opaques, la dureté des contours, le faire râpeux, les tableaux de Loubon
sont remarquables encore par la belle ordonnance de la lumière que ce
peintre tenait de Granet, par la belle ligne éloquente et simplifiée du
maître Constantin, enfin par une harmonie de la composition générale
qui semble lui avoir été révélée par les solennelles apparitions de
la vie en mouvement au sein des décors de la campagne romaine. Sans
doute, les recherches anatomiques ne furent pas poussées assez loin
par l'artiste pressé d'exprimer sa pensée pétulante; mais il faut
insister sur son originalité suprême: «sa furia méridionale», son esprit
méridional, que recèlent toutes ses grandes œuvres et qui en sont la
caractéristique indéniable.
Toujours nous la retrouverons dans la suite de ses productions avec le
_Souvenir de Savoie, le Traîneau_ (1858), où dans un mouvement plein de
hardiesse, un paysan attelé à une sorte de véhicule rustique, descend
du bois sur une pente excessive; dans _Un chariot à Nevers_ (Exposition
de Paris 1858), où, avec des efforts violents qui contractent leurs
muscles et déforment leurs ossatures, «des bœufs cherchent à ramener
le chariot embourbé hors de l'ornière profonde; dans _Un temps de pluie_
(1859), où, par une débandade folle, les moutons et les vaches, sous la
menace du nuage noir qui crève déjà à l'horizon, se précipitent vers
l'abri[9]».
[9] _La Tribune artistique et littéraire_ d'Auguste Chaumelin,
vol. 2, 3 et 4.
Dans les _Porteurs de poissons_ qui courent pieds nus, Loubon choisira
à dessein des gestes vifs; et on suit, intéressé, la course antique de
ces beaux gars luttant entre eux de vitesse, le panier d'osier rempli de
poissons sur l'épaule.
Dans son _Mulet fourbu_, il fait se plaindre lamentablement la misérable
bête exténuée et rappelée par le bâton de l'homme aux dures nécessités
de l'effort. Cédant sous le poids de son fardeau, le long de la route
interminable, les pauvres jambes de l'animal flageolent en arc. Dans
cette petite toile, Loubon écrit son dessin avec le burin comique d'un
Callot.
Mais, longtemps, il ne saurait s'apitoyer sur le sort des bêtes de
somme, et s'il les mène à l'abreuvoir (exposition de Lyon, 1857), il les
presse, les heurte, dans une hâte fébrile. Il n'étudie pas l'animal
en artiste attendri; il ne lui prête ni le sentiment, ni les affections,
ni les regards auxquels notre désir d'humanité pour ces frères
inférieurs, donne parfois une signification qu'ils n'ont peut-être
jamais eue. Ce qui l'intéresse chez l'animal, c'est la curiosité de sa
ligne mouvante, l'imprévu de ses formes qui se déplacent; et, encore, il
le force à courir les routes: _Troupeau de la Crau en marche_ (1856);
à descendre hâtivement du pâturage estival pour rentrer à l'étable:
_Un troupeau de mérinos arrive des montagnes du Piémont au village
d'Aureille_ (Salon de Paris, 1859).
Au besoin, il a les _Ferrades_, courses locales, qui lui permettent
d'ébaucher, dans de vagues arènes, de curieuses attitudes; de satisfaire
ses goûts méridionaux de geste dramatique; tel, la couleur en moins, un
Goya provençal.
Il ose peindre la nature secouée par le vent qui tord les arbres et fait
se lever sur la route les cyclones poussiéreux; alors, sous le ciel d'un
bleu dur, il montre la lutte épique des bêtes et du paysan de Provence
contre le mistral. Et on le voit ce vent implacable qui s'engouffre
dans la houppelande de l'homme, on le sent dans l'effort qui saccade la
marche de l'animal, avec le symbole de sa poussière argentée qui monte,
dans le tableau, aux environs d'Aix-en-Provence, jusqu'au sommet de la
chaîne de Sainte-Victoire.
Enfin Loubon accentue à tout propos la résistance animale
qu'occasionnent la crainte, l'effroi, l'entêtement: _le Gué_ que les
brebis se refusent à traverser; _Fuyant l'orage dans la montagne_ (Lyon,
1857) où roulent, comme une avalanche, les bœufs qu'aiguillonne
la peur autant que les cris et les bourrades du conducteur; _Un bac
(environs de Paris)_ où, sur les rougeoiements d'un ciel de couchant
pluvieux, il oppose les grandes silhouettes des veaux et des vaches
qu'une paysanne pousse à grands coups de gaule, vers la barque, malgré
eux.
