«Holbein, dans son portrait d'Érasme, a tout sacrifié à la main qui

écrit. C'est qu'en effet, autant que la figure, la main a sa physionomie

et sa signification; et Lavater a raison de la croire aussi utile que

le front à qui veut, par la forme plastique de l'homme, rechercher ses

qualités ou ses défauts probables[39].»

[39] Henry Fouquier. _La tribune artistique et littéraire._

Ricard a vu, lui aussi, ces mains «vraiment douées d'une existence

spéciale et révélatrices de caractère».

Il les a dessinées fines, longues, aristocratiques; il les a peintes

nerveuses, prenantes, avec la complexité de leur travail musculaire sous

l'enveloppe fine de la chair.

Pour bien faire comprendre la subtilité esthétique un peu nébuleuse

de son idéal d'art, M. Charles Yriarte raconte ce qui se passait dans

l'atelier du peintre cinq jours avant sa fin: «Comme on lui faisait

observer que la main du chevalier Nigra, en ce moment ministre d'Italie,

était peut-être moins fine dans le tableau que dans le modèle, il

répondit sérieusement: «Sa main, dans la nature, a deux caractères,

elle change; tantôt c'est la main du diplomate et du lettré, tantôt

celle du soldat qui a porté le mousquet à Novarre.» Ricard, mieux

qu'aucun, comprit et traduisit les _tendresses_ de la main.

Voici, dans un morceau détaché d'un tableau, une main de femme. Elle est

aussi éloquente qu'un visage. Coupée un peu plus haut que le poignet

que recouvrent aussitôt les flots d'une dentelle, cette main—avec à

l'annulaire un simple anneau d'or qui garde un œil-de-chat—tient un

mouchoir de fine batiste. Évocatrice, elle raconte les douces pressions

des premiers aveux, puis les caresses qui sur le front triste de

l'artiste calment les fièvres, endorment l'amant aux heures de doute

ou de souffrances. Elle est si belle cette main, sous sa chair aux

jaspures roses que grise et agatise une imperceptible moire, elle est si

vivante dans la finesse de son dessin, qu'on espère la voir s'agiter, se

mouvoir et saisir. Et cette expression est si forte, qu'on est longtemps

hanté par le souvenir de cette main de femme plus charmeresse et plus

troublante qu'un visage inoublié.

*

* *

Gustave Ricard fut, chose assez rare, moralement l'homme de ses

œuvres. Ignorant des défauts d'un Provençal, il en eut toutes les

qualités.

Il faudrait pouvoir citer en entier ses biographes et les articles

nombreux écrits à l'époque de sa mort pour exalter l'homme et l'artiste.

Nous en retiendrons les meilleures pages; et d'abord un intéressant

portrait à la plume de M. Louis Énault:

«Grand, mince, élancé, suprêmement distingué, chauve avant l'âge,

les lèvres fines effleurées par un sourire rêveur, l'œil un

peu vague et regardant plus loin, Ricard, physionomie singulièrement

originale, tenait tout à la fois du moine et de l'artiste; il y avait en

lui, par un mélange aussi heureux qu'inattendu, la gaieté parfois un peu

railleuse d'un artiste et les profondeurs tant soit peu mystiques d'un

illuminé. Tel qu'il était, il fallait le prendre pour un des meilleurs

d'entre nous...»

«Fidèle à ses affections, indulgent pour les autres, sévère pour

lui-même, Ricard était bon et capable de grands dévouements; il était

si généreux que son argent ne lui appartenait pour ainsi dire point.

Lorsqu'on écrira l'histoire des arts au XIXe siècle, Ricard y

occupera son rang, mais si l'on faisait une galerie des cœurs d'or,

il y aurait encore là une belle page pour lui[40].»

[40] Paul de Musset.

Qu'était l'artiste?

«Si on parvenait, dit M. Charles Yriarte, à définir cette organisation

nerveuse et impressionnable, ce caractère digne et fier, cette

intelligence raffinée et multiple, ce singulier mélange de grâces

féminines et d'austérité claustrale, cette profonde expérience et

cette naïve candeur, la séduction que cette rare nature exerçait sur

ceux qui l'ont approché, il en résulterait une étude plus attachante

au point de vue littéraire, qui tiendrait peu de la critique d'art.»

