Poète exquis, coloriste ému, il rendit le mieux en son temps—en ceci

il égalera souvent Corot et même Claude Lorrain—l'extrême ténuité des

vibrations lumineuses, leur délicatesse atomique, la subtile trépidation

des ondes colorées; et, de même que ces chantres de la lumière, s'il eut

aussi la divination synthétique de l'éther impalpable, il sut le mettre

sur sa toile, simplement.

Aiguier, provençal inconnu, Aiguier, qu'on oublia de montrer à la

Centennale, comparé comme peintre à Turner par certains côtés, à Corot

et à Claude par d'autres! Que de sourires ironiques n'allons-nous pas

mettre aux lèvres pincées des pontifes? que de haussements d'épaules,

que de réflexions malveillantes n'allons-nous pas provoquer?

N'importe!... Il faut oser dire cela.

Et pour tout homme qui n'est ni aveugle ni prévenu—ce qui est pire—il

reste encore de ce peintre, dans les musées de Toulon, de Marseille et

de Cannes, quelques toiles qui sauront, mieux que des phrases, prouver

la valeur de nos affirmations.

*

* *

Aiguier (Louis-Auguste-Laurent) naquit à Toulon, le 23 février 1819,

de parents cultivateurs originaires de La Garde. On aimerait à faire

naître dans cette ville, qui vit les débuts de Bonaparte, quelque

glorieux soldat ou quelque rude marin. Il paraît tout d'abord assez

extraordinaire que le grand port de guerre méditerranéen, ceinturé de

remparts, couvert sur toutes ses hauteurs d'imposantes forteresses, nous

ait donné un peintre d'atmosphère si attendri; mais on s'explique plus

tard que la qualité de la lumière particulièrement enveloppante qui

baigne Toulon et la campagne environnante, que la brume fine et ouatée

de violet qui se joue à certaines heures aux flancs de ses collines,

entre l'escarpement de ses caps dentelés en rose, que les buées

particulièrement vibrantes qui s'élèvent, comme dans les grands lacs,

au-dessus de la mer bleue, aient contribué à faire éclore la vocation

d'un Aiguier qui vécut là pendant vingt ans. Combien, depuis, s'y sont

essayés, mièvrement?

Après avoir reçu une instruction très élémentaire, Aiguier fut mis en

apprentissage chez un coiffeur. Et c'est ce métier qu'il exerça presque

jusqu'à ses dernières années; plus rarement cependant à l'époque où il

commença à exposer ses tableaux. Le barbier était devenu alors coiffeur

pour dames et était très recherché par l'élite de la société

marseillaise. Cette corporation de perruquiers devait enfanter deux

autres artistes intéressants: Simon, l'animalier, et Barry, le peintre

de marine, tous deux nés à Marseille.

Coiffeur! coiffeur pour dames! et peintre comme Claude, et poète comme

Corot. L'art de peindre ne serait il donc plus l'apanage des seuls

artistes ayant des qualités de distinction plus ou moins natives, une

éducation, une culture conférant à cet art une sorte d'aristocratie?

Avec M. Arsène Alexandre, qui ne se trouve pas autrement choqué de

la légende faisant de Claude «un esprit vacillant et, pour dire

brutalement le mot, un peu idiot», et qui ajoute: «Oui, Claude Lorrain,

idiot, faible d'esprit, enténébré pour tout autre chose que pour son

art, nous semblerait encore très complet, et sa vie, ainsi que son

œuvre, ne cesserait pas pour cela d'être d'une absolue logique,» nous

admettons pareillement Aiguier, coiffeur pour gagner sa vie, bien que

poète exquis, peintre admirablement doué; et nous admettons aussi son

œuvre, faite d'un génial instinct, conséquence logique de sa nature.

Dès sa jeunesse, cet instinct s'éveille, ainsi qu'il le raconte

lui-même, «avec la vive admiration que lui donnait la peinture; et

il s'essaye à imiter tout ce qui frappait ses yeux, aimant surtout à

crayonner les sites pittoresques de sa ville natale et les beaux navires

qu'il voyait se balancer sur les eaux bleues de la Méditerranée[15]».

[15] _La Tribune artistique et littéraire._

Il nous plaît de reconstituer l'enfance de l'apprenti coiffeur, enfermé

dans une de ces curieuses échoppes qui touchent au port, s'enfuyant

à chaque instant de la journée pour venir assister au spectacle

changeant du soleil qui, sur les quais de Toulon, semblables à ceux de

Venise,—que nul véhicule ne trouble,—vient éclairer ce palpitant

décor. Nous aimons à suivre, au matin, le jeune homme faisant un détour

pour se rendre au travail, longer les quais de la Marine grouillant à

cette heure de vie intense.

