placer aussi près que possible du centre de la terre. La situation
qu’ils atteignent n’est pas celle qu’ils obtiendraient s’ils étaient
libres; elle dépend à la fois de leur liaison et de leur tendance
individuelle.--Dans l’état social, chaque individu tend vers le
bien-être; et la première condition à remplir est que le bien-être de
chacun nuise le moins possible à celui des autres.
L’équilibre d’un système exige que le centre de gravité soit appuyé.
S’il se trouve placé le plus bas possible, l’équilibre est stable.--Le
repos d’un Etat serait impossible à maintenir si l’on n’avait aucun
égard à la tendance de l’époque, ou, ce qui est la même chose, à
l’opinion. Il faut ou lui opposer de puissans obstacles, ou savoir se
conformer à ses exigences. Ces deux manières d’envisager la question
conduisent à la tranquillité précaire ou à la tranquillité durable.
Considérons maintenant les effets de l’impulsion.
Si la direction du mouvement communiqué à un système de corps passe par
le centre de gravité de ce système, il sera mû comme si tous les points
qui le composent étaient réunis en un seul; et la force tout entière
sera employée à produire l’effet qu’on en attendait.--De même aussi,
lorsque l’action du gouvernement est dirigée dans le sens de l’opinion,
la société parait se mouvoir comme un seul individu, qui agirait
conformément à ses intérêts; et toutes les forces de l’état concourent
à la prospérité générale.
S’il arrivait que la direction du mouvement fût différente, la force
motrice serait décomposée en deux portions. L’une, celle dont la
direction passerait par le centre de gravité du système, opérerait
comme si elle était seule pour faire avancer le système dans la route
où l’on aurait voulu le pousser: tandis que l’autre, totalement perdue
par rapport à ce but, n’aurait d’autre effet que de faire tourner
le système autour de son centre de gravité. Enfin, si l’impulsion
avait été assez maladroite pour que la première portion de la force
motrice fût nulle, le système n’aurait aucun mouvement progressif;
la force de rotation subsisterait seule; et il serait dans la nature
de cette force de détruire la liaison entre les diverses parties du
système.--Nous voyons de même l’action des gouvernemens être en partie
favorable et en partie nuisible lorsqu’ils satisfont en quelques points
à l’opinion publique, qu’ils contrarient sous d’autres rapports.
S’il existait une administration assez mal avisée pour marcher en
toutes circonstances dans des directions opposées à l’opinion, ou,
ce qui est la même chose, à l’intérêt public, l’État éprouverait une
agitation intérieure qui tendrait à le dissoudre. Ainsi, par exemple,
il se pourrait que, à la première occasion, les provinces frontières
favorisassent les prétentions d’un Etat voisin, qui voudrait les
envahir; car, en politique, aussi bien qu’en mécanique, les points de
limites sont les plus agités dans les mouvemens dont nous parlons. Les
forces tangentielles sont nulles au centre du système; le désir de la
séparation serait absurde dans les capitales.
Les sociétés sont formées de trois élémens principaux: intérêts,
passions, inertie. Les individus réunissent quelquefois les trois
manières d’être correspondantes: mais l’une d’elles domine le plus
souvent; et elles forment autant de caractères différens. Ces trois
caractères présentent des ressemblances avec la manière dont se
comportent les corps durs, les corps élastiques et les corps mous.
Ainsi les hommes exclusivement occupés de leurs intérêts tiennent
obstinément au chemin qui les mène à leur but, et résistent à tout
mouvement contraire; en sorte que l’obstacle qu’ils rencontrent ne
les détermine à changer de direction que lorsqu’il a détruit toute
leur force. Les personnes mues par leurs passions prennent, au moindre
obstacle, un parti inattendu; elles se jettent dans une autre route,
et se conduisent d’une manière tout opposée à celle qu’elles avaient
d’abord adoptée. Enfin, les individus amis du repos souffrent des
lésions réelles, plutôt que de songer à réagir.
