On demande d’abord pourquoi nous avons commis tant de méprises, si

nous portons en nous-mêmes le type du vrai.

Il est clair que l’esprit humain, pressé de jouir, avait, jusqu’à nos

temps modernes, suivi un chemin où il ne devait rencontrer aucune

réalité effective. Instruits par l’expérience, il nous est même facile

de comprendre _à priori_ pourquoi les faits échappaient à chaque

instant aux divers systèmes enfantés par le génie de l’homme.

Et, en effet, le type du vrai, par sa nature, se compose d’idées

abstraites. Il nous avertit bien de ce qui répugne, c’est-à-dire des

propositions qui ne peuvent exister simultanément; mais il ne suffit

pas pour nous manifester des réalités particulières. Nous savons que

chaque chose a son essence; que cette essence est l’unité du sujet;

qu’elle est susceptible de division. Nous savons encore qu’il existe de

l’ordre et des proportions entre ses parties. Mais, dans un cas donné,

quels sont cette essence, cet ordre, ces proportions? Le modèle de

l’être ne nous en informe pas. Lorsque, étayé par un petit nombre de

connaissances certaines, l’homme de génie a essayé de suppléer, par des

suppositions gratuites, à ce qui lui manquait d’observations positives,

il a établi entre ces choses des relations purement fantastiques. Et

si, dans l’état actuel de nos connaissances, on demandait au géomètre

combien de fois la théorie des probabilités veut que des conjectures

ainsi formées soient réalisées, il rencontrerait bien certainement la

très petite fraction qui représente les succès obtenus pendant les

siècles qui ont précédé l’époque où les observations précises ont

remplacé les assertions dénuées de preuves.

A l’égard de l’objection que l’on veut, contre l’absolutisme des

nécessités logiques, tirer de démentis donnés par les faits à des

conséquences déduites d’un principe certain, nous avons dit comment

l’imperfection des langues introduisait inopinément des idées

étrangères au sujet; en sorte qu’on ne pouvait être sûr ni d’avoir fait

entrer tout entier ce sujet, ni de ne lui avoir adjoint aucun autre

objet, dans la définition qui sert de fondement aux raisonnemens.

Cette explication est aujourd’hui pleinement justifiée par les théories

mathématiques; et l’absolutisme des nécessités logiques semble ne

pouvoir plus être révoquée en doute.

Par une suite d’efforts, concentrés cependant entre un bien petit

nombre d’hommes, une langue précise, exacte, où la moindre erreur

deviendrait sensible, a été formée et enrichie. Cette langue est celle

de la raison dans toute sa pureté. Elle interdit la divagation, et

signale les erreurs involontaires. Il faudrait ne la pas connaître pour

tenter de la faire servir à l’imposture. Elle reproduit dans toutes

ses conséquences le principe qui lui a été confié. Elle peut servir à

prouver que l’unité d’essence, l’ordre et les proportions du sujet, qui

sont obstinément poursuivis par l’esprit humain dans tous les objets

de son attention, n’expriment pas seulement les conditions de notre

satisfaction intellectuelle, mais appartiennent réellement à l’être ou

à la vérité.

Lorsqu’on parvient, en effet, à rendre une question mathématique,

c’est-à-dire, lorsqu’on a eu l’art d’en saisir l’essence d’une manière

assez simple pour que l’analyse puisse s’en emparer, la nature, docile

à la voix de l’homme, sanctionne les oracles de la science. Un

fait connu, bien apprécié, s’était présenté à la pensée de l’homme,

comme une conséquence d’un ordre de choses encore inconnu: il a su

définir cet ordre; et bientôt l’expérience, abondante en circonstances

nouvelles, proclame et le génie qui l’a devinée et l’excellence de la

méthode qu’il a su employer.

Doutera-t-on que le type de l’être ait une réalité absolue, lorsqu’on

voit la langue des calculs faire jaillir d’une seule réalité qu’elle

a saisie toutes les réalités liées à la première par une essence

commune? Si de telles liaisons n’avaient en leur faveur que la faculté

de notre intelligence pour les concevoir, comment arriverait-il que

l’observation des faits vint, par une voie si différente, montrer, en

dehors de la pensée de l’homme, l’édifice semblable à celui dont il

trouve le modèle au dedans de lui-même?