Croyez-vous qu'Aiguier va s'intéresser au mouvement d'animation

pittoresque qui excite la curiosité des autres hommes attirés là?

Croyez-vous qu'il verra la foule des marins qui approvisionnent

l'escadre en rade et se hâtent de remplir de victuailles hétérogènes

les canots de service? Croyez-vous qu'il sera frappé de tous ces bruits

d'appels qui se mêlent aux sifflets des petites chaloupes à vapeur, aux

heurts cadencés des rames?

En ce moment, l'apprenti coiffeur ne voit pas, n'entend pas ce qui se

passe près de lui. Il s'étonne, il s'émeut, il est retenu par la beauté

de la symphonie du ciel et de la mer qui se joue devant lui dans le

mystère de l'enveloppe aérienne baignant les fonds du tableau: le cap

Sicié, la rade et le fort de l'Aiguillette plus proche. Il observe les

insensibles valeurs qu'accusent les mâts et les tourelles des cuirassés

immobiles. Il regarde avec plaisir les jolies notes de couleurs

crues, véronèse et vermillon, bleu d'outremer et jaune de chrome, qui

s'exaltent sur la coque des bateaux de plaisance et sont si harmonieuses

à distance. Sur la Méditerranée qui tressaille dans le papillotement de

la lumière irisée, il aime la course en zigzag que font les triangles

inclinés des voiles latines.

Il vient encore, au soir, admirer les épousailles mélancoliques du

ciel et de la mer, quand l'adieu du soleil à la terre comporte toutes

les souffrances de la séparation; et quand, la nature, dans l'harmonie

plus suave des valeurs, chante—féerie apaisée—l'hymne religieux de la

lumière mourante.

Le ciel et la mer l'hypnotisent. Il les voit avec une admiration mêlée

de tendresse; il les aime d'un amour mystique. Et pendant que ses

yeux se mouillent d'attendrissement, il communie avec la magicienne

insaisissable dans l'éther tiède et vibrant.

Et d'instinct, le coiffeur devenu peintre mettra plus tard dans ses

toiles, entraîné par la force de ses sensations, l'immense poésie de la

lumière; toujours d'instinct, comme Turner, comme Claude.

*

* *

Antoine Vollon, visitant vers 1880 le musée de Marseille, tomba

subitement en arrêt, dans l'étonnement admiratif le plus vif, devant

la marine d'Aiguier. Surpris et charmé, revenant sans cesse vers cette

toile qui l'obsédait, et oubliant tout ce qui était accroché aux murs

voisins, Vollon dit, à plusieurs reprises, à ceux qui l'accompagnaient:

«Voilà un merveilleux tableau et je n'aurais jamais pensé que vous ayez

eu à Marseille un peintre aussi grand.»

Combien rares étaient les visiteurs du musée de Marseille qui avaient

jusqu'alors fait semblables réflexions! Combien plus rares étaient les

Provençaux qui s'étaient arrêtés un instant devant la toile d'Aiguier!

Le _Soleil couchant sur la Méditerranée, au vallon des Auffes_, est daté

de 1858. Le tableau fut exposé en 1859 au Salon de Paris. M. Ernest

Cheneau, correspondant de la _Critique artistique et littéraire_,

écrivit dans son compte rendu: «Quelles belles eaux profondes! Comme

l'œil les pénètre facilement et s'en va droit à l'horizon, guidé

par ce rayon de soleil brisé en mille facettes par le doux mouvement

des vagues! La belle marine! La plus belle du Salon... Je déclare le

_Coucher de soleil sur la Méditerranée_ la plus forte marine que nous

ayons vue depuis dix ans...» Nous pouvons ajouter à notre tour

qu'on n'en a pas fait de meilleure depuis.

[Illustration:

Cliché Brion.