Maintenant, avec les _Souvenirs de Soumabre_ (1857) il se remémore la
bataille d'un essaim de poules accourues vers la poignée de grains de
blé que leur jette la fermière. Si quelques peintres de basses-cours
les ont vues remuantes, Loubon y éveille tous les instincts les plus
violents. Sous le coup de fouet de la faim, il excite le poulailler à
une bousculade acharnée, à des écrasements, des combats où, dans des
caqueteries de victoire, des piaulements de défaite, se hérissent les
crêtes, s'arment les ergots, s'envolent les plumes.
*
* *
«Pendant près de la moitié de ce siècle, alors que le retour à la
nature avait déjà mis en honneur d'autres régions: la Suisse, la
Bretagne, la Touraine; alors que les hautes cimes alpestres, les landes
sauvages, les gras pâturages, les vieux châteaux historiques avaient
leurs peintres et leurs poètes, qui se souciait de la Provence avec
ses horizons de collines basses, ses chemins poudreux et ses maigres
verdures[10]?» C'était la «Gueuse parfumée» qui n'était connue alors
que par ses jasmins et ses orangers. La Gueuse parfumée et «ses basses
terres brûlées du soleil et du vent avec la désolation des landes
broussailleuses, les chênes-liège, les pins et les genévriers des
silencieuses forêts vides d'oiseaux, la fraîcheur de ses ravins profonds
où se mêlaient en impénétrables fourrés les houx, les myrtes, les
lauriers aux fleurs roses et les silènes étoilés, les lavandes, les iris
et les cistes à odeur d'ambre[11]».
[10] L. Brès. _Le Paysage provençal._
[11] Virgile Josz. _Fragonard_ (Société du _Mercure de France_.
Paris, 1901).
L'heure de célébrité allait venir bientôt pour elle. Si cette
gloire revient surtout à Mistral, à Daudet, à Paul Arène, aux félibres
et à tous les littérateurs et artistes qui surent l'imposer au goût des
Parisiens, on peut dire que Loubon est le premier parmi les peintres
qui ait compris la beauté du paysage provençal et ait osé s'en servir
pour y placer ses animaux. Dans le lit blanc de la rivière caillouteuse,
il fait passer quand même et trébucher le troupeau; il agrémente la
nudité de la route avec l'anecdote du minuscule oratoire où, dans sa
niche peinte à la chaux, le saint repose entre deux bouquets de fleurs
sauvages desséchées; il l'orne encore de rares oliviers ou d'un pin
isolé qui la coupe de son ombre grêle. Le peintre s'entend à merveille
pour déduire le pittoresque de cette nature un peu âpre et pour en
agrandir le décor. Avec les collines pelées qui bordent la Durance, les
masses bleuâtres du dôme rectangulaire de Sainte-Victoire, les pures
silhouettes ioniennes qui jouxtent la mer bleue et ferment les golfes,
il fait ses fonds. L'aridité, la désolation de la terre crevassée,
assoiffée, lui servent pour ses premiers plans sérieusement étudiés. De
cette Provence dont il a aimé le ciel, les arbres, les terrains, les
montagnes, il a su montrer les aspects séduisants et rendre aimables
même les tares. Voilà le signe certain de l'amour sincère du terroir.
Toujours après ses courses à travers la France, une partie de l'Italie,
de l'Espagne, il éprouve, à son retour, un sentiment plus intense de
la poésie particulière au pays natal. Même après son voyage aux pays
enchantés, après le souvenir des exquis paysages italiens et des verts
pays de France, son affection pour la petite Provence s'augmente et
s'affermit; car le peintre a découvert en elle des grâces non révélées
aux profanes: à lui elle s'est montrée, à peine impudique, dans sa
nudité de vierge grise de parfums, éclairée par la chaude et éclatante
lumière de son soleil.
