla des magasins et fit cent cinquante prisonniers. Après
cette diversion sur la droite, il marcha sur Drouïa.
Le 15, l'ennemi qui était réuni dans son camp retranché de Drissa, au
nombre de cent à cent vingt mille hommes, instruit que notre cavalerie
légère se gardait mal, fit jeter un pont, fit passer cinq mille hommes
d'infanterie et cinq mille hommes de cavalerie, attaqua le général
Sébastiani à l'improviste, le repoussa d'une lieue, et lui fit éprouver
une perte d'une centaine d'hommes, tués, blessés, et prisonniers, parmi
lesquels se trouvent un capitaine et un sous-lieutenant du onzième
de chasseurs. Le général de brigade baron Saint-Geniès, blessé
mortellement, est resté au pouvoir de l'ennemi.
Le 16, le maréchal duc de Trévise, avec une partie de la garde à pied
et de la garde à cheval, et la cavalerie légère bavaroise, arriva à
Gloubokoé. Le vice-roi arriva à Dockchitsié le 17.
Le 18, l'empereur porta son quartier-général à Gloubokoé.
Le 20, les maréchaux ducs d'Istrie et de Trévise étaient à Ouchatsch; le
vice-roi à Kamen; le roi de Naples à Disna.
Le 18, l'armée russe évacua son camp retranché de Drissa, consistant en
une douzaine de redoutes palissadées, réunies par un chemin couvert et
de trois mille toises de développement dans l'enfoncement de la rivière.
Ces ouvrages ont coûté une année de travail; nous les avons rasés.
Les immenses magasins qu'ils renfermaient ont été brûlés ou jetés dans
l'eau.
Le 19, l'empereur Alexandre était à Witepsek.
Le même jour, le général comte Nansouty était vis-à-vis Polotsk.
Le 20, le roi de Naples passa la Dwina, et fit inonder la rive droite
par sa cavalerie.
Tous les préparatifs que l'ennemi avait faits pour défendre le passage
de la Dwina, ont été inutiles. Les magasins qu'il formait à grands frais
depuis trois ans, ont été détruits. Il est tels de ses ouvrages qui, au
dire des gens du pays, ont coûté dans une année six mille hommes aux
Russes. On ne sait sur quel espoir ils s'étaient flattés qu'on irait les
attaquer dans des camps qu'ils avaient retranchés.
Le général comte Grouchy a des reconnaissances sur Rabinovitch et sur
Sienne. De tous côtés on marche sur la Oula. Cette rivière est réunie
par un canal à la Bérésina, qui se jette dans le Borysthène; ainsi, nous
sommes maîtres de la communication de la Baltique à la mer Noire.
Dans ses mouvemens, l'ennemi est obligé de détruire ses bagages, de
jeter dans les rivières son artillerie, ses armes. Tout ce qui est
Polonais profite de ces retraites précipitées pour déserter et rester
dans les bois jusqu'à l'arrivée des Français. On peut évaluer vingt
mille les déserteurs polonais qu'a eus l'armée russe.
Le maréchal duc de Bellune, avec le neuvième corps, arrive sur la
Vistule.
Le maréchal duc de Castiglione se rend à Berlin, pour prendre le
commandement du onzième corps.
Le pays entre l'Oula et la Dwina est très-beau et couvert de superbes
récoltes. On trouve souvent de beaux châteaux et de grands couvens. Dans
le seul bourg de Gloubokoé, il y a deux couvens qui peuvent contenir
chacun douze cent malades.
Bechenkoviski, le 25 juillet 1812.
_Neuvième bulletin de la grande aimée._
L'empereur a porté son quartier-général le 23 à Kamen, en passant par
Ouchatsack.
Le vice-roi a occupé, le 22, avec son avant-garde, le pont de
Botscheiskovo. Une reconnaissance de deux cents chevaux envoyée sur
Bechenkoviski a rencontré deux escadrons de hussards russes et deux de
cosaques, les a charges et leur a pris ou tué une douzaine d'hommes,
dont un officier. Le chef d'escadron Lorenzi, qui commandait la
reconnaissance, se loue des capitaines Rossi et Ferreri.
Le. 23, à six heures du matin, le vice-roi est arrivé à Bechenkoviski.
A dix heures, il a passé la rivière et a jeté un pont sur la Dwina.
L'ennemi a voulu disputer le passage; son artillerie a été démontée. Le
colonel Lacroix, aide-de-camp du vice-roi, a eu la cuisse cassée par une
balle.
L'empereur est arrivé à Bechenkoviski le 24, à deux heures après midi.
La division de cavalerie du général comte Bruyères et la division du
général comte Saint-Germain ont été envoyées sur la route de Witepsk;
elles ont couché à mi-chemin.
Le 20, le prince d'Eckmühl s'est porté sur Mohilow. Deux mille hommes,
qui formaient la garnison de cette ville, ont eu la témérité de vouloir
se défendre; ils ont été écharpés par la cavalerie légère. Le 21, trois
mille cosaques ont attaqué les avant-postes du prince d'Eckmühl; c'était
l'avant-garde du prince Bagration, venue de Bobruisk. Un bataillon du
quatre-vingt-cinquième a arrêté cette nuée de cavalerie légère, et l'a
repoussée au loin. Bagration parait avoir profité du peu d'activité avec
laquelle il était poursuivi, pour se porter sur Bobruisk, et de là il
est revenu sur Mohilow.
Nous occupons Mohilow, Orcha, Disna, Polotsk. Nous marchons sur Witepsk,
où il parait que l'armée russe est réunie.
Witepsk, le 3e juillet 1812.
_Dixième bulletin de la grande armée._
L'empereur de Russie et le grand-duc Constantin ont quitté l'armée et
se sont rendus dans la capitale. Le 17, l'armée russe a quitté le camp
retranché de Drissa, et s'est portée sur Polotsk et Witepsk. L'armée
russe qui était à Drissa consistait en cinq corps d'armée, chacun de
deux divisions et de quatre divisions de cavalerie. Un corps d'armée,
celui du prince Wittgenstein, est resté pour couvrir Pétersbourg; les
quatre autres corps, arrivés le 24 à Witepsk, ont passé sur la rive
gauche de la Dwina. Le corps d'Ostermann, avec une partie de la
cavalerie de la garde, s'est mis en marche le 25 à pointe du jour, et
s'est porté sur Ostrovno.
_Combat d'Ostrovno._
Le 25 juillet, le général Nansouty avec les divisions Bruyères et
Saint-Germain, et le huitième régiment d'infanterie légère, se rencontra
avec l'ennemi à deux lieues en avant d'Ostrovno. Le combat s'engagea.
Diverses charges de cavalerie eurent lieu. Toutes furent favorables aux
Français. La cavalerie légère se couvrit de gloire. Le roi de Naples
cite, comme s'étant fait remarquer, la brigade Piré, composée du
huitième de hussards et du seizième de chasseurs. La cavalerie russe,
dont partie appartenait à la garde, fut culbutée. Les batteries que
l'ennemi dressa contre notre cavalerie furent enlevées. L'infanterie
russe, qui s'avança pour soutenir son artillerie, fut rompue et sabrée
par notre cavalerie légère.
Le 26, le vice-roi marchant en tête des colonnes, avec la division
Delzons, un combat opiniâtre d'avant-garde de quinze à vingt mille
hommes s'engagea à une lieue au-delà d'Ostrovno. Les Russes furent
chassés de position en position. Les bois furent enlevés à la
baïonnette.
Le roi de Naples et le vice-roi citent avec éloges les généraux baron
Delzons, Huard et Roussel; le huitième d'infanterie légère, les
quatre-vingt-quatrième et quatre-vingt-douzième régimens de ligne, et le
premier régiment Croates, se sont fait remarquer.
Le général Roussel, brave soldat, après s'être trouvé toute la journée à
la tête des bataillons, le soir à dix heures, visitant les avant-postes,
un éclaireur le prit pour ennemi, fit feu, et la balle lui fracassa le
crâne. Il avait mérité de mourir trois heures plus tôt sur le champ de
bataille de la main de l'ennemi.
