Nous avons traité plus haut de la révolution qui s’est opérée dans la

manière dont on envisage les sciences physiques. Nous avons dit comment

les méthodes géométriques ont étendu leur empire, en introduisant la

certitude dans des régions qui furent long-temps le domaine des idées

systématiques. Peu d’années s’écouleront avant que les sciences

morales et politiques subissent la même transformation. Déjà l’opinion

publique s’attend à ce changement, et en devance même la réalisation

par un enthousiasme irréfléchi pour les doctrines qui en font naître

l’espérance. Mais les dangers de cet enthousiasme erroné ne seront pas

durables; et dans peu le goût dont il est le symptôme sera pleinement

satisfait. Les méthodes existent; une difficulté née de l’amour-propre

peut seule en reculer l’emploi. Les hommes capables de traiter de

pareilles questions ont peur de n’être pas estimés de leurs pairs, et

de ne pas avoir de juges éclairés dans les personnes non initiées aux

sciences. Un pareil obstacle ne peut subsister long-temps; et nous

pouvons, dès à présent, regarder les sciences morales et politiques

comme appartenantes au domaine des idées exactes.

Mais l’analogie se montrera dans tout son charme et dans toute sa

puissance lorsque l’esprit d’examen entreprendra de comparer la manière

d’agir des lettres et des arts; lorsque, portant ensuite ses regards

vers les modèles offerts par le spectacle de la nature, il verra de

tous côtés des copies sans cesse renouvelées de ce modèle du vrai

qui appartient à notre être, qui est la source de tous nos plaisirs

intellectuels, et qui, réfléchi autour de nous, devient la cause

des impressions que nous recevons des objets dont est frappée notre

imagination. Cette puissance d’exciter à son gré des émotions qui se

ressemblent et sont dues cependant à des causes qui diffèrent entre

elles comme les moyens constitutifs d’autant d’arts séparés, le génie

la doit au principe de l’imitation; et l’imitation dérive du sentiment

d’analogie. S’il n’existait pour nous aucun type commun entre les

divers objets dont l’impression nous arrive, les arts auraient pu

copier les objets extérieurs, et les lettres redire les évènemens

mémorables; mais ni les uns ni les autres n’auraient su, en employant

des moyens qui ne leur auraient pas été immédiatement fournis par le

sujet, reproduire une impression semblable à celle qui vient des choses

existantes.

Les lois de l’être établissent de certains rapports entre un module

donné et tout ce qui tient au sujet auquel ce module appartient. Ce

sont ces rapports qui agissent sur notre imagination; et l’âme peut

être affectée de la mème manière par l’entremise de sens différens,

parce qu’elle reçoit alors le même ordre d’idées.

Ainsi l’éloquence, l’art musical et la pantomime procèdent d’une

manière analogue. La peinture ne dispose que d’un seul instant; mais

elle sait le choisir de façon à rappeler ceux qui ont précédé, et à

faire pressentir la suite de l’action que le tableau représente.

Si l’on excepte un petit nombre de cas dans lesquels l’auditeur est

préparé, par les circonstances du moment, à prêter toute son attention

à l’orateur, celui-ci débute avec calme.--Le musicien, au commencement

de sa pièce, emploie de même une modulation simple, et réserve pour la

suite de l’action les mouvemens expressifs.

Dans le spectacle de la nature, nous retrouvons cette gradation. Le

lever du soleil est précédé d’un crépuscule, et un autre crépuscule

annonce la fin de l’apparition de cet astre. L’écrivain et l’orateur

terminent aussi leur oraison avec la même simplicité qu’elle a été

entamée. Une pensée d’éclat jetée à la fin d’un discours laisserait

l’auditeur dans une sorte d’éblouissement, qui serait fatigante. Le

goût, en s’épurant, a proscrit cette manière. L’influence de l’analogie

est tellement sympathique que le musicien renonce également à nous

faire entendre les bruyans accords par lesquels il était naguère

d’usage de terminer l’acte de cadence. Dans les morceaux modernes, les

dernières mesures préparent le repos absolu, non pas seulement par la

modulation qui doit amener la tonique, mais encore par la diminution

d’intensité des sons employés vers la fin du morceau.

Nous allons voir combien il existe de ressemblance entre les manières

pratiquées dans des arts qu’on a coutume de regarder comme entièrement

étrangers l’un à l’autre.

Ainsi, en comparant avec plus de détails les grands effets produits

d’un côté par le talent de l’orateur, et de l’autre par celui du

compositeur habile, nous aurons occasion de nous convaincre de

l’identité des rapports qui agissent sur notre imagination. Une seule

condition est nécessaire pour les apercevoir; c’est d’être familier

avec chacun des modules qui leur servent de mesure commune.