LE SOLEIL COUCHANT SUR LA MÉDITERRANÉE, AU VALLON DES AUFFES

(Musée de Marseille)]

Quand on entre au musée de Marseille, dans la salle de l'École

provençale, on aperçoit, en face, sur la cimaise, à côté du portrait

de Chenavard, la marine d'Aiguier. Cette toile n'arrête pas, ne lance

pas l'œillade provocante de certaines peintures; et, n'étant pas

de grandes proportions, on comprend qu'elle échappe aux visiteurs

ordinaires en quête d'anecdotes ou de couleurs jolies. Un peu obscure,

elle s'enveloppe, à certaines heures, du mystère particulier aux grandes

œuvres. Mais quand on l'observe avec attention, il se fait, à la

longue, un insensible crescendo lumineux qui grandit vite et arrive

progressivement à l'intensité. Peu à peu le soleil apparaît dans la

toile et l'illumine toute. On crierait facilement au miracle. En effet,

il est bien là devant nous le vrai soleil qui, à peine tamisé par des

brouillards insensibles, éblouit les yeux et réchauffe le cœur. Telle

est l'impression physique ressentie devant la marine d'Aiguier.

Quant à l'impression psychologique, elle n'est ni moins parfaite, ni

moins puissante. La peinture est oubliée; on s'occupe peu ici du métier

et de la composition qui est nulle: un pan de rochers au demeurant

assez banal, des fabriques peu intéressantes à droite, des barques

gauchement dessinées au premier plan; mais il y a un ciel et une mer

qui impressionnent fortement. Au milieu de la toile, le soleil descend

sur l'horizon après la gloire d'un beau jour. Dans le lit recouvert en

vieille soie jaune où des brumes la bordent, la Méditerranée l'attend

frissonnante. Sur ses eaux court le frémissement imperceptible qui

ourle la vague avec les tons du ciel lumineux à peine dégradé vers des

bleuissements clairs et doux. Un voile diaphane semble jeté sur la

nature dans la mélancolie du crépuscule pressenti.

Les fonds et les seconds plans s'enveloppent vaporeusement d'une

valeur à peine mauve; des voiles légères passent ou se dérobent à

l'horizon; et, avant de disparaître, le soleil jette au monde tous les

ors de sa cassette qui irradient le firmament et tintent joyeusement sur

les crêtes des vagues cadencées.

Cette impression, toute de pure poésie, évoque en même temps des chants

musicaux et des pensées mélancoliques, d'un religieux panthéisme, la

tristesse des fins de journées triomphales, les dualités émotives des

grands spectacles de la nature:

_Soleil couchant derrière les ports,

Gloire incomparable des cités maritimes,

Calme du ciel, pourpre des eaux[16]._

[16] Pierre Louÿs.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

*

* *

Aiguier était venu se fixer à Marseille vers sa vingtième année. Il

se mit tout de suite en rapports avec deux confrères qui, dans cette

ville, faisaient aussi de la peinture: Barry et Simon. Toutes ses

heures disponibles furent employées par lui à dessiner et à peindre

sur nature. Pendant plus de quinze ans, on vit le coiffeur, se

dissimulant, presque honteux, s'en aller deux fois par jour avec sa

boîte de peintre, parcourir les abords du port: le quai de Rive-Neuve,

le bassin du Carénage, le chemin qui passe au bord de l'eau sous le

fort Saint-Nicolas, l'ancien Pharo, et toute cette route de la Corniche

qu'il fouille dans ses moindres criques depuis les Catalans jusqu'au

vallon de la Fausse-Monnaie. Sur des panneaux de petite dimension, sur

des cartons que sa femme, qui était modiste, n'utilisait plus,

incessamment, Aiguier étudiait et cherchait à surprendre lui aussi

«l'âme des valeurs», la grande unité de la lumière qui caresse et revêt

tous les plans et toutes les surfaces d'un tableau, la composition

mystérieuse de l'éther chaud en ses vibrations insaisissables. Avec une

ténacité extrême, très difficile sur le résultat obtenu, il travaillait

silencieux et cherchait, sans jamais croire avoir atteint le but.

Loubon, à qui il est allé montrer ses études, devine l'artiste,

l'apprécie fort et l'encourage. Pendant quelque temps, on voit Aiguier

suivre les cours de dessin, à l'École. Mais il étouffe dans ces salles

où le modèle pose sans grâce; et il retourne vite à ses chères études en

plein air, aux bords de la mer. Il rencontre dans ses courses solitaires

Ziem, qui peint déjà des toiles consciencieuses et belles, lesquelles

auront plus tard la priorité sur la production énorme de ce coloriste

éminent; et il s'éprend de cette belle technique.