Le 27, à la pointe du jour, le vice-roi fit déboucher en tête la
division Broussier. Le dix-huitième régiment d'infanterie légère et la
brigade de cavalerie légère du baron Piré tournèrent par la droite. La
division Broussier passa par le grand chemin, et fit réparer un
petit pont que l'ennemi avait détruit. Au soleil levant, on aperçut
l'arrière-garde ennemie, forte de dix mille hommes de cavalerie,
échelonnée dans la plaine: la droite appuyée à la Dwina, et la gauche à
un bois garni d'infanterie et d'artillerie. Le général comte Broussier
prit position sur une éminence avec le cinquante-troisième régiment, en
attendant que toute sa division eût passé le défilé. Deux compagnies de
voltigeurs avaient pris les devants, seules; elles longèrent la rive
du fleuve, marchant sur cette énorme masse de cavalerie, qui fit un
mouvement en avant, enveloppa ces deux cents hommes, que l'on crut
perdus, et qui devaient l'être. Il en fut autrement; ils se réunirent
avec le plus grand sang-froid, et restèrent, pendant une heure entière,
investis de tous côtés; ayant jeté par terre plus de trois cents
cavaliers ennemis, ces deux compagnies donnèrent à la cavalerie
française le temps de déboucher.
La division Delzons fila sur la droite. Le roi de Naples dirigea
l'attaque du bois et des batteries ennemies; en moins d'une heure,
toutes les positions de l'ennemi furent emportées, et il fut rejeté dans
la plaine, au-delà d'une petite rivière qui se jette dans la Dwina sous
Witepsk, L'armée prit position sur les bords de cette rivière, à une
lieue de la ville.
L'ennemi montra dans la plaine quinze mille hommes de cavalerie et
soixante mille hommes d'infanterie. On espérait une bataille pour le
lendemain. Les Russes se vantaient de vouloir la livrer. L'empereur
passa le reste du jour à reconnaître le champ de bataille et à faire ses
dispositions pour le lendemain; mais, à la pointe du jour, l'armée russe
avait battu en retraite dans toutes les directions, se rendant sur
Smolensk.
L'empereur était sur une hauteur, tout près des deux cents voltigeurs
qui, seuls en plaine, avaient attaqué la droite de la cavalerie ennemie,
frappé de leur belle contenance, il envoya demander de quel corps ils
étaient. Ils répondirent: "_Du neuvième, et les trois-quarts enfans de
Paris!--Dites-leur, dit l'empereur, que ce sont de braves gens; ils
méritent tous la croix!_"
Les résultats des trois combats d'Ostrovno sont: dix pièces de canon
russes attelées, prises; les canonniers sabrés; vingt caissons de
munitions; quinze cents prisonniers; cinq ou six mille Russes tués ou
blessés. Notre perte se monte à deux cents hommes tués, neuf cents
blessés, et une cinquantaine de prisonniers.
Le roi de Naples fait un éloge particulier des généraux Bruyères, Piré
et Ornano, du colonel Radziwil, commandant le neuvième de lanciers
polonais, officier d'une rare intrépidité.
Les hussards rouges de la garde russe ont été écrasés; ils ont perdu
quatre cents hommes, dont beaucoup de prisonniers. Les Russes ont eu
trois généraux tués ou blessés; bon nombre de colonels et d'officiers
supérieurs de leur armée sont restés sur le champ de bataille.
Le 28, à la pointe du jour, nous sommes entrés dans Witepsk, ville
de trente mille habitans. Il y a vingt couvens. Nous y avons trouvé
quelques magasins, entre autres un magasin de sel évalué quinze
millions.
Pendant que l'armée marchait sur Witepsk, le prince d'Eckmühl était
attaqué à Mohilow.
Bagration passa la Bérésina à Bobruisk, et marcha sur Novoi-Bickow. Le
23, à la pointe du jour, trois mille cosaques attaquèrent le troisième
de chasseurs, et lui prirent cent hommes, au nombre desquels se trouvent
le colonel et quatre officiers, tous blessés. La générale battit: on en
vint aux mains. Le général russe Sieverse, avec deux divisions d'élite,
commença l'attaque: depuis huit heures du matin jusqu'à cinq heures du
soir, le feu fut engagé sur la lisière du bois et au pont que les Russes
voulaient forcer. A cinq heures, le prince d'Eckmühl fit avancer trois
bataillons d'élite, se mit à leur tête, culbuta les Russes, leur enleva
leurs positions, et les poursuivit pendant une lieue. La perte des
Russes est évaluée à trois mille hommes tués et blessés, et à onze
cents prisonniers. Nous avons perdu sept cents hommes tués ou blessés.
Bagration, repoussé, se rejeta sur Bickow, où il passa le Borysthène,
pour se porter sur Smolensk.
Les combats de Mohilow et d'Ostrovno ont été brillans et honorables
pour nos armées; nous n'avons eu d'engagé que la moitié des forces
que l'ennemi a présentées; le terrain ne comportait pas d'autres
développemens.
Witepsk, le 4 août 1812.
_Onzième bulletin de la grande armée._
Les lettres interceptées du camp de Bagration parlent des pertes qu'a
faites ce corps dans le combat de Mohilow, et de l'énorme désertion
qu'il a éprouvée en route. Tout ce qui était polonais est resté dans le
pays; de sorte que ce corps qui, en y comprenant les cosaques de Platow,
était de cinquante mille hommes, n'est pas actuellement fort de trente
mille hommes. Il se réunira, vers le 7 ou le 8 août, à Smolensk, à la
grande armée.
La position de l'armée, au 4 août, est la suivante:
Le quartier-général à Witepsk, avec quatre ponts sur la Dwina;
Le quatrième corps à Souraj, occupant Velij, Porietché et Ousviath;
Le roi de Naples à Roudina, avec les trois premiers corps de cavalerie;
Le premier corps, que commande le maréchal prince d'Eckmühl, est à
l'embouchure de la Bérésina dans le Borysthène, avec deux ponts sur ce
dernier fleuve, un pont sur la Bérésina, et des doubles têtes de pont;
Le troisième corps, commandé par le maréchal duc d'Elchingen, est à
Liozna;
Le huitième corps, que commande le duc d'Abrantès, est à Orcha, avec
deux ponts et des têtes de pont sur le Borysthène;
Le cinquième corps, commandé par le prince Poniatowski, est à Mohilow,
avec deux ponts et des têtes de pont sur le Borysthène;
Le deuxième corps, commandé par le maréchal duc de Reggio, est sur la
Drissa, en avant de Polotsk, sur la route de Sebej;
Le prince de Schwartzemberg est avec son corps à Slonim;
Le septième corps est sur Rozanna;
Le quatrième corps de cavalerie, avec une division d'infanterie,
commandé par le général comte Latour-Maubourg, est devant Bobruisk et
Mozier;
Le dixième corps, commandé par le duc de Tarente, est devant Dunabourg
et Riga;
Le neuvième corps, commandé par le duc de Bellune, se réunit à Tilsitt;
Le onzième corps, commandé par le duc de Castiglione, est à Stettin.
S. M. a mis l'armée en quartier de rafraîchissement. La chaleur est
excessive, et plus forte qu'en Italie. Le thermomètre est à vingt-six et
vingt-sept degrés: les nuits même sont chaudes.
Le général Kamenski, avec deux divisions du corps de Bagration, ayant
été coupé de ce corps, et n'ayant pu le rejoindre, est rentré en
Volhynie, s'est réuni à des divisions de recrues commandées par le
général Tormazow, et a marché sur le septième corps; il a surpris et
cerné le général de brigade Klengel, saxon, ayant sous ses ordres une
avant-garde de deux bataillons et de deux escadrons du régiment du
prince Clément. Après six heures de résistance, la plus grande partie de
cette avant-garde a été tuée ou prise: le général comte Reynier n'a pu
venir que deux heures après à son secours. Le prince Schwartzemberg
s'est mis le 30 juillet en marche pour rejoindre le général Reynier et
pousser vivement la guerre contre les divisions ennemies.
