Ses marines, ses coins de mer plutôt, sont synthétiques. C'est toujours

le morceau de nature qui grandit à travers sa vision. Un village de

pêcheurs, avec ses petites maisons blanches sur un fond de colline

provençale, le calme de son port minuscule. La vie «au cagnard» du

pêcheur méridional racontée par le détail de quelques batelets et de

leurs engins de pêche; la vie de la nature dite par quelques reflets sur

l'eau en mouvement.

Aux environs de Marseille, à Séon-Saint-Henry peut-être, des barques

sur un coin de rive, où vient mourir, dans un rythme lent, la vague

clapotante. Au ciel, la belle arabesque des fumées d'usine, qui brode,

autour du bleu, de symboliques spirales. Au loin, le port, la forêt

de ses mâts dans une brume d'apothéose, avec la divination de la vie

tumultueuse de quelque Tyr ou Sidon lointaine, la sensation historique

de longs siècles de gloire maritime d'un grand port phénicien.

Si le peintre provençal n'a pas cherché à rendre le grand caractère

de la mer—pas plus, du reste, que celui, angoissant, des masses

chaotiques—si la poésie et le mouvement de l'eau ne l'ont point

tenté dans leur ensemble, il a étudié avec soin la trame de son tissu

prismatique. Dans le riche vestiaire où il suspend ses beaux vêtements

de femme, dans les coffrets où il enferme ses pierreries, on

retrouve ses effets de moires changeantes, les apparitions fugitives de

ses émeraudes, le miroitement de son kaléidoscope liquide.

*

* *

Autant par la beauté de leur couleur et de leurs formes que par la

diversité de leurs caractères, les animaux ont tenté le peintre.

S'il aime à voir—tenu en laisse ou debout devant la châtelaine—le

lévrier de race aux jambes hautes et fines; s'il aime à mettre sur les

lacs endormis l'ébrouement des cygnes ou la grâce de leur silencieux

glissement giratoire; s'il se plaît à flatter, en l'exagérant, l'orgueil

arrogant des paons, la fierté élégante du cheval pur sang, il sympathise

aussi avec l'animal auxiliaire de l'homme: le cheval de labour à

l'encolure solide, chez qui le travail quotidien a développé la beauté

de la musculature, l'âne avec sa philosophie entêtée, le bœuf avec

sa passivité lourde. Tous l'intéressent, les grands, les petits, les

superbes, les humbles.

Il oppose, au-dessus des eaux glauques et mouvantes, le dessin d'un

fond japonais aux tons émaillés de vieille céramique. Dans des poses

hiératiques, comiques de gravité, il y fait grouiller des oiseaux

aquatiques, pélicans goitreux, flamants roses, canards chinois. Il voit

dans les étables les ruminants somnolents, et dans les poulaillers le

tumulte de la vie des poules et des coqs. Toujours, malgré la rutilance

de la couleur qui semble l'absorber, malgré son faire un peu brutal,

il laisse à chaque animal son caractère, il appuie ses habitudes, il

souligne son instinct.

*

* *

Quand Monticelli peint la nature morte, il est _babylonien_, suivant

l'expression chère à notre regretté A. Lauzet. Ce n'est ici ni le

trompe-l'œil, ni l'objet sacrifié à l'effet décoratif: mais par

sa puissante interprétation, une augmentation de l'essence même des

choses. Par lui aperçus, les fruits sont plus savoureux, les fleurs plus

odorantes. Les tapis—malgré la pauvreté des modèles—sont somptueux.

Les étoffes communes se changent en tissu précieux de chaîne et de

trame, de couleur et de dessin. L'humble vase devient sacerdotal. Les

pots, la cruche provençale se transforment en bibelots d'art d'un grand

prix. Les objets les plus ordinaires, précieusement colorés, prennent

des lignes et des courbes nouvelles. Ils sont agrandis, augmentés,

inclus dans un dessin énorme. Avec la large simplicité de l'effet,

la beauté de la ligne, avec la magie de la couleur, Monticelli fait

définitif...

L'œuvre de ce peintre est—pour me servir d'un mot désormais

historique—un «bloc» aussi, qu'il faut accepter entièrement, sans

chercher à en enlever la moindre parcelle. Comment, sans détruire

la belle harmonie de ses tableaux, y ajouter une touche, y modifier

une ligne? Son génie, comme tous les génies, s'impose autant par ses

qualités que par ses aspérités caractéristiques.

