Aiguier eut aussi «cette puissance assez peu commune d'imaginer d'abord

une atmosphère et d'en faire non seulement l'élément fuyant, fluide

et respirable, mais la loi et pour ainsi dire le principe de ses

tableaux[20]».

[20] Eug. Fromentin. _Les Maîtres d'autrefois._

Ses tableaux ont encore le caractère «d'infinitude», dont parle

Carlyle, puisque, suivant la belle expression de l'écrivain anglais,

toutes les choses profondes sont _chant_, elles contiennent une pensée

musicale: «Une pensée parlée par un esprit qui a pénétré dans le cœur

le plus intime de la chose; qui en a découvert le plus intime mystère,

c'est-à-dire la mélodie qui gît cachée en elle[21]». Et puisque aussi

la profondeur de vision fait le poète, Aiguier possédait, autant que le

poète héros, le sens des plus tendres harmonies et le profond instinct

des idéalisations atmosphériques.

[21] Carlyle. _Le Héros comme poète._

GUSTAVE RICARD

1823-1873

[Illustration: Cliché Lezer.

GUSTAVE RICARD (PAR LUI-MÊME)

(1823-1873)]

III

GUSTAVE RICARD

_A M. Edmond André._

Après les biographies de MM. Paul de Musset, Louis Brès et Charles

Yriarte[22], et une étude en langue allemande du poète Hartmann, il

semble qu'il y ait une certaine prétention de venir, à nouveau, raconter

l'homme et le peintre. Il faut nous en excuser par une explication:

les biographies de Ricard ont été faites à des points de vue assez

différents. Un auteur a voulu donner à l'ami le gage affectueux d'un

souvenir vivace, c'est M. Paul de Musset. Quant à M. Louis Brès, de qui

le travail est le plus complet, puisqu'il ne compte pas moins de 110

pages, il eût suffi, semble-t-il, à faire, grâce à l'intelligence du

littérateur, une analyse définitive du talent du peintre. Pourtant, M.

Charles Yriarte dégage, à son tour, du caractère et de l'originalité

de Ricard tout un côté psychologique insoupçonné. Il était donc très

intéressant de réunir dans une même étude les appréciations de ces

divers biographes, d'en citer les pages les plus caractéristiques, et

d'y ajouter des impressions nouvelles ressenties personnellement, devant

les œuvres du grand artiste marseillais.

[22] Paul de Musset. _Notice sur la vie de Gustave Ricard._

Paris, Gauthier-Villars, 1873.

Louis Brès. _Gustave Ricard et son œuvre à Marseille._

Librairie Renouard, Paris, 1873.

Charles Yriarte. _Gazette des Beaux-Arts_, numéro de mars 1873.

La peinture de Ricard est assez profonde pour que chaque génération

puisse l'étudier avec des sensations particulières et y faire des

découvertes originales. Toujours, au reste, l'histoire des grands

peintres sera à écrire. De même qu'on n'a pas cru devoir s'arrêter

après la _Vie des peintres illustres_ de Vasari, on pourra à l'avenir

dire différemment et voir autrement les peintres sur lesquels les

appréciations des critiques ne font autorité que durant un temps. Chaque

époque, en effet, veut découvrir dans les grandes œuvres de nouvelles

beautés émotives répondant à ses aspirations et à ses goûts.

*

* *

D'après tous ses biographes, précis et d'accord, Gustave Ricard est né à

Marseille dans la maison de la rue de Rome qui porte aujourd'hui le n°

85 et qui était à l'époque le n° 89. Ricard descendait d'une ancienne

famille provençale originaire de Pélisanne. Son oncle était directeur

de la Monnaie à Marseille, et son père était changeur, en même temps

qu'affineur de métaux.

Or, les impressions d'enfance ont, à notre avis, une si grande

importance sur la destinée artistique d'un homme, que nous sommes

heureux de retrouver, reconstitué par la plume colorée de M. Louis Brès,

l'endroit où se passa la jeunesse du peintre:

«La boutique du changeur était située sur l'un des points les plus

pittoresques de l'ancien port, à l'angle du quai de la Fraternité et de

la petite place du Change, appelée autrefois le _Cul-de-Bœuf_.

On l'y voit encore telle qu'elle était en ce temps-là, avec ses

grillages, ses sébiles pleines de monnaies et son chien de faïence[23].

