expresse porte sur ce que les argumens les plus concluans peuvent
être attribués ou à des rapports nécessaires, ou aux formes de notre
entendement: en sorte que, à cet égard, toute décision rationnelle
parait nous être interdite.
Quant au raisonnement _à priori_, on ne saurait nier, en effet,
la légitimité du doute philosophique: car ce doute est fondé sur
l’impossibilité de comparer aucun autre jugement avec celui de l’homme.
Cependant l’opinion qui attribuerait à l’être, considéré en lui même,
l’unité, l’ordre et les proportions, que nous poursuivons dans tous
les objets, aurait en sa faveur certaines inductions, qu’il n’est
peut-être pas inutile de développer. Nous allons essayer d’exposer
clairement la nature de ces inductions; il sera facile d’apprécier
ensuite quel degré de confiance il convient de leur accorder.
Notre logique se compose de règles dictées par la raison universelle.
Ces règles ne seraient pas moins certaines pour nous lors même qu’on
voudrait qu’elles enseignassent seulement à former et à reconnaître
les jugemens que tout homme de bon sens ne saurait contester. Si nous
adoptons, pour un instant, l’hypothèse de l’entier isolement de la
raison, c’est-à-dire, si nous supposons qu’aucun objet extérieur à
l’esprit de l’homme ne soit venu à sa connaissance, et que, livré
uniquement à ses propres pensées et à celles qu’il doit aux sociétés
humaines, il ait voulu rassembler en un corps de doctrines les vérités
de son être, celles qui naissent de ses rapports sociaux, de ses
affections et de ses devoirs, nous y trouverons les idées du bien, du
vrai et du beau, telles que nous les avons actuellement. Notre morale,
notre logique et nos règles du goût ne seraient pas changées: car les
récits animés, la peinture des passions, l’invention d’une action
poétique, fourniraient encore des sujets à l’art d’embellir et de
plaire; et la littérature, bien qu’appauvrie, ne serait pourtant pas
anéantie.
Dans cette position hypothétique, la question de savoir si les
rapports entre les diverses parties d’un sujet sont nécessaires
en eux-mêmes, ou s’ils nous semblent tels uniquement en vertu de
nos formes intellectuelles, ne se serait pas présentée à l’esprit
des philosophes. Peut-être même, uniquement environnés des choses
humaines, eussent-ils été dans l’impossibilité de comprendre le
sens de cette question. Comment, en effet, auraient-ils songé à la
notion abstraite de l’être, lorsqu’un seul mode d’existence leur eût
été connu? Leur logique eût pu être la nôtre; mais leurs opinions
dogmatiques eussent été fort différentes de celles qui ont crédit parmi
nous.
Arrêtons un instant notre attention sur l’objet du doute philosophique,
et tâchons d’en bien définir la nature.
La question qui a été proposée par Kant tend à saper dans ses fondemens
la réalité absolue de toutes les certitudes que nous pouvons obtenir.
Elle réduit à n’être que des vérités relatives celles même dont nous
possédons les plus claires démonstrations. Le doute que ce philosophe a
élevé attaquerait principalement ce que nous avons admis concernant les
attributs de l’être. Ainsi le type intérieur qui nous sert à distinguer
le bien, le vrai et le beau, serait bien en effet celui qui convient à
notre manière de sentir, mais n’aurait en dehors de nous aucune réalité
dont nous pussions obtenir l’assurance.
L’auteur, après avoir dénié la preuve de l’existence de Dieu, fondée
sur la nécessité d’une cause première à celle de l’univers, demande au
sentiment de suppléer à l’insuffisance du raisonnement. Mais il est
facile de voir que cette concession en faveur des idées morales est
purement arbitraire, et seulement destinée à servir de sauve-garde au
système des formes intellectuelles.
Nous l’avons déjà dit, et cette proposition est fondamentale: il
n’existe qu’un seul modèle du vrai: mais ses copies diffèrent entre
elles, comme les objets qui en reçoivent l’empreinte. Dans la morale,
dans la science, dans la littérature, dans les beaux-arts, nous
poursuivons toujours l’unité d’existence, l’ordre et les proportions
entre les parties d’un même tout.