Les préliminaires qu’on vient de lire nous ont paru nécessaires pour

bien entendre les idées que nous allons exposer. Ils en fixeront

le sens, et serviront peut-être à leur faire pardonner ce qu’elles

sembleront avoir de hardiesse et de nouveauté.

Dans l’état actuel de notre culture intellectuelle, nous avançons vers

la réalisation de ce qui fut un pressentiment chez les auteurs de tant

de systèmes prématurés.

Ils s’efforçaient de ramener toutes choses à une seule; de trouver

l’unité de l’être, dont la nécessité s’est toujours fait sentir aux

esprits supérieurs. Cette pensée constante des hommes qui forment, à

travers les siècles, la chaîne des idées successives du genre humain, a

été clairement exprimée par d’Alembert, lorsqu’il a écrit cette phrase,

déjà citée: «L’univers, pour qui saurait l’embrasser d’un seul coup

d’œil, serait un fait unique, une grande vérité.»

Ajoutons que, suivant notre conviction intime, ce fait unique doit être

nécessaire.

Nous désirons, en effet, savoir l’essence ou la nécessité de chaque

chose: et ces deux expressions sont équivalentes; car, lorsque nous

connaissons l’essence, nous voyons que l’être auquel elle appartient

ne saurait ni n’être pas ni être différent de ce qu’il est. Notre

esprit, satisfait, appuyé sur la nécessité, jouit alors d’une parfaite

quiétude. L’attrait des sciences exactes n’a pas d’autre cause. Les

sujets qu’elles embrassent sont connus dans leur essence; ils ont une

existence tellement nécessaire qu’on ne concevrait même pas qu’ils

pussent ne point exister. L’esprit se plaît à les considérer, parce

qu’il entre ainsi dans l’intime possession de l’être nécessaire ou de

la vérité pure.

Partout ailleurs nous n’observons plus que des êtres dépendans, des

vérités partielles. Nous cherchons l’origine de ces êtres, la vérité

nécessaire dont émanent ces vérités partielles. A l’égard des objets de

ce genre, nous n’éprouvons aucune répugnance à admettre qu’ils peuvent

ne pas exister: ou, ce qui est une idée semblable, nous accordons

aisément qu’ils pourraient être différens de ce qu’ils sont réellement.

Cette disposition de notre esprit tient uniquement à l’ignorance où

nous sommes touchant un tel ordre de choses. Aussi les progrès des

sciences, en nous montrant la liaison entre des faits que nous avions

crus isolés, nous forcent-ils, lorsque les uns sont constatés, à

regarder les autres comme nécessaires. C’est qu’alors nous envisageons

ces faits comme des parties diverses d’une même existence; tandis

qu’auparavant nous pensions qu’ils appartenaient à des unités

différentes.

Lorsqu’il s’agit de faits éventuels, l’analyse nous sert à calculer,

dans un cas donné, la probabilité que tel fait arrive plutôt que tel

autre. Notre réponse à la question de la possibilité du fait, quelle

que soit la nature de ce fait, est empirique. Sans se mettre en peine

des circonstances qui peuvent en opérer la réalisation, le géomètre

dit: «Il y a une cause pour que tel évènement ait lieu quelquefois; la

probabilité que cette cause amènera l’évènement est exprimée par telle

fraction.»

L’utilité d’une telle réponse est incontestable; mais elle atteste

notre ignorance. Par exemple, l’évaluation de la probabilité qu’une

certaine machine casse à un instant déterminé, est sans doute d’un

grand intérêt: mais il est clair que, si l’on était parfaitement

instruit de la force employée, des frottemens et des résistances, on

saurait que l’évènement est inévitable ou qu’il est impossible; et même

l’on verrait jusqu’à quel instant il est impossible, et à quel autre

instant précis il devient inévitable.