Dans les temps de tranquillité, les intérêts dominent; l’administration
doit les protéger, et le peut aisément; car il est dans leur nature
d’indiquer eux-mêmes les mesures qui leur sont favorables. Leur
direction est connue et invariable. Ils servent de base à l’opinion
publique.
Mais que le repos intérieur soit troublé, les passions, sans peine
maintenues durant l’état de paix, viennent augmenter le trouble. Elles
agissent dans mille directions à la fois; on ne sait où elles tendent;
et souvent l’on ne peut guère prévoir quel sera le résultat de leur
choc.
On n’a pas encore imaginé de faire une statistique des caractères.
Mais on peut être sûr qu’il y a un assez grand nombre d’hommes qui se
conduisent toujours conformément à leurs intérêts; peut-être plus de
cinquante sur cent: l’autre partie est partagée en deux portions. L’une
se compose des êtres irritables, aux yeux desquels les intérêts sont
toujours méprisables, comparativement à l’objet de leurs passions.
Suivant les âges et les positions, ces passions peuvent prendre des
caractères différens; mais l’amour-propre est la plus constante de
toutes. L’autre portion comprend les personnes qui, esclaves de leurs
habitudes, redoutent tout ce qui les en ferait sortir; elles ne
connaissent ni l’ambition des richesses ni celle de la gloire, ni les
affections vives des gens inertes.
Mais il n’existe dans la nature morte aucun corps parfaitement dur,
c’est-à-dire qui ne puisse changer de formes sous des efforts puissans
et répétés; aucun parfaitement élastique, c’est-à-dire qui ne retienne
rien de la direction dans laquelle on le pousse; aucun parfaitement
mou, c’est-à-dire que le choc ne fasse mouvoir de place, et qui
absorbe, par le seul changement de forme, toute la force employée. De
même, on ne voit pas non plus de gens tellement attachés à l’intérêt
que, en certains momens de leur vie, ils n’agissent par d’autres
motifs. Les hommes passionnés cèdent quelquefois à leurs intérêts: et
les personnes naturellement amies du repos peuvent rencontrer, dans les
choses et dans les personnes qui les environnent, matière à exciter en
elles le désir de la richesse, celui de la renommée ou de l’affection.
Les passions de ces dernières seront faibles; mais enfin elles peuvent
n’être pas absolument sans effets extérieurs.
Eh bien! le trouble d’un Etat rompt la balance habituelle entre
les trois nombres qui représentent ces caractères différens. Tous
les individus reçoivent une impulsion qui les transforme en gens
passionnés. Le mouvement se distribue sans doute inégalement entre eux;
mais l’évaluation de la force des masses composées d’élémens nouveaux
est un problème des plus compliqués. Les directions sont incertaines
et variables. L’agitation se manifeste surtout dans des actions
instantanées; et cette circonstance redouble la difficulté. En effet,
aux époques de paix et de tranquillité publique, ceux qui tiennent
les rênes ont tout le temps nécessaire pour le choix des mesures
convenables. Des lumières, de l’habitude des affaires, l’intention de
faire le bien avec le moins de mal possible, suffisent pour gouverner
avec habileté. Dans les momens de crise, c’est tout autre chose.
Les circonstances deviennent pressantes; il faut savoir se résoudre
promptement; on a souvent aussi besoin de courage, et le courage n’est
pas nécessairement joint aux qualités qui font l’homme habile. La
société court donc mille dangers, qu’il est aussi difficile d’éviter
que de prévoir.
Ajoutons que des individus doués de grandes forces par la nature
étaient, durant le calme, placés dans des positions qui annulaient ces
forces; tandis que, à la faveur du trouble, ils surgissent de tous
côtés, armés d’une énergie jusqu’alors inconnue. De tels individus
n’avaient pas prévu qu’ils sortiraient un jour de la nullité à laquelle
leur position sociale les avait condamnés: ils ne se sont livrés à
aucune étude spéciale, avant de prendre place parmi les hommes qui
influeront sur le sort de leurs semblables; et les partis violens sont
les seuls qu’ils puissent adopter, parce qu’ils y trouvent l’emploi de
leurs forces, et sont dispensés de l’adresse, fruit des connaissances
qui leur manquent.