Qui essaierait du reste d'ajouter un mot à un monologue de Shakespeare?

Qui oserait enlever une seule note dans l'œuvre de César Frank?

*

* *

L'art du peintre provençal va atteindre de plus hautes cimes: d'un

beau geste, il a simplifié la ligne et augmenté la sonorité de sa

palette. Il va dans le sens de la couleur franche sans altérations,

de la couleur pure, simplement diminuée par les voisinages immédiats

et débarrassée à jamais des bains assombrissants. Déjà, il entrevoit

une évolution vers quelque chose de plus robuste, de plus grand. Comme

Beethoven, peut-être,—après sa 9e symphonie et ses derniers quatuors à

cordes,—il a la perception d'un art nouveau; et, au moment où dans ses

toiles il en bégaie la formule, son cerveau craque tout à coup, cède, se

désagrège et se déséquilibre...

Est-ce sous l'effort exagéré d'une production formidable ou de

l'exacerbation trop longue de ses facultés? Est-ce la conséquence

de souffrances morales, d'amours malheureux, de déceptions? la

méconnaissance de son génie ou la tristesse de sa vie depuis longtemps

silencieuse et solitaire? Sont-ce les suites, comme on l'a dit, des

heures d'oubli demandées à l'absinthe? Les causes importent peu.

Monticelli est vraiment détraqué; et à ceux qui lui demandent de ses

nouvelles, il répond gravement: _Je viens de la lune._

Oh! cette chose épouvantable, l'homme survivant à son génie; la

tristesse de la décadence d'un si beau cerveau! Pendant près de cinq

ans Monticelli, dément, continue à peindre, à produire plus que

jamais. Et alors, il exagère, sans aucune mesure, son genre. Il fait

une épouvantable charge de sa manière, une caricature mauvaise de ses

qualités. On dirait qu'il tente dans sa folie de diminuer, ironiquement,

sa gloire immanente. En ce moment douloureux, des plagiaires

nombreux—oiseaux de proie qui ont senti la fin prochaine—se jettent

sur son œuvre, et, par d'infâmes copies, l'aident dans cette tâche

sinistre[48]. Les Monticelli courent les rues, s'étalent dans les

vitrines les plus interlopes, sont partout, grotesques ou simplement

mauvais, bêtes, pitoyables, falsifiés. Et la foule, cette fois, dans son

incapacité de distinguer le bon grain dans toute cette ivraie, exulte,

se réjouit de sa prétention d'augure. L'accusation de folie, de tout

temps prêtée au peintre, est malheureusement aujourd'hui justifiée...

La fin de Monticelli est proche. La main du peintre ne peut plus obéir

à son cerveau qui ne sait plus commander: _Mes doigts sont en cuivre_,

dit-il. La main va s'arrêter, cinq ans trop tard.

[48] Plus qu'aucun peintre Monticelli est volé, volé dans son

nom, volé dans ses œuvres. Et quand beaucoup de ses toiles, parmi

les meilleures, courent l'Amérique sous la signature de Diaz,

une quantité d'horribles peintures lui sont en France—à Paris

surtout—attribuées à tort.

Dans la chambre où pénètre par la fenêtre ouverte un gai soleil

prometteur de vie, le 29 juin 1886, Monticelli, sur son lit, couché,

agonise. Le peintre a trouvé la force, dans l'excitation nerveuse qui

préface quelquefois la mort, de peindre sa dernière toile. A ses côtés,

des taches de couleur et de vernis ont glissé sur les draps et le

linge. Avec l'odeur des essences, on devine la mort flotter, dans cette

chambre, en molécules mystérieuses, impondérables... Comme suprêmes

réflexes, la paralysie des méninges laisse encore à l'homme le besoin de

peindre, l'habitude de la couleur. S'est-il ressaisi, le grand artiste?

Non, mais il peint... Près de lui, la Mort regarde, attend, impatiente.

Elle seulement va pouvoir lui arracher son pinceau... La palette

est lâchée... les bras sont tombés, inertes... la tête lourde, dans

l'oreiller pénètre...

Dans l'Infini, Monticelli poursuit son rêve d'Art!

