Or, ces qualités de maître, Loubon les possède, car ses anim

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LES PEINTRES PROVENÇAUX

ANDRÉ GOUIRAND

_Les Peintres Provençaux_

LOUBON ET SON TEMPS

AIGUIER—RICARD—MONTICELLI

PAUL GUIGOU

DEUXIÈME ÉDITION

[Logo de l'éditeur]

PARIS

SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES

_Librairie Paul Ollendorff_

50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50

1901

Tous droits réservés.

LES PEINTRES PROVENÇAUX

INTRODUCTION

_Il faut cultiver notre jardin._

(VOLTAIRE.)

A l'Exposition centennale de l'art français, les peintres provençaux

remportaient, l'an dernier, des avantages marqués, même triomphaux, dans

la glorieuse bataille artistique qui se livrait aux murs des salles

du Grand Palais, entre les meilleurs ouvriers picturaux du siècle

finissant. On fut surpris de la science d'un paysagiste animalier

comme Loubon; beaucoup crurent découvrir pour la première fois, avec

une admiration étonnée, l'intimité profonde des subjectifs portraits

de Gustave Ricard, bien que ce peintre fût depuis longtemps au Louvre;

l'art sincère et fort du paysagiste Paul Guigou arrêta au passage la

critique et la foule; enfin, quelques toiles de Monticelli suscitèrent

de la curiosité enthousiaste. Ce fut comme une révélation.

Est-elle due, cette révélation tardive, à l'absence des œuvres de ces

artistes provençaux—Ricard à part—de nos musées nationaux du Louvre et

du Luxembourg[1]? D'où viennent ce long silence et ce pesant oubli?

Enfin, que leur manqua-t-il, à ces admirables peintres, pour acquérir la

gloire méritée?

[1] L'État a acquis depuis le _Paysage de Provence_ de Paul

Guigou qui était exposé à la Centennale. Ce tableau est en ce

moment au Musée Galliera pour aller plus tard au Louvre.

Rien, certes! Mais ils eurent le tort de vivre, de travailler et de

mourir en Provence, dans leur pays natal; où ils trouvèrent, du reste,

les sources de leur meilleure inspiration.

La Provence—comme d'ailleurs toute la province, grâce au système

centralisateur qui étreint, paralyse et tue la France—a toujours tort;

et l'Art, lui, est le premier frappé, car plus que jamais il faut qu'il

soit de Paris ou consacré à Paris, pour avoir droit à la Justice, à la

Renommée.

Mais si c'est à leur vie, volontairement faite chez eux, à leur mort

pour la plupart, survenue, là, sans bruit, que ces artistes provençaux

doivent d'être restés en partie obscurs et aussi longtemps ignorés

par les détenteurs de nos gloires nationales, c'est aussi à ces

circonstances qu'ils méritent, par l'originalité puisée dans l'amour

et la compréhension de leur pays, d'être remarqués aujourd'hui et de

paraître plus intéressants. Par la comparaison possible et la reculée

nécessaire du temps, l'œuvre d'art acquiert sa grande et réelle

beauté. Et pendant que vont disparaître dans l'indifférence bien des

réputations officielles et tapageuses de ces dernières années, les

noms de ces Provençaux, inconnus ou oubliés à Paris, jusqu'à hier,

ceux-mêmes,—comme Aiguier, Engalière, Simon etc., etc.,—qu'on a

négligé de montrer à la Centennale, vont s'imposer définitivement, et

entrer dans l'histoire de l'art pictural français du siècle.

*

* *

A certaines époques de l'art chez les peuples, l'influence de l'apport

fait par des artistes étrangers au profit d'une race autochtone eut

souvent des conséquences si heureuses, si inattendues comme résultats,

qu'elle put fournir prétexte à des explications diverses. Les uns

ont voulu affirmer que les nouveaux venus eurent seuls le mérite de

la renaissance qui se produisit en ces moments-là; d'autres ont osé

prétendre que les artistes étrangers qui apportaient leur talent

particulier au service d'une civilisation existant déjà, durent le

plier au goût du peuple hospitalier et comme par un sentiment de

reconnaissance. Ces opinions opposées se peuvent soutenir: on peut

même dire qu'elles se complètent. S'il y a, au point de vue physique,

des croisements de race qui donnent de plus beaux produits que ceux

résultant de l'union de sujets de la même famille, on peut admettre

qu'au point de vue artisti

que, des échanges heureux ont pu s'établir

entre différentes écoles éloignées; et encore, que des germes d'art

accidentels, tombant dans des milieux favorables, ont donné, à certains

moments, de merveilleux résultats.

Il est incontestable que les artistes grecs qui descendirent en

Provence, y apportèrent les éléments de beauté qui étaient chez eux le

but de l'art. Mais il est non moins probable que ces artistes furent

tout de suite compris, encouragés; et qu'ils trouvèrent sur cette terre

hospitalière une population enthousiaste, des admirateurs puissants

et bientôt des élèves nombreux doués de vives aptitudes. Ces ferments

de beauté de l'art hellénique agitèrent si profondément le pays et y

prospérèrent si bien que, cent cinquante ans après la disparition de la

Grèce, l'art était, en Massalie, en pleine florescence, cultivé par

des artistes supérieurs dont la réputation s'étendait lointaine[2].

[2] _L'Art dans le Midi_ (Etienne Parrocel).

Déjà des artistes provençaux avaient été antérieurement appelés en

Grèce pour enrichir ce pays de nombreuses statues. Plus tard, la Rome

républicaine—tout absorbée par la conquête et partant par la nécessité

de faire de chaque citoyen un soldat—vint souvent demander à la

Provence ses artistes en tous genres. Et quand, sous les Césars, le

luxe exagéré, le faste sans goût, la richesse appliquée sans mesure,

contribuèrent à la dégradation de l'art, la Provence, longtemps encore

après l'invasion des Wisigoths, conserva le sentiment de la beauté

simple des Grecs.

Bientôt, aux clameurs victorieuses des hordes wisigothes, se mêlèrent

les bruits de destruction des premiers chrétiens qui, dans leur haine

des anciens dieux, anéantissaient les statues antiques. C'est avec

fureur qu'ils obéirent aux ordres de Constantin et de Théodose leur

commandant de briser les idoles et de renverser les temples. Et alors,

tous les chefs-d'œuvre du paganisme disparurent du monde en deuil.

