il égalera souvent Corot et même Claude Lorrain—l'extrême ténuité des
vibrations lumineuses, leur délicatesse atomique, la subtile trépidation
des ondes colorées; et, de même que ces chantres de la lumière, s'il eut
aussi la divination synthétique de l'éther impalpable, il sut le mettre
sur sa toile, simplement.
Aiguier, provençal inconnu, Aiguier, qu'on oublia de montrer à la
Centennale, comparé comme peintre à Turner par certains côtés, à Corot
et à Claude par d'autres! Que de sourires ironiques n'allons-nous pas
mettre aux lèvres pincées des pontifes? que de haussements d'épaules,
que de réflexions malveillantes n'allons-nous pas provoquer?
N'importe!... Il faut oser dire cela.
Et pour tout homme qui n'est ni aveugle ni prévenu—ce qui est pire—il
reste encore de ce peintre, dans les musées de Toulon, de Marseille et
de Cannes, quelques toiles qui sauront, mieux que des phrases, prouver
la valeur de nos affirmations.
*
* *
Aiguier (Louis-Auguste-Laurent) naquit à Toulon, le 23 février 1819,
de parents cultivateurs originaires de La Garde. On aimerait à faire
naître dans cette ville, qui vit les débuts de Bonaparte, quelque
glorieux soldat ou quelque rude marin. Il paraît tout d'abord assez
extraordinaire que le grand port de guerre méditerranéen, ceinturé de
remparts, couvert sur toutes ses hauteurs d'imposantes forteresses, nous
ait donné un peintre d'atmosphère si attendri; mais on s'explique plus
tard que la qualité de la lumière particulièrement enveloppante qui
baigne Toulon et la campagne environnante, que la brume fine et ouatée
de violet qui se joue à certaines heures aux flancs de ses collines,
entre l'escarpement de ses caps dentelés en rose, que les buées
particulièrement vibrantes qui s'élèvent, comme dans les grands lacs,
au-dessus de la mer bleue, aient contribué à faire éclore la vocation
d'un Aiguier qui vécut là pendant vingt ans. Combien, depuis, s'y sont
essayés, mièvrement?
Après avoir reçu une instruction très élémentaire, Aiguier fut mis en
apprentissage chez un coiffeur. Et c'est ce métier qu'il exerça presque
jusqu'à ses dernières années; plus rarement cependant à l'époque où il
commença à exposer ses tableaux. Le barbier était devenu alors coiffeur
pour dames et était très recherché par l'élite de la société
marseillaise. Cette corporation de perruquiers devait enfanter deux
autres artistes intéressants: Simon, l'animalier, et Barry, le peintre
de marine, tous deux nés à Marseille.
Coiffeur! coiffeur pour dames! et peintre comme Claude, et poète comme
Corot. L'art de peindre ne serait il donc plus l'apanage des seuls
artistes ayant des qualités de distinction plus ou moins natives, une
éducation, une culture conférant à cet art une sorte d'aristocratie?
Avec M. Arsène Alexandre, qui ne se trouve pas autrement choqué de
la légende faisant de Claude «un esprit vacillant et, pour dire
brutalement le mot, un peu idiot», et qui ajoute: «Oui, Claude Lorrain,
idiot, faible d'esprit, enténébré pour tout autre chose que pour son
art, nous semblerait encore très complet, et sa vie, ainsi que son
œuvre, ne cesserait pas pour cela d'être d'une absolue logique,» nous
admettons pareillement Aiguier, coiffeur pour gagner sa vie, bien que
poète exquis, peintre admirablement doué; et nous admettons aussi son
œuvre, faite d'un génial instinct, conséquence logique de sa nature.
Dès sa jeunesse, cet instinct s'éveille, ainsi qu'il le raconte
lui-même, «avec la vive admiration que lui donnait la peinture; et
il s'essaye à imiter tout ce qui frappait ses yeux, aimant surtout à
crayonner les sites pittoresques de sa ville natale et les beaux navires
qu'il voyait se balancer sur les eaux bleues de la Méditerranée[15]».
[15] _La Tribune artistique et littéraire._
Il nous plaît de reconstituer l'enfance de l'apprenti coiffeur, enfermé
dans une de ces curieuses échoppes qui touchent au port, s'enfuyant
à chaque instant de la journée pour venir assister au spectacle
changeant du soleil qui, sur les quais de Toulon, semblables à ceux de
Venise,—que nul véhicule ne trouble,—vient éclairer ce palpitant
décor. Nous aimons à suivre, au matin, le jeune homme faisant un détour
pour se rendre au travail, longer les quais de la Marine grouillant à
cette heure de vie intense.
