Malgré leur couleur peu séduisante, l'abus de certains ocres lourds et

opaques, la dureté des contours, le faire râpeux, les tableaux de Loubon

sont remarquables encore par la belle ordonnance de la lumière que ce

peintre tenait de Granet, par la belle ligne éloquente et simplifiée du

maître Constantin, enfin par une harmonie de la composition générale

qui semble lui avoir été révélée par les solennelles apparitions de

la vie en mouvement au sein des décors de la campagne romaine. Sans

doute, les recherches anatomiques ne furent pas poussées assez loin

par l'artiste pressé d'exprimer sa pensée pétulante; mais il faut

insister sur son originalité suprême: «sa furia méridionale», son esprit

méridional, que recèlent toutes ses grandes œuvres et qui en sont la

caractéristique indéniable.

Toujours nous la retrouverons dans la suite de ses productions avec le

_Souvenir de Savoie, le Traîneau_ (1858), où dans un mouvement plein de

hardiesse, un paysan attelé à une sorte de véhicule rustique, descend

du bois sur une pente excessive; dans _Un chariot à Nevers_ (Exposition

de Paris 1858), où, avec des efforts violents qui contractent leurs

muscles et déforment leurs ossatures, «des bœufs cherchent à ramener

le chariot embourbé hors de l'ornière profonde; dans _Un temps de pluie_

(1859), où, par une débandade folle, les moutons et les vaches, sous la

menace du nuage noir qui crève déjà à l'horizon, se précipitent vers

l'abri[9]».

[9] _La Tribune artistique et littéraire_ d'Auguste Chaumelin,

vol. 2, 3 et 4.

Dans les _Porteurs de poissons_ qui courent pieds nus, Loubon choisira

à dessein des gestes vifs; et on suit, intéressé, la course antique de

ces beaux gars luttant entre eux de vitesse, le panier d'osier rempli de

poissons sur l'épaule.

Dans son _Mulet fourbu_, il fait se plaindre lamentablement la misérable

bête exténuée et rappelée par le bâton de l'homme aux dures nécessités

de l'effort. Cédant sous le poids de son fardeau, le long de la route

interminable, les pauvres jambes de l'animal flageolent en arc. Dans

cette petite toile, Loubon écrit son dessin avec le burin comique d'un

Callot.

Mais, longtemps, il ne saurait s'apitoyer sur le sort des bêtes de

somme, et s'il les mène à l'abreuvoir (exposition de Lyon, 1857), il les

presse, les heurte, dans une hâte fébrile. Il n'étudie pas l'animal

en artiste attendri; il ne lui prête ni le sentiment, ni les affections,

ni les regards auxquels notre désir d'humanité pour ces frères

inférieurs, donne parfois une signification qu'ils n'ont peut-être

jamais eue. Ce qui l'intéresse chez l'animal, c'est la curiosité de sa

ligne mouvante, l'imprévu de ses formes qui se déplacent; et, encore, il

le force à courir les routes: _Troupeau de la Crau en marche_ (1856);

à descendre hâtivement du pâturage estival pour rentrer à l'étable:

_Un troupeau de mérinos arrive des montagnes du Piémont au village

d'Aureille_ (Salon de Paris, 1859).

Au besoin, il a les _Ferrades_, courses locales, qui lui permettent

d'ébaucher, dans de vagues arènes, de curieuses attitudes; de satisfaire

ses goûts méridionaux de geste dramatique; tel, la couleur en moins, un

Goya provençal.

Il ose peindre la nature secouée par le vent qui tord les arbres et fait

se lever sur la route les cyclones poussiéreux; alors, sous le ciel d'un

bleu dur, il montre la lutte épique des bêtes et du paysan de Provence

contre le mistral. Et on le voit ce vent implacable qui s'engouffre

dans la houppelande de l'homme, on le sent dans l'effort qui saccade la

marche de l'animal, avec le symbole de sa poussière argentée qui monte,

dans le tableau, aux environs d'Aix-en-Provence, jusqu'au sommet de la

chaîne de Sainte-Victoire.

Enfin Loubon accentue à tout propos la résistance animale

qu'occasionnent la crainte, l'effroi, l'entêtement: _le Gué_ que les

brebis se refusent à traverser; _Fuyant l'orage dans la montagne_ (Lyon,

1857) où roulent, comme une avalanche, les bœufs qu'aiguillonne

la peur autant que les cris et les bourrades du conducteur; _Un bac

(environs de Paris)_ où, sur les rougeoiements d'un ciel de couchant

pluvieux, il oppose les grandes silhouettes des veaux et des vaches

qu'une paysanne pousse à grands coups de gaule, vers la barque, malgré

eux.