En Provence, après la fin tragique de l'art grec, il semble, en effet,

qu'une nuit profonde y soit descendue. Cependant, et sans solution de

continuité, l'art renaissait peu à peu sous des formes nouvelles, animé

d'une autre foi. Un moine doué d'un grand cerveau—saint Benoît—avait

introduit dans la règle de son ordre la liberté de cultiver les

beaux-arts. Par un trait de génie, il les sauvait d'une décadence

irrémédiable.

Les moines du moyen âge furent plutôt, à la vérité, des savants, des

lettrés, des architectes, des musiciens. Toutefois, à Avignon, au

Xe siècle, on trouve dans le couvent de Saint-Ruff toute une

école de peintres, de mosaïcistes, d'imagiers, de sculpteurs[3]. Pour

ces hommes, ensevelis dans les cloîtres, l'art n'était qu'un acte de foi

sincère; mais ils eurent rapidement de nombreux adeptes. Des séculiers

s'exercèrent dans tous ces arts et y acquirent une grande réputation.

Par ces derniers, l'Art devait perdre son anonymat. A leur tour, les

peintres verriers de Marseille devenaient célèbres. Claude et Guillaume

allaient même à Rome, appelés par le pape Jules II, pour y peindre les

vitraux du Vatican. De son côté, l'école de peinture d'Avignon était

éclatante. Personnelle, forte, indépendante, au XVe siècle,

elle voyait sortir de son sein un artiste merveilleux, Enguerrand

Charonton, l'auteur du _Couronnement de la Vierge_, si remarqué à la

Centennale, peinture qu'on attribua longtemps à Van Eyck; et Nicolas

Froment, qui pourrait bien être l'auteur incertain du triptyque de la

cathédrale d'Aix.

[3] Etienne Parrocel. _Les Annales de la peinture._

Déjà, sous les Bérenger, le comté de Provence, en commerce spirituel

constant avec les Grecs, les Arabes et l'Italie, était devenu un centre

artistique remarquable. Après eux, René le Bon s'intéressa surtout à

l'art de la peinture, qu'il pratiquait lui-même, paraît-il, avec assez

d'habileté. Il sut, dans tous les cas, s'entourer de nombreux et bons

artistes qui enrichirent les églises et les demeures seigneuriales.

Aix, Avignon, Arles, Marseille se disputaient les meilleurs peintres,

les plus adroits orfèvres, les plus estimables graveurs. La Provence

s'était ressaisie et accomplissait, dans l'action artistique, sa

brillante destinée. Néanmoins, la Renaissance italienne devait absorber

à son profit les travaux antérieurs et les œuvres des autres

pays. Rien, en effet, ne pouvait, au moins pour l'instant, résister à

une si haute et si volontaire impulsion. Le passé était emporté dans

le tourbillonnement cyclique de cette force; et les tendances qui

s'étaient annoncées ailleurs en manifestations latentes étaient d'avance

annihilées par l'apparition presque spontanée des plus hauts génies de

l'art pictural.

*

* *

Après sa réunion à la France, en 1482, la Provence fut dévastée,

pendant plus d'un siècle, par des épidémies et des guerres civiles. A

la suite de ces longues années de dépression morale et physique, ainsi

qu'un corps anémié qui n'a plus l'énergie de résister aux attaques

diathésiques, cette province subit en art l'influence du mauvais goût

des artistes italiens, qui avaient rapporté de l'école florentine les

tendances décadentes de cette époque. Mais un hasard heureux, une

circonstance fortuite amena à Aix, à son retour d'Italie (en 1609),

Ludovic Finsonius[4], un Flamand, élève du Caravage, qui vint se fixer

dans cette ville. Ce fut le prélude d'événements artistiques importants.

Finsonius apportait, par l'union de l'art du Nord avec celui très

éclectique de son dernier maître, les éléments d'un talent vigoureux et

séduisant qui allait favorablement influencer une génération d'artistes.

Le peintre brugeois, avec ses beaux mouvements de vie, impressionna les

Méridionaux. Si sa couleur n'est pas somptueuse, son dessin demeure

grand, car Finsonius allie avec bonheur la belle technique du

Caravage aux gestes rudes et parfois violents de l'école d'Anvers. Par

là, il dut frapper l'imagination provençale. Un autre peintre de talent,

Daret, né à Bruxelles, vint aussi s'établir à Aix et s'y maria; pendant

qu'à Brignoles s'installait le premier des Parrocel.

[4] _Recherches sur la vie et les ouvrages de quelques peintres

provinciaux de l'ancienne France_, par Ph. de Pointel. Du même

auteur, voir aussi les _Biographies de Finsonius, Daret et

Reynaud, le vieux peintre avignonnais_.

Sur cette terre toujours désireuse de fécondation, sur ce sol provençal

où l'art grec avait laissé de si profondes racines, un printemps

devait bientôt faire pousser les rameaux d'une nouvelle Renaissance.

Finsonius et Daret avaient fait école, et leurs élèves, Mimault et

Laurent Fauchier, ne tardèrent pas à conquérir leur originalité.

Laurent Fauchier (1643-1672), quoique mort très jeune, laisse un bagage

important. Sa peinture délicatement savoureuse, son faire onctueux, sa

couleur riche en font un artiste supérieur à Mignard, alors pourtant

glorieux à Paris et dont il fut un temps l'élève.

Pendant que Fauchier illustrait Aix, Marseille voyait grandir son enfant

le plus célèbre, Pierre Puget, chez qui, il est vrai, le tempérament

extraordinaire du sculpteur rejetait sans tarder au second plan la

belle nature du peintre, la science de l'architecte. A Arles, en 1698,

naissait Pierre Sauvan, le peintre d'histoire. Partout, en Provence,

l'activité artistique s'était accrue. A Avignon, déjà remarquable par

ses graveurs, avaient fleuri des peintres tels que Reynaud le Vieux,

Nicolas Mignard, auxquels succédèrent les nombreuses familles des

Parrocel et plus tard des Vernet. A Aix s'étaient enfin établis les Van

Loo, venus de Hollande. Toutes ces familles vont fournir pendant plus

d'un siècle des peintres de rois, peintres officiels par excellence,

des prix de Rome, même des membres et directeurs d'Académies, partout

comblés de gloire et d'honneurs.