Dans des évènemens d’une nature plus compliquée, nous ne sommes même

pas en état de dire quelles sont les notions qu’il nous faudrait

pour acquérir la certitude. Mais, parce que nous ignorons qu’elles

sont les circonstances déterminantes, devons nous penser qu’elles

sont arbitraires, sans liaison, sans ordre, qu’elles manquent enfin

aux conditions que présentent toutes les réalités qui sont à notre

connaissance?

Concluons donc que la distinction entre les faits contingens et les

faits nécessaires est, quant au fond, la même qu’entre les faits dont

on ignore et ceux dont on sait la nature.

L’univers, ce fait unique dont l’existence tourmente depuis si

long-temps l’esprit des philosophes, s’il était mieux connu, paraîtrait

nécessaire. Cette opinion a été soutenue. Des distinctions entre

l’intelligence et la matière, distinctions dont nous avons signalé

l’origine, ont fait remonter la nécessité jusqu’à Dieu; et l’idée de

Dieu a été formée sur le modèle de notre intelligence. On a dit: «Dieu

est nécessaire; sa volonté est libre; il a voulu l’univers.» Mais,

en disant, «sa volonté est libre,» on a rompu la chaîne; car, s’il a

pu ne pas vouloir l’univers, l’univers n’émane plus de lui comme les

vérités secondaires émanent de l’unité nécessaire dont elles font

partie. Il est clair que le sentiment de liberté qui accompagne les

déterminations de notre volonté a été le modèle qu’on a suivi; et

pourtant ce sentiment lui-même ne peut nous empêcher de reconnaître

que notre volonté est souvent entraînée par les lois irrésistibles de

la nécessité. Il est vrai que nous délibérons très réellement: mais

nous nous décidons. Semblables à la balance dont les deux plateaux

sont chargés, nous oscillons; mais le poids le plus fort détermine la

situation où le système demeure en repos.

Il est naturel que la délibération nous donne le sentiment de notre

liberté, et nous distraie même de la prévision d’une détermination,

qui, bien que nécessaire, nous semble avoir été sur le point d’être

changée en une détermination contraire. Aussi une personne instruite à

la fois de la position et du caractère d’une autre ne se trompe-t-elle

pas sur le parti que prendra celle-ci, qui, étonnée de cette espèce de

prédiction, assure, et avec vérité, qu’il s’en est peu fallu qu’elle

n’ait agi d’une façon différente.

Plus on réfléchit, plus l’on voit que la nécessité gouverne le monde.

A chaque progrès nouveau des sciences, ce qui passait pour contingent

est reconnu nécessaire. Il se dévoile des liaisons multipliées entre

des branches qu’on avait jugées séparées; et des lois sont observées là

où l’on n’avait encore vu que des faits accidentels. Nous approchons de

plus en plus de l’unité d’être, qui fut le rêve de l’antiquité, et qui

a son modèle dans le sentiment de notre propre existence.

Tâchons enfin de fixer notre opinion à l’égard de ce modèle du vrai, de

ce type de l’ètre qui a souvent égaré la raison humaine, et qui, dans

nos temps modernes, sert à la guider d’une manière si heureuse que ses

progrès, d’abord concentrés entre un petit nombre d’hommes livrés à

l’étude, s’étendent aujourd’hui dans toutes les classes de la société,

éclairent à la fois les sciences morales et politiques, la physique,

les arts chimiques et mécaniques, et peuvent fournir aux lettres et aux

beaux-arts, des lumières nouvelles, des inspirations qu’ils n’ont pas

encore rencontrées.

L’homme, n’eût-il pas d’autre sujet d’étude que lui-même, connaîtrait

l’étendue: je ne pense pas qu’il puisse sérieusement douter de cette

propriété de la matière. Mais ce qu’il connaîtrait surtout avec la

dernière évidence, c’est sa propre existence.