Maintenant, avec les _Souvenirs de Soumabre_ (1857) il se remémore la

bataille d'un essaim de poules accourues vers la poignée de grains de

blé que leur jette la fermière. Si quelques peintres de basses-cours

les ont vues remuantes, Loubon y éveille tous les instincts les plus

violents. Sous le coup de fouet de la faim, il excite le poulailler à

une bousculade acharnée, à des écrasements, des combats où, dans des

caqueteries de victoire, des piaulements de défaite, se hérissent les

crêtes, s'arment les ergots, s'envolent les plumes.

*

* *

«Pendant près de la moitié de ce siècle, alors que le retour à la

nature avait déjà mis en honneur d'autres régions: la Suisse, la

Bretagne, la Touraine; alors que les hautes cimes alpestres, les landes

sauvages, les gras pâturages, les vieux châteaux historiques avaient

leurs peintres et leurs poètes, qui se souciait de la Provence avec

ses horizons de collines basses, ses chemins poudreux et ses maigres

verdures[10]?» C'était la «Gueuse parfumée» qui n'était connue alors

que par ses jasmins et ses orangers. La Gueuse parfumée et «ses basses

terres brûlées du soleil et du vent avec la désolation des landes

broussailleuses, les chênes-liège, les pins et les genévriers des

silencieuses forêts vides d'oiseaux, la fraîcheur de ses ravins profonds

où se mêlaient en impénétrables fourrés les houx, les myrtes, les

lauriers aux fleurs roses et les silènes étoilés, les lavandes, les iris

et les cistes à odeur d'ambre[11]».

[10] L. Brès. _Le Paysage provençal._

[11] Virgile Josz. _Fragonard_ (Société du _Mercure de France_.

Paris, 1901).

L'heure de célébrité allait venir bientôt pour elle. Si cette

gloire revient surtout à Mistral, à Daudet, à Paul Arène, aux félibres

et à tous les littérateurs et artistes qui surent l'imposer au goût des

Parisiens, on peut dire que Loubon est le premier parmi les peintres

qui ait compris la beauté du paysage provençal et ait osé s'en servir

pour y placer ses animaux. Dans le lit blanc de la rivière caillouteuse,

il fait passer quand même et trébucher le troupeau; il agrémente la

nudité de la route avec l'anecdote du minuscule oratoire où, dans sa

niche peinte à la chaux, le saint repose entre deux bouquets de fleurs

sauvages desséchées; il l'orne encore de rares oliviers ou d'un pin

isolé qui la coupe de son ombre grêle. Le peintre s'entend à merveille

pour déduire le pittoresque de cette nature un peu âpre et pour en

agrandir le décor. Avec les collines pelées qui bordent la Durance, les

masses bleuâtres du dôme rectangulaire de Sainte-Victoire, les pures

silhouettes ioniennes qui jouxtent la mer bleue et ferment les golfes,

il fait ses fonds. L'aridité, la désolation de la terre crevassée,

assoiffée, lui servent pour ses premiers plans sérieusement étudiés. De

cette Provence dont il a aimé le ciel, les arbres, les terrains, les

montagnes, il a su montrer les aspects séduisants et rendre aimables

même les tares. Voilà le signe certain de l'amour sincère du terroir.

Toujours après ses courses à travers la France, une partie de l'Italie,

de l'Espagne, il éprouve, à son retour, un sentiment plus intense de

la poésie particulière au pays natal. Même après son voyage aux pays

enchantés, après le souvenir des exquis paysages italiens et des verts

pays de France, son affection pour la petite Provence s'augmente et

s'affermit; car le peintre a découvert en elle des grâces non révélées

aux profanes: à lui elle s'est montrée, à peine impudique, dans sa

nudité de vierge grise de parfums, éclairée par la chaude et éclatante

lumière de son soleil.

