A Paris, nous retrouvons Paul Guigou travaillant avec une énergie

rare, vendant quelques toiles, et collaborant au _Moniteur des Arts_.

Enfin, après quelques refus, le peintre provençal apparaît au Salon de

1863. En ce temps, le paysage n'était pas en honneur à l'Institut où

se recrutaient les seuls membres du jury de peinture. Les paysagistes

étaient considérés comme des artistes inférieurs, et dans les catalogues

le paysage venait hiérarchiquement après la nature morte. On ne se

doutait guère que dans les quelques noms de peintres que la postérité

retiendrait comme ayant illustré le XIXe siècle, les paysagistes

auraient la préséance.

Paul Guigou exposa donc au Salon de 1863 deux toiles importantes: les

_Collines d'Allauch_ et le _Coucher de soleil à Saint-Menet_. Cette même

année, Loubon mourait à Marseille. La Provence était, par l'élève devenu

un maître—quoique à peine âgé de vingt-neuf ans—dignement représentée.

Les deux tableaux du paysagiste vauclusien accusaient le moment d'une

personnalité curieuse et primesautière.

Le paysage des _Collines d'Allauch_ du musée de Marseille est une très

belle sensation de la campagne de Provence aperçue sous son aspect

cassant, rébarbatif, mais lumineux et original. Le tableau est d'une

heureuse composition: au premier plan passe au milieu de la toile

le chemin capricieux que vient lécher par places la langue longue

des ombres, car le soleil est déjà bas sur l'horizon. La lumière qui

incendie les terrains ne les décolore point, les ombres qui y courent

procèdent du ton local et sont transparentes sans la ressource des

partis pris violets. Les plans s'en vont, en perspective, malgré

l'énergie du dessin et la couleur des lointains. Les montagnes sont

franchement délimitées dans le sens de leur mouvement géologique.

Les arbres et les végétaux, comme pour se prémunir du vent violent qui

les secoue d'ordinaire, se tiennent au sol par des attaches lourdes, et

l'indication de leur masse est synthétique et belle.

[Illustration:

LES COLLINES D'ALLAUCH

(Musée de Marseille)]

Le peintre a cherché avec soin l'arabesque: son tableau en est une

succession. Or, cette arabesque qui n'est jamais imaginative comme

chez Monticelli, a été scrupuleusement prise par Paul Guigou dans

la nature même. Il a en quelque sorte écrit sous sa dictée. Par des

indications incisives et détaillées, l'arabesque du paysagiste cerne,

avec de beaux contours, les arbrisseaux, fixe les sinuosités du sentier

pierreux, agrémente les ombres, sculpte la silhouette des collines,

et architecture les différents plans. Comme avec une pointe sèche,

l'artiste a construit la charpente osseuse de son paysage et a introduit

dans la partie gravée une couleur chaude, puissante, harmonieuse,

adéquate au travail de son burin.

Au point de vue impression dégagée du côté métier, on ne peut s'empêcher

de constater qu'on n'a pas encore donné une si juste expression de la

Provence vue sous cet angle particulier. Paul Guigou n'a jamais été un

tendre. Les subtilités de la lumière ne l'ont pas occupé. Il n'entendait

pas comme Aiguier la douce musique aérienne; mais il ne trichait pas.

Son pays lui est apparu dur dans une atmosphère éclatante, un peu privé

d'enveloppe; il n'a pas cherché à le voir autrement, ni avec les yeux

d'un autre. Il fut profondément sincère. Pour cette raison son œuvre

doit intéresser et retenir.

*

* *

Comme tous les provençaux, Paul Guigou n'était pas fixé à Paris depuis

longtemps qu'il souhaita revoir la Provence. Et à peine revenu dans

son pays, il va, en compagnie de Monticelli, parcourir, sac au dos, la

Durance qu'ils descendent tous deux à partir de Mirabeau.

Loubon leur avait indiqué un coin pittoresque entre tous: le village de

Saint-Paul-de-Durance, qu'il affectionnait particulièrement pour lui

avoir donné les motifs de quelques tableaux, et qui allait offrir, en

effet, à Paul Guigou l'occasion de montrer, en une nouvelle veine de

son talent, une Provence souriante et belle, bien qu'aussi peu connue.

Le peintre vauclusien qui avait compris et révélé l'âpre beauté de la

colline provençale découvrit dans les bords de la Durance des aspects

nouveaux, des trésors de grâce.