Croyez-vous qu'Aiguier va s'intéresser au mouvement d'animation
pittoresque qui excite la curiosité des autres hommes attirés là?
Croyez-vous qu'il verra la foule des marins qui approvisionnent
l'escadre en rade et se hâtent de remplir de victuailles hétérogènes
les canots de service? Croyez-vous qu'il sera frappé de tous ces bruits
d'appels qui se mêlent aux sifflets des petites chaloupes à vapeur, aux
heurts cadencés des rames?
En ce moment, l'apprenti coiffeur ne voit pas, n'entend pas ce qui se
passe près de lui. Il s'étonne, il s'émeut, il est retenu par la beauté
de la symphonie du ciel et de la mer qui se joue devant lui dans le
mystère de l'enveloppe aérienne baignant les fonds du tableau: le cap
Sicié, la rade et le fort de l'Aiguillette plus proche. Il observe les
insensibles valeurs qu'accusent les mâts et les tourelles des cuirassés
immobiles. Il regarde avec plaisir les jolies notes de couleurs
crues, véronèse et vermillon, bleu d'outremer et jaune de chrome, qui
s'exaltent sur la coque des bateaux de plaisance et sont si harmonieuses
à distance. Sur la Méditerranée qui tressaille dans le papillotement de
la lumière irisée, il aime la course en zigzag que font les triangles
inclinés des voiles latines.
Il vient encore, au soir, admirer les épousailles mélancoliques du
ciel et de la mer, quand l'adieu du soleil à la terre comporte toutes
les souffrances de la séparation; et quand, la nature, dans l'harmonie
plus suave des valeurs, chante—féerie apaisée—l'hymne religieux de la
lumière mourante.
Le ciel et la mer l'hypnotisent. Il les voit avec une admiration mêlée
de tendresse; il les aime d'un amour mystique. Et pendant que ses
yeux se mouillent d'attendrissement, il communie avec la magicienne
insaisissable dans l'éther tiède et vibrant.
Et d'instinct, le coiffeur devenu peintre mettra plus tard dans ses
toiles, entraîné par la force de ses sensations, l'immense poésie de la
lumière; toujours d'instinct, comme Turner, comme Claude.
*
* *
Antoine Vollon, visitant vers 1880 le musée de Marseille, tomba
subitement en arrêt, dans l'étonnement admiratif le plus vif, devant
la marine d'Aiguier. Surpris et charmé, revenant sans cesse vers cette
toile qui l'obsédait, et oubliant tout ce qui était accroché aux murs
voisins, Vollon dit, à plusieurs reprises, à ceux qui l'accompagnaient:
«Voilà un merveilleux tableau et je n'aurais jamais pensé que vous ayez
eu à Marseille un peintre aussi grand.»
Combien rares étaient les visiteurs du musée de Marseille qui avaient
jusqu'alors fait semblables réflexions! Combien plus rares étaient les
Provençaux qui s'étaient arrêtés un instant devant la toile d'Aiguier!
Le _Soleil couchant sur la Méditerranée, au vallon des Auffes_, est daté
de 1858. Le tableau fut exposé en 1859 au Salon de Paris. M. Ernest
Cheneau, correspondant de la _Critique artistique et littéraire_,
écrivit dans son compte rendu: «Quelles belles eaux profondes! Comme
l'œil les pénètre facilement et s'en va droit à l'horizon, guidé
par ce rayon de soleil brisé en mille facettes par le doux mouvement
des vagues! La belle marine! La plus belle du Salon... Je déclare le
_Coucher de soleil sur la Méditerranée_ la plus forte marine que nous
ayons vue depuis dix ans...» Nous pouvons ajouter à notre tour
qu'on n'en a pas fait de meilleure depuis.
[Illustration:
Cliché Brion.