Sont-ils les plus intéressants de nos peintres provençaux?

En 1705, était née à Marseille, Françoise Duparc, fille et

élève d'Antoine Duparc, disciple de Puget. Après avoir travaillé

durant quelques années avec son père et avec J.-B. Van Loo, la jeune

artiste devint assez vite un peintre primesautier et supérieur à ses

maîtres. Quoique et parce qu'ignorée, cette artiste mérite que nous

nous arrêtions devant son œuvre. Très au-dessus de Greuze comme

portraitiste, Françoise Duparc s'impose surtout par la sincérité et

la simplicité de son talent très personnel. Elle a laissé au musée de

Marseille, à sa ville natale où elle vint mourir, obscure, oubliée—en

1778—quatre portraits qui passent inaperçus aux yeux des visiteurs

ordinaires, mais qui n'en sont pas moins fort remarquables. Ces toiles,

d'une composition et d'une harmonie tranquilles, n'attirent pas les

regards superficiels. Cependant, malgré leur allure modeste, elles

détiennent des qualités rares: la compréhension de la couleur locale,

l'amour du terroir, l'ingéniosité en même temps que la grâce simple. On

les dirait peintes avec les éléments primordiaux de la terre provençale

elle-même. Par là, elles demeurent définitives comme l'émanation de la

vie, l'histoire des mœurs, l'étude des caractères d'une contrée.

Sur chacune des figures, l'artiste a tracé avec bonhomie les destinées

de son modèle. Tels le _Centenaire_, la _Vieille_, qui rappellent les

ancêtres archaïquement symbolisés dans les crèches provençales; telles

la _Laitière_, d'ingénuité puérile, chargée de tout l'attirail de son

métier; la _Tricoteuse_, où l'artiste résume ses qualités précurseuses

de la voie que suivront Greuze et Chardin: autant de symphonies aux

timbres doux, d'un faire homogène et savant dans sa tranquillité,

d'une délicate vision, d'une inspiration charmante. Il y a chez

Françoise Duparc une originalité qui s'ignore et qui apparaît, après

deux siècles, évidente et précieuse. Avec le charme sincère et

l'affection profonde que l'artiste a pour les êtres et les choses du

pays provençal, on retrouve surtout dans ses toiles, avant Chardin,

l'observation naïve qui illustrera ce dernier. Son art est tout entier

dans la modestie du procédé, dans la science des ressources infinies,

dans l'agréable tonalité qu'elle sait trouver avec la gamme peu étendue

d'une palette claire.

[Illustration:

Cliché Brion.

FRANÇOISE DUPARC

(1705-1778)

_La Tricoteuse_ (Musée de Marseille).]

Quoique parfaitement ignorée à Paris[5], quoique son nom ne figure dans

aucune histoire de la peinture française au XVIIIe siècle,

Françoise Duparc doit y prendre une des premières places à côté des

peintres les plus connus.

[5] Françoise Duparc fut très admirée en Angleterre, où elle

vécut pendant quelques années. De nombreux portraits peints par

l'artiste marseillaise sont conservés dans certaines galeries

assez fermées, à la vérité, et s'y tiennent très bien, malgré le

voisinage des plus grands maîtres.

*

* *

De l'école d'André Bardon, alors directeur de l'Académie de peinture

de Marseille—fondée en 1753—était sorti Henry d'Arles, un peintre

de marine, presque égal à Vernet. A Grasse était né en 1732, Honoré

Fragonard, nouvelle gloire provençale, dont la Révolution allait arrêter

la géniale verve. Avec l'administration napoléonienne, le goût de David

se répandit dans la France entière; et bien rares furent les artistes

qui surent rester indépendants et ne sacrifièrent pas à la mode et à

l'autorité. Après Goubaud—un élève de David qui peignit encore plus sec

que le maître—l'école de Marseille passa en 1810 aux mains d'Aubert.

Aubert était, sinon un grand peintre, du moins un artiste intelligent,

classique, dans le bon sens du mot. S'étant fait dans les musées et

les meilleurs ateliers des maîtres une éducation soignée de l'art

du dessin, il en avait une belle compréhension. Il allait acquérir la

gloire d'avoir su instruire et guider les premiers pas d'artistes tels

que Papety, Ricard, Roqueplan, Monticelli, Simon, etc., etc.

Il faut observer que, de tous les temps, l'école provençale vécut et

prospéra par des échanges réciproques, et par la fusion constante des

principaux artistes nés à Aix, à Avignon, à Marseille ou à Arles. Mais

l'école qui va nous occuper plus spécialement et que l'on pourrait

appeler aussi celle de 1830, est essentiellement le produit de

l'alliance artistique et étroite entre Marseille et Aix. On voit, en

effet, Constantin, un Marseillais, venir s'établir à Aix et devenir le

maître de Granet, un Aixois. Pendant qu'un autre Aixois, Émile Loubon,

élève de Constantin et de Granet, est appelé à Marseille pour y diriger

l'École de dessin et de peinture; au moment où les tendances nouvelles

poussaient les artistes français à sortir de l'atelier pour peindre dans

les champs, au bord de la mer, sous les frondaisons.

Or, cinquante ans auparavant, Constantin (Jean-Antoine)—1757-1843—avait,

en grand artiste, devancé son époque. On peut à juste titre surnommer

Constantin le père de l'école provençale du paysage, car c'est à lui

qu'elle doit ses qualités et les principes de sa force. Constantin

paraît—le premier en France—être allé demander directement à la

nature des émotions nouvelles d'art. Et c'est après un travail

incessant—Constantin dessinait une partie de la nuit—de longues et

patientes études de dessin sur nature, qu'il a pu, aidé de son génie,

arriver à donner par des moyens aussi bornés que le crayon rouge et le

lavis à l'encre de Chine des sensations nouvelles de paysage. Tels sont

ces lacs profonds bordés d'arbres séculaires, ces rochers majestueux aux

arêtes cassantes, ces cascades bondissantes, ces ponts et ces fabriques

de Rome d'un savant pittoresque; puis, la campagne un peu brutale de son

pays qu'il dessine, sans arrêt, toute sa vie. «La nature provençale, dit

encore M. Brès, n'eut peut-être pas de portraitiste plus sincère. Ce

n'est pas dans ses paysages héroïques qu'il faut le chercher, mais dans

cette foule d'études d'une exécution énergique et d'une franchise un peu

rude, où se retrouvent la bastide d'autrefois, les jeux de boules devant

la ferme, et les foires toutes grouillantes d'hommes et d'animaux,—la

Provence de nos pères.» On ne s'explique pas vraiment comment et dans

quelles circonstances on réussit à persuader Constantin qu'il n'était

pas né pour faire un peintre et qu'il réussirait mieux dans ses dessins.