Le 19, le général prussien Grawert a attaqué les Russes à Ekan en
Courlande, les a culbutés, leur a fait deux cents prisonniers et leur
a tué bon nombre d'hommes. Le général Grawert se loue du major Stiern,
qui, avec le premier régiment de dragons prussiens, a eu une grande
part a l'affaire. Réuni au général Kleist, le général Grawert a poussé
vivement l'ennemi sur le chemin de Riga et a investi la tête de pont.
Le 30, le vice-roi a envoyé à Velij une brigade de cavalerie légère
italienne. Deux cents hommes ont chargé quatre bataillons de dépôt qui
se rendaient à Twer, les ont rompus, ont fait quatre cents prisonniers
et pris cent voitures chargées de munitions de guerre.
Le 31, l'aide-de-camp Triaire, envoyé avec le régiment de dragons de
la Reine de la garde royale italienne, est arrivé à Ousviath, a fait
prisonniers un capitaine et quarante hommes, et s'est emparé de deux
cents voitures chargées de farine.
Le 30, le maréchal duc de Reggio a marché de Polotsk sur Sebej. Il s'est
rencontré avec le général Wittgenstein, dont le corps avait été renforcé
de celui du prince Repnin. Un combat s'est engagé près du château de
Jacoubovo. Le vingt-sixième régiment d'infanterie légère s'est couvert
de gloire. La division Legrand a soutenu glorieusement le feu de tout le
corps ennemi.
Le 31, l'ennemi s'est porté sur la Drissa pour attaquer le duc de Reggio
par son flanc pendant sa marche. Le maréchal a pris position derrière la
Drissa.
Le 1er août, l'ennemi a fait la sottise de passer la Drissa, et de se
placer en bataille devant le deuxième corps. Le duc de Reggio a laissé
passer la rivière à la moitié du corps ennemi, et quand il a vu environ
quinze mille hommes et quatorze pièces de canon au-delà de la rivière,
il a démasqué une batterie de quarante pièces de canon qui ont tiré
pendant une demi-heure à portée de mitraille. En même temps, les
divisions Legrand et Verdier ont marché au pas de charge la baïonnette
en avant, et ont jeté les quinze mille Russes dans la rivière. Tous
les canons et caissons pris, trois mille prisonniers, parmi lesquels
beaucoup d'officiers, et un aide-de-camp du général Wittgenstein, et
trois mille cinq cents hommes tués ou noyés sont le résultat de cette
affaire.
Witepsk, 7 août 1812.
_Douzième bulletin de la grande armée._
Au combat de la Drissa, le général russe Koulniew, officier de troupes
légères très-distingué, a été tué. Dix autres généraux ont été blessés;
quatre colonels ont été tués.
Le général Ricard est entré avec sa brigade dans Dunabourg le 1er août.
Il y a trouvé huit pièces de canon; tout le reste avait été évacué.
Le duc de Tarente a dû s'y porter le 2. Ainsi Dunabourg, que l'ennemi
travaillait à fortifier depuis cinq ans, où il a dépensé plusieurs
millions, qui a coûté la vie à plus de vingt mille hommes de troupes
russes pendant la durée des travaux, a été abandonné sans tirer un
coup de fusil, et est en notre pouvoir, comme les autres ouvrages de
l'ennemi, et comme le camp retranché qu'il avait fait à Drissa.
En conséquence de la prise de Dunabourg, S. M. a ordonné qu'un équipage
de cent bouches à feu qu'il avait fait former à Magdebourg, et qu'il
avait fait avancer sur le Niémen, rétrogradât sur Dantzick et fût mis en
dépôt dans cette place. Au commencement de la campagne, on avait préparé
deux équipages de siége, l'un contre Dunabourg et l'autre contre Riga.
Les magasins de Witepsk s'approvisionnent; les hôpitaux s'organisent;
les manutentions s'élèvent. Ces dix jours de repos sont extrêmement
utiles à l'armée. La chaleur est d'ailleurs excessive. Nous ayons ici
plus chaud que nous ne l'avons eu en Italie. Les moissons sont superbes;
il paraît que cela s'étend à toute la Russie. L'année dernière avait été
mauvaise partout. On ne commencera à couper les seigles que dans huit ou
dix jours.
S. M. a fait faire une grande place devant le palais qu'elle occupe à
Witepsk. Ce palais est situé sur le bord de la rive gauche de la Dwina.
Tous les matins a six heures il y a grande parade, où se trouvent tous
les officiers de la garde. Une des brigades de la garde, en grande
tenue, défile alternativement.
Smolensk, 21 août 1812.
_Treizième bulletin de la grande armée._
Il paraît qu'au combat de Mohilow gagné par le prince d'Eckmühl sur
le prince Bagration, le 23 juillet, la perte de l'ennemi a été
considérable.
Le duc de Tarente a trouvé vingt pièces de canon à Dunabourg, au lieu
de huit qui avaient été annoncées. Il a fait retirer de l'eau plusieurs
bâtimens chargés de plus de quarante mille bombes et autres projectiles.
Une immense quantité de munitions de guerre a été détruite par l'ennemi.
L'ignorance des Russes, en fait de fortifications, se fait voir dans les
ouvrages de Dunabourg et de Drissa.
S. M. a donné le commandement de sa droite au prince Schwartzenberg, en
mettant sous ses ordres le septième corps. Ce prince a marché contre le
général Tormazow, l'a rencontré le 12, et l'a battu. Il fait le
plus grand éloge des troupes autrichiennes et saxonnes. Le prince
Schwartzenberg a montré dans cette circonstance autant d'activité que de
talent. L'empereur a fait demander de l'avancement et des récompenses
pour les officiers de son corps d'armée qui se sont distingués.
Le 8, la grande armée était placée de la manière suivante:
Le prince vice-roi était à Souraj avec le quatrième corps, occupant par
des avant-gardes Velij, Ousviath et Porietch. Le roi de Naples était à
Nikoulino, avec la cavalerie, occupant Inkovo.
Le maréchal duc d'Elchingen, commandant le troisième corps, était à
Liozna.
Le maréchal prince d'Eckmülh, commandant le premier corps, était à
Donbrowna.
Le cinquième corps, commandé par le prince Poniatowski, était à Mohilow.
Le quartier-général était à Witepsk.
Le deuxième corps, commandé par le maréchal duc de Reggio, était sur la
Drissa.
Le dixième corps, commandé par le duc de Tarente, était sur Dunabourg et
Riga.
Le 8, douze mille hommes de cavalerie ennemie se portèrent sur Inkovo et
attaquèrent la division du général comte Sébastiani, qui fut obligé de
battre en retraite l'espace d'une demi-lieue pendant toute la journée,
en éprouvant et faisant éprouver à l'ennemi des pertes à peu près
égales. Une compagnie de voltigeurs du vingt-quatrième régiment
d'infanterie légère, faisant partie d'un bataillon de ce régiment qui
avait été confié à la cavalerie pour tenir position dans le bois, a
été prise. Nous avons eu deux cents hommes, environ, tués et blessés;
l'ennemi peut avoir perdu le même nombre d'hommes.
Le 12, l'armée ennemie partit de Smolensk, et marcha par différentes
directions, avec autant de lenteur que d'hésitation, sur Porietch et
Nadra.
Le 10, l'empereur résolut de marcher à l'ennemi, et de s'emparer de
Smolensk en s'y portant par l'autre rive du Borysthène. Le roi de Naples
et le maréchal duc d'Elchingen partirent de Liozna, et se rendirent sur
le Borysthène, près de l'embouchure de la Bérésina, vis-à-vis Khomino,
où, dans la nuit du 13 au 14, ils jetèrent deux ponts sur le Borysthène.
Le vice-roi partit de Souraj, et se rendit par Janovitski et
Lionvavistchi à Rasasna, où il arriva le 14.
Le prince d'Eckmülh réunit tout son corps à Donbrowna le 13.