Les effets d’une grande puissance frappent à la vérité les hommes les

moins instruits; mais la finesse du tact a besoin d’exercice. Le goût,

l’oreille, sont susceptibles de se former; et, parfois, si l’on se

croit incapable d’apprécier l’harmonie, c’est uniquement à cause du

préjugé qui sépare la musique du domaine de l’intelligence. Personne,

au contraire, ne veut paraître insensible aux beautés littéraires; et

une éducation, à laquelle on attache une haute importance, prépare

l’homme du monde à porter des jugemens raisonnables, ou au moins à

savoir choisir les autorités qui doivent lui fournir les opinions qu’il

pourra émettre sans honte. A l’égard de la musique, les choses se

passent autrement. L’enfant qui n’éprouve pas une grande sensibilité

aux premiers accords qu’on lui fait entendre est regardé comme non

organisé pour cet art. Souvent l’enseignement est mauvais; le défaut

de progrès fait taxer l’élève d’incapacité, et l’argument tiré de

l’inutilité de l’art en lui même empêche de tenter de nouveaux efforts.

C’est ainsi que, à moins d’être assez heureusement né pour montrer, dès

les premiers essais, des dispositions remarquables, l’enfant, quand sa

famille n’a pas elle-même le goût de la musique, est privé des secours

qui l’auraient pu conduire à l’appréciation des beautés en ce genre. Il

est évident que, si l’on agissait de la même manière par rapport aux

lettres, les hommes doués d’une manière exquise de sentir seraient les

seuls qui acquerraient la connaissance des chefs-d’œuvre littéraires.

Il est également rare de voir l’enfant annoncer de grandes dispositions

dans l’un ou l’autre genre. Ce que nous avons dit de l’éducation et de

l’opinion explique la différence entre les nombres exprimant combien

il est d’hommes qui puissent bien juger en littérature, et combien qui

sachent estimer le mérite d’une composition musicale.

On croit avoir trouvé une objection fondamentale dans la nécessité

d’une disposition naturelle pour évaluer la justesse d’un son.

Mais, lors même qu’il ne serait pas certain quel’exercice apprend à

distinguer des sons entre lesquels l’oreille ne percevait d’abord

aucune différence, il resterait encore une foule de choses qui,

entièrement indépendantes du choix du module, pourraient être

appréciées par l’homme intelligent et accoutumé à étudier les effets de

la musique.

On ne comprend plus aujourd’hui ce que l’histoire nous rapporte sur

l’influence des différens modes. Et comment parviendrait-on à s’en

rendre compte, lorsqu’on s’obstine à ne regarder la musique que comme

l’art de flatter l’oreille? Réduite à cet unique usage, pourrait-elle

être l’objet d’une attention sérieuse? Aurait-elle produit les

merveilles que les anciens nous racontent? Mais ces merveilles

cesseront de nous étonner quand, en comparant les moyens usités en

musique à ceux que l’orateur met en œuvre, nous aurons fait ressortir

dans tout son jour cette vérité, reconnue seulement par un petit

nombre de personnes, qui craignent même de l’énoncer, que la musique

est une langue, et une langue énergique. Elle se sert des sons; mais

les sons ne la constituent pas. Elle a ses phrases, ses périodes, ses

règles, ses hardiesses. Ses beautés flattent l’oreille, mais ne s’y

arrêtent pas: elles pénètrent l’âme, et peuvent exercer sur elle un

véritable empire. Ainsi la poésie emploie des sons articulés agréables

à l’oreille; et l’on aurait néanmoins une idée fort incomplète du

charme qui s’y attache si l’on oubliait le sens des phrases, pour ne

considérer que leur nombre. La musique est toute métaphysique: ses

expressions sont générales; elle ne possède aucun nominatif. Elle

n’exprime que des sentimens; mais il est en sa puissance de produire

sur l’âme de l’auditeur le même effet qu’un récit positif d’une action

particulière.

Cette langue procède comme toutes les autres; elle fournit des

expressions de tous genres.

Le compositeur doit, comme l’orateur, avoir une idée dominante.

Il s’empare d’abord de l’auditeur en lui présentant des phrases

usitées, que personne ne soit surpris d’entendre. Elles conduiront au

développement du sujet; mais, à moins de circonstances particulières,

elles ne l’expliqueront pas en entier.