L’égalité est une erreur; et la mécanique nous fournit encore ici une
analogie nouvelle. Deux masses de même poids peuvent avoir des forces
vives très différentes. Le plus petit poids placé au bout d’un levier
fera équilibre à une masse aussi forte qu’on le voudra; il ne s’agit
que d’établir l’égalité entre les forces virtuelles. La même chose a
lieu dans les sociétés: et les révolutions ne sont si dangereuses,
si incertaines dans leurs résultats, que parce qu’elles changent
tout-à-coup les rapports entre les forces vives des diverses classes
de la société. A la vérité, et nous l’avons dit plus haut, ce que les
révolutions ont de violent et d’irrégulier disparaît bientôt, en vertu
de ce théorème général qui montre que, en toutes choses, les forces
perturbatrices sont fonctions du temps, et que la régularité tend à
s’introduire dans tout système, de quelque nature qu’il soit.
Si nous voulons maintenant jeter un coup d’œil sur les ressemblances
qu’offrent entr’eux ce qu’on nomme les ordres physique, moral, et
intellectuel, nous verrons de nombreuses analogies.
Sans le secours de ces analogies, le langage figuré n’aurait pu
naître. Elles ont été senties dans tous les temps; et peut-être même
n’aurait-on rien d’essentiel à ajouter aux remarques de ce genre qu’a
suggérées l’examen des langues. Contentons-nous de faire observer
combien sont judicieuses ces applications du langage propre au langage
figuré.
La force morale et la force intellectuelle se comportent, en effet,
comme la force physique. Il y a de part et d’autre des compositions et
des décompositions analogues. Ainsi nos diverses facultés concourent
à un seul fait moral et intellectuel; comme il arrive à des forces de
natures et de directions différentes de donner une résultante qui, dans
sa valeur et dans sa direction, représente la véritable force motrice.
Mais cette justesse d’expressions est encore plus frappante lorsque,
fondée sur un premier rapport apparent et connu, elle se soutient à
l’égard des rapports qu’on n’avait pas eus d’abord en vue. Par exemple,
au physique, on appelle monstre un être difforme; et cette expression,
transportée au moral, s’applique aux êtres vicieux, parce que le vice
est une difformité morale. Quand la langue s’est formée, l’anatomie
n’existait pas. Cette science nous a appris que la monstruosité a
pour cause le développement extraordinaire de certains organes, qui,
attirant à eux toutes les forces de la vie, privent les autres organes
de la nourriture nécessaire à la croissance qu’ils acquièrent dans
l’état ordinaire. En examinant de plus près les êtres qui effraient
les sociétés par de grands attentats, ou même ceux qui les troublent
par des désordres habituels, nous découvrons que ce sont des qualités
hors de mesure qui les entraînent soit à des forfaits, soit seulement
à une infraction des lois des sociétés. De telles qualités absorbent
la moralité de ces individus: ils manquent d’autres qualités qui, dans
des hommes d’un naturel moins prononcé, moins énergique, entretiennent
l’amour de la justice et celui de l’ordre.
On pourrait citer d’autres exemples du même genre. Ils attestent cette
vérité fondamentale qu’un seul rapport bien constaté entre deux sujets
de genres différens en annonce un grand nombre d’autres.
Je ne sais si cette proposition, énoncée formellement, ne paraîtrait
pas bien hardie; chacun raisonne pourtant comme si elle était
indubitable. Elle renferme le principe de l’analogie: principe qu’un
de nos auteurs a appelé méthode d’invention, et qui, sans qu’on lui
refuse ce noble caractère, peut être regardé comme également propre
aux emplois les plus communs; car il dérive du sentiment des lois de
l’être, dont le caractère est partout semblable.