*
* *
La maladie, un mal terrible, s'abat sur l'artiste en pleine gloire;
et, circonstance aggravante, il ne trouve pas auprès de sa compagne
le réconfort, la sollicitude dont certaines femmes savent entourer
l'existence d'un être souffrant. Rien dans la vie d'un artiste ne
saurait être négligé. Tous les événements ont sur son œuvre une
importance plus ou moins heureuse ou néfaste qui réagit sur ses
productions. Il faut donc dire la vérité, encore proche. Loubon n'avait
pas épousé la femme qui pouvait le comprendre. Très belle, très gâtée
par celui qui lui passait tous ses caprices d'enfant ingrate, l'ancien
modèle ne sut pas donner à l'artiste un intérieur reposant. Il dut se
réfugier dans l'amitié et même s'isoler souvent pour retrouver un peu
de tranquillité et de paix. Mais son art pouvait suffire à remplir sa
vie. Avec une énergie, un courage et une patience héroïques, Loubon
lutte, les dernières années, avec la souffrance aiguë qui a prise sur
son cerveau. Elle influe dès lors sur sa nature, sur ses productions.
Peu à peu, une sorte de buée grise enveloppe ses toiles, le mouvement se
ralentit et se fige presque dans ses dernières compositions. Les animaux
qu'il y place marchent désormais mollement et comme sans bruit. C'est la
vie qui, insensiblement, semble s'arrêter.
Dans son _Après-midi d'automne_, un de ses derniers tableaux, les
moutons sont tristes et broutent sans faim, les chèvres vont sans
joie, sans cabrioles, les chiens n'aboient plus, les gestes de l'homme
sont indécis; et ce gai paysage des environs de sa ville natale est
brumeux, effacé. La grandeur du style est encore dans la toile, où une
couleur maladive s'affine d'une enveloppe aérienne que le peintre avait
jusqu'alors ignorée.
Ce fut sa dernière œuvre: elle figurait à Paris au Salon de
1863 avec, sur le haut du cadre, le nœud en crêpe noir qui en
augmentait encore—pour ceux qui avaient connu Loubon si vivant, si
énergique—l'intense mélancolie.
Émile Loubon venait à peine de mourir (à Marseille, le 2 mai 1863),
emporté, dit-on, par un cancer intestinal qui le suppliciait depuis cinq
ans. Il avait été fait chevalier de la légion d'honneur en 1855.
*
* *
Quand on voit au musée de Marseille la superbe et définitive ébauche
qu'est le portrait de Loubon par son ami Gustave Ricard, on est attiré
vers cette figure souriante, aux traits mouvants, au regard sympathique
et droit; et tout de suite on se met à apprécier l'homme que l'on voit
pour la première fois, comme si on avait vécu de longues années dans
son intimité, comme si on l'avait toujours connu. Loubon y apparaît
essentiellement bon, distingué et fin. Il fut vraiment tout cela. Il
fut, en outre, un esprit combatif, intelligent, remuant, un artiste
sincèrement convaincu et qui eut le don de l'apostolat.
Au moment de la retraite d'Aubert, quand Loubon vint lui succéder à
la direction de l'école gratuite de dessin, l'enseignement classique
qui y était donné avait produit d'heureux résultats. A voir certaines
académies, certains portraits au conté dessinés par les meilleurs élèves
de cette époque, on s'explique que ce premier enseignement ait si bien
préparé des maîtres comme Papety, Gustave Ricard, Monticelli, Engalière,
Beaume, Simon, etc. Cependant l'activité artistique, en tant que
manifestation éclatante, convergeait déjà toute vers Paris. C'était le
commencement pour la Provence des désertions en masse, de l'exode vers
la capitale de tous ceux qui tenaient, avec quelque autorité, une
plume ou un pinceau. Ils allaient chercher à Paris le succès, et aussi
les moyens de vivre. Quelle statistique nous dira jamais le nombre des
pauvres diables qui n'en sont point revenus, broyés par les combats de
l'existence, ou qui en sont revenus pour mourir chez eux consumés par la
phtisie? Pour un d'arrivé, combien qui sont tombés en chemin.
En rentrant à Marseille, Loubon, qui était encore tout imprégné de
l'atmosphère d'art qui l'entourait à Paris, le cerveau échauffé par
une belle flamme émulatrice, fut frappé plus profondément de l'état de
stupeur artistique dans lequel semblait plongée l'ancienne cité grecque
qui concentrait toute son activité pour les transactions commerciales et
pour certaines industries.