*

* *

Il repose ignoré, oublié, le divin coloriste, dans un coin du

cimetière, à Marseille, sans que la moindre inscription en note la

place, sans que les fleurs égaient cette tombe abandonnée. Aucune

ruelle de sa ville natale ne porte son nom; nul buste, nulle plaque

commémorative ne le rappellent à la mémoire des hommes.

Mais, déjà tinte allègrement l'heure de la justice. Elle sonne,

annonçant la marche triomphante de son génie, vers la postérité

vengeresse.

_Je peins pour dans trente ans..._

En vérité, pour Monticelli, pour sa gloire, les temps sont révolus.

Les commentateurs, d'abord assez rares, de Monticelli,

apparaissent maintenant plus documentés. Après les articles

anciens de Paul Arène, Emile Bergerat, Ch. Fromentin, etc., et

l'intéressante étude de Guigou contenant vingt-deux lithographies

de Lauzet, voici quelques pages très littéraires de M. Robert

de Montesquiou, contenant avec beaucoup de citations de jolies

appréciations personnelles[49].

[49] _Gazette des Beaux-Arts_, n° du 1er février 1901.

Parmi les articles cités, il faut surtout retenir des fragments

de ceux signés Émile Blémont, écrits en 1881, à propos de la vente

Burty. M. de Montesquiou donne ces fragments en les accompagnant

d'heureuses réflexions.

«Il nous promène dans le monde enchanté de Boccace et de

Shakespeare. Ici, c'est le _Décaméron_. Là, c'est le _Songe d'une

nuit d'été_. Il est le poète de la lumière.—Comme on l'a dit pour

Diaz, _Il ne montre pas un arbre ou une figure, mais l'effet du

soleil sur cette figure ou sur cet arbre_. Il y a _ce style de

fête_ dont parle Carlyle.

[Illustration:

Cliché Nadar.

DÉCAMÉRON]

«Sans effort, en se laissant naïvement aller à son imagination,

il évoque, dit M. Émile Blémont, des féeries adorables, où il

réunit en des décors et sous des costumes d'éternelle beauté, les

déesses et les demi-déesses de tous les âges et de toutes les

patries, les Dalila et les Calypso, les Hélène et les Judith,

les Fiammetta et les Rosalinde, les Ève et les Béatrice, les

courtisanes de Corinthe et les marquises de la Régence.»

«Il a reconquis pour nous ce suave et chimérique domaine de

Watteau, où fleurit l'élégance d'une vie surnaturelle. Il en a

renouvelé la grâce. Il y a retrouvé le sourire de la ligne, l'âme

de la forme, la cadence des poses, en des bosquets d'apothéoses,

en des bois baignés d'un clair de lune bleu, en de magiques

campagnes pleines de vibrations musicales et de pénétrants

parfums, en des fêtes galantes d'une volupté suprêmement

mélancolique. Mais j'en avertis les gens positifs, ajoute M. de

Montesquiou, il faut être un peu poète pour sentir la poésie

un peu folle de ces personnages lyriques et de ces chimériques

paysages. Il faut avoir en soi de quoi éclairer cette lanterne

magique. Alors seulement un tableau de Monticelli, avec toutes

ses imperfections, avec toutes ses défaillances, est aux regards

et à la pensée, suivant l'expression de Shelley, _une joie pour

toujours_.»

M. de Montesquiou achève ainsi, en très coloré poète, son étude

sur Monticelli: «Mais les meilleurs tableaux à rapprocher de ceux

de ce coloriste étonnant, tous, enfants, nous les avons faits,

et je les revois dans mon souvenir. Au chaud de l'été, nous

écrasions, entre une planchette et un fragment de vitre, lobélias,

calcéolaires, géraniums, tous les tons les plus fulgurants du

jardin, et nous nous complaisions des heures à contempler fascinés

les éblouissants ensembles ainsi conçus, composés de fleurs

broyées.»

Si exquise que soit cette comparaison, voici une phrase plus

heureuse encore et qu'il faut citer toute, car elle est en quelque

sorte, avec un rare bonheur d'expressions imitatives, explicative

du talent de Monticelli:

«Un intitulé prononcé à propos, c'est celui de _Fêtes galantes_;

avec le titre de _Jardins d'amour_, il baptise excellemment une

grande part de cette œuvre, toute faite d'un papillonnement de

Triboulets et de Méphistos, de pages et d'abbés, de seigneurs

et de dames. Le mot _irradiation_ caractérise bien le fluide en

lequel ils baignent. Ce sont des trouées, des infiltrations,

des percées lumineuses, quasi incandescentes; comme des vols

d'abeilles de flamme, des essaims de papillons ignés ou de

lucioles envahissant les feuillages, soudain piquetés, tiquetés,

tigrés de voltigeantes étincelles.»