L’habitude de l’étude nous donne une grande facilité pour saisir les
analogies; et c’est en cela qu’elle nous sert à acquérir sans peine des
connaissances nouvelles. Au premier mot sur un sujet encore inconnu,
notre esprit cherche à en fixer la nature; c’est-à-dire qu’il cherche
à quel module nouveau il va appliquer les lois qui conviennent à tous.
Ce point étant fixé, nous avançons à grands pas dans la route qui
s’ouvre devant nous. A chaque instant, la règle de proportion rencontre
mille applications; et, si l’analogie est utile à l’invention, elle
ne l’est pas moins à l’étude des sciences déjà faites. C’est à tort
néanmoins qu’on lui applique le nom de méthode; car elle n’est pas
d’invention humaine; elle existe par elle-même. Notre esprit est
apte à la reconnaître: elle aide nos premiers efforts; elle instruit
l’enfant. Quelquefois aussi elle l’induit en erreur; et, quoiqu’il ne
s’agisse alors que des idées les plus communes, il est aisé de voir
que les déviations de nos premiers jugemens sont produites par la
même cause qui a enfanté les systèmes hasardés. Partout la tendance à
la généralisation, qui a pour cause première le sentiment intime de
l’unité de l’être, a précipité le jugement en avant de l’expérience,
dont il aurait dû attendre les données.
Il nous reste à présenter quelques considérations sur l’état des
lettres aux diverses époques dont nous avons examiné les opinions
systématiques.
On sait que les anciens, si mal informés des phénomènes naturels, si
ignorans à l’égard des lois qui régissent les faits qu’ils ne pouvaient
pas ignorer, et si fertiles pourtant en généralités propres à embrasser
l’univers entier, avaient atteint la perfection dans tous les genres
d’écrire. Ne nous en étonnons pas. Le sentiment du beau était pris
dans les lois mêmes de la nature intellectuelle de l’homme; et les
observations n’avaient besoin ni du secours des instrumens inventés
par les modernes, ni de la constance et de la maturité de raison,
remplaçant, chez ces derniers, cette fraîcheur d’imagination, qui dut
peut-être à son entière indépendance ce qu’elle eut de force et de
grâce.
L’art d’émouvoir et celui de plaire n’exige que la connaissance
des choses humaines. Il était dans la nature de l’esprit humain de
se réfléchir d’abord vers lui-mème. S’il a pu errer en y cherchant
le modèle de l’univers, et le but, la cause finale, de toutes les
existences placées en dehors de la sienne, il ne pouvait se tromper par
rapport aux lois de son être. A cet égard, l’homme a été naturellement
placé dans la position qu’il n’a prise que fort tard par rapport aux
objets extérieurs. Il a observé les faits intellectuels; ils étaient
trop près de lui pour qu’il ne sût pas les bien voir.
Le génie, qui, à son gré, reproduit et transmet des impressions
profondes, ne pouvait manquer de manifester sa puissance aussitôt que
l’homme, dans l’état social, s’est trouvé environné de ses semblables.
Sans doute, le goût est le fruit d’un grand nombre d’observations; et
il n’a pu être fixé que long-temps après l’apparition des premiers
ouvrages qui en offraient le modèle. Mais enfin, quelle que soit la
variété des genres, un temps immense ne pouvait pourtant se passer
avant que les observations, les remarques, et les comparaisons fussent
assez multipliées pour avoir fourni à l’intelligence humaine tout ce
qu’elle est susceptible d’acquérir dans un genre d’études exempt,
par sa nature, des causes d’erreurs qui l’avaient égarée dans des
recherches où l’objet de ses études était en dehors d’elle.même.