Enfin en 1853, après avoir préludé par l'envoi de «quelques petits

tableaux dont le sentiment doux et poétique fut généralement apprécié»,

enhardi par son premier succès, Aiguier fait son premier voyage à Paris.

Là, il montra ses études à Hébert qui sut en voir tout le charme et lui

donna le conseil d'étudier Claude Lorrain. «Pour un paysagiste, lui dit

l'ancien directeur de Rome, c'est le seul maître qui puisse le guider et

lui apprendre à voir la nature[17].»

[17] _La Tribune artistique et littéraire._

Le conseil était judicieux. Aiguier vit, en effet, Claude au Louvre.

Il l'admira, il l'étudia; mais il sut ne pas l'imiter. Le peintre

toulonnais, revenu à ses patientes études, débute alors à l'Exposition

universelle de 1855 avec deux belles œuvres: la _Soirée d'automne

aux Catalans_ (marine), et _Un paysage d'automne aux environs de

Marseille_.

La _Soirée d'automne aux Catalans_ du musée de Toulon, dont Maxime du

Camp vanta «la couleur blonde et la finesse», est à notre avis un des

meilleurs tableaux, pour ne pas dire le meilleur d'Aiguier. L'unité

atmosphérique est, dans cette toile, incomparable. Pas un plan défini,

mais de l'air partout; pas de chocs de couleurs, mais la sensation de la

lumière elle-même.

La voilà cette harmonie que beaucoup de peintres ont vainement cherchée

toute leur vie; elle est là apparente, et douce, et merveilleuse.

Certes, dans cette toile, comme dans presque toutes celles de ce

peintre, il ne faut pas chercher l'élévation du style, la science du

dessin, la féerie de la couleur. C'est la nature naïvement interprétée

par un ému, sans plus. Rien d'elle n'est supprimé pour l'embellir,

rien d'elle n'est ajouté pour la parer. C'est, à gauche de la toile,

la tour rectangulaire des anciens Catalans, aussi peu pittoresque que

possible, dont un côté est éclairé en rose par le soleil couchant. Dans

l'anse, sous la tour, des bateaux entre-croisent leurs voiles sans

recherche de jolies arabesques. Sur un premier plan de terrains, des

barques tirées à sec; et dans leurs ombres, des figures de pêcheurs,

de femmes et d'enfants, établies maladroitement. Mais quel charme dans

cette poussière violette qui auréole les rochers de droite, quelle

incomparable finesse dans cette valeur imperceptible qui délimite les

îles lointaines et l'aérienne silhouette du château d'If. Quelle lumière

dans ce ciel!

L'autre marine, _les Tamaris_, environs de Toulon (Salon de 1865,

Paris), est un effet de crépuscule particulier aux bords de la mer

Méditerranée, à certaines époques de l'année. Dans un ciel très pur, le

jour est demeuré après le départ du soleil; pendant que la mer est déjà

influencée dans sa couleur par la nuit que l'on sent proche. Une

masse violette, arrêtée aux contours d'un promontoire voisin, sépare

la dualité de la lumière qui s'en va et de l'ombre qui vient. Et une

sensation particulière de froid crépusculaire sort de cette toile que

d'aucuns préfèrent même au _Soleil couchant_ de ce peintre. Nous ne

saurions être de cet avis.

Le musée de Cannes possède aussi deux toiles d'inégales beautés et de

dimensions moindres. La première est un coin du _Bassin du Carénage à

Marseille_. Le navire, que l'on bourre d'étoupes, est couché sur le

flanc, livré aux longs marteaux de bois des calfats qui travaillent

sur sa carène. Derrière cette masse sombre, cette sorte de baleine

échouée et ligotée, apparaissent en lumière la saillie rocheuse du

fort Saint-Nicolas et la vieille cité que domine le clocher octogonal

de Saint-Laurent. Tout cela est fin comme tout ce que peignit Aiguier,

fin de tons et de valeurs. Mais voilà une toute petite toile autrement

intéressante, avec laquelle nous pénétrons dans sa compréhension du

paysage.

Lorsqu'on veut analyser ce peintre dans plusieurs de ses tableaux, on

est forcément obligé de se répéter. Il ne peignit en fait que deux

ou trois effets au plus: des soleils couchants sur la mer, certaines

notes d'automne dans les champs. Si on y joint quelques tentatives de

crépuscule, on les a tous décrits, car Aiguier n'a pas fait trente

toiles, à part de très nombreuses petites études[18].

[18] Le catalogue de la vente des tableaux et études faite à

Marseille en 1866 comporte 40 tableaux et 193 études.