La question qui se présente est celle-ci: le modèle du vrai,
ce type de l’être, le devons-nous au fait de notre existence,
considéré abstractivement; c’est-à-dire, suffit-il qu’il existe un
être intelligent pour qu’il trouve en lui-même les conditions sans
lesquelles aucune existence n’est possible? Ou bien est-ce au mode
particulier de notre être qu’appartiennent les conditions. qui sont
pour nous le caractère du vrai?
Notre question comprend celle de Kant, qui pourrait être ainsi rendue:
Notre logique est-elle celle de la raison absolue, ou convient-elle
uniquement à la raison humaine?
A l’égard de ce que ce philosophe remarque touchant notre tendance
intellectuelle à chercher les causes de tout objet qui frappe notre
attention, cette tendance, en adoptant notre manière d’envisager les
choses, me paraîtrait indiquer que nous n’apercevons pas l’objet dans
son entier. Il s’offre à nous avec le caractère fractionnaire; nous
demandons quelle en est l’unité. Nous le voyons comme étant une partie;
nous voulons connaître le tout auquel cette partie appartient.
Prenons un exemple. Supposons que, au lieu d’envisager l’équation du
cercle, nous soyons frappés d’une des propriétés des sinus et cosinus.
Nous pourrions bien demander pourquoi cette propriété a lieu en effet;
car alors nous n’aurions sous les yeux qu’une partie du sujet. Mais,
si nous remontons jusqu’à la première expression de la courbe, notre
curiosité est pleinement satisfaite; nous avons défini l’essence; nous
voyons une existence complète; et cet être absolu et nécessaire serait
certainement compris de la même manière par les intelligences les plus
diverses que nous puissions imaginer.
Mais de pareils sujets sont en petit nombre; ils appartiennent aux
mathématiques pures. Nos raisonnemens logiques s’appliquent, au
contraire, à tous les sujets. Nous avons vu que la question de la
certitude absolue ou relative de ces raisonnemens serait insoluble
_à priori_; que, si elle pouvait s’offrir à l’homme, que nous
avons supposé privé de la notion des objets extérieurs et environné
uniquement des choses humaines, il n’hésiterait pas à regarder ses
nécessités intellectuelles comme ce qu’il y a de plus absolu. Sans
doute même il irait plus loin; et, à beaucoup d’égards, ses idées
seraient contraires aux nôtres.
Ainsi, par exemple, j’ai dit comment nous sommes parvenus à établir
que la matière ne pense pas l’homme, que je suppose ne connaître autre
chose que lui-même et ses semblables, n’aurait pu imaginer qu’il y eût
deux substances en lui. Aucune action extérieure ne l’eût fait songer à
des individualités invisibles et douées de volontés. Il n’eût pas douté
de l’unité de son existence; et, si, dans cette position hypothétique,
des corps inertes lui eussent été présentés, il n’eût pu manquer de
les croire jouissant de sentiment et de pensées. L’expérience seule
eût fini par réformer ce dogme que la matière ou l’étendue pense et
réfléchit, veut et agit. Les enfans, qu’on a soin de préserver du
contact de tout objet extérieur, attribuent l’intention de les frapper
au corps dont le choc vient à les blesser. La loi du talion, loi de
justice innée, les porte à rendre le coup qu’ils en ont reçu; et le
conseil de leur nourrice, qui les y invite, est suggéré par le désir
que l’enfant manifeste naturellement, d’être vengé d’une attaque qu’il
regarde comme volontaire. Les observateurs peu réfléchis croient alors
que l’enfant raisonne mal; tandis que ses idées dérivent immédiatement
du même sentiment d’analogie qui a entraîné l’homme, placé dans une
position différente, à des idées dogmatiques entièrement opposées.
Où trouverons-nous à présent la solution de la difficulté qui nous
occupe? Les raisonnemens à priori ne peuvent l’atteindre, puisqu’ils
sont tous formés par la raison, dont nous voulons juger la manière
d’agir; et, lorsque nous avons recours aux preuves extérieures, nous
voyons que, suivant la position de l’observateur, l’analogie le conduit
aux opinions les plus contraires.