*

* *

La maladie, un mal terrible, s'abat sur l'artiste en pleine gloire;

et, circonstance aggravante, il ne trouve pas auprès de sa compagne

le réconfort, la sollicitude dont certaines femmes savent entourer

l'existence d'un être souffrant. Rien dans la vie d'un artiste ne

saurait être négligé. Tous les événements ont sur son œuvre une

importance plus ou moins heureuse ou néfaste qui réagit sur ses

productions. Il faut donc dire la vérité, encore proche. Loubon n'avait

pas épousé la femme qui pouvait le comprendre. Très belle, très gâtée

par celui qui lui passait tous ses caprices d'enfant ingrate, l'ancien

modèle ne sut pas donner à l'artiste un intérieur reposant. Il dut se

réfugier dans l'amitié et même s'isoler souvent pour retrouver un peu

de tranquillité et de paix. Mais son art pouvait suffire à remplir sa

vie. Avec une énergie, un courage et une patience héroïques, Loubon

lutte, les dernières années, avec la souffrance aiguë qui a prise sur

son cerveau. Elle influe dès lors sur sa nature, sur ses productions.

Peu à peu, une sorte de buée grise enveloppe ses toiles, le mouvement se

ralentit et se fige presque dans ses dernières compositions. Les animaux

qu'il y place marchent désormais mollement et comme sans bruit. C'est la

vie qui, insensiblement, semble s'arrêter.

Dans son _Après-midi d'automne_, un de ses derniers tableaux, les

moutons sont tristes et broutent sans faim, les chèvres vont sans

joie, sans cabrioles, les chiens n'aboient plus, les gestes de l'homme

sont indécis; et ce gai paysage des environs de sa ville natale est

brumeux, effacé. La grandeur du style est encore dans la toile, où une

couleur maladive s'affine d'une enveloppe aérienne que le peintre avait

jusqu'alors ignorée.

Ce fut sa dernière œuvre: elle figurait à Paris au Salon de

1863 avec, sur le haut du cadre, le nœud en crêpe noir qui en

augmentait encore—pour ceux qui avaient connu Loubon si vivant, si

énergique—l'intense mélancolie.

Émile Loubon venait à peine de mourir (à Marseille, le 2 mai 1863),

emporté, dit-on, par un cancer intestinal qui le suppliciait depuis cinq

ans. Il avait été fait chevalier de la légion d'honneur en 1855.

*

* *

Quand on voit au musée de Marseille la superbe et définitive ébauche

qu'est le portrait de Loubon par son ami Gustave Ricard, on est attiré

vers cette figure souriante, aux traits mouvants, au regard sympathique

et droit; et tout de suite on se met à apprécier l'homme que l'on voit

pour la première fois, comme si on avait vécu de longues années dans

son intimité, comme si on l'avait toujours connu. Loubon y apparaît

essentiellement bon, distingué et fin. Il fut vraiment tout cela. Il

fut, en outre, un esprit combatif, intelligent, remuant, un artiste

sincèrement convaincu et qui eut le don de l'apostolat.

Au moment de la retraite d'Aubert, quand Loubon vint lui succéder à

la direction de l'école gratuite de dessin, l'enseignement classique

qui y était donné avait produit d'heureux résultats. A voir certaines

académies, certains portraits au conté dessinés par les meilleurs élèves

de cette époque, on s'explique que ce premier enseignement ait si bien

préparé des maîtres comme Papety, Gustave Ricard, Monticelli, Engalière,

Beaume, Simon, etc. Cependant l'activité artistique, en tant que

manifestation éclatante, convergeait déjà toute vers Paris. C'était le

commencement pour la Provence des désertions en masse, de l'exode vers

la capitale de tous ceux qui tenaient, avec quelque autorité, une

plume ou un pinceau. Ils allaient chercher à Paris le succès, et aussi

les moyens de vivre. Quelle statistique nous dira jamais le nombre des

pauvres diables qui n'en sont point revenus, broyés par les combats de

l'existence, ou qui en sont revenus pour mourir chez eux consumés par la

phtisie? Pour un d'arrivé, combien qui sont tombés en chemin.

En rentrant à Marseille, Loubon, qui était encore tout imprégné de

l'atmosphère d'art qui l'entourait à Paris, le cerveau échauffé par

une belle flamme émulatrice, fut frappé plus profondément de l'état de

stupeur artistique dans lequel semblait plongée l'ancienne cité grecque

qui concentrait toute son activité pour les transactions commerciales et

pour certaines industries.