Dès son installation, Loubon n'eut qu'une pensée: tenter de créer à
Marseille un centre artistique en quelque sorte décentralisateur, bien
que forcément tributaire de Paris; y montrer les productions des maîtres
français et y faire se manifester les jeunes talents locaux, avec la
possibilité de trouver pour leurs œuvres un prix rémunérateur. Il
fallait, en se servant de bonnes volontés, de quelques intelligences,
susciter un mouvement artistique, une sorte de Renaissance. Loubon y
réussit pleinement, pendant quelques années du moins. Sa carrière est à
ce point de vue aussi intéressante que celle fournie par l'artiste. On
doit retenir son nom à ce double titre.
Grâce à ses efforts, à son énergie, à son esprit remuant, à la chaleur
communicative de ses convictions, voilà que se fonde dès la première
année la _Société des amis des arts de Marseille_, instituée dans le but
«de propager et d'entretenir le goût et la culture des arts à Marseille».
«L'exposition était si bien organisée, écrit M. Bouillon Landais,
qu'elle put, dès cette année 1846, ouvrir dans la salle du Musée une
exposition qui dura du 20 octobre au 15 novembre. Elle comptait 790
actionnaires, en tête desquels figuraient S. M. le Roi pour 30 actions,
et S. A. R. le comte de Paris pour 20. Les peintres, les sculpteurs
et les architectes, au nombre de 194, y prirent part en exposant 356
ouvrages.»
C'était donc un succès. On vit là pour la première fois à Marseille,
des œuvres d'Eugène Delacroix, Couture, Decamps, Marilhat, Troyon,
Rousseau, Roqueplan, Granet, Flers, Diaz, Fromentin, Cabanel, etc. Quant
à Loubon, il exposait sept toiles: _Paysage_, _Vue prise aux environs
d'Aix_, _Marche de muletiers_, _Mascarade sur l'Arno_, _le Gué_, _le
Printemps_, _l'Été et Moulin breton_[12].
[12] Bouillon-Landais, _le Peintre Émile Loubon_. Plon, Nourrit
et Cie, 1897.
L'élan était donné; il fut assez tôt entravé par les événements
politiques de 1848, et aussi par l'envie, les basses jalousies des
camarades et de tous ceux qui, en province, s'acharnent après celui de
leurs concitoyens qui fait quelque chose et tente de s'élever au-dessus
de la bonne médiocrité. On reprocha à Loubon—qui allait chaque année à
Paris s'assurer pour l'Exposition le concours des plus grands peintres,
ses amis—de faire ces voyages aux frais de l'Association. Loubon,
qui était très digne, se retira de la Société, en tant que membre
administrateur, pour ne demeurer que simple exposant.
Du reste, la Société des amis des Arts[13] ne vécut pas longtemps
sous cette dénomination; elle se transforma en 1850, et prit le titre de
«Société littéraire et artistique des Bouches-du-Rhône», et continua,
«jusqu'à la création du Cercle artistique», à faire chaque année des
Expositions de peinture où, avec le concours des meilleurs peintres:
Jules Dupré, Troyon, van Marke, Palizzi, Baron, Fromentin, Coignet,
Diaz, Jules Noël, Millet, Granet, les deux Rousseau, Jonckind, Gustave
Ricard, etc., etc., Loubon exposait, entouré de ses nombreux élèves et
amis, parmi lesquels il convient de retenir le nom de ceux disparus:
Aiguier, Paul Guigou, Barry, Fabrius Brest, Simon, Suchet, Engalière,
Grésy, etc., etc.
[13] Voici les noms qui méritent d'être retenus des membres
de cette Société instituée le 5 août 1846: Président, M. le
marquis de Forbin-Janson, chevalier de la légion d'honneur;
vice-présidents, MM. Loubon, oncle du peintre, adjoint au
maire, chevalier de la légion d'honneur; Gabriel, conseiller de
préfecture; Hippolyte Luce; secrétaire: Baude; trésorier: M. Gouin.
Commissaires actifs: MM. Bec, J. M. Coste, chevalier de la
légion d'honneur, Isba, Émile Loubon, directeur de l'École;
Marbeau, Michel Colomb, Alphonse Nègre, Ollivier, Paranque aîné,
Albert Pascal, Charles Roux, Tassy.
Commissaires supplémentaires: Aubert, directeur honoraire du
musée de Marseille; Joseph Autran, Bénédit, critique d'art;
Berteau, Boisselot fils aîné; Bontoux, statuaire; Boze; Carle,
journaliste; Giraud, Pagliano; Mathieu; Casimir Flagniol; Romegas.