Ah! si les conjectures de l’homme eussent toujours été réalisées;
si l’expérience eût sanctionné tous les systèmes qu’il a imaginés;
si, lorsqu’il avait jugé de l’impossibilité d’un fait, d’un ordre
quelconque de choses, contemporaines ou successives, l’observation
n’eut jamais démenti ses décisions théoriques, qui pourrait douter de
l’absolutisme de nos nécessités logiques? Les formes intellectuelles
de l’observateur auraient-elles donc le pouvoir de ployer à leur
convenance les sujets soumis à son examen?
Nous sommes loin de cette heureuse position. L’histoire des sciences
signale mille écarts; et il a fallu à l’esprit humain plus d’efforts
pour détruire ses propres ouvrages que pour en reconstruire de
nouveaux. Les systèmes satisfaisaient, à l’aide des suppositions les
plus hasardées, aux faits qu’ils devaient expliquer. Bientôt ces
systèmes devenaient insuffisans; mais leur influence sur l’esprit des
philosophes était alors un obstacle difficile à vaincre, pour arriver à
la connaissance de la vérité.
Si nous possédons en nous-mêmes le type du vrai, pourquoi avons-nous
commis tant de méprises?
Si notre logique n’est autre chose que le recueil’des principes de la
raison absolue, comment, malgré les secours d’un guide sûr, avons-nous
pu errer si long-temps dans la région nébuleuse des suppositions
gratuites?
L’examen de la première de ces questions met hors de doute que le type
du vrai n’a jamais cessé de se faire sentir au milieu des erreurs de
la raison. Chaque système a été inspiré par la connaissance d’une
vérité incontestable. L’homme de génie, frappé de l’importance de cette
vérité, et persuadé de l’unité de l’être, a voulu rapporter toutes les
choses à celle dont il avait acquis la certitude. Il a imaginé, il a
rempli, d’une manière plus ou moins heureuse, les nombreux intervalles
entre les points solidement établis. Mais cet esprit supérieur,
auteur d’un vaste système, n’a jamais confondu, dans sa conscience,
la certitude absolue, qui servait de base à son œuvre, avec la
probabilité, souvent bien faible à ses propres yeux, des suppositions
destinées à lier entre elles les diverses parties de sa doctrine.
C’est là, c’est dans la pensée des inventeurs qu’il faut étudier la
nature de l’intelligence humaine; et, à cet égard, l’histoire du
genre humain se réduit à celle d’un petit nombre d’hommes nés avec
l’honorable mission d’éclairer leurs semblables.
Sans doute le modèle du vrai, qui nous sert à reconnaître le bon et le
beau, n’est pas le partage exclusif de ces hommes privilégiés; mais
des esprits communs ne voient qu’autour d’eux-mêmes. Dans le cercle de
leurs affections et de leurs intérêts, ils sont juges éclairés: au-delà
il n’existe aucune certitude dont ils fassent cas; ils manqueraient
d’ailleurs de facultés pour l’apprécier.
Revêtues des formes séduisantes qu’une imagination élevée sait prêter
à ses conceptions, les doctrines systématiques ont été adoptées avec
enthousiasme par la curiosité publique. Les esprits cultivés en ont
fait leur pâture; et elles ont été enseignées dans les écoles. Il
s’agissait de les savoir, et non de les juger. On en suivait les
conséquences; on en multipliait les applications. Tout le monde parlait
d’après le maître; sa pensée était expliquée; et l’on faisait sur
ses écrits mille commentaires, qu’il n’eût certainement pas avoués.
La simplicité primitive disparaissait; une foule d’erreurs venaient
obscurcir le fond de vérité qui avait éclairé le premier auteur
du système. Et pourtant l’enseignement et le crédit y restaient
obstinément attachés; jusqu’à ce qu’une hypothèse plus en harmonie avec
les progrès de l’observation eût satisfait au besoin de savoir, qui a
devancé, pendant un temps si long, la création de la science véritable.