Ce tableautin du musée de Cannes: _Une vue de la campagne de Provence_

(1859), est d'une délicatesse atmosphérique rare, assez comparable à

l'art de Chintreuil; et vraiment on ne saurait mettre plus d'air,

de poésie et d'espace dans une si petite surface.

Or, malgré la qualité d'air, enveloppante comme une caresse, qui vibre

dans cette toile, par cette matinée si adorable, si prometteuse de

vie, que le peintre nous décrit, une sensation presque triste s'en

dégage qui fait monter aux yeux des larmes d'attendrissement. C'est que

toujours le poète l'emporte, et que, la palette à la main, Aiguier pense

musicalement. «Voyez assez profondément et vous verrez musicalement, dit

Carlyle; le cœur de la nature étant partout musique, si vous pouvez

l'atteindre.»

Après la _Lisière de bois dans le Var_ (Exposition des amis des Arts

de Lyon, 1858), Aiguier envoie à Paris, en 1859, les _Collines de

Montredon_, un paysage de lumière d'une inspiration symphonique triste

et douce. Derrière les pins du premier plan et sur leur droite, les

lointains s'estompent, délicats, la belle architecture des collines

grecques de Montredon s'efface dans une brume aristocratique; et la

ligne à peine bleue de la Méditerranée note, presque insensible, la

place de l'horizon infini sous le ciel vibrant.

Dans ce tableau, les pins ont une grande importance. C'est le seul arbre

qu'Aiguier ait mis dans ses paysages. Il l'a d'ailleurs aimé avec une

tendresse infinie, ce pin de Provence, ce pauvre souffreteux que le

vent malmena pendant son enfance et qui se penche, s'incline ou se tord

dans une attitude si pittoresque. Le peintre d'atmosphère a eu pour

son arbre favori un vert tout particulier, matinal, apaisé, frais et

nouveau qui lui sied, et qu'en effet cet arbre porte en lui. Il a rendu

la trame fluide de ses masses, la finesse élégante de ses branches, les

découpures japonaises de ses ramures. Aussi, mieux que personne, il

a dit la mélodie que le vent chante dans les pins, avec de plaintifs

et longs crescendo. Mieux qu'aucun peintre, il a su les baigner

dans les matinées de lumière automnale, les opposer sur les fonds

dorés des crépuscules, et faire pailleter le ciel autour de l'arbre,

avec, à chaque pointe aiguë de sa dentelle verte, les feux des pierres

précieuses rares.

*

* *

Parmi les œuvres des artistes que la commission impériale de 1862

désigna pour représenter l'Art français à l'Exposition universelle de

Londres, on comptait deux toiles d'Aiguier: _Pêcheurs à Saint-Mandrier_

et _Golfe de Val-Bonète_, qui avaient été très remarquées au Salon de

1861. «M. Aiguier, écrit alors Henry Fouquier, idéaliste pur, élève

direct de Claude Lorrain, poète trop épris peut-être de la simplicité et

tombant facilement dans l'art dioramique qu'on a reproché justement à

Claude.»

La renommée tardive venait au peintre. Cependant, à Marseille, Aiguier,

modeste, malingre, souffreteux, ne connaissait la célébrité que par son

talent de coiffeur; et la gloire ne s'attachait à son nom que par la

création d'une forme spéciale de chapeau pour dame qui fit fureur en

son temps, et qu'on surnomma l'_Auguste_. Le peintre désormais à l'abri

du besoin, et pouvant enfin se livrer tout entier à l'art, vendait

quelques toiles, dont, comme tous les vrais artistes, il n'était jamais

complètement satisfait et desquelles il ne se séparait qu'à regret.

A partir de ce moment, Aiguier s'affine toujours, presque maladivement.

Il orchestre avec des timbres encore plus doux sa symphonie aérienne. Il

veut que ses instruments ne jouent que dans la demi-teinte; mais même

avec l'extrême simplicité d'un unisson, la monotonie d'une pédale, il

donne encore une forte sensation lumineuse.

Il voit alors, avec le poète, tomber le soir à l'entrée des ports,

quand:

_Sous le ciel rose et clair comme une aile d'ibis,

Sur Marseille où descend déjà la nuit future,

La Méditerranée a fermé sa ceinture

Aux anneaux d'or, de malachite et de rubis._

Il annonce l'aube aux bords de la mer, quand:

_L'étendue infinie est d'un bleu très profond

Où traînent vaguement des mousselines claires.