Le général comte Grouchy réunit le troisième corps de cavalerie à
Rasasna le 12.
Le général comte Eblé fit jeter trois ponts à Rasasna le 13.
Le quartier-général partit de Witepsk, et arriva à Rasasna le 13.
Le prince Poniatowski partit de Mohilow et arriva le 13 à Romanow.
Le 14, à la pointe du jour, le général Grouchy marcha sur Liadié; il
en chassa deux régimens de cosaques, et s'y réunit avec le corps de
cavalerie du général comte Nansouty.
Le même jour le roi de Naples, appuyé par le maréchal duc d'Elchingen,
arriva à Krasnoi. La vingt-septième division ennemie, forte de cinq
mille hommes d'infanterie, soutenue par deux mille chevaux et douze
pièces de canon, était en position devant cette ville. Elle fut attaquée
et dépostée en un moment par le duc d'Elchingen. Le vingt-quatrième
régiment d'infanterie légère attaqua la petite ville de Krasnoi à
la baïonnette avec intrépidité. La cavalerie exécuta des charges
admirables. Le général de brigade baron Bordesoult et le troisième
régiment de chasseurs se distinguèrent. La prise de huit pièces
d'artillerie, dont cinq de 12 et deux licornes, et de quatorze caissons
attelés, quinze cents prisonniers, un champ de bataille jonché de
plus de mille cadavres russes, tels furent les avantages du combat de
Krasnoi, où la division russe, qui était de cinq mille hommes, perdit la
moitié de son monde.
S. M. avait, le 15, son quartier-général à la poste de Kovonitza. Le 16,
au matin, les hauteurs de Smolensk furent couronnées; la ville présenta
à nos yeux une enceinte de murailles de quatre mille toises de tour,
épaisses de dix pieds et hautes de vingt-cinq, entremêlées de tours,
dont plusieurs étaient armées de canons de gros calibre.
Sur la droite du Borysthène, on apercevait et l'on savait que les corps
ennemis tournés revenaient en grande hâte sur leurs pas pour défendre
Smolensk. On savait que les généraux ennemis avaient des ordres réitérés
de leur maître de livrer la bataille et de sauver Smolensk. L'empereur
reconnut la ville, et plaça son armée, qui fut en position dans la
journée du 16. Le maréchal duc d'Elchingen eut la gauche appuyant
au Borysthène, le maréchal prince d'Eckmühl le centre, le prince
Poniatowski la droite; la garde fut mise en réserve au centre; le
vice-roi en réserve à la droite, et la cavalerie sous les ordres du roi
de Naples à l'extrême droite; le duc d'Abrantès, avec le huitième corps,
s'était égaré et avait fait un faux mouvement.
Le 16, et pendant la moitié de la journée du 17, on resta en
observation. La fusillade se soutint sur la ligne. L'ennemi occupait
Smolensk avec trente mille hommes, et le reste de son armée se formait
sur les belles positions de la rive droite du fleuve, vis-à-vis la
ville, communiquant par trois ponts. Smolensk est considéré par les
Russes comme ville forte et comme le boulevard de Moscou.
Le 17, à deux heures après midi, voyant que l'ennemi n'avait pas
débouché, qu'il se fortifiait devant Smolensk, et qu'il refusait la
bataille; que, malgré les ordres qu'il avait et la belle position
qu'il pouvait prendre, sa droite à Smolensk, et sa gauche au cours du
Borysthène, le général ennemi manquait de résolution, l'empereur se
porta sur la droite, et ordonna au prince Poniatowski de faire un
changement de front, la droite en avant, et de placer sa droite au
Borysthène, en occupant un des faubourgs par des postes et des batteries
pour détruire le pont et intercepter la communication de la ville avec
la rive droite. Pendant ce temps, le maréchal prince d'Eckmühl eut ordre
de faire attaquer deux faubourgs que l'ennemi avait retranchés à deux
cents toises de la place, et qui étaient défendus chacun par sept ou
huit mille hommes d'infanterie et par du gros canon. Le général comte
Friant eut ordre d'achever l'investissement, en appuyant sa droite au
corps du prince Poniatowski, et sa gauche à la droite de l'attaque que
faisait le prince d'Eckmühl.
A deux heures après midi, la division de cavalerie du comte Bruyères,
ayant chassé les cosaques et la cavalerie ennemie, occupa le plateau qui
se rapproche le plus du pont en amont. Une batterie de soixante pièces
d'artillerie fut établie sur ce plateau, et tira à mitraille sur la
partie de l'armée ennemie restée sur la rive droite de la rivière,
ce qui obligea bientôt les masses d'infanterie russe à évacuer cette
position.
L'ennemi plaça alors deux batteries de vingt pièces de canon à un
couvent, pour inquiéter la batterie qui le foudroyait et celles qui
tiraient sur le pont. Le prince d'Eckmühl confia l'attaque du faubourg
de droite au général comte Morand, et celle du faubourg de gauche au
général comte Gudin. À trois heures, la canonnade s'engagea; à quatre
heures et demie commença une vive fusillade, et à cinq heures, les
divisions Morand et Gudin enlevèrent les faubourgs retranchés de
l'ennemi avec une froide et rare intrépidité, et le poursuivirent jusque
sur le chemin couvert, qui fut jonché de cadavres russes.
Sur notre gauche, le duc d'Elchingen attaqua la position que l'ennemi
avait hors de la ville, s'empara de cette position, et poursuivit
l'ennemi jusque sur le glacis.
A cinq heures, la communication de la ville avec la rive droite devint
difficile, et ne se fit plus que par des hommes isolés.
Trois batteries de pièces de 12, de brèche, furent placées contre les
murailles, à six heures du soir, l'une par la division Friant, et les
deux autres par les divisions Morand et Gudin. On déposta l'ennemi des
tours qu'il occupait, par des obus qui y mirent le feu. Le général
d'artillerie comte Sorbier rendit impraticable à l'ennemi l'occupation
de ses chemins couverts, par des batteries d'enfilade.
Cependant, dès deux heures après midi, le général ennemi, aussitôt qu'il
s'aperçut qu'on avait des projets sérieux sur la ville, fit passer deux
divisions et deux régimens d'infanterie de la garde pour renforcer
les quatre divisions qui étaient dans la ville. Ces forces réunies
composaient la moitié de l'armée russe. Le combat continua toute la
nuit: les trois batteries de brèche tirèrent avec la plus grande
activité. Deux compagnies de mineurs furent attachées aux remparts.
Cependant la ville était en feu. Au milieu d'une belle nuit d'août,
Smolensk offrait aux Français le spectacle qu'offre aux habitans de
Naples une éruption du Vésuve.
A une heure après minuit, l'ennemi abandonna la ville, et repassa la
rivière. A deux heures, les premiers grenadiers qui montèrent à l'assaut
ne trouvèrent plus de résistance; la place était évacuée; deux cents
pièces de canon et mortiers de gros calibre, et une des plus belles
villes de la Russie étaient en notre pouvoir, et cela à la vue de toute
l'armée ennemie.
Le combat de Smolensk, qu'on peut à juste titre appeler bataille,
puisque cent mille hommes ont été engagés de part et d'autre, coûte aux
Russes la perte de quatre mille sept cents hommes restés sur le champ de
bataille, de deux mille prisonniers, la plupart blessés, et de sept a
huit mille blessés. Parmi les morts se trouvent cinq généraux russes.
Notre perte se monte à sept cents morts et à trois mille cent ou trois
mille deux cents blessés. Le général de brigade Grabouski a été tué;
les généraux de brigade Grandeau et Dalton ont été blessés. Toutes les
troupes ont rivalisé d'intrépidité. Le champ de bataille a offert aux
yeux de deux cent mille personnes qui peuvent l'attester, le spectacle
d'un cadavre français sur sept ou huit cadavres russes. Cependant
les Russes ont été, pendant une partie des journées du 16 et du 17,
retranchés et protégés par la fusillade de leurs créneaux.