Ici revient naturellement la question relative aux certitudes logiques.
Comment, si elles sont absolues, l’esprit humain a-t-il pu tomber à
l’erreur?
Il est d’abord évident que tout faux raisonnement, dès lors qu’il peut
être jugé tel par la raison humaine, dérive d’une toute autre cause
que le défaut d’absolutisme dans nos nécessités intellectuelles. Il
n’y a plus donc à examiner que les déviations commises par l’homme de
bonne foi et de jugement éclairé, qui, partant d’un principe certain et
raisonnant avec la plus sévère exactitude, est cependant arrivé à des
conclusions démenties par les faits.
Nous observerons, en premier lieu, qu’il est extrêmement difficile
d’énoncer le principe certain, dont on veut suivre les conséquences,
d’une manière assez précise pour que sa définition l’exprime tout
entier, et, en même temps, n’exprime aucune idée qui ne serait pas
nécessairement renfermée dans ce principe.
Cette difficulté tient à la nature des langues. Elles doivent leur
origine à des communications usuelles. Dans les idées qui se rapportent
aux choses présentes ou à celles qui sont parfaitement connues,
elles ont toute l’exactitude désirable. Mais pour les appliquer à des
sujets philosophiques, il a fallu prendre au figuré des termes qui,
fort clairs dans leur signification propre, n’ont pu conserver leur
précision après l’altération du sens dans lequel on était accoutumé à
les entendre. Cet inconvénient a toujours été senti. On a cru l’éluder
en forgeant des mots nouveaux pour des idées nouvelles. Mais ces mots
eux-mêmes avaient besoin d’être définis, et ne remédiaient nullement
au défaut de précision. Loin de là, les expressions techniques ont été
interprétées de manières diverses par ceux qui cherchaient dans un
système accrédité un appui pour leurs idées particulières. Elles sont
ainsi devenues une des sources les plus fécondes de la divagation des
opinions philosophiques. Les expressions étaient les mêmes; mais chacun
avait une opinion différente de celle de son interlocuteur.
Dans un temps reculé, dont il est sans doute difficile d’assigner la
première époque, les propriétés générales des nombres, celles des
figures simples et des corps réguliers, avaient attiré l’attention
des hommes nés avec le génie des sciences exactes. Ici les idées sont
d’une extrême simplicité. On avait sous les yeux les figures et les
corps géométriques eux-mêmes; il était impossible de leur attribuer
des propriétés qu’ils n’avaient pas. Des remarques multipliées ont
conduit à la connaissance parfaite de ces objets; un grand nombre de
théorèmes curieux en ont été le fruit; et, lorsqu’on a voulu rendre ces
théorèmes et ceux qui concernent les nombres, quelques signes, dont la
signification ne pouvait être équivoque, ont suffi pour représenter
avec précision des idées d’une exactitude parfaite. Dès leur naissance,
les sciences mathématiques ont offert à l’esprit humain l’entière
réalisation de ce type du vrai, objet de ses plus chères affections.
Partout ailleurs il en poursuivait en vain les caractères sublimes.
Mille suppositions gratuites avaient été incorporées à un petit
nombre de vérités; et, malgré les formes absolues de l’enseignement
philosophique, l’homme doué d’un esprit juste sentait au fond de sa
conscience que l’étude ne pouvait le conduire à aucune certitude
véritable.
Les temps ne sont pas encore fort éloignés où les sciences physiques,
morales, religieuses, et politiques étaient surchargées d’une foule de
doctrines hypothétiques et mystérieuses. Aussi voyons nous qu’alors
la géométrie inspirait un enthousiasme qu’elle ne fait plus éprouver
au même degré. Quand, en effet, l’homme doué du sentiment profond des
conditions qui n’appartiennent qu’au vrai s’était astreint à étudier
avec application les divers systèmes qui composaient la science,
systèmes rendus plus obscurs encore par une foule de commentaires, dont
les auteurs étaient loin de la sagacité des premiers inventeurs, et se
contredisaient entre eux de cent manières diverses, comment n’aurait-il
pas été saisi d’une joie indicible, en rencontrant, portée au plus
haut degré, cette évidence de la vérité, dont la privation l’avait si
cruellement tourmenté?