LE SOLEIL COUCHANT SUR LA MÉDITERRANÉE, AU VALLON DES AUFFES
(Musée de Marseille)]
Quand on entre au musée de Marseille, dans la salle de l'École
provençale, on aperçoit, en face, sur la cimaise, à côté du portrait
de Chenavard, la marine d'Aiguier. Cette toile n'arrête pas, ne lance
pas l'œillade provocante de certaines peintures; et, n'étant pas
de grandes proportions, on comprend qu'elle échappe aux visiteurs
ordinaires en quête d'anecdotes ou de couleurs jolies. Un peu obscure,
elle s'enveloppe, à certaines heures, du mystère particulier aux grandes
œuvres. Mais quand on l'observe avec attention, il se fait, à la
longue, un insensible crescendo lumineux qui grandit vite et arrive
progressivement à l'intensité. Peu à peu le soleil apparaît dans la
toile et l'illumine toute. On crierait facilement au miracle. En effet,
il est bien là devant nous le vrai soleil qui, à peine tamisé par des
brouillards insensibles, éblouit les yeux et réchauffe le cœur. Telle
est l'impression physique ressentie devant la marine d'Aiguier.
Quant à l'impression psychologique, elle n'est ni moins parfaite, ni
moins puissante. La peinture est oubliée; on s'occupe peu ici du métier
et de la composition qui est nulle: un pan de rochers au demeurant
assez banal, des fabriques peu intéressantes à droite, des barques
gauchement dessinées au premier plan; mais il y a un ciel et une mer
qui impressionnent fortement. Au milieu de la toile, le soleil descend
sur l'horizon après la gloire d'un beau jour. Dans le lit recouvert en
vieille soie jaune où des brumes la bordent, la Méditerranée l'attend
frissonnante. Sur ses eaux court le frémissement imperceptible qui
ourle la vague avec les tons du ciel lumineux à peine dégradé vers des
bleuissements clairs et doux. Un voile diaphane semble jeté sur la
nature dans la mélancolie du crépuscule pressenti.
Les fonds et les seconds plans s'enveloppent vaporeusement d'une
valeur à peine mauve; des voiles légères passent ou se dérobent à
l'horizon; et, avant de disparaître, le soleil jette au monde tous les
ors de sa cassette qui irradient le firmament et tintent joyeusement sur
les crêtes des vagues cadencées.
Cette impression, toute de pure poésie, évoque en même temps des chants
musicaux et des pensées mélancoliques, d'un religieux panthéisme, la
tristesse des fins de journées triomphales, les dualités émotives des
grands spectacles de la nature:
_Soleil couchant derrière les ports,
Gloire incomparable des cités maritimes,
Calme du ciel, pourpre des eaux[16]._
[16] Pierre Louÿs.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
*
* *
Aiguier était venu se fixer à Marseille vers sa vingtième année. Il
se mit tout de suite en rapports avec deux confrères qui, dans cette
ville, faisaient aussi de la peinture: Barry et Simon. Toutes ses
heures disponibles furent employées par lui à dessiner et à peindre
sur nature. Pendant plus de quinze ans, on vit le coiffeur, se
dissimulant, presque honteux, s'en aller deux fois par jour avec sa
boîte de peintre, parcourir les abords du port: le quai de Rive-Neuve,
le bassin du Carénage, le chemin qui passe au bord de l'eau sous le
fort Saint-Nicolas, l'ancien Pharo, et toute cette route de la Corniche
qu'il fouille dans ses moindres criques depuis les Catalans jusqu'au
vallon de la Fausse-Monnaie. Sur des panneaux de petite dimension, sur
des cartons que sa femme, qui était modiste, n'utilisait plus,
incessamment, Aiguier étudiait et cherchait à surprendre lui aussi
«l'âme des valeurs», la grande unité de la lumière qui caresse et revêt
tous les plans et toutes les surfaces d'un tableau, la composition
mystérieuse de l'éther chaud en ses vibrations insaisissables. Avec une
ténacité extrême, très difficile sur le résultat obtenu, il travaillait
silencieux et cherchait, sans jamais croire avoir atteint le but.
Loubon, à qui il est allé montrer ses études, devine l'artiste,
l'apprécie fort et l'encourage. Pendant quelque temps, on voit Aiguier
suivre les cours de dessin, à l'École. Mais il étouffe dans ces salles
où le modèle pose sans grâce; et il retourne vite à ses chères études en
plein air, aux bords de la mer. Il rencontre dans ses courses solitaires
Ziem, qui peint déjà des toiles consciencieuses et belles, lesquelles
auront plus tard la priorité sur la production énorme de ce coloriste
éminent; et il s'éprend de cette belle technique.