Le 18, on a rétabli les ponts sur le Borysthène que l'ennemi avait
brûlés: on n'est parvenu à maîtriser le feu qui consumait la ville
que dans la journée du 18, les sapeurs français ayant travaillé avec
activité. Les maisons de la ville sont remplies de Russes morts et
mourans.
Sur douze divisions qui composaient la grande armée russe, deux
divisions ont été entamées et défaites aux combats d'Ostrowno; deux
l'ont été au combat de Mohilow, et six au combat de Smolensk. Il n'y a
que deux divisions et la garde qui soient restées entières.
Les traits de courage qui honorent l'armée, et qui ont distingué tant de
soldats au combat de Smolensk, seront l'objet d'un rapport particulier.
Jamais l'armée française n'a montré plus d'intrépidité que dans cette
campagne.
Smolensk, 23 août 1813.
_Quatorzième bulletin de la grande armée._
Smolensk peut être considérée comme une des belles villes de la Russie.
Sans les circonstances de la guerre qui y ont mis le feu, ce qui a
consumé d'immenses magasins de marchandises coloniales et de denrées de
toute espèce, cette ville eût été d'une grande ressource pour l'armée.
Même dans l'état où elle se trouve, elle sera de la plus grande utilité
sous le point de vue militaire. Il reste de grandes maisons qui offrent
de beaux emplacemens pour les hôpitaux. La province de Smolensk est
très-fertile et très-belle, et fournira de grandes ressources pour les
subsistances et les fourrages.
Les Russes ont voulu, depuis les événemens de la guerre, lever une
milice d'esclaves-paysans qu'ils ont armés de mauvaises piques. Il y en
avait déjà cinq mille réunis ici; c'était un objet de dérision et de
raillerie pour l'armée russe elle-même. On avait fait mettre à l'ordre
du jour que Smolensk devait être le tombeau des Français, et que si l'on
avait jugé convenable d'évacuer la Pologne, c'était à Smolensk qu'on
devait se battre pour ne pas laisser tomber ce boulevard de la Russie
entre nos mains.
La cathédrale de Smolensk est une des plus célèbres églises grecques de
la Russie. Le palais épiscopal forme une espèce de ville à part.
La chaleur est excessive: le thermomètre s'élève jusqu'à vingt-six
degrés; il fait plus chaud qu'en Italie.
_Combat de Polotsk._
Après le combat de Drissa, le duc de Reggio, sachant que le général
ennemi Wittgenstein s'était renforcé de douze troisièmes bataillons de
la garnison de Dunabourg, et voulant l'attirer à un combat en-deçà
du défilé sous Polotsk, vint ranger les deuxième et sixième corps en
bataille sous Polotsk. Le général Wittgenstein le suivit, l'attaqua le
16 et le 17, et fut vigoureusement repoussé. La division bavaroise de
Wrede, du sixième corps, s'est distinguée. Au moment où le duc de
Reggio faisait ses dispositions pour profiter de la victoire et acculer
l'ennemi sur le défilé, il a été frappé à l'épaule par un biscayen. Sa
blessure, qui est grave, l'a obligé à se faire transporter à Wilna; mais
il ne paraît pas qu'elle doive être inquiétante pour les suites.
Le général comte Gouvion-Saint-Cyr a pris le commandement des deuxième
et sixième corps. Le 17 au soir, l'ennemi s'était retiré au-delà du
défilé. Le général Verdier a été blessé. Le général Maison a été
reconnu général de division, et l'a remplacé dans le commandement de sa
division. Notre perte est évaluée à mille hommes tués ou blessés. La
perte des Russes est triple; on leur a fait cinq cents prisonniers.
Le 18, à quatre heures après-midi, le général Gouvion-Saint-Cyr,
commandant les deuxième et sixième corps, a débouché sur l'ennemi, en
faisant attaquer sa droite par la division bavaroise du comte de Wrede.
Le combat s'est engagé sur toute la ligne; l'ennemi a été mis dans une
déroute complète et poursuivi pendant deux lieues, autant que le jour
l'a permis. Vingt pièces de canon et mille prisonniers sont restés au
pouvoir de l'armée française. Le général bavarois Deroy a été blessé.
_Combat de Valontina._
Le 19, à la pointe du jour, le pont étant achevé, le maréchal duc
d'Elchingen déboucha sur la rive droite du Borysthène, et suivit
l'ennemi. À une lieue de la ville, il rencontra le dernier échelon de
l'arrière-garde ennemie; C'était une division de cinq à six mille hommes
placés sur de belles hauteurs. Il les fit attaquer a la baïonnette par
le quatrième régiment d'infanterie de ligne et par le soixante-douzième
de ligne. La position fut enlevée et nos baïonnettes couvrirent le champ
de bataille de morts. Trois à quatre cents prisonniers tombèrent en
notre pouvoir.
Les fuyards ennemis se retirèrent sur le second échelon qui était placé
sur les hauteurs de Valontina. La première position fut enlevée par
le dix-huitième de ligne, et, sur les quatre heures après-midi,
la fusillade s'engagea avec toute l'arrière-garde de l'ennemi qui
présentait environ quinze mille hommes. Le duc d'Abrantès avait passé
le Borysthène à deux lieues sur la droite de Smolensk; il se trouvait
déboucher sur les derrières de l'ennemi; il pouvait, en marchant avec
décision, intercepter la grande route de Moscou, et rendre difficile
la retraite de cette arrière-garde. Cependant les autres échelons de
l'armée ennemie qui étaient à portée, instruits du succès et de la
rapidité de cette première attaque, revinrent sur leurs pas. Quatre
divisions s'avancèrent ainsi pour soutenir leur arrière-garde, entre
autres les divisions de grenadiers qui jusqu'à présent n'avaient pas
donné; cinq à six mille hommes de cavalerie formaient leur droite,
tandis que leur gauche était couverte par des bois garnis de
tirailleurs. L'ennemi avait le plus grand intérêt à conserver cette
position le plus long-temps possible; elle était très-belle et
paraissait inexpugnable. Nous n'attachions pas moins d'importance à la
lui enlever, afin d'accélérer sa retraite et de faire tomber dans
nos mains tous les chariots de blessés et autres attirails dont
l'arrière-garde protégeait l'évacuation. C'est ce qui a donné lieu au
combat de Valontina, l'un des plus beaux faits d'armes de notre histoire
militaire.
À six heures du soir, la division Gudin qui avait été envoyée pour
soutenir le troisième corps, dès l'instant qu'on s'était aperçu du grand
secours que l'ennemi avait envoyé à son arrière-garde, déboucha en
colonne sur le centre de la position ennemie, fut soutenue par la
division du général Ledru, et, après une heure de combat, enleva la
position. Le général comte Gudin, arrivant avec sa division, a été, dès
le commencement de l'action, atteint par un boulet qui lui a emporté la
cuisse; il est mort glorieusement. Cette perte est sensible. Le général
Gudin était un des officiers les plus distingués de l'armée; il était
recommandable par ses qualités morales, autant que par sa bravoure
et son intrépidité. Le général Gérard a pris le commandement de sa
division. On compte que les ennemis ont eu huit généraux tués ou
blessés; un général a été fait prisonnier.
Le lendemain, à trois heures du matin, l'empereur distribua sur le
champ de bataille des récompenses à tous les régimens qui s'étaient
distingués; et comme le cent-vingt-septième, qui est un nouveau
régiment, s'était bien comporté, S. M. lui a accordé le droit d'avoir
un aigle, droit que ce régiment n'avait pas encore, ne s'étant trouvé
jusqu'à présent à aucune bataille. Ces récompenses données sur le
champ de bataille, au milieu des morts, des mourans, des débris et des
trophées de la victoire, offraient un spectacle vraiment militaire et
imposant.
L'ennemi après ce combat a tellement précipité sa retraite, que dans la
journée du 20, nos troupes ont fait huit lieues sans pouvoir trouver de
cosaques, et ramassant partout des blessés et des traînards.
Notre perte au combat de Valontina a été de six cents morts et deux
mille six cents blessés. Celle de l'ennemi, comme l'atteste le champ
de bataille, est triple. Nous avons fait un millier de prisonniers, la
plupart blessés.