Il y a au musée d'Aix un portrait peint par cet artiste qui atteste

pourtant toute la puissance d'une superbe organisation. Cependant le

peintre se contenta de dessiner et quelquefois d'indiquer les valeurs

par des teintes plates d'un bel effet. Par sa vie de labeur incessant,

d'observation constamment tendue vers un point: la recherche de la ligne

éloquente, une vision particulière se fait chez l'artiste, son cerveau

conçoit vite, sa main s'assouplit en même temps. Il sait regarder

et traduire avec beauté. Il apprend surtout à éliminer le détail au

profit de l'ensemble. Savamment il prend des partis pris de lumière, il

sélecte la ligne et la veut toujours plus décisive, plus approchante et

résumante du caractère. Par là, le dessin de Constantin se spiritualise

et approche de la vie. Et Granet, son élève, alors célèbre, membre de

l'Institut de France, officier de la légion d'honneur, s'arrêtera un

jour devant un dessin de Constantin en s'écriant: «Ah! celui-là sera

toujours le maître.» Oui, le maître, le maître de l'école provençale du

paysage, dont nous étudierons les efforts des principaux représentants.

Héritant de l'énergie du dessin de pareils ancêtres, forte des

intéressantes recherches de Granet sur la belle ordonnance de la

lumière, l'école provençale, qu'illustrait alors Dominique Papety,

l'émule de Ingres, Roqueplan avec ses paysages, allait posséder une

pléiade d'artistes éminents: Monticelli, un coloriste de génie; Gustave

Ricard, le disciple inspiré des plus grands portraitistes qu'il a

souvent égalés; Aiguier, un instinctif, doux poète de la lumière; enfin,

des peintres tels que Paul Guigou, Loubon, etc., dont la renommée

grandira avec le temps, à chaque manifestation comparative d'œuvres

picturales.

A. G.

Nous n'avons nommé dans cette introduction que les peintres

provençaux caractérisant le mieux une époque souvent féconde

en talents nombreux et que nous aurions voulu tous citer. Mais

c'était dépasser la portée de cette première tentative de

réhabilitation de l'école provençale, aujourd'hui en partie

oubliée ou méconnue. L'école d'Avignon aurait mérité sans doute

plus de développements. Peut-être ferons-nous plus complet

ce travail, un jour prochain. Du reste, le cas des peintres

provençaux n'est pas un cas isolé. Il existe dans de nombreuses

contrées du pays de France, des artistes d'une valeur vraiment

originale, qui demeurent dans l'oubli, victimes des conséquences

d'une centralisation artistique exagérée. Il faut souhaiter que

partout des bonnes volontés s'emploient à révéler les noms de

ces artistes et à mettre au jour leurs œuvres méritantes. Ainsi

fera-t-on la France plus grande et l'art français plus haut.

ÉMILE LOUBON ET SON TEMPS

1809-1863

[Illustration:

Cliché Brion.

LOUBON (ÉMILE)

(1809-1863)

Peint par G. RICARD

(Musée de Marseille)]

I

ÉMILE LOUBON ET SON TEMPS

_A Paul de Montvalon._

Les peintres animaliers les plus remarquables, les Cuyp, les Paul

Potter, les Troyon, les Ch. Jacque, etc., etc., se sont surtout

attaché—en outre du poème pictural—à montrer, par l'étude de

l'ostéologie et de la myologie, par les recherches linéaires, le

caractère physique des animaux. Parmi ces peintres, quelques-uns ont

cherché par une observation plus aiguë à déduire le caractère moral de

leur modèle: l'instinct. Mais il appartenait à Émile Loubon de savoir

saisir—plus que tout autre—les animaux au passage, de fixer leur

course capricieuse ou violentée par l'homme, au milieu de paysages rudes

et lumineux, et de les y camper dans de beaux mouvements de vie intense,

de vie exubérante, endiablée, jusqu'à l'affolement.

Dans le brouhaha de ses _troupeaux en marche_ qui dévalent les pentes

en avalanche, quand se heurtent les cornes et que la masse laineuse

oscille—houle animale—entre les chemins creux, parmi les pierrailles

des pentes ravinées, on a la forte sensation de la vie agitée. Et,

de ces tableaux, dans lequel l'air est déchiré par le sifflement des

fouets, les aboiements rageurs des chiens, le mugissement inquiet des

bœufs, les bêlements doux des moutons, une sensation de sonorité

se dégage. M. Arsène Alexandre observe avec raison que ces sensations

de mouvement et de sonorité sont surtout produites dans les grandes

œuvres d'art picturales ou sculpturales, dans toutes celles qui sont

durables et auxquelles tout notre être est intéressé: «Nous entendons

parfaitement, ajoute-t-il, le chant pur et gracieux que psalmodient les

enfants dans les bas-reliefs célèbres de Lucca della Robbia. Dans le

_Naufrage de la Méduse_, nos oreilles sont douloureusement effrayées par

les lambeaux de cris d'appel qui nous parviennent, entrecoupés par le

mugissement des vents de la mer. Prenez tous les temps, prenez tous les

maîtres, et leurs œuvres, pour peu que vous les sentiez vivement et

avec sincérité, vous apparaîtront avec cette triple qualité: la forme

solide qui est l'apparence immuable et tangible que l'artiste leur a

donnée, et, d'autre part, le mouvement et la sonorité qui sont des

réalités invisibles, augmentant d'intensité en raison du reste de notre

personnelle émotion[6].»

[6] Arsène Alexandre. _Barye (Antoine Louis)._

Or, ces qualités de maître, Loubon les possède, car ses animaux sont

dans un perpétuel mouvement, et de ses toiles un bruit constant sort.