Au milieu des divers systèmes où s’est aventuré l’esprit humain, il a

essayé du scepticisme. Il a pu soutenir que tout ce qui était au dehors

de l’existence de l’homme n’était que pure apparence; mais le fameux

argument: «_Je pense, donc je suis_,» a ramené l’homme vers la

réalité de son être.

Le sentiment de l’être est celui de la vérité. Il est inséparable de

notre existence; il précède toute autre idée. Le bon, le beau dérivent

du vrai; mais leur connaissance exige le secours des comparaisons.

Suivant qu’on a été plus ou moins frappé de l’une ou de l’autre

des parties de cette proposition, on a été porté, par l’esprit de

système, à soutenir ou que nos idées sont innées, ou qu’elles viennent

de nos sensations. L’une et l’autre opinions sont vraies, dans les

limites que nous avons posées. Le type du vrai, nous l’apportons

en naissant: notre être, dont la réalité est notre plus intime

connaissance, est inséparable de ce modèle inné. En ce sens, l’homme

est l’abrégé de l’univers; car l’être ou la vérité, partout où ils se

trouvent, remplissent certaines conditions, que l’attention découvrira

nécessairement dans tous les objets réels dont elle sera occupée.

Mais cette ressemblance abstraite est fort éloignée de celle qu’on a

cherchée. Elle peut cependant expliquer la cause d’une erreur qui a

séduit autrefois l’esprit humain.

De toutes nos idées, la plus abstraite est celle de l’être; car celle

du néant est toute négative. L’être nous appartient: il pénètre notre

intelligence et l’éclaire du flambeau de la vérité. Les idées du beau,

du bon, sont plus compliquées. Nous les devons à la comparaison entre

les connaissances acquises et notre modèle intérieur. D’autres idées

sont les produits plus immédiats de nos sensations. Ainsi, le grand,

le petit, le fort, le faible, expriment des comparaisons, qu’il serait

absurde de regarder comme innées. J’en dirai autant de ce que nous

appelons beauté ou bonté relatives: ces notions sont toutes acquises à

l’aide des sensations et de la réflexion.

C’est à l’uniformité des conditions de l’être qu’il faut rapporter

le sentiment d’analogie qui dirige toutes les opérations de notre

entendement.

L’histoire de l’esprit humain nous apprend que ce sentiment a enfanté

des erreurs grossières, aussi bien que d’heureuses pensées.

On peut demander comment une cause dont l’action est constante a

cependant produit des résultats si différens.

Nous allons voir que de telles différences devaient inévitablement

dériver des manières diverses dont on s’est efforcé de réaliser les

indications vers lesquelles nos tendances intellectuelles n’ont jamais

cessé de nous entraîner.

Par leur nature, les conditions de l’être sont abstraites; et, s’il en

était autrement, on ne concevrait pas qu’elles fussent universelles.

L’esprit de système consistait à prendre un fait connu, c’est-à-dire

une vérité particulière, pour base d’un ordre de faits. Ceux-ci, on

ne les considérait plus en eux-mêmes; on y étudiait seulement les

rapports, vrais ou supposés, qui les unissaient au premier. Ainsi, en

assemblant un certain nombre d’êtres particuliers, on attribuait à

l’un d’eux la domination sur les autres; en sorte que ces derniers,

dépouillés de leurs réalités individuelles, étaient revêtus de celle

qui convenait uniquement à la vérité dominante dont on avait fait choix.

Au lieu de chercher des analogies, on voulait trouver des identités;

parce qu’en effet des identités seraient plus simples, et, par

conséquent, plus satisfaisantes que des analogies. Le type du vrai,

l’unité de l’être, l’ordre, les proportions des parties, dont la

nécessité s’est toujours fait sentir, on croyait pouvoir les réaliser

arbitrairement, au gré d’une imagination capricieuse.

On devait s’égarer: et pourtant les erreurs de l’esprit humain, qui

sembleraient inépuisables, se sont toutes rapprochées de certaines

vérités, et n’ont pas été aussi nombreuses que le vice des procédés

pourrait le faire présumer. C’est que le sentiment du vrai n’a jamais

abandonné les auteurs de tous ces systèmes. Il n’a pas suffi pour les

préserver des suppositions arbitraires et forcées; mais il a retenu

leur imagination dans de certaines limites.