Dès son installation, Loubon n'eut qu'une pensée: tenter de créer à

Marseille un centre artistique en quelque sorte décentralisateur, bien

que forcément tributaire de Paris; y montrer les productions des maîtres

français et y faire se manifester les jeunes talents locaux, avec la

possibilité de trouver pour leurs œuvres un prix rémunérateur. Il

fallait, en se servant de bonnes volontés, de quelques intelligences,

susciter un mouvement artistique, une sorte de Renaissance. Loubon y

réussit pleinement, pendant quelques années du moins. Sa carrière est à

ce point de vue aussi intéressante que celle fournie par l'artiste. On

doit retenir son nom à ce double titre.

Grâce à ses efforts, à son énergie, à son esprit remuant, à la chaleur

communicative de ses convictions, voilà que se fonde dès la première

année la _Société des amis des arts de Marseille_, instituée dans le but

«de propager et d'entretenir le goût et la culture des arts à Marseille».

«L'exposition était si bien organisée, écrit M. Bouillon Landais,

qu'elle put, dès cette année 1846, ouvrir dans la salle du Musée une

exposition qui dura du 20 octobre au 15 novembre. Elle comptait 790

actionnaires, en tête desquels figuraient S. M. le Roi pour 30 actions,

et S. A. R. le comte de Paris pour 20. Les peintres, les sculpteurs

et les architectes, au nombre de 194, y prirent part en exposant 356

ouvrages.»

C'était donc un succès. On vit là pour la première fois à Marseille,

des œuvres d'Eugène Delacroix, Couture, Decamps, Marilhat, Troyon,

Rousseau, Roqueplan, Granet, Flers, Diaz, Fromentin, Cabanel, etc. Quant

à Loubon, il exposait sept toiles: _Paysage_, _Vue prise aux environs

d'Aix_, _Marche de muletiers_, _Mascarade sur l'Arno_, _le Gué_, _le

Printemps_, _l'Été et Moulin breton_[12].

[12] Bouillon-Landais, _le Peintre Émile Loubon_. Plon, Nourrit

et Cie, 1897.

L'élan était donné; il fut assez tôt entravé par les événements

politiques de 1848, et aussi par l'envie, les basses jalousies des

camarades et de tous ceux qui, en province, s'acharnent après celui de

leurs concitoyens qui fait quelque chose et tente de s'élever au-dessus

de la bonne médiocrité. On reprocha à Loubon—qui allait chaque année à

Paris s'assurer pour l'Exposition le concours des plus grands peintres,

ses amis—de faire ces voyages aux frais de l'Association. Loubon,

qui était très digne, se retira de la Société, en tant que membre

administrateur, pour ne demeurer que simple exposant.

Du reste, la Société des amis des Arts[13] ne vécut pas longtemps

sous cette dénomination; elle se transforma en 1850, et prit le titre de

«Société littéraire et artistique des Bouches-du-Rhône», et continua,

«jusqu'à la création du Cercle artistique», à faire chaque année des

Expositions de peinture où, avec le concours des meilleurs peintres:

Jules Dupré, Troyon, van Marke, Palizzi, Baron, Fromentin, Coignet,

Diaz, Jules Noël, Millet, Granet, les deux Rousseau, Jonckind, Gustave

Ricard, etc., etc., Loubon exposait, entouré de ses nombreux élèves et

amis, parmi lesquels il convient de retenir le nom de ceux disparus:

Aiguier, Paul Guigou, Barry, Fabrius Brest, Simon, Suchet, Engalière,

Grésy, etc., etc.

[13] Voici les noms qui méritent d'être retenus des membres

de cette Société instituée le 5 août 1846: Président, M. le

marquis de Forbin-Janson, chevalier de la légion d'honneur;

vice-présidents, MM. Loubon, oncle du peintre, adjoint au

maire, chevalier de la légion d'honneur; Gabriel, conseiller de

préfecture; Hippolyte Luce; secrétaire: Baude; trésorier: M. Gouin.

Commissaires actifs: MM. Bec, J. M. Coste, chevalier de la

légion d'honneur, Isba, Émile Loubon, directeur de l'École;

Marbeau, Michel Colomb, Alphonse Nègre, Ollivier, Paranque aîné,

Albert Pascal, Charles Roux, Tassy.

Commissaires supplémentaires: Aubert, directeur honoraire du

musée de Marseille; Joseph Autran, Bénédit, critique d'art;

Berteau, Boisselot fils aîné; Bontoux, statuaire; Boze; Carle,

journaliste; Giraud, Pagliano; Mathieu; Casimir Flagniol; Romegas.