Nous avons voulu imiter la littérature des anciens; et nous avons
adopté des fictions poétiques qui ne se rattachaient plus, pour nous,
à des croyances ou à des systèmes accrédités. Ces fictions, jadis si
riantes, se décoloraient en passant dans les écrits d’une nation qui
ne les avait pas imaginées. Leur signification, pleine de sens et de
vie entre les mains des inventeurs, était pour nous énigmatique et
conventionnelle. Dans un temps où l’imagination régnait sur toutes les
conceptions humaines, les emblèmes, dont nous nous efforçons de faire
revivre la grâce, prêtaient aux créations du poète un charme réel, et
à ses écrits un véritable secours. Ces formes de style ne sont plus
en harmonie avec notre caractère national. Aussi une école nouvelle
fait-elle mille efforts pour créer une littérature qui nous soit propre.
L’époque où nous vivons est remarquable par l’invasion des formes
mathématiques dans des ouvrages qui, par leur nature, sont loin de
pouvoir atteindre l’exactitude à laquelle de telles formes conviennent
spécialement. De l’emploi maladroit des termes qui expriment une
entière certitude, il résulte une sorte de déception intellectuelle,
dont se choquent également la raison et le goût.
Les personnes qui ne connaissent des sciences exactes que leurs
premiers élémens ont cru pouvoir reprocher aux géomètres une sécheresse
de style, qu’on a regardée comme inhérente au genre de leurs études.
Il est certain cependant que les ouvrages consacrés à l’exposition
des hautes théories mathématiques ont dans le style même un attrait
puissant. On y remarque une précision élégante, une extrême finesse,
l’art de rendre présentes à l’esprit une foule d’idées qui pourtant
ne sont pas textuellement énoncées. Tous ces avantages disparaissent
des grotesques copies qu’en donne aujourd’hui le langage commun. On
nous montre hardiment l’enveloppe sous laquelle sous sommes habitués
à trouver des pierres précieuses; et cette enveloppe contient des
choses de peu de valeur, que nous nous étonnons avec raison de voir
dépourvues des ornemens qui s’adapteraient au sujet. Pourquoi sont
elles astreintes aux apparences de la solidité, tandis que celles de la
légèreté seraient en harmonie avec leur nature futile?
Mais ce qu’il y a de plus vicieux, c’est l’emploi des chiffres là où
ils n’indiquent aucune valeur réelle. Ils usurpent le crédit dû aux
connaissances positives, et établissent l’erreur, en faisant prendre
le change aux amis de la vérité. Quand des personnes, se laissant
entraîner par l’amour des idées exactes, dont le besoin est plus
généralement senti qu’à aucune autre époque, renoncent aux genres de
lecture dont les formes, faciles, séduisantes, soutiennent l’attention,
et sont d’ailleurs conformes à leurs habitudes; quand elles consentent
à dévorer la sécheresse attachée aux études élémentaires, elles
mériteraient de rencontrer dans les auteurs qui leur servent de guides
cette conscience du vrai sans laquelle il est impossible d’atteindre à
aucun résultat important.
Les nation éprouvent aujourd’hui le sort des individus qui se livrent
pour la première fois aux travaux sérieux. Encore incapables de juger
les ouvrages qui en traitent, elles s’indemnisent de la peine qu’elles
prennent à les étudier par une confiance aveugle dans les doctrines
qu’ils renferment, et par un profond dédain pour les formes qu’avaient
autrefois adoptées les auteurs qui leur promettaient une instruction
moins solide.
Le pédantisme était jadis le défaut ordinaire des personnes adonnées
à l’étude; maintenant la plus obscure médiocrité, reléguée dans les
provinces éloignées du centre des mouvemens progressifs de la science,
laisse seule voir quelques traces de cet ancien défaut. Mais, en
revanche, ce sont des masses entières qui nous donnent le spectacle
d’une confiance illimitée dans leurs lumières et d’un mépris absolu
pour les personnes qui, fidèles à d’anciens documens, sont restées
étrangères à ce qu’on nomme les nouvelles idées.
La jeunesse surtout renchérit sur cette ridicule manie. Elle se croit
beaucoup trop instruite pour ne pas dédaigner le ton aimable de
plaisanterie, qui, chez notre nation, accompagnait une instruction
réelle et des opinions éclairées. La littérature, pour obtenir
l’attention de ces graves censeurs, a besoin du secours des idées
dominantes. Il n’est pas permis de faire rire, si ce n’est aux dépens
des personnes qui se montrent ennemies des innovations. La raillerie
est amère; elle a perdu la grâce, qui savait en amortir les traits.