Jamais au repos, ses bœufs ne vont pas, comme avec Troyon, d'un

pas nonchalant vers la ferme, dans le calme du soir, ou, au pré et

à l'abreuvoir, sans hâte. Harcelés par l'homme et les chiens, ils

foncent ou font des écarts brusques et dégringolent dans des raccourcis

audacieux. Les moutons, en aucun moment, ne broutent silencieux,

paisibles, comme avec Ch. Jacque, sous de beaux ombrages; constamment,

ils vont en marche forcée, sur les routes calcaires, sous des cieux

impitoyables, avec des bêlements plaintifs. Les chèvres, qu'on avait

vues reproduites par certains avec des allures capricieuses,

deviennent folâtres, grimacières, clownesques, sabbatiques.

En fait, l'animal, comme l'a compris Loubon, est vu à travers un vrai

cerveau provençal, et peint par une imagination provençale. Il a le

mouvement tour à tour emphatique, explicatif, emporté; l'attitude

essentiellement mimique. Pourtant, cette exagération fougueuse du

mouvement n'est jamais chez lui extravagante. Ce qui pourrait n'être

qu'une charge habile, qu'une caricature artistique, devient une note

d'art nouvelle. Et cette furie de vie, en pleine lumière méridionale,

intéresse, passionne et retient.

*

* *

A Aix, où ceux qui descendent du septentrion retrouvent une vague

analogie de cité rhénale; à Aix, somnolente désormais dans la quiétude

d'une vie accomplie; au sein de l'ancienne capitale de la Provence,

où l'on peut encore évoquer les fastes glorieux et artistiques de son

histoire écrits sur les murs des monuments, aux portes des églises

et des anciennes demeures seigneuriales; dans une des petites rues

silencieuses de la ville, aujourd'hui tranquille, aristocratique et

universitaire, rues bien provinciales où l'herbe croît gentiment entre

les pavés, Loubon (Charles-Joseph-Émile) vit le jour le 12 janvier 1809.

Encore tout enfant, il fut vivement impressionné par quelques visites au

musée de sa ville natale; et là, dans l'atmosphère presque monastique

de ces salles, qui gardaient précieusement les œuvres de quelques

glorieux ancêtres, sa vocation apparut évidente sous la chaleur de ses

enthousiasmes juvéniles, sous l'émoi de ses premières et fortes joies

d'art. Les sérieuses études classiques qu'il fit ensuite aux lycées

de Marseille et d'Aix, la vie d'internat, auraient peut-être eu

raison de ce goût pour la peinture chez une nature moins artiste, elles

augmentèrent au contraire chez Loubon ses aspirations et son désir

d'exprimer ses sensations par le langage du dessin. A la grande joie

de ses condisciples, ses cahiers de latin et de grec se couvrirent, en

marge, de figures et de paysages. L'élève interprétait Virgile à sa

manière; et les tableaux champêtres du poète des _Géorgiques_ étaient

traduits par l'apprenti peintre sous la forme descriptive linéaire.

C'était l'enseignement par l'image dont on a fait depuis une grande

application; mais par l'image créée par un cerveau neuf et imaginatif.

L'enfant étonnait, en outre, son professeur de dessin par sa facilité

spirituelle et aisée de reproductions graphiques.

Fils d'un riche négociant, peu destiné par sa naissance à la carrière

artistique, le jeune Loubon s'y livrait virtuellement, et, circonstance

rare, ses parents semblèrent favoriser ses goûts. Car, rentré à Aix

pour y faire son droit, il se mit à travailler avec ardeur le dessin,

à l'École de cette ville, alors dirigée par Clérian le père, avec les

conseils d'un maître incomparable, Constantin. En passant à Aix pour se

rendre à Rome, le peintre Granet, ami de la famille Loubon, décida de

l'avenir du jeune homme, par ses encouragements et ses appréciations

louangeuses; il réussit d'ailleurs à obtenir de ses parents

l'autorisation de l'emmener à Rome.

Loubon avait alors vingt ans. On s'imagine aisément ce que dut être

ce voyage pour ce jeune Provençal d'imagination ardente, de culture

lettrée, d'enthousiasme débordant pendant un long parcours, à travers

le midi de la France et l'Italie, en compagnie d'un de ses amis et

compatriote, Gustave de Beaulieu, qui fit plus tard du paysage, dans

l'intimité affectueuse du maître commun Granet, artiste charmant,

délicat, et dont les conseils judicieux consistaient surtout en longues

causeries amicales.

Ce qui frappa Loubon à Rome, ce qui le retint deux années dans cette

ville—qui était alors pour les artistes ce qu'est La Mecque pour les

fanatiques musulmans—ce ne furent pas les chefs-d'œuvre de ses

musées, les grands souvenirs historiques évoqués par ses ruines; mais

bien la beauté de la campagne romaine déjà entrevue et pressentie dans

les dessins de son premier maître Constantin. Et le jeune artiste,

qui, dans les plus célèbres galeries, ne pouvait, en face des maîtres,

tenir longtemps en place devant son chevalet, s'éprit d'un vif amour

pour cette théâtrale nature. Il admira la beauté antique du geste du

paysan romain; les scènes quasi virgiliennes auxquelles concouraient

des animaux majestueux, dans la limpide atmosphère du ciel de la

Romagne, au sein des grands paysages que décoraient les fonds hautains

de ses collines augurales, et parfois, la plaine océanique de ses

marais pontins. Il vit des scènes champêtres, où l'homme grave procède,

ainsi que le dit Théophile Gautier, aux travaux de la terre comme aux

cérémonies d'un culte. De ses yeux ravis, il observa les scènes de

labour et de moisson, magnifiées par les vers, encore présents à sa

mémoire, des poètes latins; les fins de journée glorieuse; la rentrée en

apothéose des paysans et des paysannes, sur les hautes charrettes que

traînent des bœufs majestueux. Intéressé par la nouveauté du costume,

par la grandeur du paysage, par les beaux mouvements harmoniques qu'y

font les hommes et les animaux, il va d'instinct vers ces choses.

Ce qu'il admire vraiment à Rome, ce n'est pas le passé de la Ville

Éternelle, ce ne sont pas Raphaël et Michel-Ange, c'est la vie au

dehors, la vie dans la lumière, la vie remuante; et son désir se précise

de l'exprimer sur la toile.