Ce dernier, assis sur sa tablette de bois, ne se lasse de regarder la

mer, avec l'air inquiet d'un pilote qui voit venir le mauvais temps. Cet

emblème, d'un style passablement archaïque, nous fait toujours plaisir

à voir, car, avec le petit aspirant qui, à toute heure du jour, prenait

le point non loin de là, à la porte de l'hydrographe Roux, ce chien

cambiste fait partie de nos impressions d'enfance.

[23] Ce chien de faïence qui se trouvait être un lion en vrai

Moustier, fait partie aujourd'hui d'une intéressante collection

particulière.

«La petite place elle-même, si énigmatiquement nommée le

_Cul-de-Bœuf_, a laissé chez nous le plus charmant souvenir. Il

ne faut pas la juger sur ce qu'elle est aujourd'hui,—un carrefour

sillonné depuis le dégagement des abords de la Bourse et le percement

de la rue de la République, par le plus désagréable charroi. C'était,

vers 1835, un petit coin tranquille et pittoresque ouvert seulement au

soleil—véritable encoignure de cette vieille cheminée du roi René, qui

allait de l'église des Augustins au fort Saint-Jean—et où tout bon

Marseillais venait, par tous les jours de mistral, selon la populaire

expression, _brula un gaveou_. Les maisons avoisinant l'église des

Augustins étaient le point de prédilection de ces buveurs de soleil. Ils

s'y attroupaient autour des cages des marchands d'oiseaux exotiques,

regardaient voler les bengalis, agaçaient du doigt les aras ou causaient

avec les perruches. La petite place du _Cul-de-Bœuf_ était plus

tranquille. Elle était habitée par des gens d'affaires, des assureurs

maritimes, des notaires et des changeurs. Ses petites boutiques étaient

souvent désertes, et l'on ne voyait guère au milieu de la place que

l'étalage d'une vieille grosse fruitière, abritée sous un parasol

rose. Cet étalage s'embellissait, le dimanche, d'une collection de pipes

et de chiens de sucre, et vers Pâques, de grands paniers d'œufs

rouges que les gamins de la ville venaient se disputer...»

C'est dans l'ancien château Menpenti encore aujourd'hui debout, sur le

grand chemin de Toulon, et transformé alors en institution, que Ricard

fit ses études. Cette ancienne bâtisse, d'une architecture assez mal

venue, noire de poussière, est égayée seulement par une balustrade

supérieure qui s'ajoure sur le ciel. Un prêtre fort intelligent,

et quelque peu réfractaire à l'autorité ecclésiastique d'alors, la

dirigeait: M. l'abbé Jonjon. C'est à lui que l'école française de

peinture doit de compter un de ses plus éminents portraitistes.

L'abbé Jonjon s'était pris pour Ricard d'une affection dont il devait

lui donner souvent la preuve. M. Paul de Musset dit dans quelle occasion:

«... Gustave apportait aux jeux de la récréation plus de passion qu'à

l'étude: mais il s'instruisait sans efforts et fit des progrès rapides.

Cependant Gustave s'arrêta tout à coup en face des mathématiques et

du grec, et se mit en tête de ne point les apprendre. Ceux qui ont

entendu Ricard devenu homme parler avec une facilité rare les langues

et même les dialectes des pays où il avait voyagé, s'étonneront de

cette aversion d'enfant pour le grec. Quelle qu'en fût la raison, il

s'y entêta si bien que ses parents, après avoir songé à vaincre son

obstination, finirent par céder. Grâce à la bonne intervention de l'abbé

Jonjon, l'enfant obtint la permission d'abandonner les mathématiques et

le grec; mais il promit de pousser aussi loin qu'on le voudrait l'étude

du latin. Il tint parole, et devint un latiniste distingué.»

La vocation de Gustave Ricard pour la peinture se révéla tout à

coup avec une vivacité qui rappelle celle de Giotto: «... Ricard, qui

recevait des leçons de dessin, obtenait d'être laissé seul à la maison

les jours de promenade, pour y travailler à son aise. Il était là dans

son atelier et il se livrait à une œuvre colossale qu'il avait

entreprise avec l'agrément du directeur du pensionnat. Il ne s'agissait

de rien moins que de décorer les murs blanchis à la chaux de cette

vaste salle. L'écolier y exécuta, en effet, de grandes compositions.