Il nous plaît de reconstituer par la pensée les bonnes journées passées

au plein air, la camaraderie de ces deux Provençaux aux tempéraments

si opposés, aux natures enthousiastes et droites bien faites pour se

comprendre et s'apprécier. Il nous semble entendre Monticelli jetant

de sa voix belle et timbrée le sonore _Arrêtons-nous ici, l'aspect de

ces montagnes_, qu'il aimait à placer dans certaines circonstances. Il

nous semble voir Paul Guigou s'installant avec la joie folle du peintre

qui vient de découvrir un beau motif; et tous les deux émus, grisés,

travaillant côte à côte, pour en arriver à une si différente et pourtant

si intéressante interprétation de la nature.

Monticelli aimait Paul Guigou, en qui il reconnaissait un artiste; et

quoique ce dernier fût, par tempérament, réfractaire à la compréhension

intégrale de l'art du génial coloriste, il était trop intelligent pour

ne pas s'apercevoir de la grandeur de cet art. Aussi, chez quelques-unes

de ses toiles, on sent chez le Paul Guigou de cette époque la tentative

d'une évolution vers la manière large de son compagnon d'études, vers

son interprétation transposée du paysage; seulement Paul Guigou,

artiste de race, ne perdait point de sa personnalité. Il pouvait dire

aussi: _Mon verre est bien petit; mais je bois dans mon verre._

Sa manière s'élargit alors et sa couleur s'affine. Il se sert, comme le

fait Monticelli, des dessous de son panneau pour cerner avec les neutres

de la couleur du bois à peine frottés, les valeurs principales. Il

obtient ainsi, même en de petites études, une ampleur qu'il ne possédait

pas et qui est un peu factice, puisque lorsqu'il sera livré à lui-même,

il retombera de plus en plus dans son faire méticuleux et sec qui va

s'exagérant dans ses dernières productions.

Pourtant, à Saint-Paul-de-Durance, le peintre provençal peint ses

toiles «avec la naïve humilité de l'œil et de l'âme qui sent». Il

nous raconte en reporter avisé la vie du village: la _grande place_

qu'ombragent les platanes séculaires, avec sous leur dais épais de

feuillage, l'échappée ensoleillée vers la rivière et les coteaux

illuminés; la _Fontaine_ où se réunissent les laveuses et les jeunes

paysannes qui viennent remplir les cruches vertes, en causant, à

l'ombre, de fiançailles proches. Il nous montre les vieilles maisons

avec leurs portes basses et la théorie de leurs escaliers délabrés, les

fenêtres étroites auxquelles s'accrochent des lambeaux d'étoffes. Il

ouvre les portes d'étable, de style roman grossier; et, sur toutes ces

choses, sur cette vétusté et ces haillons, il fait glisser en taches de

couleur le soleil qui, à travers les feuilles, apporte ses richesses et

sa gaieté.

Le matin et le soir, il descend vers la Durance. Il aime le mouvement

peu rapide de ses eaux qui vont entre les graviers blancs, les alluvions

roses: _la Durance à Cadenet_ (Salon de 1865). Il choisit parmi les

coteaux qui la cernent ceux dont le dessin pittoresque rappelle de

vieux châteaux féodaux en ruines: les _Bords de la Durance à Saint-Paul_

(Salon de 1864). Parmi les collines escarpées, celles qui sont assez

semblables à de menaçantes forteresses: _Bords de la Durance à Mirabeau_

(Salon de 1867).

Ses fonds sont toujours dans les bleus aériens que les accidents de

terrain varient et qui font le charme des collines de Provence. Sur

cette note délicate, le peintre place la silhouette fine des arbres

lointains. Il dit tout, il n'omet rien: ni l'anecdote des reflets dans

l'eau, ni le caillou, ni le brin d'herbe; mais «la lettre est vivifiée

par l'esprit»; et cette nature vue par instants photographiquement,

n'apparaît pas moins grande dans les paysages de l'artiste.

Si Paul Guigou a pu peindre quelques bons tableaux avec cette Durance

jolie et décorative et dont il a déduit le caractère, c'est qu'il l'a

étudiée en détail dans de moindres et intéressantes études. C'est

tantôt sous des ciels transparents d'azur léger, une plage sablonneuse,

une bande de terrains rougeâtres; de l'eau qui glisse entre les bords

plats de la rivière; un fond très lointain; le coteau où s'accroche,

bâti en amphithéâtre, le village blanc entre les vignes et les pins.

Toujours, avec peu de chose, Paul Guigou réussit à donner le sentiment

de l'étendue.