Parallèlement, Loubon avait su attirer dans son atelier les notabilités

marseillaises et la critique avisée d'alors. Des réunions journalières

avaient lieu, au cinq à sept du peintre. Et cet atelier du boulevard

du Musée, où s'arrêtaient, lorsqu'ils traversaient Marseille, Paul

Delaroche, Horace Vernet, Fromentin, Baron, Granet, fut bientôt

le rendez-vous de tout ce qui, à Marseille, pensait, écrivait ou

s'intéressait à l'Art.

Le jeune et avenant directeur de l'École était en outre le camarade

plutôt que le maître des jeunes artistes qui venaient le consulter. Il

était surtout l'ami sûr, le conseiller précieux de ceux qui venaient

lui demander avis. L'atelier de Loubon fut pendant longtemps un foyer

hospitalier où venaient s'échauffer les ambitions, se rallumer les

énergies faiblissantes, s'exalter les vocations.

Loubon, chez qui le sens critique était très affiné, avait pour chacun

l'observation juste, l'encouragement, le conseil judicieux. Il savait

merveilleusement indiquer à chaque tempérament différent sa voie, en lui

laissant toute sa personnalité. A tous, il disait: «N'imitez personne,

car vous seriez au-dessous de ceux que vous parviendrez à égaler.

Regardez autour de vous, peignez ce que vous avez vu depuis votre

enfance; le paysage et les choses que vous comprenez et qui vous donnent

des sensations.»

Par les conseils de Loubon, on peut dire que l'école provençale fit sous

sa direction ce qui—toutes proportions gardées—avait si bien réussi

à la grande école hollandaise. «Elle regarda autour d'elle, et fit le

portrait des hommes et des mœurs rustiques des campagnes, des mers

et des ciels de son pays[14].» Et cette voie aussi fut féconde pour les

artistes provençaux.

[14] Eugène Fromentin: _les Maîtres d'autrefois_.

Nous voyons alors des talents surgir dans tous les genres. C'est

Gustave Ricard, le subtil portraitiste, l'intimiste vers qui toute

une génération de jeunes peintres a, en ce moment, les yeux tournés;

Monticelli, le plus extraordinaire coloriste; Aiguier qui a retrouvé la

composition colorée de l'éther impondérable; Paul Guigou, l'élève direct

de Loubon, qui continuera à peindre la Provence et à la comprendre, à

la faire aimer, même dans ses violences; François Simon, un peintre

intéressant et doux, qui eût pu faire de la figure où il eût excellé, si

on se rapporte à ses beaux portraits au crayon conté, à la très belle

peinture: _Sollicitude_, qui est au musée de Marseille. Mais Simon

peignit des animaux parce qu'il les aimait. Il comprit la poésie

des étables où somnolent les doux ruminants; il nota avec tendresse le

regard enfantin et inquiet des jeunes veaux, le pittoresque manteau des

chèvres, la toison épaisse des moutons. Tendre, il aima les animaux à la

façon de Loutherbourg, il les peignit avec amour, avec une mélancolique

philosophie; mais, à part quelques exceptions, ses animaux participèrent

rarement du paysage où le peintre les plaçait. Simon ne fut pas

paysagiste, alors qu'il eût pu devenir un grand portraitiste.

Engalière, par contre, était de pure race paysagiste; on en a la

révélation devant son tableau du musée de Marseille, rapporté d'une

excursion en Espagne et intitulé _Vue de Grenade_. Ce fut vraiment un

peintre magnifiquement doué que cet Engalière, plus coloriste que Loubon

et qui disparut emporté à trente et un ans par une congestion cérébrale,

ne laissant qu'un bagage sommaire. On le vit à l'Exposition universelle

de 1855 avec une toile importante, _Vue d'Alicante prise de la route

de Malaga_, qui recélait des qualités de tout premier ordre et surtout

un beau sentiment du pittoresque. Cet artiste était sans rival comme

peinture à la gouache et avait un grand sens décoratif.

Dans les peintres de marine, Barry s'essayait aux lumières roses qui

font trop jolies ses vues de Constantinople et du Bosphore. L'époque

est tout entière à l'Orient. Delacroix vient de peindre son _Entrée des

croisés_; Fromentin va découvrir l'Algérie. Et voilà Fabius Brest, qui

déserte la Provence et les heureux motifs de ses premières et meilleures

toiles: _Vieilles bastides dans les pins et les oliviers_; _Fontaines

sous les platanes des villages_; _Coteaux arides semés de mûriers

nains_, où il mettait un grand charme, pour s'enfuir à Constantinople,

peindre des mosquées et des scènes turques qui manqueront d'émotion.