L'une, entre autres, représentait une chasse aux papillons où étaient

figurés, dans les positions les plus plaisantes, les bons professeurs de

l'établissement. Ricard avait su, en quelques traits sommaires, préciser

la physionomie de chacun de ses maîtres. Cette décoration est demeurée

légendaire dans la mémoire des condisciples et des maîtres de Ricard.

M. l'abbé Jonjon écrivait: «_J'aurais volontiers, quand j'ai dû quitter

Menpenti, emporté les cloisons dans mes malles._»

Ici se place l'instant critique qui va décider de la vie de Ricard: «La

répugnance peu raisonnable qu'il avait témoignée pour le grec faillit

lui coûter cher. Obligé de renoncer au diplôme de bachelier ès lettres,

il se trouva sans défense quand l'autorité paternelle lui signifia qu'il

devait songer à prendre un état, et qu'il en savait tout juste assez

pour changer des monnaies, dans la petite boutique du carrefour[24].»

[24] M. Paul de Musset.

Il faut citer le délicieux tableau qu'en fait M. L. Brès:

«On plaça le jeune homme derrière le grillage du change, parmi les

liasses de billets de banque et des piles d'or. Notre futur portraitiste

dut passer dans cette étouffante atmosphère de longues heures d'ennui.

Il est vrai que, par la porte basse de la boutique, il pouvait

voir, comme en un cadre sombre, le lumineux tableau du port, tableau

magique, qui, pour un œil naturellement sensible aux beautés

pittoresques, devait avoir un charme profond et qui décida peut-être de

sa vocation de peintre.

«Ce coin du port est hanté par les balancelles espagnoles, dont les

pavillons couleur de safran s'enlèvent avec tant d'éclat sur le ciel

bleu. Leurs cargaisons d'oranges servent de prétexte à des groupes du

plus fier accent, où les Génoises coiffées d'un madras rouge, leurs

grands anneaux d'or aux oreilles, se mêlent aux profils aigus, aux

têtes olivâtres et férocement langoureuses des matelots catalans. A

cette époque, vers la Cannebière, se tenaient, telles que nous les

voyons aujourd'hui encore, les petites embarcations de plaisance,

la voile latine roulée autour de la vergue, le tendelet aux rideaux

rouges et blancs coquettement déployés, le vieux marin à la figure

tannée, fumant son bout de pipe et vous appelant du geste. Ajoutez par

là-dessus, quand le vent soufflait du large, les ailes blanches des

goélands. En cet endroit, aussi, était une énorme borne-fontaine où se

succédaient pendant toute la journée les matelots les plus truculents

de la Méditerranée et de l'Adriatique, des Grecs et des Smyrniotes,

des Napolitains et des Illyriens, qui, au prix de rixes bruyantes, y

venaient emplir leurs barils. C'était un fourmillement de types, de

costumes, de tableaux des plus richement colorés. Ce petit coin semblait

fait tout exprès pour mettre la palette aux mains d'un peintre. Pourquoi

n'aurait-il pas eu cette influence sur une organisation d'artiste telle

que celle de Ricard?

«Sans doute, aux heures du soir, le jeune homme, le front dans la

main, laissait emporter sa rêverie dans cette forêt de mâts qu'une

brume violette enveloppait et à travers laquelle filtraient comme

des gouttes d'or les lueurs du couchant. Entre les masses sombres des

navires, il voyait se refléter dans l'eau les teintes mourantes de la

lumière, et il en suivait, au loin, dans le ciel, les dégradations

infinies. Il n'est pas d'organisation qui ne vibre devant un tel

spectacle. Que ne devait-il pas éprouver, lui dont l'âme était si

impressionnable et l'œil si sensible à la couleur? L'imagination du

poète ne pouvait que prendre son vol vers cet infini et chevaucher sur

ces nuées d'or et de flamme, laissant l'apprenti changeur parmi ses

chiffons de banque et ses sébiles de florins.»

Ricard, qui avait continué ses études de dessin à l'École des

Beaux-Arts, y obtenait très vite, à dix-sept ans, un premier prix de

modèle vivant.

C'est à la suite du résultat de ce concours, où l'académie de Gustave

fut très remarquée[25], que l'abbé Jonjon fut sollicité par son ancien

élève pour obtenir du père Ricard de laisser à son fils le choix de la

carrière pour laquelle il semblait si bien doué. Ce ne fut pas chose

facile. «_Mais on ne gagne rien à ce métier-là!_» s'écria M. Ricard.