Causeur merveilleux, plein d'idées neuves relevées par le sel piquant

du paradoxe, il tirait, ajoute M. Louis Énault, un feu d'artifice en

chambre pour deux ou trois amis. Et Baudelaire renchérit en parlant «du

rebondissement de son discours» et cite, à propos de la conversation

intéressante des artistes de son temps, quatre noms: «Chenavard,

Préault, Ricard et Delacroix, et après ceux-là, je ne me rappelle plus,

dit-il, personne qui soit digne de converser avec un philosophe

ou un poète.» C'est que Ricard «ne se borne pas à l'art, que l'étendue

de ses connaissances littéraires est grande et qu'il est d'une rare

érudition».

Qu'était le peintre?

Peu mondain, «enfermé dans sa tente, il ne vit plus que pour son art,

entouré de ses ouvrages dont il ne se sépare qu'avec peine. Sa porte

est close, il faut des signes francs-maçonniques pour en franchir le

seuil. Son atelier tient à la fois de la cellule et de l'autel, quand on

y entre on se prend involontairement à parler bas. Il vit là son rêve

en face de toiles commencées, et dès qu'il a reconnu le visiteur, sans

transition aucune, il entame un monologue lent, original, plein de vives

saillies et d'images inattendues.» Esprit original, il écrit à Chenavard:

_Un artiste peut rester des heures plongé dans la méditation, à regarder

une fourmi et une mouche._

«Depuis bien des années il a effacé les heures du cadran de son horloge;

mais il laisse les aiguilles continuer leur course.»

Tourmenté, «tant qu'il n'avait pas atteint son idéal, Ricard était

comme possédé d'un démon. De quelques-uns de ses meilleurs portraits

il disait: _Celui-là m'a mis sur le gril comme saint Laurent._ De même

que tous les véritables artistes, il avait besoin d'être soutenu et

encouragé par les éloges non du premier venu, mais de ses amis et des

gens de goût. Lorsqu'on gardait le silence devant un de ses ouvrages

qu'il aimait le mieux, il vous disait avec bonhomie: _Ne me dites pas de

mal de celui-là._

«Les éloges d'ailleurs ne le grisaient point, cependant il était

sensible à la moindre critique. Il fallait en être ménager avec lui,

sans quoi on s'exposait à trouver le lendemain sa toile entièrement

couverte en blanc.» Il aimait à raconter, à la suite de vagues critiques

sur la ressemblance de ses portraits, un souvenir d'anecdote sur

le Titien: Quand un prince ou un patricien indigne de vivre sous la

Renaissance disait au Titien que son portrait n'était point ressemblant,

le Titien lui répondait: «Allez à Vérone, vous trouverez un brave homme,

Giambattista Maroni, qui fait exact.» Ricard laissait entendre ainsi la

distance qui le séparait des peintres exacts.

Il fut pourtant assez modeste, celui qui signa simplement par un G. R.

de véritables chefs-d'œuvre!

«Il travaillait beaucoup en l'absence du modèle; et, sur la fin, il ne

désirait le revoir que pour s'assurer qu'il ne s'était pas trompé. Il

vous disait alors avec une naïveté pleine de grâces: _J'ai plaisir à

voir combien vous ressemblez à votre portrait_, comme si votre _moi_

véritable était sur la toile et non plus en vous-même[41].»

[41] Paul de Musset.

Enfin, «à mesure qu'il avance dans la vie, il se spiritualise de plus en

plus et ne sait absolument plus rien de ce qui se passe dans le domaine

des faits: la politique, le mouvement des arts, le choc des idées, les

polémiques ou les scandales et les vives compétitions des passions ou

des appétits des humains lui échappent et ne sauraient l'intéresser. Il

a toutes sortes de petites manies, il invente des chevalets à lui et des

pinceaux d'une forme particulière.»

Il s'amuse à «tamiser la lumière par des voiles et des châssis. Sa

palette ne ressemble à celle d'aucun autre. Pendant un certain temps,

il ne veut employer que trois couleurs, et il se plaît à démontrer tout

le parti que l'on peut tirer de ces moyens bornés. Comme il sait se

mouvoir dans ce cercle étroit, ses raisonnements sont d'une subtilité

charmante. Les raffinements qui pourraient être dangereux pour

un esprit moins élevé que le sien conviennent à son tempérament. Il

parle mystérieusement de couleurs qui lui sont spéciales et il a des

enthousiasmes violents pour des cadmiums et des copals qui semblent

être des talismans.» Et M. Charles Yriarte conclut: «C'est un doux et

charmant halluciné au nom de l'art.»