PAUL GUIGOU

1834-1871

[Illustration:

PAUL GUIGOU

(1834-1871)]

V

PAUL GUIGOU

_A René Seyssaud._

Il y a entre l'homme et la nature une harmonie secrète qui peut servir,

surtout en peinture, de thèmes inépuisables aux conceptions futures. Des

artistes l'ont compris: Puvis de Chavanne entre autres, qui laisse à son

paysage le soin de commenter la pensée principale: l'action, et lui fait

jouer le rôle du chœur antique.

Désormais l'évolution est faite; et le paysage, que l'on considérait, il

n'y a pas bien longtemps, comme un art secondaire, a pris l'importance

qu'il méritait.

C'est que «la nature est _tout_»; c'est qu'elle contient _tout_: force,

beauté, passion, poésie, sentiment, «qu'elle informe, et manifeste

toutes les grandes expressions morales et pittoresques de l'Art[50]».

[50] Raymond Bouyer. _Le Paysage dans l'Art._

Elle est, avec l'eurythmie des pures lignes que font sur le ciel bleu

les crêtes des promontoires méditerranéens, l'incomparable architecte

plus grec que l'art grec. Elle est, dans les harmonies du «frais tumulte

du matin», des mélopées douces ou tragiques de la mer, de la plaintive

chanson des pins qui vibrent dans sa symphonie aérienne, la

musicienne divine.

Et l'art pictural sera, dans la joie toujours nouvelle de ces spectacles

changeants: gloire des couchants, énigme des aubes, majesté horrifiante

des montagnes et poésie des eaux; spectacles sans cesse modifiés ou

exaltés suivant la saison et l'heure, par la magique lumière du ciel.

Il faut le répéter encore: par l'épuisement et le rabâchage des

inspirations prises à l'histoire, à la légende et à la Bible, le

peintre devra maintenant nous intéresser par le sens de la vie dont

nous participons, et nous donner en face de la nature «son état d'âme»

avec la personnalité de sa vision. Par le portrait de l'homme, par le

portrait de la nature, l'artiste recule à l'infini le champ d'action

qui peut rendre ses émotions captivantes. Il rattache les sensations de

peinture à celles que nous donnent la musique et la poésie.

*

* *

Dans le nombre des glorieux paysagistes français qu'on nous montra à la

Centennale, un peintre jusqu'alors assez inconnu à Paris, Paul Guigou,

se révéla avec un _Paysage de Provence_[51], un simple paysage, où se

magnifiait dans un acte de conscience artistique l'amour de la nature,

la tendresse pour le pays natal.

[51] Ce tableau acheté par l'État, à l'issue de l'Exposition

universelle, est en ce moment au musée Galliera, attendant son

entrée au Louvre.

La conscience, cette qualité des plus grands artistes, est, en effet,

dans l'art de Paul Guigou, affirmée avec une si grande et si énergique

beauté qu'elle fait passer sur la sécheresse du peintre allant parfois

jusqu'à la dureté, et sur son exagérée minutie.

D'où venait ce paysagiste oublié, si peu récompensé aux anciens

Salons officiels?

Le 15 février 1834, Paul Guigou naissait à Villars, près d'Apt, sur

les confins de l'ancien Comtat, dans cette partie de la Provence qui

va en escalade pittoresque jusqu'aux premiers contreforts alpestres.

Au collège d'Apt, l'enfant commença des études continuées ensuite au

séminaire d'Avignon. Ses parents, qui étaient dans l'aisance, rêvaient

pour lui un métier en rapport avec leur situation de fortune. La mère

désirait le voir se faire prêtre; désir que faisaient alors secrètement,

en Provence, toutes les mères chrétiennes. Mais le jeune homme, bien

qu'excellent élève, n'avait pas la vocation sacerdotale; et, à sa sortie

du séminaire on le destina au notariat. Le 6 novembre 1851, Paul Guigou,

après l'obtention de son diplôme de bachelier ès lettres à l'Université

d'Aix, fut envoyé à Apt comme aspirant notaire chez Me Madon.