*

* *

Après avoir récolté de nombreux documents, le peintre provençal

retournait à Paris y faire ses tableaux. La vie était pour lui

difficile. Il donnait entre temps quelques leçons de peinture et de

dessin qui l'aidaient un peu. Souvent, l'été venu, le paysagiste n'avait

pas les économies suffisantes pour faire son voyage en Provence. Il se

contentait alors d'aller excursionner les bords de la Seine et de

la Marne: _la Seine à Triel, en Seine-et-Oise_ (1866), où la rivière

est large et a déjà l'aspect normand avec ses gras pâturages riverains

bordés de hauts peupliers et ses fonds bas et boisés. Paul Guigou

étudie avec soin le mouvement de l'eau: ses remous, les caresses de la

brise sur sa surface par bandes espacées et frissonnantes. Dans l'été

de 1867, il remonte vers _Moret_ et va peindre le Loing en soulignant

son caractère tranquille et intime. A _Saint-Mammès_, il bâtit quelques

arches de pont sous lesquelles la rivière passe, transparente, pendant

que des femmes lavent abritées par un parapluie vert; vers la berge,

sous le ciel gris, se découpent les toitures ardoisées des maisons

riveraines.

A _Villennes_, il se place devant le _Vieux moulin_, et, tout en restant

d'une exactitude scrupuleuse, il arrange son motif de telle sorte qu'il

en fait un paysage héroïque. Rien n'y manque: ni la vieille fabrique

perchée sur le pont pittoresque; ni la grande masse des marronniers qui

rejettent, comme une coulisse, le motif au second plan, ni les objets

reflétés comme dans un miroir; ni, au premier plan, les deux bachots

plats et longs dans lesquels des mariniers travaillent.

*

* *

Aussitôt qu'il le peut, Paul Guigou revient étudier en Provence.

Maintenant, il s'éprend d'un bel enthousiasme pour les arbres, et

il les place dans ses paysages comme principaux acteurs. Il pénètre

leur caractère avec la conscience qu'il a mise à étudier les paysages

agrestes et la Durance décorative.

Aux _Bords du Jarret_, il peint des effets d'automne sonores,

en se servant avec adresse des dessous du ton des panneaux de bois

pour obtenir les masses et les chaudes colorations qui s'exaltent en

or sous le ciel bleu. Il aime surtout le chêne de Provence. Il place

quelquefois aussi un bouquet de pins dans des plaines vastes, aux

lumineux lointains. Il choisit «au bon soleil, les jolis bois de pins

tout étincelants de lumière qui dégringolent jusqu'au bas de la côte,

quand à l'horizon les Alpines découpent leurs crêtes fines[53]».

[53] Alphonse Daudet. _Lettres de mon moulin._

S'il ne compose jamais avec art ses paysages, il fait aussi œuvre

d'artiste, par le choix heureux du motif. Le peintre pense avec Platon

que «le Beau est la splendeur du Vrai»; il n'interprète jamais au sens

lyrique, car il copie presque; mais il a l'imitation pittoresque, et son

enthousiasme pour la nature l'aide à créer. Pourtant son art n'est pas

très élevé, car l'envolée lui fait défaut.

Il aime les arbres, ces

_Beaux arbres verts qui modulent des chants divins_,

pour les opposer aux soirs de triomphe, aux soirs dorés, et faire de

leur masse sombre pleine de majesté théâtrale l'évocation de quelque

«bois sacré».

Il voit souvent le chêne, le vieil arbre centenaire au feuillage éternel

qui incise dans le paysage lumineux, par un geste de bénédiction, son

arabesque lourde et grave.

En 1870, Paul Guigou s'est arrêté devant les bastides provençales

haut perchées sur les crêtes des vallons qui s'ouvrent brusquement

vers l'échappée d'un fond de collines grecques. Ses verts au soleil,

bleuâtres et doux comme de la vieille soie, sont particuliers, étranges,

et n'appartiennent qu'à lui.

Il excelle à rendre les paysages aux horizons éloignés: le _Paysage

de Camargue_, avec ses vastes étendues que coupent à peine les

salicornes et les salants, où vont à l'infini les fines et minuscules

silhouettes d'arbres, «les cubes blancs coiffés de rose de quelques mas

isolés» préfacés du cyprès noir, et dans le ciel, l'angle aigu d'un

vol de canards sauvages; les _Paysages de Crau_, océan de cailloux qui

roulent jusqu'à l'horizon où pointent comme des tirailleurs isolés

quelques rares peupliers. Ici, le peintre traite patiemment les premiers

plans de ce paysage monotone. Sans compter les pierres ni les ronces, il

semble les peindre toutes. Il a surpris lui aussi le mystère d'invention

et de combinaison de la nature, et il les déduit simplement. L'océan

pierreux fuit vraiment, dans ses toiles, en perspective, à perte de vue,

sous les lignes presque insaisissables des collines lilliputiennes.