A l’esprit de système succèdent aujourd’hui les recherches

méthodiques. La généralité des conditions de l’être est mieux comprise

dans chaque sujet. On cherche leur réalisation; mais on ne les

confond plus avec les conditions particulières qui appartiennent en

propre à la vérité individuelle, dont la découverte fortuite a décelé

l’existence d’un ordre de phénomènes long-temps inaperçu. L’expérience

est consultée: on veut d’abord multiplier les faits, en variant les

circonstances dans lesquelles ils peuvent se manifester. Le sentiment

intime de l’analogie avertit de l’existence des lois qui n’apparaissent

pas encore: et l’on s’attache à séparer les circonstances qui

compliquent les résultats, en observant pour chacune d’elles les plus

grandes et les moins grandes influences. Alors les faits se classent;

ils offrent un enchaînement, un ordre; des lois dont l’existence

avait été pressentie se manifestent; et une branche nouvelle de la

science s’ajoute à des connaissances plus anciennes. A cette période,

on ne possède cependant que la partie expérimentale. La théorie est

créée lorsque, la nature des faits s’étant prêtée à une expression

analytique, on est parvenu à tirer de cette expression des conséquences

conformes à l’expérience. Les formules nées des premières observations

révèlent ensuite l’existence de faits encore ignorés.

Aujourd’hui que différentes branches de la physique sont entrées dans

le domaine des sciences mathématiques, on voit avec admiration les

mêmes intégrales, à l’aide des constantes fournies par plusieurs genres

de phénomènes, représenter des faits entre lesquels on n’aurait jamais

soupçonné la moindre analogie. Leur ressemblance est alors sensible;

elle est intellectuelle; elle dérive des lois de l’être. Et, ce qui

sut autrefois le rêve d’une imagination hardie, incertaine encore des

formes qu’elle osait revêtir, l’identité des rapports, de l’ordre et

des proportions dans les existences les plus diverses, apparaît aux

yeux, en même temps qu’à la pensée, avec l’évidence qui appartient aux

sciences exactes.

Mais les lois de l’être ne régissent pas seulement les faits qui

sont du domaine des sciences; elles s’appliquent également à l’ordre

intellectuel. C’est en s’approchant de plus en plus du type de l’être

ou du vrai, source de toutes nos connaissances réelles, que les

théories se perfectionnent, que la morale s’épure, que la politique

s’éclaire, que la métaphysique cesse de s’égarer, que la littérature et

les beaux-arts se rendent compte des règles qu’ils ont pratiquées et

des grands effets qu’ils produisent.

Malgré l’extrême différence des genres, toutes ces choses ont entre

elles des rapports d’ordre et de proportions; et ces rapports frappent

d’autant plus qu’elles sont examinées de plus près. Si, par des

progrès qui semblent encore au-delà de toutes espérances raisonnables,

la langue des calculs devenait applicable à des questions morales,

politiques, métaphysiques, ou à celles qui, tenant davantage à notre

manière de sentir, composent le domaine du goût, alors la ressemblance

des formules rendrait évident que des objets si divers ont entre eux

la ressemblance que leur impriment les lois de l’être. Leur nature

spéciale serait représentée par des constantes; toutes les propositions

relatives à chaque sujet seraient exprimées par des fonctions, dont les

formes toujours reproduites fourniraient, par leur identité, la preuve

complète des ressemblances intellectuelles dont nous parlons.

Choisissons un exemple qui fasse mieux comprendre notre proposition.

Dans différens genres de phénomènes, la tendance à la régularité

se manifeste par les formules qui leur sont applicables: car les

termes qui expriment l’irrégularité renferment la durée, de manière à

montrer que, après un temps fort court, ils doivent disparaître. Eh

bien! le théorème relatif à la courte durée de l’action des causes

perturbatrices serait attesté, dans notre supposition, par les formes

du calcul.