Enfin en 1853, après avoir préludé par l'envoi de «quelques petits
tableaux dont le sentiment doux et poétique fut généralement apprécié»,
enhardi par son premier succès, Aiguier fait son premier voyage à Paris.
Là, il montra ses études à Hébert qui sut en voir tout le charme et lui
donna le conseil d'étudier Claude Lorrain. «Pour un paysagiste, lui dit
l'ancien directeur de Rome, c'est le seul maître qui puisse le guider et
lui apprendre à voir la nature[17].»
[17] _La Tribune artistique et littéraire._
Le conseil était judicieux. Aiguier vit, en effet, Claude au Louvre.
Il l'admira, il l'étudia; mais il sut ne pas l'imiter. Le peintre
toulonnais, revenu à ses patientes études, débute alors à l'Exposition
universelle de 1855 avec deux belles œuvres: la _Soirée d'automne
aux Catalans_ (marine), et _Un paysage d'automne aux environs de
Marseille_.
La _Soirée d'automne aux Catalans_ du musée de Toulon, dont Maxime du
Camp vanta «la couleur blonde et la finesse», est à notre avis un des
meilleurs tableaux, pour ne pas dire le meilleur d'Aiguier. L'unité
atmosphérique est, dans cette toile, incomparable. Pas un plan défini,
mais de l'air partout; pas de chocs de couleurs, mais la sensation de la
lumière elle-même.
La voilà cette harmonie que beaucoup de peintres ont vainement cherchée
toute leur vie; elle est là apparente, et douce, et merveilleuse.
Certes, dans cette toile, comme dans presque toutes celles de ce
peintre, il ne faut pas chercher l'élévation du style, la science du
dessin, la féerie de la couleur. C'est la nature naïvement interprétée
par un ému, sans plus. Rien d'elle n'est supprimé pour l'embellir,
rien d'elle n'est ajouté pour la parer. C'est, à gauche de la toile,
la tour rectangulaire des anciens Catalans, aussi peu pittoresque que
possible, dont un côté est éclairé en rose par le soleil couchant. Dans
l'anse, sous la tour, des bateaux entre-croisent leurs voiles sans
recherche de jolies arabesques. Sur un premier plan de terrains, des
barques tirées à sec; et dans leurs ombres, des figures de pêcheurs,
de femmes et d'enfants, établies maladroitement. Mais quel charme dans
cette poussière violette qui auréole les rochers de droite, quelle
incomparable finesse dans cette valeur imperceptible qui délimite les
îles lointaines et l'aérienne silhouette du château d'If. Quelle lumière
dans ce ciel!
L'autre marine, _les Tamaris_, environs de Toulon (Salon de 1865,
Paris), est un effet de crépuscule particulier aux bords de la mer
Méditerranée, à certaines époques de l'année. Dans un ciel très pur, le
jour est demeuré après le départ du soleil; pendant que la mer est déjà
influencée dans sa couleur par la nuit que l'on sent proche. Une
masse violette, arrêtée aux contours d'un promontoire voisin, sépare
la dualité de la lumière qui s'en va et de l'ombre qui vient. Et une
sensation particulière de froid crépusculaire sort de cette toile que
d'aucuns préfèrent même au _Soleil couchant_ de ce peintre. Nous ne
saurions être de cet avis.
Le musée de Cannes possède aussi deux toiles d'inégales beautés et de
dimensions moindres. La première est un coin du _Bassin du Carénage à
Marseille_. Le navire, que l'on bourre d'étoupes, est couché sur le
flanc, livré aux longs marteaux de bois des calfats qui travaillent
sur sa carène. Derrière cette masse sombre, cette sorte de baleine
échouée et ligotée, apparaissent en lumière la saillie rocheuse du
fort Saint-Nicolas et la vieille cité que domine le clocher octogonal
de Saint-Laurent. Tout cela est fin comme tout ce que peignit Aiguier,
fin de tons et de valeurs. Mais voilà une toute petite toile autrement
intéressante, avec laquelle nous pénétrons dans sa compréhension du
paysage.
Lorsqu'on veut analyser ce peintre dans plusieurs de ses tableaux, on
est forcément obligé de se répéter. Il ne peignit en fait que deux
ou trois effets au plus: des soleils couchants sur la mer, certaines
notes d'automne dans les champs. Si on y joint quelques tentatives de
crépuscule, on les a tous décrits, car Aiguier n'a pas fait trente
toiles, à part de très nombreuses petites études[18].