Descartes osa douter publiquement des doctrines de l’école. Ce grand
homme n’eut pourtant pas le courage de renoncer à l’espérance, tant
de fois déçue, de réaliser enfin la copie fidèle du type de l’être.
Il reconstruisit l’univers sur un nouveau plan. Mais le noble exemple
qu’il avait donné servit bientôt à faire rejeter son propre système.
Descartes rendit ainsi à la raison un service immense: il créa pour
elle une époque nouvelle; elle lui doit son indépendance. L’hypothèse
ingénieuse des tourbillons semblait appartenir au temps qui venait de
finir: aussi en marqua-t-elle la dernière limite; et les efforts de
l’esprit humain changèrent-ils alors entièrement de direction.
Les sciences mathématiques étaient divisées en deux parties distinctes:
Descartes sut les réunir. Elles avaient déjà fait d’assez grands
progrès: l’application de l’algèbre à la géométrie leur imprima un
nouvel essor. Elles étaient isolées de toutes autres recherches: la
langue des calculs, déjà ployée à un usage nouveau, fut peu après
susceptible d’exprimer les grands faits du ciel. Ainsi le même homme
qui avait eu la gloire de renverser d’anciennes erreurs eut la gloire,
plus grande encore, d’ouvrir à ses successeurs une route dans laquelle
il était impossible de s’égarer.
Newton parut, armé d’un nouveau genre de calcul: et l’unité, l’ordre,
les proportions de l’univers, que le sentiment du vrai avait fait
chercher si long-temps, devinrent des vérités mathématiques. Son génie
avait reconnu la cause des mouvemens célestes: une analyse pleine de
finesse lui servit à les mesurer. L’optique fut aussi entre ses mains
une science nouvelle; et il devina, par rapport à la nature des corps
réfringens, des vérités, qu’il était réservé à la chimie de vérifier
beaucoup plus tard.
C’est de cette époque, à jamais mémorable, que doit dater l’alliance
entre les sciences mathématiques et les sciences physiques. La
mécanique et l’hydrodynamique n’avaient pas été ignorées des anciens.
De grands travaux et les livres d’Archimède attestent qu’ils en
savaient et la pratique et la théorie. Mais l’idée des quantités est
tellement inhérente à celle des forces, qu’on peut dire de ces deux
sciences qu’elles sont essentiellement mathématiques.
Leurs élémens, ceux de l’algèbre et ceux de la géométrie, composaient
tout le domaine des idées exactes. Partout ailleurs on ne retrouvait
plus que les vains efforts du génie pour arriver à la vérité, et les
erreurs sans nombre que les doctrines insuffisantes des premiers
inventeurs traînaient à leur suite. Le langage mystérieux employé par
les philosophes, langage plus obscur encore que les idées qu’il était
destiné à rendre, formait avec la langue précise et claire des sciences
exactes un contraste singulier. Dans un temps où les géomètres étaient
en petit nombre et vivaient isolés, ce contraste était connu d’eux
seuls; et son effet se bornait à leur inspirer le plus profond mépris
pour toutes les autres sciences. Mais, lorsque les phénomènes célestes,
objets de l’admiration et de la curiosité des hommes, se furent rangés
sous les lois du calcul, l’étude des mathématiques se généralisa;
et les bons esprits furent frappés d’une manière d’argumenter si
différente de celle de l’école.
L’astronomie physique remplaçait des hypothèses discréditées; et une
vive lumière succédait à l’assemblage des idées les plus obscures.
Cette révolution subite ébranla l’empire des préjugés; elle alarma les
hommes intéressés à en soutenir le règne. Ils craignaient les vérités,
même les plus étrangères à leurs doctrines; et aucune profession de
foi ne parut assez orthodoxe pour les rassurer. Semblables au peintre,
qui éloigne des regards du spectateur tout objet réel et palpable,
l’instinct d’une sorte de perspective morale les avait avertis du
danger des comparaisons.