On verrait, en morale, combien peu doivent durer les effets de la

fraude, du mensonge et de l’injustice. Il deviendrait sensible que le

vrai et le juste agissent constamment pour faire tomber les obstacles

qui s’opposent à leur manifestation.

En politique, on distinguerait, parmi les causes qui agissent sur

le système, quelles sont celles qui, dues à des forces toujours

croissantes, finiront par prédominer; tandis que d’autres,

accidentelles, dont l’effet est fort grand à un instant donné,

cesseront bientôt, au contraire, entièrement leur action.

Dans les sciences de raisonnement, on trouverait également que l’erreur

doit se dissiper.

En matière de goût, la mode est une cause perturbatrice: aussi son

empire n’est-il pas de longue durée.

Il est donc vrai que, dans tous les sujets, quelque divers qu’ils

soient, les actions qui troublent l’ordre naturel tendent à s’anéantir.

L’analogie qui se fait remarquer entre les différens objets dont

nous avons connaissance ne se borne pas à un seul point. On pourrait

affirmer, par exemple, que la mécanique rationnelle tout entière

présente, avec les sciences politiques, des ressemblances telles que

les théorèmes qui forment la première sont, par rapport aux secondes,

des propos. ions d’une vérité incontestable.

Ainsi, l’équilibre entre plusieurs forces résulte de ce que l’action

des unes est opposée de directions et égale en puissance à celle des

autres. Elles se composent et se décomposent; elles produisent alors

des résistances dans un sens qui n’est pas celui de leur action directe.

Il en est de même des forces qui naissent de l’état de société. Si

elles sont opposées de directions et égales en puissance, l’état

de repos se maintient de lui-mème. Il y a de l’art à changer, par

des obstacles indirects, le sens dans lequel elles agissent. Le

parallélogramme des forces pourrait servir d’emblème à ce genre

d’adresse.

Lorsqu’un système est en repos, cet état peut être dû à des conditions

essentiellement différentes. Si une cause extérieure vient à agir

sur le système, ou il tendra à reprendre sa position initiale, et

l’équilibre se rétablira au moyen d’oscillations, dont l’amplitude

diminuera à chaque instant; ou bien, le mouvement communiqué éloignera

de plus en plus le système de sa position initiale, et ce système ne

reviendra à l’état de repos qu’après avoir passé par une situation

entièrement différente.--Les deux cas d’équilibre stable et d’équilibre

non stable se font également remarquer dans l’état social. On voit

des causes propres à l’agiter produire tantôt de légers mouvemens,

qui s’arrêtent d’eux-mêmes; tantôt des révolutions complètes, qui ne

permettent à l’état de paix intérieure de renaître qu’après de grands

changemens dans l’ordre social.

Si l’on veut pousser plus loin la comparaison, l’analogie ne se

démentira pas.

L’équilibre est stable lorsque tous les points du système ont atteint

la situation qui convient à leur tendance naturelle.--La même

condition est requise à l’égard des membres de la société, pour que la

tranquillité y soit durable.

L’équilibre est non stable, quand il est établi sur un point où il ne

peut subsister qu’autant qu’il est à l’abri de tout choc; en sorte

que, le moindre dérangement rendant aux divers points la liberté

de se mouvoir dans la direction de leur tendance naturelle, l’état

initial doit finir par être changé en un état opposé, et le mouvement

ne pas cesser avant que ce nouvel état, qui n’est autre que celui qui

constitue l’équilibre stable, soit assuré.--Les Etats gouvernés sans

égard aux tendances sociales conservent la tranquillité intérieure

tant qu’aucun évènement ne vient agiter les esprits; mais la plus

légère circonstance suffit pour ébranler la société dans ses fondemens.

Chaque volonté individuelle reçoit une impulsion nouvelle, et les

mouvemens qui en sont la suite continuent jusqu’à ce que la société,

reconstituée sur des bases plus solides, offre à chacun les garanties

dont il avait senti le besoin.

Considérations générales sur l'état des sciences et des lettres · 第 3 / 6 段