Si le littérateur veut entretenir son lecteur d’idées gracieuses et

maîtriser l’attention, sans exciter aucune impression qui trouble

le repos de l’âme, ses phrases auront de l’harmonie; il proscrira

toute expression ambitieuse; il sera constamment pur, et jamais

recherché.--Le compositeur animé du mème désir choisira des moyens

tout pareils. Sa composition sera toujours correcte et simple. Point

de phrases qui étonnent l’oreille; mais un charme soutenu qui fera

pénétrer dans l’âme le sentiment de la grâce.

L’homme de lettres compose-t-il un ouvrage propre à égayer le lecteur?

Il saura l’art d’amener les contrastes; mais, s’il craint de tomber

dans le burlesque, il évitera les tours de phrases et les expressions

qui conviendraient à la peinture d’un sujet tragique. L’orateur se

propose un but plus important que de placer l’âme de ses auditeurs

dans une situation douce et calme, ou de faire naître la gaieté autour

de lui; mais la conversation des personnes aimables n’a pas, pour nous

plaire, besoin d’autres effets. De telles conversations nous donneront

lieu de remarquer que la plupart des choses qui, dites d’une certaine

manière, ont le caractère de la grâce, prennent, au moyen de faibles

changemens et d’une autre manière de les dire, celui de la gaieté.--Ce

rapport entre la grâce et la gaieté n’est pas moins sensible dans les

compositions musicales. Les mêmes modes, les mêmes coupures de phrases,

y sont employées dans l’un et l’autre genres; et le changement dans

les mouvemens tient la place du changement dans les manières de dire.

Plus de vitesse suffit pour rendre gaie une composition qui, exécutée

plus lentement, eût été simplement gracieuse. Mais, en musique comme

en littérature, la grâce exclut les contrastes qui siéent à la gaieté:

comme la gaieté, sous peine de dégénérer en burlesque fuit le genre de

contrastes réservé à l’expression des grandes émotions.

Les rapports, que nous venons d’indiquer, entre deux situations de

l’âme où elle est dans un état de bien-être, existent également entre

celles où elle éprouve un sentiment de tristesse.

La mélancolie et le désespoir peuvent être occasionnés par une seule

et même cause; il arrive même que ces deux espèces d’affections se

succèdent, alternent, et se reproduisent chez le même sujet jusqu’à

ce que l’impression reçue, s’affaiblissant peu à peu, éloigne ou

même fasse disparaître l’accent du désespoir, pour ne plus conserver

que l’expression d’une tristesse susceptible de distraction. Alors la

mélancolie n’a plus le caractère de l’abattement; elle devient douce,

et quelquefois chère, aux personnes qui la ressentent.

Ces divers genres d’affections, liés entre eux par une origine

commune, inspirent à l’homme de lettres, au poète et à l’orateur des

compositions qui ont aussi entre elles des rapports sensibles et

pourtant des caractères différens.

La sombre mélancolie exprime les mêmes idées que le désespoir. Dans la

simple conversation, le passage de l’un à l’autre peut être marqué par

l’accélération ou par le ralentissement du discours. La même chose est

vraie quant aux compositions musicales de peu d’étendue. Une complainte

empreinte d’une sombre tristesse ferait, si l’on en précipitait le

mouvement, entendre les accens du désespoir.

En littérature, aussi bien que dans l’art musical, les choses se

passent autrement pour les compositions plus importantes. Les

caractères sont alors distincts: et une bonne composition dans un

des genres deviendrait ou faible ou tout-à-fait mauvaise si l’on se

contentait de changer la manière de les dire.

Il est facile de saisir la raison de cette différence de facture entre

les grandes compositions et les autres.

Les sentimens douloureux qui font naître les deux modes d’affections

dont nous examinons l’expression se manifestent par l’une et par

l’autre tour à tour. Notre manière de sentir ne nous permet pas de

demeurer long-temps dans le désespoir. Cette situation violente

fatigue, épuise; et, s’il n’en résulte pas une exaltation assez forte

pour bouleverser entièrement nos facultés intellectuelles, notre âme

sera obligée de prendre quelque repos. Ce genre de repos n’est pas

celui du bien-être: il approche de la stupidité; c’est l’abattement de

la douleur; c’est une noire mélancolie, une tristesse profonde.

Quel que soit le genre de compositions destiné à reproduire de telles

impressions, il doit se conformer aux besoins de notre sensibilité. Il

présentera donc alternativement la peinture du désespoir et celle de

l’extrême tristesse. Ainsi ces deux aspects différens d’un seul et même

sentiment se trouvent, pour ainsi dire, opposés l’un à l’autre, et dans

un tel degré de rapprochement que la comparaison en devient inévitable.