Tandis que le système du monde présentait aux philosophes le spectacle
nouveau d’un mécanisme simple dans son principe et fécond dans ses
conséquences, la physique sublunaire était encore surchargée de mille
suppositions, nées du besoin d’expliquer les faits, dont la liaison
était inaperçue. Mais l’attachement aux vieilles routines, lorsqu’il
était exempt de l’envie d’imposer, ne pouvait lutter long-temps contre
le désir et l’espérance d’obtenir dans d’autres genres d’études des
succès, dont un grand exemple venait de révéler la possibilité. Les
sciences étaient un mélange confus d’erreurs et de vérités: on sentit
qu’il fallait tout refaire: Bacon en donna le conseil.
Les anciens, préoccupés de considérations métaphysiques, avaient peu
observé. On dirait qu’ils ont craint de rencontrer dans la réalité des
faits le démenti à leurs idées systématiques. A la renaissance des
lettres, on médita leurs écrits. Leur littérature offrait des modèles;
elle conquit, à juste titre, l’admiration universelle. Tous leurs
ouvrages furent également recherchés. On adopta leurs idées; et la
controverse ne roula que sur les diverses manières de les interpréter.
Si quelquefois on essaya des explications nouvelles, ce fut toujours,
à l’exemple des anciens, en s’efforçant de ployer les faits à des
explications vagues et hasardées.
Jusque là, on avait toujours cherché les causes des phénomènes; on
considéra les phénomènes en eux-mêmes. Au lieu du _pourquoi_,
on voulut savoir le _comment_ de chaque chose. Une foule
d’observateurs laborieux examinèrent la nature des faits. Ils
renoncèrent courageusement pour eux-mêmes à la satisfaction de les
expliquer, dans l’espoir de transmettre à leurs successeurs une
masse de connaissances positives, dont la liaison se dévoilerait
nécessairement à une époque plus éloignée.
Alors, et seulement alors, on commença à connaître la nature.
Auparavant, l’homme l’avait imaginée; il la vit pour la première fois.
On tenta de mesurer tout ce qui est mesurable. A la question du
_comment_ se joignit celle du _combien_. Les phénomènes,
mieux appréciés, furent calculables; et les plus simples d’entr’eux
présentèrent aux héritiers de Newton des objets d’études. De nos
jours, l’esprit mathématique a fait de tels progrès que la physique
dite particulière, c’est-à-dire la science des phénomènes naturels
qui n’appartiennent pas à l’histoire naturelle, a, pour ainsi dire,
disparu, et s’est transformée en une des branches les plus importantes
des sciences exactes.
En se prêtant aux usages nouveaux, la langue des calculs s’est enrichie
de plusieurs méthodes nouvelles: et ces méthodes ont ensuite fourni
le moyen de traiter des questions que, naguère encore, les sciences
exactes ne paraissaient pas devoir aborder.
De si grands progrès, des applications si nombreuses ont tourné tous
les esprits vers les sciences mathématiques. Il y a moins d’un siècle,
l’objet de ces sciences était circonscrit dans un petit nombre de
vérités abstraites; et les personnes les plus instruites regardaient
l’algèbre comme un langage barbare et indéchiffrable. Aujourd’hui, ses
élémens entrent dans l’éducation; son esprit en a pénétré dans la masse
des nations, et fortifié la raison publique.
Nous venons de voir comment l’esprit humain, après s’être épuisé en
vains efforts pour réaliser au-dehors de lui-même le modèle du vrai
empreint dans sa pensée, abandonna, changeant tout-à-coup de direction,
les espaces vagues d’une métaphysique ténébreuse; parcourut pas à
pas la route de l’observation; et, profitant avec art des ressources
offertes par les progrès d’une science où s’étaient réfugiées les
idées d’ordre et de rectitude, qui partout ailleurs étaient ensevelies
sous un amas confus de théories bizarres et hétérogènes, parvint à
soumettre aux lois du calcul des phénomènes dont la nature était restée
long-temps inconnue.
Reprenons les deux questions que nous nous sommes proposées. La
digression historique à laquelle nous nous sommes livrée nous fournira
le moyen d’y répondre avec plus de précision.