L'abbé Jonjon fut très éloquent, il prouva que beaucoup d'artistes

pouvaient vivre de leur art et même s'enrichir, il sut montrer au

père «les souffrances de l'enfant contrarié dans sa vocation, la

responsabilité grave des parents, l'éclat qu'un grand artiste pourrait

jeter sur le nom de son père». M. Ricard consentit à la fin. La destinée

a glorieusement «ratifié le pronostic de l'abbé Jonjon». Dès ce jour,

Ricard, qui avait échappé à la perspective de passer sa vie dans la

boutique grillagée du changeur, se livra à son art avec une

ténacité et une patience de bénédictin. Alors commence pour le peintre

cette existence en quelque sorte monastique, assez semblable à celle

d'un moine du moyen âge cherchant à découvrir sous des palimpsestes la

beauté d'un premier manuscrit; alors, commence ce travail opiniâtre

qu'il va accomplir, dans le silence religieux des grandes galeries

d'Europe, en se livrant «à une sorte d'autopsie» des œuvres de ses

maîtres aimés.

[25] Cette académie fait partie de l'intéressante collection des

prix de l'école des Beaux-Arts de Marseille depuis les premières

années du siècle. On y retrouve les belles académies de Papety, de

Monticelli, de Simon, etc., etc.

*

* *

Au musée de Marseille, assez pauvre en tableaux de maîtres anciens,

Ricard ne trouvait pas, après une belle copie du _Salvator Mundi_

de Puget, à satisfaire sa passion de recherches. Pour la troisième

fois, l'abbé Jonjon dut intervenir auprès de M. Ricard pour l'obliger

à consentir au départ de son fils pour Paris. Cette fois encore, le

bon abbé gagna sa cause; le peintre lui en garda toute sa vie une

affectueuse reconnaissance.

Après les excellents principes de dessin que Ricard avait reçus à

l'école d'Aubert et les éléments de peinture qu'il tenait de M. Pierre

Bronzet—un probe artiste enfoui en province—le jeune homme, dès son

arrivée à Paris, entra dans l'atelier, fort à la mode, de Léon Coignet,

où il n'apprit pas grand'chose. Son insuccès au concours du prix de

Rome[26] le jeta avec plus de passion dans la fréquentation des grands

peintres qui l'attiraient et surtout «des portraits qui avaient le

don de le retenir. Ces portraits de gentilshommes de Van Dyck dont le

regard vous poursuit et vous pénètre, se dressaient devant lui comme

autant d'énigmes.» Ricard «voulut avoir le secret de cette peinture

qui était la vie même et plus que la vie. Il installa résolument son

chevalet devant ces chefs-d'œuvre, et il commença cette suite de

copies qui devaient être la jouissance la plus profonde et le labeur le

plus obstiné de sa vie[27].»

[26] Il entra en loge sans grande chance et en sortit sans

déception. En ce temps-là, les membres de l'Institut distribuaient

un peu les prix en famille. L'atelier de Léon Coignet ne devait

pas y prétendre cette année. Ricard avait pourtant une bonne

lettre de recommandation pour M. Hersent: il ne la porta qu'une

fois le jugement rendu. L. Brès. _Gustave Ricard et son œuvre_

(p. 52).

[27] M. Louis Brès.

On peut dire de ces copies que peu de peintres modernes surent et purent

en faire de semblables; car nul ne pénétra plus profondément dans

l'intimité de l'œuvre, nul ne demeura aussi éloquemment fidèle, avec

autant de tact, de talent et de discrétion—il faut ajouter avec autant

d'amour—à la pensée des maîtres.

Jusqu'à ce moment, Ricard n'avait encore peint que quelques têtes

d'étude, et, dans l'atelier Coignet, une _Décollation de saint

Jean-Baptiste_. Son admiration pour Van Dyck et le Titien décida de

sa vocation. Il ne serait que portraitiste; mais ce portraitiste

deviendrait un des plus grands de son siècle.

N'en déplaise à tous les adeptes des compositions d'histoire,

de mythologie, de légendes et de symboles, le portrait est une

manifestation d'art susceptible d'autant d'invention et d'originalité

que le reste, une manifestation plus proche de la vie. L'histoire! ne

pouvons-nous pas la reconstituer bien plus sûrement avec les portraits

de quelques grandes figures qui l'incarnent et autour desquelles elle

pivote? «Quels admirables historiens que Holbein, Titien, Van Dyck,

Velasquez, peintres de si admirables portraits!»

