On reproche à la littérature son épuisement, et au goût de l’exactitude

sa sécheresse. Il semble que l’imagination ait perdu sa puissance

lorsque la raison établit son empire. Nous reconnaissons qu’ils étaient

très favorables au développement de l’imagination les temps où des

hypothèses, plus ou moins heureuses, formaient toute la richesse

intellectuelle; où l’homme, par conséquent, au lieu de chercher l’appui

des vérités particulières, ou bien, ce qui est la même chose, celui de

la réalité des faits, trouvait en lui-même les convenances auxquelles

il assujettissait la nature entière. Alors il n’y avait point

contraste entre une foule de doctrines hasardées et ce qu’on nommait

la science. Les fictions poétiques étaient revêtues d’un charme,

qu’elles ne devaient pas seulement à leur grâce; une demi-croyance

permettait d’admettre qu’elles pouvaient avoir eu une sorte de réalité.

L’histoire et la fable se confondaient dans leurs limites. Ce que les

uns regardaient comme de simples allégories était, pour les autres, le

récit de faits merveilleux. Cette disposition des esprits donnait sans

doute à l’art de bien dire une importance, qu’il ne peut conserver au

même degré lorsque la principale condition à remplir est celle de dire

vrai. La faculté créatrice a disparu avec le crédit des fictions. Mais,

s’il est aujourd’hui dans le caractère de notre culture intellectuelle

d’attacher plus de prix à la solidité des doctrines qu’à leur brillant;

si nous voulons que la raison domine toutes les productions de

l’esprit; si même nous sentons le goût des recherches attiédir notre

imagination, ne désespérons pas d’arriver à une époque, plus heureuse,

où nous saurons unir toutes nos facultés dans des productions d’un

genre nouveau.

Nous l’avons dit, les nations éprouvent aujourd’hui l’impression

que recevrait un jeune homme qui, après s’être long-temps occupé

de littérature, serait porté, par le cours de ses études, vers les

connaissances sérieuses. Le charme de ses premières occupations

l’abandonnerait; une curiosité vive en prendrait la place; mais, après

l’éducation achevée, chaque chose recouvrerait à ses yeux sa véritable

importance.

Nous arriverons à une époque semblable. Et, comme l’éducation des

sociétés consiste moins à propager les connaissances déjà anciennes

qu’à en acquérir de nouvelles; comme nous marchons à grands pas vers

la création de théories fondées sur des vérités incontestables, nous

finirons par amener les différentes branches de notre savoir à une

harmonie, qu’elles dûrent autrefois à la seule imagination. Tant de

vérités de genres différens, groupées autour d’une vérité première, qui

est le fait principal du sujet, feront ressortir dans tout son jour

l’identité de rapports entre le module de chaque science, de chaque

art, et les diverses parties de cette science ou de cet art. Les lois

de l’être, les conditions du vrai, ainsi présentées à la fois sous

mille faces différentes, échaufferont l’imagination. Un enthousiasme

nouveau, fondé sur une base plus solide que celui qui sut embellir

d’agréables fictions, inspirera nos poètes et nos orateurs. Au lieu

de créer l’univers suivant les caprices de nos volontés, ils nous le

montreront tel qu’il est réellement; et, si jamais le génie entre dans

cette route nouvelle, il verra avec admiration que l’art de créer n’a

été que celui de copier, et de transporter en d’autres lieux de faibles

parties d’un tableau, qu’il lui sera donné de savoir peindre dans son

entier.

FIN.

Considérations générales sur l'état des sciences et des lettres · 第 6 / 6 段