*

* *

Les expositions des œuvres de Gustave Ricard faites simultanément

après sa mort—à Paris et à Marseille—en février et en mai 1873, ne

permirent pas, malgré leur éclatant succès, de juger à sa vraie valeur

le grand talent du portraitiste[42]. Au reste, le moment n'était pas

encore venu pour la compréhension de cet art de pensée et de profondeur.

On laissait cela aux anciens maîtres. Pour l'instant, il fallait faire

joli, amusant et superficiel. A peine si Ricard était compris en France

par une élite et était vraiment apprécié en Angleterre et surtout en

Allemagne. Le temps a marché depuis. Après Whistler, après Carrière,

une nouvelle génération de peintres, que M. Camille Mauclair appelle

des _Intimistes_, a suivi la voie que Ricard a le premier indiquée.

C'est pour le peintre provençal un titre de gloire précieux. En outre,

on peut constater aujourd'hui combien sont demeurées en dessous de

l'éloge mérité les biographies qui paraissaient si osées dans leur

enthousiasme d'alors. C'est que Gustave Ricard, par son coloris

subtil, sa tendresse et son intellectualité, sa recherche profonde de

l'intimité, restera, indéniablement, le plus attachant portraitiste de

l'Art français du siècle dernier.

[42] Paul de Musset donne dans son catalogue des œuvres de

Ricard exposées à l'École des Beaux-Arts à Paris, 94 portraits,

30 études de tête, 3 natures mortes et 16 copies. La même année,

à Marseille, on exposait, au Cercle artistique, 29 portraits,

12 copies et 3 esquisses originales. A l'Exposition centennale,

Ricard avait 6 portraits. Le Louvre possède de cet artiste deux

portraits.

ADOLPHE MONTICELLI

1824-1886

[Illustration:

Cliché Brion.

ADOLPHE MONTICELLI

(1824-1886)]

IV

ADOLPHE MONTICELLI

_A M. Octave Mirbeau._

Il faut parler des vents

avec les nautoniers.

(MONTAIGNE.)

Rarement un nom d'homme fut, en même temps, plus claironnant et plus

doux. Dans sa prononciation italienne, il semble tenir de l'éclat de

la flamme, de la résonance du gong et de la caresse. Ces qualités, si

opposées en apparence, symbolisent le talent original de Monticelli.

Devant son œuvre, on a l'éveil d'un monde éclairé par une lumière

spéciale, la sensation d'une souveraine puissance mise au service de

l'imagination la plus vive.

Bien qu'on ait fait depuis quelques années un usage assez abusif

du mot «génie», on ne saurait trouver un autre vocable pour mieux

qualifier Monticelli; son emploi est ici dans sa meilleure et plus

juste acception. Car ce grand peintre a créé pour la joie des yeux une

infinité de personnages, une faune, une flore, un curieux microcosme

vivant, dans la splendeur des plus belles symphonies picturales. Et les

êtres, les visions particulières, étranges quelquefois, qui habitèrent

son cerveau, l'inspiration du démon favorable qui était en lui,

trouvèrent, pour prendre une forme concrète, deux puissants auxiliaires:

un œil de peintre d'organisation admirable, une main d'ouvrier

d'extraordinaire habileté.

Réaliser un rêve d'art, montrer, rendre tangible une hallucination,

n'est-ce pas du génie? Combien, aussi, les mots de notre langue

deviennent-ils insuffisants pour traduire les sensations que donne cette

peinture! Il faudrait, après la trouvaille de verbes plus expressifs,

d'adjectifs plus sonores, d'expressions plus imagées, inventer encore

une écriture composée d'encres diversement colorées, de mosaïques, de

gemmes précieuses, de métaux fulgurants, idoine à rendre la beauté

pyrotechnique de la palette de Monticelli, son pouvoir irradiant et

l'antithèse heureuse, harmonique, de sa distinction avec l'outrance de

sa couleur.

*

* *

Monticelli (Adolphe), d'une ancienne origine vénitienne, naquit à

Marseille, le 14 octobre 1824. Ce sera pour sa ville natale—combien peu

s'en doutent!—une de ses gloires les plus pures et les plus rayonnantes.