L'histoire! «nous fait-elle mieux connaître Henri VIII que dans son

portrait, où l'on découvre la grossièreté d'un soldat et la sensibilité

d'un moine, l'Arétin chez qui on retrouve du renard et de la chèvre,

Philippe IV qui ressemble à un mouton malade, Charles Ier qui n'a

aucun signe de volonté? Et n'apprécie-t-on pas aussi bien que dans

l'histoire François Ier dans le portrait du Titien, Charles IX dans

le portrait de Janet, Louis XIV dans le portrait de Rigaut, Marat dans

le portrait de David, Napoléon dans le portrait de Gros[28]?»

[28] Thoré. _Salon de 1845._

Un portrait! mais, comme le remarque Th. Gautier, c'est une histoire

de mœurs de toute une époque. «N'est-ce pas la révélation de toute

une époque que cette magnifique pose de M. Bertin de Vaux appuyant,

comme un César bourgeois, ses belles et fortes mains sur ses genoux

puissants, avec l'autorité de l'intelligence, de la richesse et de la

confiance en soi? Quelle belle tête bien organisée, quel regard lucide

et mâle, quelle aménité sereine autour de cette bouche fine sans astuce!

Remplacez la redingote par un pli de pourpre, ce sera là un empereur

romain ou un cardinal; tel qu'il est, c'est l'honnête homme sous

Louis-Philippe; et les six tomes des _Mémoires d'un bourgeois de Paris_

du docteur Véron n'en racontent pas davantage sur cette époque disparue.»

Infinies sont les destinées du portrait; autant que le passé, l'avenir

lui appartient: un avenir que n'émotionneront guère plus, en peinture,

la mythologie ni la Bible, la fable ni la légende, mais le _beau_, dans

la vie ordinaire, le beau dans la vie dont nous participons; le _beau_

qui est autour de nous, qui nous entoure, qui est de chaque jour, et qui

est autrement intéressant que les reconstitutions picturales de l'époque

grecque ou romaine, que l'évocation conventionnelle des mythes

religieux, faite par des peintres sans conviction et sans foi.

*

* *

Vers 1833, au Louvre, Ricard commence sa vie de labeur pénétrant qui

durera plus de dix années. Avec une ténacité extraordinaire, il va

«chercher, sous l'épiderme de la couleur, les secrets des maîtres»,

et pénétrer par l'analyse méticuleuse des procédés spéciaux à chaque

école, «par une connaissance particulière des préparations, des dessous,

jusqu'à leur pensée intime».

Il a compris qu'il n'arriverait là qu'après avoir découvert leurs

secrets techniques. «Sous cette première couche de couleurs, il voit la

préparation, il devine les changements, les _repentirs_; et lorsqu'il

a découvert quelque indice certain de ces retouches qui trahissent des

hésitations, auxquelles il sera si sujet lui-même, sa joie éclate; il en

prend note, il ne l'oubliera plus.»

Avec une patiente science, il pénètre les mystères de ces différentes

palettes, leur orchestration puissante ou rare, les infinies ressources

de leur harmonie.

Le voilà devant le portrait de l'_Infante Isabelle d'Autriche en costume

de religieuse_, de Van Dyck, devant le portrait du _Président des

Pays-Bas_, et devant une _tête d'enfant_ du même peintre. Il ne copie

pas, il n'interprète pas. Derrière la toile, il cherche la pensée de

l'artiste et essaie de peindre avec la main de Van Dyck. Devant ces

portraits qui, pour lui, s'animent, il éprouve l'émotion de la vie, et

pour la seconde fois, les modèles posent pour Ricard qui les peint à

travers la vision distinguée du peintre flamand.

Il s'attaque à Rembrandt dans le _Portrait du peintre_ peint par

lui-même. Il veut découvrir la puissance de cette lumière que le

génial réaliste a créée pour éclairer le visage de ses figures et nous

les montrer aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur d'eux-mêmes.

Il se retourne vers le Titien pour lui demander de lui révéler les

règles de sa suave harmonie. Il s'installe devant l'_Homme au gant_;

devant cette merveille, la _Maîtresse du Titien_; et, avec enchantement,

il monte et descend cette gamme aux sonorités opulentes et fines, il

plaque les accords, les renverse et les résout; il en déduit les lois et

arrive par des décomposés chromatiques à en saisir les subtiles nuances.