Ainsi, les deux seules divisions russes qui n'eussent pas été entamées
aux combats précédens de Mohilow, d'Ostrowno, de Krasnoi et de Smolensk,
l'ont été au combat de Valontina.
Tous les renseignemens confirment que l'ennemi court en toute hâte sur
Moscou; que son armée a beaucoup souffert dans les précédens combats, et
qu'elle éprouve en outre une grande désertion. Les Polonais désertent en
disant: vous nous avez abandonnés sans combattre; quel droit avez-vous
maintenant d'exiger que nous restions sous vos drapeaux? Les soldats
russes des provinces de Mohilow et de Smolensk profitent également de la
proximité de leurs villages pour déserter et aller se reposer dans leur
pays.
La division Gudin a attaqué avec une telle intrépidité, que l'ennemi
s'était persuadé que c'était la garde impériale. C'est d'un mot faire
le plus bel éloge du septième régiment d'infanterie légère, douzième,
vingt-unième et cent-vingt-septième de ligne qui composent cette
division.
Le combat de Valontina pourrait aussi s'appeler une bataille, puisque
plus de quatre-vingt mille hommes s'y sont trouvés engagés. C'est du
moins une affaire d'avant-garde du premier ordre.
Le général Grouchy, envoyé avec son corps sur la route de Donkovtchina,
a trouvé tous les villages remplis de morts et de blessés, et a pris
trois ambulances contenant neuf cents blessés.
Les cosaques ont surpris à Liozna un hôpital de deux cents malades
wurtembergeois, que, par négligence, on n'avait pas évacués sur Witepsk.
Du reste, au milieu de tous ces désastres, les Russes ne cessent de
chanter des _Te Deum;_ ils convertissent tout en victoire; mais malgré
l'ignorance et l'abrutissement de ces peuples, cela commence à leur
paraître ridicule et par trop grossier.
Slawkova, le 27 août 1812.
_Quinzième bulletin de la grande armée._
Le général de division Zayoncheick, commandant une division polonaise
au combat de Smolensk, a été blessé. La conduite du corps polonais à
Smolensk a étonné les Russes, accoutumé à les mépriser; ils ont été
frappés de leur constance et de la supériorité qu'ils ont déployée sur
eux dans cette circonstance.
Au combat de Smolensk et à celui de Valontina, l'ennemi a perdu vingt
généraux tués, blessés ou prisonniers, et une très-grande quantité
d'officiers. Le nombre des hommes tués, pris ou blessés dans ces
différentes affaires, peut se monter à vingt-cinq ou trente mille
hommes.
Le lendemain du combat de Valontina, S. M. a distribué aux douzième
et vingt-unième régimens d'infanterie de ligne, et septième régiment
d'infanterie légère, un certain nombre de décorations de la
légion-d'honneur pour des capitaines, pour des lieutenans et
sous-lieutenans, et pour des sous-officiers et soldats. Le choix en a
été fait sur-le-champ, au cercle devant l'empereur, et confirmé avec
acclamation par les troupes.
L'armée ennemie en s'en allant, brûle les ponts, dévaste les routes,
pour retarder autant qu'elle peut la marche de l'armée française. Le 21,
elle avait repassé le Borysthène à Slob-Pniwa, toujours suivie vivement
par notre avant-garde.
Les établissemens de commerce de Smolensk étaient tout entiers sur
le Borysthène, dans un beau faubourg; les Russes ont mis le feu à ce
faubourg, pour obtenir le simple résultat de retarder notre marche d'une
heure. On n'a jamais fait la guerre avec tant d'inhumanité. Les Russes
traitent leur pays comme ils traiteraient un pays ennemi. Le pays est
beau et abondamment fourni de tout. Les routes sont superbes.
Le maréchal duc de Tarente continue à détruire la place de Dunabourg;
des bois de construction, des palissades, des débris de blockhaus, qui
étaient immenses, ont servi à faire des feux de joie en l'honneur du 15
août.
Le prince Schwartzenberg mande d'Ossiati, le 17, que son avant-garde
a poursuivi l'ennemi sur la route de Divin, qu'il lui a fait quelques
centaines de prisonniers, et l'a obligé à brûler ses bagages. Cependant
le général Bianchi, commandant l'avant-garde, est parvenu à saisir luit
cents chariots de bagages que l'ennemi n'a pu ni emmener, ni brûler.
L'armée russe de Tormazow a perdu presque tous ses bagages.
L'équipage du siège de Riga a commencé son mouvement de Tilsitt pour se
porter sur la Dwina.
Le général Saint-Cyr a pris position sur la Drissa. La déroute de
l'ennemi a été complète au combat de Polotsk du 18. Le brave
général bavarois Deroy a été blessé sur le champ d'honneur, âgé de
soixante-douze ans, et ayant près de soixante ans de service: S. M. l'a
nommé comte de l'empire, avec une dotation de trente mille francs de
revenu. Le corps bavarois s'étant comporté avec beaucoup de bravoure, S.
M. a accordé des récompenses et des décorations à ce corps d'armée.
L'ennemi disait vouloir tenir à Doroghobouj. Il avait, à son ordinaire,
remué de la terre et construit des batteries; l'armée s'étant montrée
en bataille, l'empereur s'y est porté; mais le général s'est ravisé, a
battu en retraite, et a abandonné la ville de Doroghobouj, forte de dix
mille âmes; il y a huit clochers. Le quartier-général était, le 26, dans
cette ville; le 27, il était à Slawkova. L'avant-garde est sur Viazma.
Le vice-roi manoeuvre sur la gauche, à deux lieues de la grande route;
le prince d'Eckmühl sur la grande route; le prince Poniatowski sur la
rive gauche de L'Osma.
La prise de Smolensk paraît avoir fait un fâcheux effet sur l'esprit
des Russes. C'est _Smolensk-la-Sainte, Smolensk-la-Forte,_ la _clef de
Moscou,_ et mille autres dictons populaires. _Qui a Smolensk, a Moscou,_
disent les paysans.
La chaleur est excessive: il n'a pas plu depuis un mois.
Le duc de Bellune, avec le neuvième corps fort de trente mille hommes,
est parti de Tilsitt pour Wilna, devant former la réserve.
Viazma, le 31 août 1812.
_Seizième bulletin de la grande armée._
Le quartier-général de l'empereur était le 37 à Slaskovo, le 28 près de
Semlovo, le 29 à un château à une lieue en arrière de Viazma, et le 30
à Viazma; l'armée marchant sur trois colonnes, la gauche formée par le
vice-roi, se dirigeant par Kanouchkino, Znamenskoi, Kostarechkovo et
Novoé; le centre formé par le roi de Naples, les corps du maréchal
prince d'Eckmühl, du maréchal duc d'Elchingen, et la garde, marchant sur
la grande route; et la droite par le prince Poniatowski, marchant sur la
rive gauche de l'Osma, par Volosk, Louchki, Pokroskoé et Slouchkino.
Le 27, l'ennemi voulant coucher sur la rivière de l'Osma, vis-à-vis
du village de Riebké, prit position avec son arrière-garde. Le roi de
Naples porta sa cavalerie sur la gauche de l'ennemi, qui montra sept à
huit mille hommes de cavalerie. Plusieurs charges eurent lieu, toutes à
notre avantage. Un bataillon fut enfoncé par le quatrième régiment de
lanciers. Une centaine de prisonniers fut le résultat de cette petite
affaire. Les positions de l'ennemi furent enlevées, et il fut obligé de
précipiter sa retraite.
Le 28, l'ennemi fut poursuivi. Les avant-gardes des trois colonnes
françaises rencontrèrent les arrière-gardes de l'ennemi; elles
échangèrent plusieurs coups de canon. L'ennemi fut poussé partout.
Le général comte Caulaincourt entra à Viazma, le 29 à la pointe du jour.