Et les vagues s'en vont leur route sans colères:

De la lumière au loin barrant tout l'horizon.

Plus d'étoiles, la nuit, glissées du ciel moins sombre

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais l'aube en grisaillant les rochers laisse encore,

Dans l'entre-deux des caps, dormir des golfes d'ombre._

*

* *

Aiguier, malade, s'est retiré au Pradet, près de Toulon; et le long

de cette côte enchanteresse qui va par le chemin douanier du Golfe

de la Garonne jusqu'au Mourillon, en passant sous les forts de

Sainte-Marguerite et du cap Brun, au-dessus des promontoires roses,

dans les anses endormies, à travers les lentisques et les myrtes, les

bourraches fleuries en bleu pastel et les pins résineux, il ne regarde

presque jamais que le ciel et l'eau, que «la clarté du soleil sur la mer

profonde», et trouve cette simplicité plus grande que toute chose.

A peine consent-il à mettre dans les marines de cette époque une bande

de terre qui s'avance gauchement sur l'horizon. C'est devant l'anse de

Val-Bonète, le fort de la Colle-Noire et les oliviers clairsemés et

insignifiants de ce coteau monotone.

Aiguier, du reste, réussissait peu dans l'arrangement; et son _Ile des

Saints_ (Salon de Paris, 1863), souvenir d'un séjour à Cannes, n'est

vraiment pas heureuse.

Le ciel et la mer!

Ce sont là ses meilleures toiles. Il a rendu l'air impondérable d'une

rare qualité lumineuse. Il a peint l'eau avec une substance particulière

plus exquise que ne serait la sensation du trompe-l'œil. La fluidité

et la mobilité de la mer sont notées par lui d'une touche sûre; on sent

avec la transparence toute la puissance, la profondeur de la masse

liquide.

Une de ses dernières toiles exposée à Paris en 1863, _la Pêche au

bourgin_, à Val-Bonète, ne contient plus que le ciel et l'eau; mais

c'est dans une harmonie limpide, un ciel de rêve, une mer moelleuse,

recueillie, que ride à peine la brise expirante, et, dans une impression

infiniment douce, la préface à «ce deuil quotidien de la terre, la

tristesse de voir le soleil—cette joie du monde et ce père de toute

vie, sombrer, s'abîmer dans les flots[19]».

[19] Michelet. _La Mer._

Aiguier depuis longtemps va aussi vers sa fin, au moment où il arrive à

la maturité de son talent.

*

* *

_Alors ce pâle cygne, dans son lit de larmes, commença le triste

chant funèbre de sa mort._

SHAKESPEARE.

Le peintre provençal va quelquefois encore vers sa chère _Calanque de

Val-Bonète_. Il refait péniblement, miné par la phtisie, cette

route exquise bordée de chèvrefeuilles fleuris, de genêts odorants,

de fleurs sauvages qui se détachent sur la mer bleue; et, dans

cette grisante atmosphère il retrouve assez d'énergie pour peindre

encore quelques toiles dans une harmonie qui s'affine toujours, mais

s'essouffle vite.

Maintenant, au hameau d'Astouret qui touche au Pradet, sur la petite

éminence où se pressent en désordre quelques maisonnettes provençales

gardées par les noirs cyprès en sentinelle, Aiguier s'éteint à quarante

ans sans souffrance, en regardant jusqu'au bout, de son œil pénétrant

d'artiste, l'horizon lointain où la mer et le ciel s'épousent dans la

brume dorée des soirs.

Le 7 juin 1865, Auguste Aiguier était mort.

*

* *

Il faut à l'artiste l'assurance de son talent, sinon son œuvre n'a

pas sa raison d'être. Malgré tout, Aiguier fut un modeste qui eut,

vivant à l'écart, une certaine conscience de sa valeur, mais qui n'en

parlait jamais. Bien qu'on ait oublié de le montrer à la Centennale,

Aiguier est un très grand peintre que fera revivre à son heure

l'œuvre réparatrice du temps. Comme Corot, sa sincérité nous est

sympathique, car, vivant de l'air, nous aimons ces peintres qui nous

ont montré dans leurs toiles, comme recherche première, la qualité de

l'atmosphère harmonisée poétiquement.

Les Peintres Provençaux Loubon et son temps - Aiguier - Ricard - Monticelli - Paul Guigou · 第 3 / 9 段