Oh! le Titien, ainsi que Van Dyck, il ne l'oubliera jamais, jamais. Il

écrit à un de ses vieux amis, à propos de la _Vénus de la Tribune_ de ce

peintre:

_Paris, mai 1872._

_Je ne puis me décider à te lâcher ma Titienne, je la garde

comme le dragon d'Espérie gardait ses pommes d'or, et j'espère que

ta chère conseillère te détournera de cet enlèvement de mineure,

qui n'aboutirait qu'à attrister mon atelier dont elle fait les

beaux jours._

Mais Ricard ne résiste pas longtemps à la grâce du Corrège. Il l'aborde

résolument avec la copie, grandeur de l'original, de l'_Antiope_ du

Louvre. Cet incomparable poème de la chair l'émeut plus que tout; il

cherche le mystère voluptueux de la vie sous la fluidité de la pâte.

Pendant six mois consécutifs, sans nul souci de ce qui se passe à ses

côtés, il travaille comme un artiste envoûté:

_Je n'ai qu'une minute_, écrit-il à son frère, _pour te dire que je mène

une vie_ indiavolata col Correggio, _de huit heures à six heures, mais

ce sera fameux_.

Et il ajoute une autre fois, dans quelques bribes de lettre, à

l'époque de cette copie du Louvre:

_Je rentre si rompu que je n'ai ni tête ni bras à écrire._

Dans cet état d'âme, Ricard ne pouvait demeurer plus longtemps à Paris.

Il avait su charmer ces génies solitaires, «ils l'appelaient». Le

peintre provençal partit pour l'Italie.

Ces génies solitaires, il allait les étudier dans leur pays, dans les

milieux où ils avaient vécu; vivre de leur pensée, au sein des villes et

des campagnes qu'ils avaient habitées, sous leur ciel et leur climat;

et, là, «à l'ivresse de la vie errante, aux saines études en plein air,

Ricard préfère le recueillement du musée de la ville et la méditation

devant une toile de maître, car avant d'aller à la nature, il va

demander aux œuvres d'art le secret des transformations poétiques que

les maîtres lui ont fait subir[29]».

[29] Charles Yriarte.

Il ne s'arrêtera pas seulement dans les grandes villes: à Gênes où il

retrouve Van Dyck, à Milan où il revoit le Vinci, à Parme où le Corrège

se révèle à lui plus intimement encore; mais comme un antiquaire cupide,

il fouille les petites villes si curieuses d'Italie, les palais déserts,

les couvents écartés où, mieux qu'ailleurs, on éprouve les délicieuses

sensations de revivre le passé par l'aspect des décors à peine vieillis.

Il visite les moindres villages, les églises solitaires avec une

curiosité anxieuse, une émotion enthousiaste. «Il ira à Urbino pour

Raphaël, et gravira à la Cà d'Oro de Venise les marches du palais que le

vieux maître a montées. Avec religion, il touche dans un cloître un reçu

signé du nom de Corrège.»

Longtemps après son départ—car les années se sont écoulées—Ricard

arrive à Venise. Là est sa véritable patrie. «A cette époque, c'est un

grand jeune homme, fin, aristocratique, à la longue barbe soyeuse;

on dirait un jeune patricien de Venise qui a déjà accès aux Pregadi,» et

le poète Joseph Autran pourra, avec raison, s'écrier après la mort du

peintre:

_Venise, en le perdant, aurait porté le deuil._

«Dans cet étrange milieu de lagunes où l'on se croirait, ajoute Paul de

Musset, sur une autre planète que la terre, Ricard respire à l'aise; il

se sent de la race des Venètes, et, en effet, il en a l'humeur aimable

et rieuse, l'esprit léger, le tempérament d'artiste, il en parle le

dialecte. Qu'on lui rende le Sénat, le grand Conseil, le Doge, la

Quarantie, les costumes et les riches étoffes du XVIe siècle;

ces beaux modèles auront en lui un peintre de plus et les Giorgione, les

Titien, les Tintoret, un rival digne d'eux.»

Les Peintres Provençaux Loubon et son temps - Aiguier - Ricard - Monticelli - Paul Guigou · 第 4 / 9 段