Un autre élève de Loubon, Huguet, se jette lui aussi dans un

orientalisme de convention, mais au moins y réussit-il par des qualités

de peintre délicat.—Pourrait-on oublier Suchet, un bien brave homme,

que Daudet eût dû connaître pour nous laisser encore un chef-d'œuvre?

Suchet, qui incarne tout un côté de la physionomie provençale; Suchet,

qui eut du talent, certainement, nonobstant sa vantardise, et qui,

ancien maître portefaix, cuisinier et ténor à ses heures, trouva le

temps de peindre quantité de toiles intéressantes, comme _la Pêche au

thon_ du musée de Marseille. Il comprit à sa manière, cette Méditerranée

qu'il avait si souvent regardée dans les heures longues des fameuses

parties de pêche. Presque toujours il nous la montre avec la lame large,

houleuse, éclairée par un ciel clair, et sur le sommet de laquelle

il sait, comme pas un, placer un bateau de pêche, le hausser sur sa

crête ou le rouler dans sa courbe molle. Suchet connaissait à fond

les bateaux: canots, voiliers, goélettes, bricks de toutes sortes, il

s'entendait comme un marin à les gréer et à les conduire selon le vent.

Son _Brick qui rentre le soir, au clair de lune, dans le vieux port de

Marseille_, prouve aussi en faveur de son entente de la composition

générale, de sa recherche heureuse des effets lumineux.

Nous trouvons encore dans les expositions de 1836, jusqu'en 1861, un

peintre amateur qui fut receveur de l'Enregistrement à Marseille et plus

tard directeur des Domaines à Avignon, Prosper Grésy, de qui on peut

voir les nombreuses toiles,—car il peignit beaucoup—dans les musées

de Provence et dans les galeries. Celui-là aussi fut un amant passionné

de la Provence, et de sa manière un peu rocailleuse, il sut en révéler

le caractère singulier. Grésy, qui fut un excellent paysagiste, a peint

en outre des arbres, avec un beau lyrisme. La nature vue par lui, est

puissante, colorée, et comme sculptée dans ses masses. Les musées

de Marseille, d'Aix et d'Avignon possèdent de Prosper Grésy des toiles

de différents motifs, bien que la notation soit toujours à peu près la

même. Mais la meilleure partie de l'œuvre de ce peintre se voit chez

des collectionneurs, où on retrouve quelques paysages remarquables.

C'était en quelque sorte de l'atelier de la rue du Musée que sortirent

ces différentes personnalités. Pourtant, Loubon n'y influençait

personne; admirant un jour une délicieuse étude de Simon, le lendemain

une ébauche de Ricard, autant qu'une toile de Monticelli. Il aimait à

garder quelque temps dans son atelier les toiles qu'on lui apportait,

surtout celles qui l'intéressaient plus vivement.

C'est ainsi qu'ayant accroché un jour contre son mur une peinture de

Monticelli, à chaque instant, il se distrayait de son travail pour venir

étudier la riche harmonie du grand coloriste qui l'attirait. «Mais,

s'écria-t-il, à la fin, il sort du feu de cette toile!...»

Loubon, sincère, modeste et bienveillant, savait reconnaître les

qualités de ses amis et de ses élèves. Aucune méchanceté, aucune haine

ne put modifier sa belle nature aimante et généreuse. Ce fut un vrai

chef d'école, car il sut créer le milieu, l'ensemble qui, ainsi que le

démontre Taine dans sa _Philosophie de l'art_, est nécessaire pour faire

éclore les œuvres durables.

AUGUSTE AIGUIER

1819-1865

[Illustration:

AUGUSTE AIGUIER

(1819-1865)]

II

AUGUSTE AIGUIER

_A M. Frédéric Gas._

Parmi les peintres remarquables qu'a produits la Provence, Aiguier est

assurément, aujourd'hui, le plus oublié. Ce fut peut-être, à cause de

son admirable instinct, un de ses plus rares artistes.

Instinctif, Aiguier l'est comme Claude, comme Turner, et, rapprochement

curieux, il est, ainsi que ces grands alchimistes de la lumière, de

mentalité pauvre; et, comme Corot, indifférent à tout ce qui n'est pas

son art.

Les Peintres Provençaux Loubon et son temps - Aiguier - Ricard - Monticelli - Paul Guigou · 第 2 / 9 段