Il s'arrête devant la _Mare_, où se reflètent dans un renversement de

lignes et de couleurs apaisées le ciel et les bois. Il y met le détail

décoratif des ajoncs, la poésie tranquille du paysage environnant.

Paul Guigou ne construit pas ses plans avec la belle science

architecturale de son maître, ses terrains n'ont pas la solidité

extraordinaire de Loubon; mais il a su faire l'intelligente sélection

des détails des premiers plans. Avec le paysagiste vauclusien «la Nature

parle à l'esprit»; sur les dessous de sa peinture, il écrit avec la

hampe du pinceau quelques indications d'arbustes qui personnifient bien

le sol inculte. Avec quelques traits caractéristiques, il marque le

mouvement des eaux de la rivière; par quelques intelligents détails, la

végétation qui croît sur ses bords. De même qu'avec quelques coquelicots

et quelques bleuets placés à propos, il semble résumer tout un coin de

prairie émaillée de fleurs.

Le nom de Paul Guigou commençait à être connu de quelques amateurs

et ses œuvres pénétraient enfin dans les galeries réputées qui font à

l'artiste la meilleure des réclames, lorsque la guerre de 1870 éclata.

Le peintre, en ce moment chez ses parents, fut incorporé dans la garde

mobile et on l'envoya passer bien inutilement avec d'autres une partie

de l'hiver au camp des Alpines, d'où il rapporta toutefois de nombreuses

et intéressantes aquarelles.

Rentré à Paris en novembre 1871, il ne tarda pas à devenir professeur de

dessin chez la baronne de Rothschild. L'avenir était désormais assuré

pour lui. Les années d'épreuve étaient finies pour l'artiste; mais

ses jours étaient parcimonieusement comptés. Une congestion cérébrale

l'abattit dans son atelier. Transporté à Lariboisière, il y mourut deux

jours après, le 21 décembre 1871.

Quand Paul Guigou disparut, à peine âgé de trente-sept ans, on put

regretter l'homme qui fut bon, l'ami qui fut sincère et loyal; mais

le peintre avait fait son œuvre. Ses dernières années sont loin

d'être les meilleures de sa production. On aurait dit que sa vision se

rapetissait et que, dans ses paysages, l'émotion s'affaiblissait dans

l'exagération de recherches méticuleuses. L'artiste avait tout donné.

*

* *

Que de fois, en montant le _raidillon_ abrupte qui grimpe, bordé à la

diable de thym, de sauges et d'argeras, entre les pins odorants du

vallon provençal, ne nous sommes nous pas écrié, en voyant devant nous

le fond des collines nues, aux jaspures violettes: Voilà un Guigou!

Que de fois, par les brusques apparitions à travers les vitres du chemin

de fer qui longe la Durance, n'avons-nous pas, depuis Mirabeau

jusqu'à Cheval-Blanc, aperçu des paysages aux lointains bleus, aux

coteaux pittoresques, aux eaux animées courant sur des alluvions et des

graviers, qui s'imposaient à nous avec le souvenir des toiles de ce

peintre!

Cette Durance qu'il nous est si difficile de ne pas voir avec les yeux

du paysagiste vauclusien, ce sentier dans la colline provençale qui

nous rappelle si impérieusement ses meilleures œuvres, n'est-ce pas

le plus bel éloge que nous puissions faire du probe et consciencieux

artiste que fut Paul Guigou?

Marseille, septembre 1900-mai 1901.

ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY

Corrections:

Page 27 «grand» remplacé par «grande»

(une grande toile, à la vérité).

Page 35 «combattif» remplacé par «combatif»

(un esprit combatif, intelligent).

Page 47 Numéro de note [15] ajouté.

Page 51 Note 16: «Lonÿs» remplacé par «Louÿs» (Pierre Louÿs).

Page 71 Appel de note [27] ajouté.

Page 82 «inaccescibles» remplacé par «inaccessibles»

(dans les sphères inaccessibles).

Page 115 «chrysopase» par «chrysoprase»

(la chrysoprase, l'aigue-marine).

Page 122 «quotitien» par «quotidien» (le travail quotidien).

Page 126 «rapellent» par «rappellent»

(ne le rappellent à la mémoire).

Page 134 «édénique» par «édéniques»

(paraissent par opposition plus édéniques).

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Les Peintres Provençaux Loubon et son temps - Aiguier - Ricard - Monticelli - Paul Guigou · 第 9 / 9 段