Parallèlement, Loubon avait su attirer dans son atelier les notabilités
marseillaises et la critique avisée d'alors. Des réunions journalières
avaient lieu, au cinq à sept du peintre. Et cet atelier du boulevard
du Musée, où s'arrêtaient, lorsqu'ils traversaient Marseille, Paul
Delaroche, Horace Vernet, Fromentin, Baron, Granet, fut bientôt
le rendez-vous de tout ce qui, à Marseille, pensait, écrivait ou
s'intéressait à l'Art.
Le jeune et avenant directeur de l'École était en outre le camarade
plutôt que le maître des jeunes artistes qui venaient le consulter. Il
était surtout l'ami sûr, le conseiller précieux de ceux qui venaient
lui demander avis. L'atelier de Loubon fut pendant longtemps un foyer
hospitalier où venaient s'échauffer les ambitions, se rallumer les
énergies faiblissantes, s'exalter les vocations.
Loubon, chez qui le sens critique était très affiné, avait pour chacun
l'observation juste, l'encouragement, le conseil judicieux. Il savait
merveilleusement indiquer à chaque tempérament différent sa voie, en lui
laissant toute sa personnalité. A tous, il disait: «N'imitez personne,
car vous seriez au-dessous de ceux que vous parviendrez à égaler.
Regardez autour de vous, peignez ce que vous avez vu depuis votre
enfance; le paysage et les choses que vous comprenez et qui vous donnent
des sensations.»
Par les conseils de Loubon, on peut dire que l'école provençale fit sous
sa direction ce qui—toutes proportions gardées—avait si bien réussi
à la grande école hollandaise. «Elle regarda autour d'elle, et fit le
portrait des hommes et des mœurs rustiques des campagnes, des mers
et des ciels de son pays[14].» Et cette voie aussi fut féconde pour les
artistes provençaux.
[14] Eugène Fromentin: _les Maîtres d'autrefois_.
Nous voyons alors des talents surgir dans tous les genres. C'est
Gustave Ricard, le subtil portraitiste, l'intimiste vers qui toute
une génération de jeunes peintres a, en ce moment, les yeux tournés;
Monticelli, le plus extraordinaire coloriste; Aiguier qui a retrouvé la
composition colorée de l'éther impondérable; Paul Guigou, l'élève direct
de Loubon, qui continuera à peindre la Provence et à la comprendre, à
la faire aimer, même dans ses violences; François Simon, un peintre
intéressant et doux, qui eût pu faire de la figure où il eût excellé, si
on se rapporte à ses beaux portraits au crayon conté, à la très belle
peinture: _Sollicitude_, qui est au musée de Marseille. Mais Simon
peignit des animaux parce qu'il les aimait. Il comprit la poésie
des étables où somnolent les doux ruminants; il nota avec tendresse le
regard enfantin et inquiet des jeunes veaux, le pittoresque manteau des
chèvres, la toison épaisse des moutons. Tendre, il aima les animaux à la
façon de Loutherbourg, il les peignit avec amour, avec une mélancolique
philosophie; mais, à part quelques exceptions, ses animaux participèrent
rarement du paysage où le peintre les plaçait. Simon ne fut pas
paysagiste, alors qu'il eût pu devenir un grand portraitiste.
Engalière, par contre, était de pure race paysagiste; on en a la
révélation devant son tableau du musée de Marseille, rapporté d'une
excursion en Espagne et intitulé _Vue de Grenade_. Ce fut vraiment un
peintre magnifiquement doué que cet Engalière, plus coloriste que Loubon
et qui disparut emporté à trente et un ans par une congestion cérébrale,
ne laissant qu'un bagage sommaire. On le vit à l'Exposition universelle
de 1855 avec une toile importante, _Vue d'Alicante prise de la route
de Malaga_, qui recélait des qualités de tout premier ordre et surtout
un beau sentiment du pittoresque. Cet artiste était sans rival comme
peinture à la gouache et avait un grand sens décoratif.
Dans les peintres de marine, Barry s'essayait aux lumières roses qui
font trop jolies ses vues de Constantinople et du Bosphore. L'époque
est tout entière à l'Orient. Delacroix vient de peindre son _Entrée des
croisés_; Fromentin va découvrir l'Algérie. Et voilà Fabius Brest, qui
déserte la Provence et les heureux motifs de ses premières et meilleures
toiles: _Vieilles bastides dans les pins et les oliviers_; _Fontaines
sous les platanes des villages_; _Coteaux arides semés de mûriers
nains_, où il mettait un grand charme, pour s'enfuir à Constantinople,
peindre des mosquées et des scènes turques qui manqueront d'émotion.