Cependant Granet forçait son élève à étudier les maîtres; il le

trouvait, avec raison, encore peu suffisamment armé, non complètement

éduqué, pour pouvoir se livrer à ses inspirations personnelles; si

bien qu'après deux années de séjour à Rome, et à peine rentré à Aix,

Loubon partit pour Paris y continuer son éducation artistique si bien

commencée. De nos jours, il se serait immédiatement livré à l'art,

sans plus augmenter ses connaissances classiques, car il est assez

généralement admis, depuis, qu'apprendre son métier est inutile. Mais

c'était le temps où l'artiste faisait un long apprentissage, avant

d'oser ce qu'osent généralement aujourd'hui ceux qui ne savent pas

assez. Par les hésitations, les longs tâtonnements qui caractérisent

l'éclosion des talents de tant d'artistes modernes, arrêtés trop souvent

dans leur marche, il faut bien reconnaître, après expérience faite, que

rien ne se traduit, en peinture, sans l'éducation préalable, sans la

possession complète des moyens techniques d'expression, que les peintres

de génie ont toujours possédés mieux qu'aucuns.

A Paris, grâce à de nombreuses recommandations, grâce aussi à l'attrait

sympathique qui émane de sa personne, Loubon se lie bientôt avec tous

les artistes de son époque: Delacroix, Decamps, qu'il affectionne

particulièrement; Rousseau, Corot, Diaz, Dupré. Par Roqueplan, son

compatriote, duquel il subit pendant assez longtemps l'influence,

et dont il semble s'être assimilé un certain temps la manière, il

connut Troyon et devint bientôt son meilleur ami. C'est dans ce milieu

fécondant que le peintre aixois, aidé par sa facilité intuitive, par les

qualités de son intelligence, s'initiait, s'instruisait, en cherchant sa

voie.

*

* *

Loubon était trop personnel pour se mettre à la remorque de peintres

remarquables et tracer longtemps sa route dans leur sillon. Malgré

sa vive admiration pour Decamps, pour Roqueplan et pour Troyon, il

cherchait maintenant à dégager sa personnalité. Saura-t-on jamais ce

qui se passe en ces moments dans le cerveau d'un artiste? par quelle

filiation d'idées, par quels éclairs subits, un peintre, après de

nombreuses et diverses tentatives, va délibérément vers la voie qui

lui est propre? On a prétendu que Loubon fut illuminé par un paysage

de Rubens, et qu'à partir de cet instant, il n'hésita plus. Il est

assez difficile d'établir comment le grand peintre anversois—que

certains mettent au-dessus de tous—put conseiller Loubon, qui ne fut

jamais coloriste. Il est admissible cependant que des génies aussi

vastes que Rubens ont, dans tous les genres, des ressources émotives

telles qu'elles peuvent se manifester par d'infinies façons, sur des

tempéraments différents et même éloignés. Ce qu'il y a de certain, c'est

que, dès 1835, quand Loubon, à vingt-six ans, exposa pour la première

fois au Salon de Paris ses _Troupeaux d'Arles descendant les Alpes

à Saint-Paul-la-Durance_, le peintre y apparaissait avec un faire à

lui, et des qualités bien personnelles qui feront toujours, partout,

reconnaître dans l'avenir un de ses tableaux, et, on peut ajouter, avec

des audaces qu'il est difficile d'apprécier aujourd'hui. Du premier

coup, Loubon s'était montré ce qu'il est resté dans ses meilleurs

tableaux, avec son entente des belles lignes, son heureux choix des

effets lumineux, sa connaissance exacte des grandes valeurs, son respect

du ton local, sa conscience exagérée du dessin des premiers plans, et

surtout sa superbe construction architecturale des terrains de son

paysage.

Un peu exilé à Paris, comme tout bon Provençal qui l'habite pour

la première fois, Loubon conservait du pays natal, avec les souvenirs

d'enfance, l'image de tableaux qui, à distance, s'amplifiaient de

lumière sous les ciels assez moroses du Nord. De loin, cette Provence

lui apparut plus belle peut-être, plus inspiratrice; et il rêva de la

peindre et de la faire aimer. Cette pensée, assez naturelle, de vouloir

peindre son pays était, en 1835, plus méritante et plus osée qu'on ne

pense. Aussi, le premier tableau que Loubon exposa à Paris «n'y fut

point remarqué pour son caractère local, mais pour son animation[7]».

Cette toile contenait en germe toutes les promesses que l'artiste

réaliserait plus tard.

[7] _La Tribune artistique et littéraire_ d'Auguste Chaumelin.

Devant ce troupeau qui marche de front sur vous, on a presque l'envie de

se garer. Avec énervement, les bêtes et les gens luttent contre le vent

qui fait envoler les capes et se dresser les toisons, au milieu d'un

tourbillon de poussière dressé en cercle argenté jusqu'au ciel d'un bleu

violent. Tout autour, le paysage franchement provençal «en pierres et en

herbes grises»; au loin, la Durance caillouteuse avec la belle ligne de

ses bords aux escarpements décoratifs.

La note était trouvée; elle était nouvelle, d'un pur accent. Loubon ne

s'y tint pas. On lui reprocha, sans doute, sa crudité, sa violence, son

naturalisme; et l'artiste n'eut pas de longtemps le courage de chercher

son inspiration dans un pays qui ne plaisait à personne.

C'est en vain qu'alors, obéissant à ces considérations, l'artiste

provençal court la France, qu'il essaie de peindre diversement: les

_Bords de la Seine à Maisons-Laffitte_ (Salon de 1841), et des _Vues

de Nantes_ et _d'Étretat_ (Salon, 1843). C'est sans bonheur qu'il fait

précédemment une incursion dans la peinture de genre: _Braconniers

jouant aux dés le gibier qu'ils ont tué_ (1838); _Salvator Rosa chez un

marchand brocanteur_; _Soldats jouant à la porte d'une prison_ (1839).