[18] Le catalogue de la vente des tableaux et études faite à
Marseille en 1866 comporte 40 tableaux et 193 études.
Ce tableautin du musée de Cannes: _Une vue de la campagne de Provence_
(1859), est d'une délicatesse atmosphérique rare, assez comparable à
l'art de Chintreuil; et vraiment on ne saurait mettre plus d'air,
de poésie et d'espace dans une si petite surface.
Or, malgré la qualité d'air, enveloppante comme une caresse, qui vibre
dans cette toile, par cette matinée si adorable, si prometteuse de
vie, que le peintre nous décrit, une sensation presque triste s'en
dégage qui fait monter aux yeux des larmes d'attendrissement. C'est que
toujours le poète l'emporte, et que, la palette à la main, Aiguier pense
musicalement. «Voyez assez profondément et vous verrez musicalement, dit
Carlyle; le cœur de la nature étant partout musique, si vous pouvez
l'atteindre.»
Après la _Lisière de bois dans le Var_ (Exposition des amis des Arts
de Lyon, 1858), Aiguier envoie à Paris, en 1859, les _Collines de
Montredon_, un paysage de lumière d'une inspiration symphonique triste
et douce. Derrière les pins du premier plan et sur leur droite, les
lointains s'estompent, délicats, la belle architecture des collines
grecques de Montredon s'efface dans une brume aristocratique; et la
ligne à peine bleue de la Méditerranée note, presque insensible, la
place de l'horizon infini sous le ciel vibrant.
Dans ce tableau, les pins ont une grande importance. C'est le seul arbre
qu'Aiguier ait mis dans ses paysages. Il l'a d'ailleurs aimé avec une
tendresse infinie, ce pin de Provence, ce pauvre souffreteux que le
vent malmena pendant son enfance et qui se penche, s'incline ou se tord
dans une attitude si pittoresque. Le peintre d'atmosphère a eu pour
son arbre favori un vert tout particulier, matinal, apaisé, frais et
nouveau qui lui sied, et qu'en effet cet arbre porte en lui. Il a rendu
la trame fluide de ses masses, la finesse élégante de ses branches, les
découpures japonaises de ses ramures. Aussi, mieux que personne, il
a dit la mélodie que le vent chante dans les pins, avec de plaintifs
et longs crescendo. Mieux qu'aucun peintre, il a su les baigner
dans les matinées de lumière automnale, les opposer sur les fonds
dorés des crépuscules, et faire pailleter le ciel autour de l'arbre,
avec, à chaque pointe aiguë de sa dentelle verte, les feux des pierres
précieuses rares.
*
* *
Parmi les œuvres des artistes que la commission impériale de 1862
désigna pour représenter l'Art français à l'Exposition universelle de
Londres, on comptait deux toiles d'Aiguier: _Pêcheurs à Saint-Mandrier_
et _Golfe de Val-Bonète_, qui avaient été très remarquées au Salon de
1861. «M. Aiguier, écrit alors Henry Fouquier, idéaliste pur, élève
direct de Claude Lorrain, poète trop épris peut-être de la simplicité et
tombant facilement dans l'art dioramique qu'on a reproché justement à
Claude.»
La renommée tardive venait au peintre. Cependant, à Marseille, Aiguier,
modeste, malingre, souffreteux, ne connaissait la célébrité que par son
talent de coiffeur; et la gloire ne s'attachait à son nom que par la
création d'une forme spéciale de chapeau pour dame qui fit fureur en
son temps, et qu'on surnomma l'_Auguste_. Le peintre désormais à l'abri
du besoin, et pouvant enfin se livrer tout entier à l'art, vendait
quelques toiles, dont, comme tous les vrais artistes, il n'était jamais
complètement satisfait et desquelles il ne se séparait qu'à regret.
A partir de ce moment, Aiguier s'affine toujours, presque maladivement.
Il orchestre avec des timbres encore plus doux sa symphonie aérienne. Il
veut que ses instruments ne jouent que dans la demi-teinte; mais même
avec l'extrême simplicité d'un unisson, la monotonie d'une pédale, il
donne encore une forte sensation lumineuse.
Il voit alors, avec le poète, tomber le soir à l'entrée des ports,
quand:
_Sous le ciel rose et clair comme une aile d'ibis,
Sur Marseille où descend déjà la nuit future,
La Méditerranée a fermé sa ceinture
Aux anneaux d'or, de malachite et de rubis._
Il annonce l'aube aux bords de la mer, quand:
_L'étendue infinie est d'un bleu très profond
Où traînent vaguement des mousselines claires.