La famille Guigou, qui avait quitté le Vaucluse, habitait Marseille

depuis quelques années. Paul Guigou avait volontiers accepté un

déplacement qui lui permettait d'aller vivre pendant un certain temps

dans un pays qui lui avait laissé le souvenir de beaux paysages ayant

enchanté son enfance. Si la perspective du notariat ne lui souriait

que médiocrement—car il était déjà mordu du désir de dessiner et de

peindre—il échappait ainsi à l'étroite surveillance paternelle et

allait pouvoir se livrer à son art préféré. Dans l'étude de Me Madon où

il n'était pas sévèrement tenu, car le tabellion était un brave homme,

le clerc s'enfiévrait d'émotions à l'évocation des paysages proches. Par

la fenêtre du bureau, il pouvait apercevoir, aux extrémités de la rue

de la petite ville, les fonds de collines qui s'étagent et ferment le

pays en allant vers la Durance, dans des courbes molles et concentriques

au fond desquelles circulent les combes solitaires. Par quelques

échancrures de bleu aperçues au-dessus des toitures, il pouvait rêver

encore à de fraîches oasis vers Roc-Sallière, à des voisinages de

sources ombreuses qui, dans ce pays aride, paraissent par opposition

plus édéniques. Mais la beauté sauvage du paysage provençal devait

surtout le retenir et il en goûtait déjà l'âpre accent.

Car, non loin de là est le pays des ocres où se ruent sous le ciel

intense les colorations extrêmes qui font paraître plus blanche la route

et plus puissante la verdure. Sur ce sol rocailleux se hâtent d'habiter

l'olivier et le mûrier, entre quelques pentes couvertes de vignes, parmi

les rectangles de terre en rouges vifs et en jaunes éclatants.

L'aspirant notaire demeura trois ans à Apt sans trouver le temps long.

Il s'était empressé, il est vrai, dès les premiers jours de son arrivée,

d'aller demander des leçons de dessin au professeur du collège de la

ville, M. Camp. Celui-ci, abasourdi des étonnantes dispositions de son

élève, lui dit au bout de peu de temps «Vous en savez autant que moi;

allez étudier sur nature.» C'est elle, en effet, qui fut la meilleure et

presque la seule éducatrice de Paul Guigou.

Avec beaucoup de ténacité, avec un soin et une volonté extraordinaires,

il se mit à dessiner les arbres, les rochers et les montagnes de son

pays. Il obtint à la longue de précieux résultats; et lorsqu'il vint

montrer ses dessins à Loubon, ce dernier, pressentant une vocation,

l'encouragea fort à étudier et se mit à sa disposition pour le

conseiller. Paul Guigou était revenu à Marseille et achevait son stage

dans l'étude de Me Roubaud, pendant que, préoccupé de recherches sur

nature, poussé par le directeur de l'École des Beaux-Arts dont il

suivait les cours, il se livrait presque entièrement à la peinture,

luttant contre les désirs de sa famille, qu'il devait vaincre malgré

tout.

A partir de ce jour, Paul Guigou se révéla vite. On peut même

observer que ce peintre, après sa période de débuts, où il reste encore

sous la dépendance du faire de Loubon, après sa première manière un peu

noire et un peu conventionnelle, fit tout jeune ses meilleures toiles:

son tableau du musée de Marseille, par exemple, et celui exposé à la

Centennale.

*

* *

A l'Exposition de la Société artistique des Bouches-du-Rhône, Paul

Guigou se montra pour la première fois, en 1859, avec deux toiles qui y

furent remarquées: _Chemin dans la colline à Saint-Loup_, et _Vue prise

aux abords de la rue Ferrari_. La première se ressentait visiblement

de la manière de Loubon, surtout dans la facture et la compréhension

des terrains du premier plan; elle contenait cependant des qualités

d'atmosphère, un sens de la couleur bien personnels. Quant à la seconde

toile, elle était dans une tonalité un peu sombre, très montée de

ton. Ces deux tableaux prouvaient déjà le tempérament d'un peintre et

la volonté d'un consciencieux. Or, à cette exposition figuraient les

œuvres de Puvis de Chavanne, Luminais, Couture, Baron, Jules Dupré,

Corot, les deux Rousseau, Troyon, Van Marck, Loubon, Palizzi, Fromentin,

Ziem, Monticelli, Diaz, Gudin, Chintreuil, Aiguier, Millet, Jules Noël,

etc., c'est dire assez que l'Exposition n'était pas provinciale. Malgré

cela et peut être même à cause de la promiscuité de telles œuvres,

Paul Guigou n'eut bientôt qu'un désir: aller à Paris. Il n'y fit qu'un

court séjour. L'existence n'y était pas facile, car il ne pouvait

encore espérer pouvoir vivre du produit de la vente de ses toiles. Il

revint enthousiasmé avec l'idée très arrêtée de poursuivre la carrière

artistique.