Le portrait ne lui réussit pas mieux, et ceux de _M. Ch. Duval_ et de

_M. P***_ passent inaperçus au Salon de 1840. C'est même inutilement

qu'il cherche à revivre et à reconstituer ses souvenirs d'Italie avec

sa _Mascarade sur l'Arno_; _Promenade aux Cassines, Florence_. C'est à

la Provence qu'il lui faudra résolument revenir; c'est elle qui va lui

donner, à partir de l'année 1846, le motif de ses meilleurs tableaux,

de ses paysages animés, aux environs d'Aix et de Marseille, qui le

classeront parmi les bons artistes originaux de ce siècle, dont les

œuvres résisteront au temps, et qui demeureront, tandis qu'auront

disparu les hâtives et médiocres productions qui, comme une marée

montante, envahissent toujours plus compactes, chaque nouvelle année,

les Salons et les Expositions.

*

* *

En 1845, Loubon, qui avait été médaillé au Salon de 1842, fut appelé à

la direction de l'École gratuite de dessin, à Marseille. Il ne venait

pas dans cette ville avec plaisir, car il lui fallait quitter le

milieu alors si intéressant des ateliers parisiens, en pleine bataille

artistique. Il céda toutefois aux instances de sa famille, très éprouvée

par des revers financiers. L'événement fut heureux pour sa carrière.

Le peintre, en contact obligé avec les paysages de son pays, vint de

nouveau leur demander ses meilleures inspirations. Et nous allons le

retrouver désormais dans ses toiles, cherchant à raconter les scènes des

mœurs pastorales, les exodes d'animaux fuyant l'orage ou les razzias,

les migrations de troupeaux en lutte contre le vent: «Émile Loubon,

avec infiniment d'esprit, a dégagé le sens et fixé tout un côté de la

physionomie du paysage provençal. Il fut par excellence le peintre de

la Provence. Ses toiles nous en ont fait sentir le charme pittoresque.

Nous y avons vu la couleur argentine du sol, la torsion spirituelle des

arbres, le brusque contraste des ombres et de la lumière, le mouvement

des êtres et des choses[8].»

[8] Louis Brès. _Le Paysage provençal et son influence au point

de vue artistique et littéraire._

«Le mouvement des êtres et des choses.» Telle est bien la

caractéristique du talent de Loubon. Le peintre aixois est un créateur

essentiellement curieux d'un mouvement saisi dans son extrême rapidité

et que l'artiste montre possible, admissible même dans sa déformation,

sans l'arrêt maladroit, figé, qu'enregistre l'objectif,—car

l'instantanéité photographique était alors inconnue. On ne saurait mieux

pourtant faire comprendre quelques-unes de ses meilleures toiles qu'en

disant qu'elles nous donnent une impression cinématographique virtuelle

de ce qui s'y passe. En effet, au geste de l'homme on est tenté de

donner sa destination, on veut voir le bœuf continuer sa descente, on

suit le chien dans sa course folle...

Aussi bien est-il temps d'analyser les œuvres maîtresses de ce peintre

qui figurèrent avec éclat aux Salons de Paris: _les Bœufs sur la route

d'Aix à Marseille_ (1853), musée de Marseille; _les Menons en tête d'un

troupeau de la Camargue_ (1853), musée d'Aix; _le Col de la Gineste

entre Marseille et Cassis_ (1855), (exposition centennale de l'art

français, 1900); _la Razzia_ (1857); _Un troupeau en marche_ (1854).

C'est à partir de 1853 que Loubon semble être arrivé à la possession

de son art, et c'est à partir de cette année-là que son œuvre est

intéressante à étudier, car elle est définitive.

[Illustration:

Cliché Brion.

LES BŒUFS SUR LA ROUTE D'AIX A MARSEILLE

(Musée de Marseille)]

Le tableau que possède le musée de Marseille: _les Bœufs sur la

route d'Aix à Marseille_, est vraiment d'une composition savante, d'un

art consciencieux et fort. Quant à l'action animée et bruyante, elle

est là très suggestive. Dans le troupeau de bœufs qui est prêt à

disparaître derrière le mamelon raviné, on devine la cohue. Comme dans

une charge suprême, les bêtes se bousculent pour éviter le bâton. Sous

la poussière, la tête du troupeau s'en est allée déjà dans la déclivité

du terrain, pendant que les bouviers frappent et crient, et que les

chiens au galop jappent avec fureur après les retardataires.

Ce qu'on peut appeler le champ d'action du tableau est une ligne très

harmonieuse qui vient s'appuyer sur la courbe trouvée du premier plan.

Le paysage qui encadre cette action est fait de beauté provençale. Au

fond, sous le ciel, le pur dessin des collines grecques de Montredon et

des îles Riou et de Maïre; plus proche, la croupe allongée de l'ancien

fort Notre-Dame de la Garde, l'entrée du vieux port qu'indiquent la

haute tour du phare Sainte-Marie, les vieilles maisons de la Tourette et

de Saint-Jean; plus proche encore, la ligne accidentée et pittoresque

du vieux Lazaret aujourd'hui disparu; enfin, les plans intermédiaires

successifs où se déroulent les accidents d'un paysage agreste: des

pins qui se penchent avec un mouvement souple; les bras d'un moulin à

vent; des cheminées d'usine; l'oratoire provençal au coin de la route

en zigzag sur laquelle vont, couvertes de leur tente en cerceau, les

charrettes archaïques. Et sur la droite de la composition, le bleu

intense de la Méditerranée qui creuse une cuvette triangulaire aiguë

dans les dentelures avancées des caps minuscules.

Or, ce tableau qui n'a pas de prétentions aux effets aveuglants

de ceux des peintres modernes, contient néanmoins, observé longuement,

une lumière vive; et cela, malgré la couleur schisteuse de ses premiers

plans, malgré la désagréable et peu aérienne teinte roussâtre,

particulière au peintre, qui court un peu partout sur les végétations,

malgré des ombres durement accusées, malgré la lourdeur des couleurs

lointaines. Trois choses, trois vérités éternelles scrupuleusement

observées, judicieusement appliquées, font oublier ces faiblesses: la

conscience du dessin, le respect du ton local, la justesse des valeurs.

Aussi, combien de peintures à la mode qui papillotent sous prétexte de

vibrations solaires, et qui, isolées, semblent flamber et miroiter,

s'éteindraient pourtant anéanties à côté du tableau de Loubon? Combien

de ceux que l'on dit être des coloristes parce qu'ils font joli ou

amusant, ou des impressionnistes parce que leur lumière est orangée et

leurs ombres violettes, verraient leur œuvre s'effondrer, comparée à

celle d'un peintre qui n'a aucune prétention à la couleur, qui n'est pas

du reste un coloriste, mais qui savait dessiner, qui savait établir et

qui connaissait son métier.