Et les vagues s'en vont leur route sans colères:
De la lumière au loin barrant tout l'horizon.
Plus d'étoiles, la nuit, glissées du ciel moins sombre
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais l'aube en grisaillant les rochers laisse encore,
Dans l'entre-deux des caps, dormir des golfes d'ombre._
*
* *
Aiguier, malade, s'est retiré au Pradet, près de Toulon; et le long
de cette côte enchanteresse qui va par le chemin douanier du Golfe
de la Garonne jusqu'au Mourillon, en passant sous les forts de
Sainte-Marguerite et du cap Brun, au-dessus des promontoires roses,
dans les anses endormies, à travers les lentisques et les myrtes, les
bourraches fleuries en bleu pastel et les pins résineux, il ne regarde
presque jamais que le ciel et l'eau, que «la clarté du soleil sur la mer
profonde», et trouve cette simplicité plus grande que toute chose.
A peine consent-il à mettre dans les marines de cette époque une bande
de terre qui s'avance gauchement sur l'horizon. C'est devant l'anse de
Val-Bonète, le fort de la Colle-Noire et les oliviers clairsemés et
insignifiants de ce coteau monotone.
Aiguier, du reste, réussissait peu dans l'arrangement; et son _Ile des
Saints_ (Salon de Paris, 1863), souvenir d'un séjour à Cannes, n'est
vraiment pas heureuse.
Le ciel et la mer!
Ce sont là ses meilleures toiles. Il a rendu l'air impondérable d'une
rare qualité lumineuse. Il a peint l'eau avec une substance particulière
plus exquise que ne serait la sensation du trompe-l'œil. La fluidité
et la mobilité de la mer sont notées par lui d'une touche sûre; on sent
avec la transparence toute la puissance, la profondeur de la masse
liquide.
Une de ses dernières toiles exposée à Paris en 1863, _la Pêche au
bourgin_, à Val-Bonète, ne contient plus que le ciel et l'eau; mais
c'est dans une harmonie limpide, un ciel de rêve, une mer moelleuse,
recueillie, que ride à peine la brise expirante, et, dans une impression
infiniment douce, la préface à «ce deuil quotidien de la terre, la
tristesse de voir le soleil—cette joie du monde et ce père de toute
vie, sombrer, s'abîmer dans les flots[19]».
[19] Michelet. _La Mer._
Aiguier depuis longtemps va aussi vers sa fin, au moment où il arrive à
la maturité de son talent.
*
* *
_Alors ce pâle cygne, dans son lit de larmes, commença le triste
chant funèbre de sa mort._
SHAKESPEARE.
Le peintre provençal va quelquefois encore vers sa chère _Calanque de
Val-Bonète_. Il refait péniblement, miné par la phtisie, cette
route exquise bordée de chèvrefeuilles fleuris, de genêts odorants,
de fleurs sauvages qui se détachent sur la mer bleue; et, dans
cette grisante atmosphère il retrouve assez d'énergie pour peindre
encore quelques toiles dans une harmonie qui s'affine toujours, mais
s'essouffle vite.
Maintenant, au hameau d'Astouret qui touche au Pradet, sur la petite
éminence où se pressent en désordre quelques maisonnettes provençales
gardées par les noirs cyprès en sentinelle, Aiguier s'éteint à quarante
ans sans souffrance, en regardant jusqu'au bout, de son œil pénétrant
d'artiste, l'horizon lointain où la mer et le ciel s'épousent dans la
brume dorée des soirs.
Le 7 juin 1865, Auguste Aiguier était mort.
*
* *
Il faut à l'artiste l'assurance de son talent, sinon son œuvre n'a
pas sa raison d'être. Malgré tout, Aiguier fut un modeste qui eut,
vivant à l'écart, une certaine conscience de sa valeur, mais qui n'en
parlait jamais. Bien qu'on ait oublié de le montrer à la Centennale,
Aiguier est un très grand peintre que fera revivre à son heure
l'œuvre réparatrice du temps. Comme Corot, sa sincérité nous est
sympathique, car, vivant de l'air, nous aimons ces peintres qui nous
ont montré dans leurs toiles, comme recherche première, la qualité de
l'atmosphère harmonisée poétiquement.