Aussitôt rentré à Marseille, quelque peu influencé par Courbet

qu'il avait admiré là bas, Paul Guigou installe son chevalet devant

les sites les plus agrestes et les moins peints des environs de cette

ville. Il expose, en 1859, le _Vallon de la Panouse_, qui fleure une

Provence aride, désolée même, mais capiteuse; un coin presque inconnu

où jusqu'aux bords du chemin, dans le _draiou_[52] local, le thym,

le romarin, la sauge et les lavandes s'acharnent à pousser entre les

pierres, parmi les argelas dominateurs et parasites, avec, au fond, la

colline nue, abrupte, brûlée, où l'ombre met des cassures d'un violet

spécial.—Une nouvelle note était trouvée. La Provence comptait le

peintre historiographe de son sol aride, de ses collines marmoréennes,

de ses lignes fortement accusées dans la lumière crue, enfin de son

caractère particulièrement sauvage.

[52] Sentier.

Paul Guigou ne saura voir autrement son pays: mais éprouvant fortement

cette poésie du terroir, il en imprégnera ses toiles avec tant de

sincérité qu'on doit lui pardonner sa violente franchise.

Il continue à parcourir les endroits les moins riants, mais les plus

caractéristiques: le _Ravin de la Nerthe_, où on n'aperçoit que des

rochers amoncelés en désordre, des arbres décharnés qui élèvent

désespérément leurs branches rachitiques vers le ciel; et dans une

sorte de vallée de Josaphat impitoyable, un chaos lunaire où la lumière

pourtant chante la vie sous l'azur bleu.

Les _Gorges d'Ollioules_, rendues effarantes par la torsion géologique

de leurs roches, l'effort vain de quelques végétaux à pousser dans

les interstices du granit et des gneiss; l'eau qui longe le ravin,

constamment arrêtée dans sa marche par les pierres anguleuses, tous

les détails d'un coin de désolation.

Cependant, de ses paysages, Paul Guigou sait déduire l'effet.

Ici, il attend que les ombres atteignent telles parties des gorges

pour éclairer plus vivement les fonds et faire refléter le ciel bleu

sur les eaux transparentes; là, il fait courir sur cette nudité des

ombres légères dont l'arabesque est une joie pour l'œil, un accident

anecdotique emprunté à la nature même, et avec lequel il sait la parer.

Pour le peintre, cette époque est féconde en petites études charmantes

et en morceaux puissants. Paul Guigou s'éprend du geste des laveuses

qui, agenouillées dans les caisses de bois, un mouchoir couvrant leur

tête, font, aux bords des ruisseaux et des rivières, une jolie tache de

couleurs; et très consciencieusement il les étudie sans rien omettre des

détails de leur costume.

Mais en 1860, à part quelques artistes et quelques rares amateurs,

personne n'appréciait l'art de Guigou. Dans la _Tribune artistique et

littéraire_, M. Auguste Chaumelin, animé pourtant de bonnes intentions

décentralisatrices et dont les efforts furent méritants, faisait à Paul

Guigou, ainsi qu'à Monticelli qu'il ne comprenait point, les reproches

les moins mérités.

Incompris dans son pays, le pauvre artiste, fort de sa vocation

impérieuse, des encouragements de Loubon et de quelques peintres amis,

signifia à sa famille qu'il allait se fixer définitivement à Paris et

qu'il renonçait pour toujours au notariat. Un vrai conseil de famille

se réunit devant lequel comparut Paul Guigou. La discussion fut

orageuse: mais Guigou l'emporta. «Je ne ferai jamais, dit-il, un notaire

consciencieux, je puis faire un bon peintre.» Le père consentit alors à

laisser partir son fils en lui assurant une pension de cent francs

par mois.

Les Peintres Provençaux Loubon et son temps - Aiguier - Ricard - Monticelli - Paul Guigou · 第 8 / 9 段