De bonne heure, Monticelli montra des aptitudes pour le dessin, une

attirance vers la couleur; et malgré les tracasseries de ses parents,

de sa mère surtout, le jeune Adolphe suivit avec assiduité et joie les

cours de dessin à l'école des Beaux-Arts de Marseille. A l'encontre de

bien des jeunes hommes qui, pressés de produire, se mettent, non sans

danger, trop tôt à la couleur, sans avoir appris les éléments les plus

indispensables de leur art, Monticelli dessina avec la patience d'un

primitif. A cette époque, l'école de Provence était, nous l'avons dit,

florissante; elle pouvait rivaliser avec les premières écoles,

ainsi qu'en témoignent les noms des grands artistes qui en sortirent

depuis. Monticelli y apprit son art, sans hâte, en élève docile; et

cette éducation, un peu rigide, lui fut très utile quand, quelques

années après, il se livra à toute la fougue de son tempérament.

En 1846, à vingt-deux ans, Monticelli sortait de l'école, alors sous

la direction du grand animalier Émile Loubon, avec un brillant premier

prix de modèle vivant. Ce fut, dans toute sa vie, son seul titre

officiel. Ses académies d'alors, ses têtes au fusain ou à la sauce

sont d'un impeccable et beau dessin d'école, avec déjà la presciente

apparence d'un coloriste ému. Toujours, contre le gré de ses parents qui

voulaient faire de lui un peseur de commerce, Monticelli s'obstina au

métier de peintre, à ce métier de paria, le dernier, pour la bourgeoisie

marseillaise de cette époque.

Dans ses premiers portraits, la poétique manière de Ricard—déjà arrivé

à la maîtrise—l'impressionna d'abord. Bien que le grain de sa pâte

soit plus gras, que sa couleur soit plus chaude que celle du grand

portraitiste provençal, on sent, chez Monticelli, une admiration trop

vive pour cette manière de peindre et de sentir la vie. Bientôt, ce sera

à la suite de son premier voyage à Paris, Watteau qui le prendra, après

le choc ressenti, au Louvre, à la vue des Rembrandt, des Rubens, des

Corrège, des Véronèse.

La manière de Watteau flattait ses goûts de composition, éveillait son

désir de ressusciter les _Scènes galantes_, les _Plaisirs champêtres_

d'une société élégante et raffinée. Comme lui, il rêvait de peindre la

femme aristocratique, l'élégance voluptueuse de son geste; et, comme

lui aussi, il allait tenter de faire revivre, en peinture, un Décaméron

poétique et coloré, en évoquant, dans la beauté du décor des

anciens parcs, la vie amoureuse des grandes et belles dames richement

parées et de leurs amants empressés. Mais si Watteau le retient,

Rembrandt le stupéfie par la sublimité de sa couleur puissante. Il tombe

en hypnose devant le _Bœuf écorché_, le Titien le ravit, Corrège

l'étonne, Véronèse le séduit, les Hollandais l'émerveillent; et, ramené

devant Delacroix qu'il n'a pas compris d'abord, il se prend d'un chaud

enthousiasme pour cette force créatrice, violente et imaginative.

Comment un peintre de la nature de Monticelli pouvait-il rester calme en

face de tels chefs-d'œuvre?

Grisé, affolé par ces manifestations géniales si diverses, son cerveau

en subit de si violentes commotions, que la répercussion en demeurera

lointaine et se reflétera pendant longtemps dans ses productions.

*

* *

A partir de ce jour, on assiste à la lente éclosion d'une magnifique

personnalité sous l'emprise des maîtres; et l'incubation dure quelques

années, laborieuse, entravée par un travail digestif. Pourquoi

Monticelli met-il un temps si long à devenir personnel? Comment

s'expliquer ce retard qui empêche le peintre de voir de son œil,

de traduire sa pensée sans préoccupation ni souvenir d'aucun tableau?

Peut-être sa timidité et sa modestie natives—propre des forts—qui lui

demeureront toujours[43]?

[43] Lorsqu'en parlant peinture avec Monticelli, certains

noms, tels que ceux de Rembrandt, de Vinci, de Delacroix étaient

prononcés, le peintre, prenant son feutre à pleine main par le

revers gauche, à la façon des gentilshommes du temps d'Henri

IV, se découvrait en silence, par un beau geste large et noble,

montrant ainsi le respect qu'il avait pour de si grandes mémoires.