L'ennemi avait brûlé les ponts et mis le feu à plusieurs quartiers de
la ville. Viazma est une ville de quinze mille habitans; il y a quatre
mille bourgeois, marchands et artisans; on y compte trente-deux églises.
On a trouvé des ressources assez considérables en farine, en savon, en
drogues, etc., et de grands magasins d'eau-de-vie.
Les Russes ont brûlé les magasins, et les plus belles maisons de la
ville étaient en feu à notre arrivée. Deux bataillons du vingt-cinquième
se sont employés avec beaucoup d'activité à l'éteindre. On est parvenu à
le dominer et à sauver les trois quarts de la ville. Les cosaques, avant
de partir, ont exercé le plus affreux pillage, ce qui a fait dire aux
habitans que les Russes pensent que Viazma ne doit plus retourner sous
leur domination, puisqu'ils la traitent d'une manière si barbare.
Toute la population des villes se retire à Moscou. On dit qu'il y a
aujourd'hui un million cinq cent mille âmes réunies dans cette grande
ville; on craint les résultats de ces rassemblemens. Les habitans disent
que le général Kutusow a été nommé général en chef de l'armée russe, et
qu'il a pris le commandement le 28.
Le grand-duc Constantin, qui était revenu à l'armée, étant tombé malade,
l'a quittée.
Il est tombé un peu de pluie qui a abattu la grande poussière qui
incommodait l'armée. Le temps est aujourd'hui très-beau; il se
soutiendra, à ce qu'on croit, jusqu'au 10 octobre; ce qui donne encore
quarante jours de campagne.
Ghjat, le 5 septembre 1812.
_Dix-septième bulletin de la grande armée._
Le quartier-impérial était, le 31 août, à Veritchero; le 1er et le 2
septembre, a Ghjat.
Le roi de Naples avec l'avant-garde avait, le 1er, son quartier-général
à dix verstes en avant de Ghjat; le vice-roi, à deux lieues sur la
gauche, à la même hauteur; et le prince Poniatowski, à deux lieues sur
la droite. On a échangé partout quelques coups de canon et des coups de
sabre, et l'on a fait quelques centaines de prisonniers.
La rivière de Ghjat se jette dans le Volga. Ainsi nous sommes sur le
pendant des eaux qui descendent vers la mer Caspienne. La Ghjat est
navigable jusqu'au Volga.
La ville de Ghjat a huit ou dix mille âmes de population; il y a
beaucoup de maisons en pierres et en briques, plusieurs clochers et
quelques fabriques de toile. On s'aperçoit que l'agriculture a fait de
grands progrès dans ce pays depuis quarante ans. Il ne ressemble plus en
rien aux descriptions qu'on en a. Les pommes de terre, les légumes et
les choux y sont en abondance; les granges sont pleines; nous sommes
en automne, et il fait ici le temps qu'on a en France au commencement
d'octobre.
Les déserteurs, les prisonniers, les habitans, tout le monde s'accorde à
dire que le plus grand désordre règne dans Moscou et dans l'armée russe,
qui est divisée d'opinions et qui a fait des pertes énormes dans les
différens combats. Une partie des généraux a été changée; il paraît que
l'opinion de l'armée n'est pas favorable aux plans du général Barclay de
Tolly; on l'accuse d'avoir fait battre ses divisions en détail.
Le prince Schwartzenberg est en Volhynie; les Russes fuient devant lui.
Des affaires assez chaudes ont eu lieu devant Riga; les Prussiens ont
toujours eu l'avantage.
Nous avons trouvé ici deux bulletins russes qui rendent compte des
combats devant Smolensk et du combat de la Drissa. Il paraît par ces
bulletins que le rédacteur a profité de la leçon qu'il a reçue à Moscou,
qu'il ne faut pas dire la vérité au peuple russe, mais le tromper par
des mensonges. Le feu a été mis à Smolensk par les Russes; ils l'ont mis
au faubourg le lendemain du combat, lorsqu'ils ont vu notre pont établi
sur le Borysthène. Ils ont mis le feu à Doroghobouj, à Wiazma, a Ghjat;
les Français sont parvenus à l'éteindre. Cela se conçoit facilement.
Les Français n'ont pas d'intérêt à mettre le feu à des villes qui leur
appartiennent, et à se priver des ressources qu'elles leur offrent.
Partout on a trouvé des caves remplies d'eau-de-vie, de cuir et de
toutes sortes d'objets utiles à l'armée.
Si le pays est dévasté, si l'habitant souffre plus que ne le comporte la
guerre, la faute en est aux Russes.
L'armée se repose le 2 et le 3 aux environs de Ghjat.
On assure que l'ennemi travaille à des camps retranchés en avant de
Mojaïsk, et à des lignes en avant de Moscou.
Au combat de Krasnoi, le colonel Marbeuf, du sixième de chevau-légers, a
été blessé d'un coup de baïonnette à la tête de son régiment, au milieu
d'un carré d'infanterie russe qu'il avait enfoncé avec une grande
intrépidité.
Nous avons jeté six ponts sur la Ghjat.
Mojaïsk, 12 septembre 1812.
_Dix-huitième bulletin de la grande armée._
Le 4, l'empereur partit de Ghjat et vint camper près de la poste de
Gritueva.
Le 5, à six heures du matin, l'armée se mit en mouvement. A deux heures
après midi, on découvrit l'armée russe placée, la droite du côté de la
Moskwa, la gauche sur les hauteurs de la rive gauche de la Kologha. A
douze cents toises en avant de la gauche, l'ennemi avait commencé à
fortifier un beau mamelon entre deux bois, où il avait placé neuf à dix
mille hommes. L'empereur l'ayant reconnu, résolut de ne pas différer
un moment, et d'enlever cette position. Il ordonna au roi de Naples de
passer la Kologha avec la division Compans et la cavalerie. Le prince
Poniatowski, qui était venu par la droite, se trouva en mesure de
tourner la position. A quatre heures, l'attaque commença. En une heure
de temps, la redoute ennemie fut prise avec ses canons, le corps ennemi
chassé du bois et mis en déroute, après avoir laissé le tiers de son
monde sur le champ de bataille. A sept heures du soir, le feu cessa.
Le 6, à deux heures du matin, l'empereur parcourut les avant-postes
ennemis: on passa la journée à se reconnaître. L'ennemi avait une
position très-resserrée. Sa gauche était fort affaiblie par la perte de
la position de la veille; elle était appuyée à un grand bois, soutenue
par un beau mamelon couronné d'une redoute armée de vingt-cinq pièces de
canon. Deux autres mamelons couronnés de redoutes, à cent pas l'un de
l'autre, protégeaient sa ligne jusqu'à un grand village que l'ennemi
avait démoli, pour couvrir le plateau d'artillerie et d'infanterie, et y
appuyer son centre. Sa droite passait derrière la Kologha en arrière du
village de Borodino, et était appuyée à deux beaux mamelons couronnés de
redoutes et armés de batteries. Cette position parut belle et forte. Il
était facile de manoeuvrer et d'obliger l'ennemi a l'évacuer; mais cela
aurait remis la partie, et sa position ne fut pas jugée tellement forte
qu'il fallût éluder le combat. Il fut facile de distinguer que les
redoutes n'étaient qu'ébauchées, le fossé peu profond, non palissadé ni
fraisé. On évaluait les forces de l'ennemi à cent vingt ou cent trente
mille hommes. Nos forces étaient égales; mais la supériorité de nos
troupes n'était pas douteuse.
Le 7, à deux heures du matin, l'empereur était entouré des maréchaux à
la position prise l'avant-veille. A cinq heures et demie, le soleil
se leva sans nuages; la veille il avait plu: «C'est le soleil
d'Austerlitz,» dit l'empereur. Quoiqu'au mois de septembre, il faisait
aussi froid qu'en décembre en Moravie. L'armée en accepta l'augure. On
battit un ban, et on lut l'ordre du jour suivant:
Soldats,
«Voilà la bataille que vous avez tant désirée! Désormais la victoire
dépend de vous: elle nous est nécessaire; elle nous donnera l'abondance,
de bons quartiers d'hiver, et un prompt retour dans la patrie!
Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Witepsk, à Smolensk,
et que la postérité la plus reculée cite avec orgueil votre conduite
dans cette journée: que l'on dise de vous: _Il était à cette grande
bataille sous les murs de Moscou!_
«Au camp impérial, sur les hauteurs de Borodino, le 7 septembre, à deux
heures du matin.»
L'armée répondit par des acclamations réitérées. Le plateau sur
lequel était l'armée, était couvert de cadavres russes du combat de
l'avant-veille.
Le prince Poniatowski, qui formait la droite, se mit en mouvement pour
tourner la forêt sur laquelle l'ennemi appuyait sa gauche. Le prince
d'Eckmühl se mit en marche le long de la forêt, la division Compans en
tête. Deux batteries de soixante pièces de canon chacune, battant la
position de l'ennemi, avaient été construites pendant la nuit.
A six heures, le général comte Sorbier, qui avait armé la batterie
droite avec l'artillerie de la réserve de la garde, commença le feu.
Le général Pernetty, avec trente pièces de canon, prit la tête de la
division Compans (quatrième du premier corps), qui longea le bois,
tournant la tête de la position de l'ennemi. A six heures et demie, le
général Compans est blessé. A sept heures, le prince d'Eckmühl a son
cheval tué. L'attaque avance, la mousqueterie s'engage. Le vice-roi,
qui formait notre gauche, attaque et prend le village de Borodino que
l'ennemi ne pouvait défendre, ce village étant sur la rive gauche de la
Kologha. A sept heures, le maréchal duc d'Elchingen se met en mouvement,
et sous la protection de soixante pièces de canon que le général Foucher
avait placées la veille contre le centre de l'ennemi, se porte sur le
centre. Mille pièces de canon vomissent de part et d'autre la mort.
A huit heures, les positions de l'ennemi sont enlevées, ses redoutes
prises, et notre artillerie couronne ses mamelons. L'avantage de
position qu'avaient eu pendant deux heures les batteries ennemies nous
appartient maintenant. Les parapets qui ont été contre nous pendant
l'attaque redeviennent pour nous. L'ennemi voit la bataille perdue,
qu'il ne la croyait que commencée. Partie de son artillerie est prise,
le reste est évacué sur ses lignes en arrière. Dans cette extrémité,
il prend le parti de rétablir le combat, et d'attaquer avec toutes ses
masses ces fortes positions qu'il n'a pu garder. Trois cents pièces de
canon françaises placées sur ces hauteurs foudroient ses masses, et ses
soldats viennent mourir au pied de ces parapets qu'ils avaient élevés
les jours précédens avec tant de soin, et comme des abris protecteurs.
Le roi de Naples, avec la cavalerie, fit diverses charges. Le duc
d'Elchingen se couvrit de gloire, et montra autant d'intrépidité que de
sang-froid. L'empereur ordonne une charge de front, la droite en avant:
ce mouvement nous rend maîtres des trois parts du champ de bataille. Le
prince Poniatowski se bat dans le bois avec des succès variés.
Il restait à l'ennemi ses redoutes de droite; le général comte Morand
y marche et les enlève; mais à neuf heures du matin, attaqué de tous
côtés, il ne peut s'y maintenir. L'ennemi, encouragé par ce succès,
fit avancer sa réserve et ses dernières troupes pour tenter encore la
fortune. La garde impériale en fait partie. Il attaque notre centre sur
lequel avait pivoté notre droite. On craint pendant un moment qu'il
n'enlève le village brûlé; la division Priant s'y porte; quatre vingt
pièces de canon françaises arrêtent d'abord et écrasent ensuite les
colonnes ennemies qui se tiennent pendant deux heures serrées sous la
mitraille, n'osant pas avancer, ne voulant pas reculer, et renonçant à
l'espoir de la victoire. Le roi de Naples décide leur incertitude; il
fait charger le quatrième corps de cavalerie qui pénètre par les brèches
que la mitraille de nos canons a faites dans les masses serrées des
Russes et les escadrons de leurs cuirassiers; ils se débandent de tous
côtés. Le général de division comte Caulaincourt, gouverneur des pages
de l'empereur, se porte à la tête du cinquième de cuirassiers, culbute
tout, entre dans la redoute de gauche par la gorge. Dès ce moment, plus
d'incertitude, la bataille est gagnée: il tourne contre les ennemis les
vingt-une pièces de canon qui se trouvent dans la redoute. Le comte
Caulaincourt qui venait de se distinguer par cette belle charge,
avait terminé ses destinées; il tombe mort frappé par un boulet: mort
glorieuse et digne d'envie!
Il est deux heures après midi, toute espérance abandonne l'ennemi: la
bataille est finie, la canonnade continue encore; il se bat pour sa
retraite et pour son salut, mais non plus pour la victoire.
La perte de l'ennemi est énorme: douze à treize mille hommes et huit
à neuf mille chevaux russes ont été comptés sur le champ de bataille;
soixante pièces de canon et cinq mille prisonniers sont restés en notre
pouvoir.
Nous avons eu deux mille cinq cents hommes tués et le triple de blessés.
Notre perte totale peut être évaluée à dix mille hommes: celle de
l'ennemi à quarante ou cinquante mille. Jamais on n'a vu pareil champ de
bataille. Sur six cadavres, il y en avait un français et cinq russes.
Quarante généraux russes ont été tués, blessés ou pris: le général
Bagration a été blessé.
Nous avons perdu le général de division comte Montbrun, tué d'un coup
de canon; le général comte Caulaincourt, qui avait été envoyé pour le
remplacer, tué d'un même coup une heure après.
Les généraux de brigade Compère, Plauzonne, Marion, Huart, ont été tués;
sept ou huit généraux ont été blessés, la plupart légèrement. Le prince
d'Eckmühl n'a eu aucun mal. Les troupes françaises se sont couvertes de
gloire et ont montré leur grande supériorité sur les troupes russes.
Telle est en peu de mots l'esquisse de la bataille de la Moskwa, donnée
à deux lieues en arrière de Mojaïsk et à vingt-cinq lieues de Moscou,
près de la petite rivière de la Moskwa. Nous avons tiré soixante mille
coups de canon, qui sont déjà remplacés par l'arrivée de huit cents
voitures d'artillerie qui avaient dépassé Smolensk avant la bataille.
Tous les bois et les villages, depuis le champ de bataille jusqu'ici,
sont couverts de morts et de blessés. On a trouvé ici deux mille morts
ou amputés russes. Plusieurs généraux et colonels sont prisonniers.
L'empereur n'a jamais été exposé; la garde, ni à pied, ni à cheval, n'a
pas donné et n'a pas perdu un seul homme. La victoire n'a jamais été
incertaine. Si l'ennemi, forcé dans ses positions, n'avait pas voulu les
reprendre, notre perte aurait été plus forte que la sienne; mais il a
détruit son armée en la tenant depuis huit heures jusqu'à deux sous le
feu de nos batteries, et en s'opiniâtrant à reprendre ce qu'il avait
perdu. C'est la cause de son immense perte.
Tout le monde s'est distingué: le roi de Naples et le duc d'Elchingen se
sont fait remarquer.
L'artillerie, et surtout celle de la garde, s'est surpassée. Des
rapports détaillés feront connaître les actions qui ont illustré cette
journée.
De notre camp impérial de Mojaïsk, le 10 septembre 1812.
_Aux évêques de France._
Monsieur l'évêque de...., le passage du Niémen, de la Dwina, du
Borysthène, les combats de Mohilow, de la Drissa, de Polotsk, de
Smolensk, enfin, la bataille de la _Moskwa_, sont autant de motifs pour
adresser des actions de grâces au Dieu des armées. Notre intention est
donc qu'à la réception de la présente, vous vous concertiez avec qui de
droit. Réunissez mon peuple dans les églises pour chanter des
prières, conformément à l'usage et aux règles de l'église en pareille
circonstance. Cette lettre n'étant à autre fin, je prie Dieu qu'il vous
ait en sa sainte garde.