Il faut alors établir entre leurs expressions d’autres différences que

celles du mouvement.

La nature de ces affections en fournit le moyen.

Non seulement l’abattement s’énonce avec lenteur; mais il veut une

sorte de monotonie. Le poète, l’orateur, choisiront des syllabes

douces, faciles à prononcer, et dont l’émission semble exiger peu

d’efforts.--Le musicien aura recours à des notes de même valeur; en

sorte que les sons agiront sur l’âme à peu près comme le silence

absolu, silence qui produirait la préoccupation dont on doit nous faire

connaître l’existence.

L’attention à suivre ces règles a le double avantage d’augmenter

l’effet qu’occasionnerait le seul changement dans la manière de dire,

et de préparer une opposition plus frappante entre les accens de la

profonde mélancolie et ceux du désespoir.

De même aussi les affections violentes, lorsqu’elles devront se montrer

dans une même composition à côté de la sombre douleur, trouveront

d’autres nuances que celles qui résulteraient de la seule précipitation

du mouvement. Des expressions fortes et énergiques, des notes dures

à l’oreille, avertiront l’âme de l’exaltation nouvelle causée par le

sujet.

Le poète, l’orateur, l’auteur dramatique, littérateur ou musicien,

tirent leurs grands effets de l’art avec lequel ils savent amener

un mot, une note inattendus. L’âme de l’auditeur s’était identifiée

avec le développement d’une action, qui lui était, pour ainsi dire,

présente: tout-à-coup elle voit avec surprise un incident nouveau qui

en renforce l’impression; elle se trouble à la vue d’un surcroît de

malheur, dont elle ne peut plus mesurer l’étendue. Dans cette manière

de procéder, nos auteurs suivent l’ordre établi par la réalité des

évènemens qui peuvent affecter notre sensibilité. Il arrive, en effet,

tous les jours, qu’un détail nouveau, une circonstance imprévue, qui

accompagne un malheur déjà connu, en redoublent l’impression, au point

de nous jeter dans le désespoir.

La ressemblance de nos arts entr’eux et avec la nature des faits qui

nous émeuvent tient à l’identité de rapports, sans laquelle il n’y

aurait pour nous aucun sentiment vrai, aucune idée claire. Chaque

art, aussi bien que la réalité des évènemens, dont il imite les

impressions, a son module particulier; et c’est ce en quoi les arts

diffèrent les uns des autres. Mais, ce module une fois adopté, rien

ne reste plus arbitraire entre les diverses parties de l’action. Leur

liaison est tellement nécessaire que, si elle était intervertie, nous

n’apercevrions plus aucune suite d’action, et n’éprouverions plus

aucune gradation d’intérêt.

Lorsque les différentes parties d’une composition ont été coordonnées

avec art, l’âme se plaît à en parcourir le développement: la variété

des sentimens soutient l’attention et prévient la fatigue. Plus la

composition a de force et d’énergie, plus aussi il est nécessaire

de ne pas s’arrêter trop long-temps à l’expression d’une seule et

même impression. Celle de la tristesse, par exemple, deviendrait

assoupissante; et les accens du désespoir, s’ils étaient trop

multipliés, finiraient par n’être plus entendus.

La musique, pour qui comprend son langage, est de tous les genres

de discours qui ont les sentimens pour objets, celui qui demande le

plus la variété dans le style; parce qu’il est aussi celui dont les

impressions sont le plus pénétrantes.

Cette nécessité du changement d’expression est tellement impérieuse

dans l’art musical, qu’on est obligé, pour y satisfaire, d’introduire

dans le drame lyrique les incidens les plus invraisemblables, lorsqu’il

n’en est aucun, dans la suite naturelle de l’action, qui fournisse au

compositeur des sentimens de genres différens à mettre en scène.

La partie poétique d’un tel drame expose nécessairement une action

déterminée; tandis que sa partie musicale saisit l’occasion qui lui est

offerte pour rendre des sentimens généraux et abstraits, qu’amène le

récit du poète.

C’est de cette diversité d’actions que résulte celle des jugemens des

spectateurs.

Si un homme peu sensible au langage musical s’avise d’aller entendre un

des chefs-d’œuvre dramatiques qui excitent l’enthousiasme des amateurs,

il cherche, comme malgré lui, une distraction dans le sujet particulier

de la pièce contre les accords dont le mérite lui échappe. Il s’étonne

du peu de liaison entre les scènes. Il ne voit pas avec quel art on

a su ménager ces transitions nécessaires entre des genres de beautés

tellement énergiques que l’impression de chacune d’elles, si elle se

prolongeait, serait une horrible fatigue. Il sort s’imaginant avoir

jugé ce qu’il ne sait pas entendre; et croit avoir fait une critique

mordante en disant que le bon sens doit partout trouver place.