Malgré la valeur incontestable des œuvres de ce temps, bien que

beaucoup de ses tableaux soient très beaux et qu'ils séduisent ses

admirateurs récents, ils ne sauraient avoir qu'un intérêt rétrospectif

et procurer des éléments de reconstitution historique sur la marche de

son génie. Il y a là, certainement, en ce moment, telles toiles qui sont

comparables à Rembrandt, mais l'illustre Hollandais est plus haut; voilà

des Watteau presque authentiques, mais ce ne sont pas des Watteau. C'est

dans telle tête l'expression morbide des yeux, la poésie de la bouche

particulière à Ricard, mais ce portrait n'a pas le charme intime de

Ricard. Voilà des chairs à la Titien, peut-être; ici des natures mortes

peintes avec la science de Gérard Dow ou de Terburg; des ciels avec

des qualités d'atmosphère dignes de Claude; enfin une ébauche dont le

mouvement rappelle de loin Delacroix. Ce sont de beaux morceaux, certes,

qui glorifieraient tout autre; mais quand on est Monticelli, on peint

des Monticelli, et c'est assez pour devenir grand parmi les plus grands.

Monticelli va peindre des Monticelli.

Insensiblement, lentement, sûrement, le peintre va vers son genre, vers

la réalisation de son rêve d'art, dégagé de toute influence extérieure.

L'évolution commence vers sa deuxième manière, celle dont on a exposé,

à la Centennale, quelques toiles qui, bien que placées pour la plupart

dans des conditions assez défectueuses et malgré l'étonnement admiratif

qu'elles ont provoqué, ne sont pas suffisantes pour faire apprécier le

Maître; l'œuvre de ce peintre se trouvant là, incomplète et comme

tronquée[44].

[44] Pour que l'on connût Monticelli à Paris, il faudrait y

faire l'exposition de 50 à 60 de ses toiles, au plus, prises

sur l'énorme production de ses œuvres de 1860 à 1876. Cette

exposition serait certainement l'événement le plus retentissant

dans l'histoire de l'art de la peinture depuis cent ans, comme

notations et trouvailles d'harmonies colorées.

En fait, ses trois principales manières sont assez difficiles à

exactement définir. Comme elles ne s'arrêtent pas brusquement, elles

se sérient plus qu'on ne pense, et il serait malaisé d'en établir

le classement. Cette étude, du reste, procède plutôt d'une synthèse

générale, c'est une vue d'ensemble fuyant le détail et la description

anecdotique.

Peut-on décrire Monticelli et comment le décrire?

On ne décrit pas plus une symphonie orchestrale qu'une musique de

couleurs... Les sensations de beauté que communiquent les tableaux de

Monticelli sont faites surtout de leur ensemble total. Son art, plus que

tout autre, va, par la couleur, la composition, le dessin, à un effet

homogène et convergent qui ne se prête pas à la description du détail.

En outre, si peu de musées en possèdent qu'il faut aller le voir dans

les galeries particulières. Là, chaque détenteur a la prétention, très

excusable, de posséder le ou les plus beaux spécimens,—ce peintre ayant

le don de pousser au paroxysme l'exaltation enthousiaste chez ceux qui

ont appris à l'apprécier à sa vraie valeur.

Comment faire un choix? Comment parler de telle toile, sans avoir l'air

de diminuer la beauté de celles dont on ne dit rien? Comment échapper

à un reproche de réclame? Comment encore raconter ses toiles, le côté

anecdotique n'existant pas chez ce peintre?

Ah! le doux rêveur sourirait des jolis titres que l'on a donnés depuis à

ses tableaux, lui qui, presque jamais, ne précisa sa fantaisie.

*

* *

C'est à la nature que Monticelli va d'instinct demander des émotions

nouvelles d'art.

Vers les sources du divin moteur, il trouve sa route de Damas; et

aussitôt se révèlent les qualités maîtresses de son génie: imagination

surprenante, grâce exquise du dessin, éclat translucide de la couleur

par un procédé personnel, richesse extrême des harmonies les plus

violemment colorées, habileté de touche comparable à celle d'un maître

japonais.