Ne nous alarmons pas de ces symptômes: ils ne seront que transitoires.
Nous approchons de l’époque où le goût du public pour les idées exactes
déterminera le talent à s’occuper des théories politiques. Lors que la
vérité aura trouvé des organes dignes d’elle, elle paraîtra simple,
et il sera facile de la reconnaître. Elle répugne à l’emphase, qui
accompagne les doctrines sentencieuses de nos pédans. Bientôt la
politique, recueillant le petit nombre de vérités qui sont à son
usage, prendra les formes qui conviennent à sa nature. Agissant comme
toutes les sciences pour lesquelles les secours de l’expérience sont
nécessaires, elle craindra d’énoncer des théories générales avant de
s’être assuré de leur réalité.
On verra alors ces progrès immenses dont on fait tant de bruit se
réduire à n’être autre chose que le développement d’idées contenues
dans les ouvrages de nos prédécesseurs. Elles seront, à la vérité,
revêtues de formes nouvelles; mais il sera clair que ces formes sont
celles qu’ont adoptées les sciences modernes. Pendant un temps, une
partie des connaissances humaines se distinguait des autres branches
de la culture intellectuelle par une méthode sévère et exacte; tandis
qu’on remarquait partout ailleurs ce cachet des premiers essais de la
pensée, l’union des idées les plus heureuses aux conjectures les plus
hasardées. L’homogénéité, qui fut le caractère des travaux des anciens,
dominés dans tous les genres par l’imagination, finira par se retrouver
dans les travaux modernes, assujettis à la marche méthodique, qui doit
conduire à la connaissance certaine des vérités propres à chaque genre
d’études.
Les lettres ont perdu de leur éclat: elles n’attirent plus les
hommages des peuples; elles ne sont plus l’objet de l’enthousiasme de
la jeunesse. La poésie, si elle ne se rattache à quelques unes des
idées qui intéressent les discussions politiques, est généralement
délaissée. Comment, dans cette disposition des esprits, l’homme de
génie pourrait-il rencontrer d’heureuses inspirations?
Mais un jour plus pur ne tardera pas à briller. L’analogie exige que
toutes les branches du savoir humain reçoivent des développemens, pour
ainsi dire, parallèles. L’attention se tournera successivement vers
chacune d’elles, jusqu’à ce que, leurs progrès devenant comparables,
elles obtiennent toutes ensemble le degré d’intérêt dû à leurs valeurs
respectives.
Ainsi l’élève, occupé d’acquérir les connaissances diverses qui
composent l’éducation achevée, se dirige tantôt vers un genre d’études,
tantôt vers un autre tout différent du premier. Toutes les forces de
son esprit sont absorbées par chaque objet nouveau; on le croirait
sans souvenir de ce qu’il sait déjà, et sans aptitude pour aborder
des questions qui lui sont encore inconnues. Cependant arrive une
époque où chaque chose recouvre à ses yeux son importance véritable.
Il distingue alors des liaisons et des ressemblances là où il n’avait
d’abord aperçu que des divisions et des différences. L’esprit humain
touche à une période semblable. Bientôt le tableau des sciences, des
lettres et des arts présentera à l’observateur une symétrie méthodique,
qui permettra d’embrasser d’un seul coup d’œil l’œuvre de l’esprit
humain. L’analogie. qui a produit autrefois pour les sciences des
systèmes hasardés, et pour les lettres des allégories ingénieuses ou
des comparaisons pleines de grâce, prendra une force nouvelle. Elle
ne s’arrêtera plus à la superficie des choses, pour y chercher les
ressemblances visibles au premier coup d’œil; elle pénétrera dans leur
nature; et le type du vrai offrira, dans les sujets les plus divers, le
caractère général de toutes connaissances certaines.