L’amateur, au contraire, est pleinement satisfait. Il n’a pas même

remarqué les défauts prétendus que l’on signale dans une composition,

dont il admire toutes les parties. L’âge, le sexe, la position sociale,

les connaissances les plus approfondies dans des sujets différens, ou

leur absence totale, n’occasionnent aucun dissentiment sur l’impression

actuelle ou récente causée par un bon ouvrage. Des personnes,

d’ailleurs, sans rapports entre elles de goûts et d’habitudes, se

réunissent dans une opinion qui leur est commune. A la vérité, cet

accord universel se trouble bientôt. C’est seulement tant qu’elle

dure encore que l’impression dicte à chacun des jugemens semblables.

On peut même observer une chose, qui paraîtrait inexplicable à tout

homme étranger aux impressions musicales: c’est que les discussions,

quelquefois très vives, sur le mérite des écoles, sur celui de tel

ou tel exécutant, cessent, ou ne sont plus soutenues qu’avec peine

et par pur entêtement, en présence de l’exécution. Cela vient de

ce que cette diversité est dans l’opinion; tandis que l’uniformité

d’impression vient de l’uniformité des facultés de sentir. La première

est une force constante; l’autre a besoin d’être mise en action pour

acquérir de la valeur. Le souvenir la reproduit imparfaitement; et son

effet, s’affaiblissant en raison de l’éloignement de la cause qui l’a

produite, finit par laisser à la première une prépondérance marquée.

C’est par ce même motif que l’amateur, quelles que soient d’ailleurs

la puissance de sa raison et la délicatesse de son goût littéraire,

n’est point choqué des invraisemblances et du peu de liaison entre

les scènes lyriques. Pénétré d’une vive émotion par ce qu’il entend

actuellement, il n’a pas le loisir d’apercevoir quel en est l’à-propos.

Le compositeur habile, semblable en cela aux grands orateurs, s’empare

de l’attention de ses auditeurs: leur âme est, pour ainsi dire, dans sa

main; il dispose de leurs sentimens. Après avoir jeté le trouble dans

leurs facultés, lorsqu’il sent que ce trouble ne peut plus croître, il

ne laisse pas affaiblir une impression, qui est son triomphe: il veut

qu’une impression différente la remplace, et conserve ainsi toute la

force à l’empire qu’il exerce sur nos âmes. Avec quel art il en ménage

les moyens! Il connaît, il mesure les sentimens qu’il fait naître; il

sait combien de temps nous pouvons en être possédés, et il se garde

d’atteindre la limite de nos facultés. La faculté de sentir a ses

bornes, et ce qui est extrême échappe à notre perception. Cela tient à

la nature de notre être. Un violent malheur, dans les premiers momens

de son apparition, n’est pas senti plus vivement qu’un malheur moindre;

mais les instans qui succèdent nous font reconnaître les différences.

Et la raison en est applicable à toutes choses, parce qu’elle est

vraie; et que la vérité est universelle, ou en d’autres termes, parce

que les lois de l’être sont partout les mêmes.

Cette raison, la voici. Nos jugemens, pour être éclairés, ont besoin de

la connaissance parfaite des choses qui en sont l’objet. Une impression

d’une force extrême nous bouleverse; notre âme devient incapable de

comparer, et, par conséquent d’apprécier l’intensité du malheur qu’elle

éprouve. Mais il est dans la nature des affections qui ont une cause

extérieure de tendre à s’affaiblir. Un chagrin cuisant semble devenir

de plus en plus poignant, parce que quand l’impression, qui d’abord

avait été assez profonde pour nous empêcher de mesurer l’étendue du mal

vient à diminuer réellement, elle laisse à la réflexion le pouvoir de

nous en montrer les diverses faces. Si la cause première a été moins

puissante, son effet aura été connu plus tôt et l’affaiblissement

de l’impression, loin d’augmenter notre chagrin, nous procurera, au

contraire, un soulagement sensible.

Les lettres, les arts, sont notre ouvrage; leur but est notre

bien-être. Leur première règle doit donc être de ne pas pousser leur

action jusqu’à ce degré extrême qui trouble notre jugement: ou, si de

grandes beautés peuvent résulter de ce genre d’impressions, il faut

qu’ils se hâtent de nous tirer d’une position pénible, en transportant

notre attention dans une région moins sombre.

Considérations générales sur l'état des sciences et des lettres · 第 5 / 6 段