Il peint alors une série de petites toiles, dont quatre pour la chambre

de sa mère, qui sont autant de merveilleux poèmes virgiliens. Jamais

plus grande finesse de tons ne couvrit un dessin aussi expressif.

Les travaux nourriciers de la terre sont le thème de ces toiles,

remarquables par l'harmonie de leur composition et la distinction

de leur enveloppe atomique. Peut-être va-t-on faire à Monticelli le

reproche d'être ici sous l'influence de Troyon et de Corot. Ce reproche

est immérité[45].

[45] Que de reproches n'a-t-on pas faits à Monticelli? Ne

l'a-t-on pas accusé de plagier Diaz? A la Centennale, où l'on vit

enfin les deux maîtres côte à côte, Monticelli a montré à tous les

yeux la distance qui les sépare.

Comme à toutes les époques où l'art évolue, dans le mouvement qui

portait alors les artistes à sortir de l'atelier pour voir la nature, on

comprend que différents peintres, préoccupés par les mêmes recherches,

soient arrivés à des résultats ayant une parité d'expression.

L'atmosphère est, à certains moments, saturée de molécules d'idées qui

peuvent germer identiquement chez des cerveaux différents,—à distance.

On peut dire, dans tous les cas, que l'œuvre de Monticelli eut à

cette époque un côté d'idéalité qui ne fut jamais dépassé; et même

quand le talent du peintre, semblable à l'échelle de Jacob, eut atteint

le paradis de la couleur, ses œuvres ne furent jamais autant

parfumées de poésie et de tendresse. Ce sont les fêtes de Cérès, de

Pomone, les Fenaisons, les Vendanges, les Apothéoses presque mystiques

où se révèle le peintre amoureux de la femme et de l'enfant. Déjà

s'esquissent les figures de songe, les groupes qui passent mélancoliques

au second plan, baignant dans une lumière de rêve. Monticelli monte

vers son idéal. Sa couleur devient plus rutilante, plus osée, plus

translucide encore; son faire plus indépendant.

A présent, dans des décors nouveaux, les femmes de Monticelli vont

apparaître, élancées, dans des attitudes souveraines de suprême

élégance, avec, dans des robes somptueuses, le troublant prolongement

de leurs lignes; sur les visages, la grâce contemplative des femmes de

Boticelli, sur les corps devinés, la ligne enveloppante et voluptueuse

d'un Outamaro. Le peintre provençal qui les ignore se rencontre avec les

deux grands peintres de la femme, dans son rêve personnel.

La chair de la femme! les formes de la femme! la femme toute!!!

Elle sera dans la vie de Monticelli l'obsession constante, le désir

douloureux, l'idole vers laquelle à genoux, les yeux suppliants, il

tendra les bras. Elle passera, aussi aimée, aussi souhaitée qu'aux

premiers appels de l'adolescence. Elle sera vrillée dans son cerveau...

Monticelli a la hantise de la femme... Et ce grand voluptueux, ce

gourmand presque grossier de la chair exubérante, devient, le pinceau

à la main, un amoureux timide, un galant raffiné. En peignant, son

désir se fait chaste, ses soifs de sensualité se changent en hommage

respectueux; et c'est en chevalier déférent qu'il va, la parant des plus

beaux atours que sauront inventer son esprit ingénieux et son art de

coloriste, la montrer, cette femme, dans la splendeur de sa beauté

et de sa grâce, en n'exhibant de ses chairs que des bras, des épaules

immatérialisés.

Le type de la beauté féminine, dans l'œuvre du peintre provençal,

est la femme grande, au col gracieux, aux larges épaules, aux formes

ondulantes, aux gestes caressants, enveloppants sans lasciveté, au

visage éclairé par d'idéales carnations.

Assise, debout, dans les attitudes les plus diverses, même ployant

les genoux, la femme est la reine, la déesse toujours. On a créé la

légende—possible—d'un Monticelli amoureux d'une impératrice. Que cet

amour ait été vraiment ressenti par l'artiste, aussi vivement et aussi

longtemps qu'on l'a dit, il n'eût guère influé sur sa compréhension de

la femme, car cette compréhension habitait depuis longtemps son cerveau.

*

* *

Les Peintres Provençaux Loubon et son temps - Aiguier - Ricard - Monticelli - Paul Guigou · 第 6 / 9 段