Un autre élève de Loubon, Huguet, se jette lui aussi dans un
orientalisme de convention, mais au moins y réussit-il par des qualités
de peintre délicat.—Pourrait-on oublier Suchet, un bien brave homme,
que Daudet eût dû connaître pour nous laisser encore un chef-d'œuvre?
Suchet, qui incarne tout un côté de la physionomie provençale; Suchet,
qui eut du talent, certainement, nonobstant sa vantardise, et qui,
ancien maître portefaix, cuisinier et ténor à ses heures, trouva le
temps de peindre quantité de toiles intéressantes, comme _la Pêche au
thon_ du musée de Marseille. Il comprit à sa manière, cette Méditerranée
qu'il avait si souvent regardée dans les heures longues des fameuses
parties de pêche. Presque toujours il nous la montre avec la lame large,
houleuse, éclairée par un ciel clair, et sur le sommet de laquelle
il sait, comme pas un, placer un bateau de pêche, le hausser sur sa
crête ou le rouler dans sa courbe molle. Suchet connaissait à fond
les bateaux: canots, voiliers, goélettes, bricks de toutes sortes, il
s'entendait comme un marin à les gréer et à les conduire selon le vent.
Son _Brick qui rentre le soir, au clair de lune, dans le vieux port de
Marseille_, prouve aussi en faveur de son entente de la composition
générale, de sa recherche heureuse des effets lumineux.
Nous trouvons encore dans les expositions de 1836, jusqu'en 1861, un
peintre amateur qui fut receveur de l'Enregistrement à Marseille et plus
tard directeur des Domaines à Avignon, Prosper Grésy, de qui on peut
voir les nombreuses toiles,—car il peignit beaucoup—dans les musées
de Provence et dans les galeries. Celui-là aussi fut un amant passionné
de la Provence, et de sa manière un peu rocailleuse, il sut en révéler
le caractère singulier. Grésy, qui fut un excellent paysagiste, a peint
en outre des arbres, avec un beau lyrisme. La nature vue par lui, est
puissante, colorée, et comme sculptée dans ses masses. Les musées
de Marseille, d'Aix et d'Avignon possèdent de Prosper Grésy des toiles
de différents motifs, bien que la notation soit toujours à peu près la
même. Mais la meilleure partie de l'œuvre de ce peintre se voit chez
des collectionneurs, où on retrouve quelques paysages remarquables.
C'était en quelque sorte de l'atelier de la rue du Musée que sortirent
ces différentes personnalités. Pourtant, Loubon n'y influençait
personne; admirant un jour une délicieuse étude de Simon, le lendemain
une ébauche de Ricard, autant qu'une toile de Monticelli. Il aimait à
garder quelque temps dans son atelier les toiles qu'on lui apportait,
surtout celles qui l'intéressaient plus vivement.
C'est ainsi qu'ayant accroché un jour contre son mur une peinture de
Monticelli, à chaque instant, il se distrayait de son travail pour venir
étudier la riche harmonie du grand coloriste qui l'attirait. «Mais,
s'écria-t-il, à la fin, il sort du feu de cette toile!...»
Loubon, sincère, modeste et bienveillant, savait reconnaître les
qualités de ses amis et de ses élèves. Aucune méchanceté, aucune haine
ne put modifier sa belle nature aimante et généreuse. Ce fut un vrai
chef d'école, car il sut créer le milieu, l'ensemble qui, ainsi que le
démontre Taine dans sa _Philosophie de l'art_, est nécessaire pour faire
éclore les œuvres durables.
AUGUSTE AIGUIER
1819-1865
[Illustration:
AUGUSTE AIGUIER
(1819-1865)]
II
AUGUSTE AIGUIER
_A M. Frédéric Gas._
Parmi les peintres remarquables qu'a produits la Provence, Aiguier est
assurément, aujourd'hui, le plus oublié. Ce fut peut-être, à cause de
son admirable instinct, un de ses plus rares artistes.
Instinctif, Aiguier l'est comme Claude, comme Turner, et, rapprochement
curieux, il est, ainsi que ces grands alchimistes de la lumière, de
mentalité pauvre; et, comme Corot, indifférent à tout ce qui n'est pas
son art.