Cette comparaison, que l'on fait malgré soi en songeant à tout le bruit

que provoquent certaines réputations de peintres modernes, alors que

sont oubliés ces grands morts d'hier si modestes, on peut la faire

encore plus probante avec, du même peintre, le grand paysage, _le Col

de la Gineste_, qui triompha l'an dernier à l'Exposition centennale.

On peut dire que Loubon ne construisit, dans aucune autre toile,

avec plus de précision et de solidité les plans d'un tableau. Il

faut admirer cette toile où l'œil aime à se reposer avec sécurité,

l'audace extrême de son ciel tout en haut du cadre—audace que les

impressionnistes érigeront plus tard en principes de composition—de

son ciel qui n'est pas seulement dans ce court espace réservé à

quelques nuages festonnés que le vent enroule, mais qui baigne aussi de

lumière le creux des vallonnements successifs, qui éclaire les mamelons

étagés où broutent les chèvres. La composition de ce tableau gagnerait

peut-être encore à être débarrassée de ces taches noires d'animaux

mièvres—qui semblent être mises après coup et qui n'ajoutent rien à

la grandeur du paysage. N'importe, ce tableau demeurera, par la belle

compréhension de sa lumière, par sa puissance, par sa solidité, parmi

les œuvres intéressantes qui naquirent à la suite de l'évolution du

paysage commencée avec Rousseau; évolution qui marque la plus grande

manifestation picturale du XIXe siècle.

[Illustration:

Cliché Heirieis.

MENONS DE LA CRAU

(Musée d'Aix-en-Provence)]

Nous trouvons encore au musée de la ville natale du peintre, _les Menons

de la Crau_, une grande toile, à la vérité, plus curieuse que parfaite

de composition, mais où le peintre donna libre essor à son observation

heureuse des chèvres. Loubon avait de tout temps affectionné cet animal,

probablement pour l'excessive mobilité de son allure, et il ne résista

pas au plaisir de le mettre en scène comme un personnage important, un

acteur en vedette.

Les bergers provençaux ont la coutume de mettre à la tête des troupeaux

qui se déplacent, des _menons_, chèvres barbues, cravatées du haut

collier de bois où s'accroche la clochette lourde. C'est la musique

officielle qui préside à la marche de l'indisciplinée caravane. Loubon

nous a montré les chèvres, vues de front, peu soucieuses de l'importance

de leur rôle, dans les poses les plus variées: les unes sérieuses,

d'autres esquissant un entrechat comique, les jeunes prêtes à cosser, le

regard mauvais; toutes disposées à une incartade imprévue. Et entre le

dessin capricieux de leurs formes osseuses, derrière ce rideau sombre

qu'accusent les pelages foncés, les oreilles et les arêtes vives

des cornes, arrive le troupeau bêlant, en masse serrée, pendant que

l'arrière-garde va se perdre dans une apothéose lumineuse enveloppée de

brouillards poussiéreux. Les chèvres comptant seules dans ce tableau,

il faut voir avec quel humour, quelle acuité dans la notation, le

peintre a inscrit leurs moindres tressaillements, la souplesse de leurs

articulations nerveuses et fines, et leur gaminerie simiesque.

L'œuvre par excellence où s'accélère encore le mouvement est

l'importante toile de _la Razzia_, très remarquée au Salon de Paris

de 1857. Gustave Planche avait écrit dans la _Revue des Deux Mondes_:

«La _Razzia_ de M. Loubon est une heureuse tentative dans le genre de

Charlet et de Raffet. Il y a dans cette toile un entrain, une ardeur qui

plairont aux hommes de guerre.»

Maxime du Camp renchérit: «J'avoue, dit-il, que j'aime beaucoup M.

Loubon: il a de l'entrain, une furie méridionale qui fait plaisir à

voir et qui constitue à ses compositions une bien réelle originalité.

Sa _Razzia_ a le diable au corps. Sur un terrain incliné, les veaux,

les taureaux, les vaches, les chèvres, les brebis, les chiens se

précipitent, se heurtent, cascadant du mufle à la queue et fuyant de

leur galop saccadé devant leurs bergers montés sur des dromadaires

lancés au grand trot. Toute cette avalanche dessinée en raccourci est

d'un effet extraordinaire. Le troupeau ainsi chassé, est enveloppé d'une

fine poussière blanche levée sur les terrains calcaires par le pied

agile des bêtes effrayées. C'est grisâtre, mais d'une rapidité qui fait

pardonner cette faiblesse de la couleur.» Nous n'avons rien à ajouter à

ces quelques lignes exprimant si bien notre pensée.

Un tableau que Loubon a fait souvent dans sa carrière, comme des

variations nombreuses sur un thème identique, c'est le _Troupeau en

marche_ du musée de Montpellier. Sur la route, au soleil, le troupeau

vient de face, toujours malmené par l'homme et les chiens. Au milieu,

dominant les moutons et les chèvres de sa haute stature, l'âne gris

cendré de Provence, avec, surmontant le bât, les deux sacs de sparterie

tressée qui oscillent, se haussent ou disparaissent dans le remous

imprimé par la bousculade générale. Parmi les animaux effarés, l'âne

seul semble échapper à la loi du mouvement exacerbé que l'artiste impose

à tous. Que le chien jappe, gambade et morde même; que les moutons se

pressent en galop de déroute, que les chèvres bondissent, que les mulets

ruent, que les bœufs apeurés mugissent, que les chevaux que l'on tire

trop durement avec la bride se cabrent, l'âne, comme un sage retiré

dans sa tour d'ivoire, par seulement l'ironique balancement de ses

longues oreilles, subit la bourrasque sans y participer. Il se laisse

entraîner passif, philosophant peut-être; que sait-on? Et par ce rôle

réservé à l'âne seul, le peintre aixois affirme encore davantage le côté

particulier de son talent, la justesse de son observation.

*

* *

Les Peintres Provençaux Loubon et son temps - Aiguier - Ricard - Monticelli - Paul Guigou · 第 1 / 9 段