CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
SUR
L’ÉTAT DES SCIENCES
ET DES LETTRES,
Aux différentes époques de leur culture.
PAR M^{lle} SOPHIE GERMAIN.
IMPRIMERIE DE LACHEVARDIERE,
rue du colombier, № 30.
1833.
TABLE DES MATIÈRES.
Avis de l’éditeur.
Notice sur Mlle Sophie Germain.
Considérations générales sur l’état des sciences et des lettres,
aux différentes époques de leur culture.
Chapitre II.
AVIS DE L’ÉDITEUR.
Ces feuilles, trouvées dans les papiers de mademoiselle Germain,
n’étaient pas destinées à l’impression. Elle les avait écrites dans
les instans où les vives douleurs auxquelles elle a succombé ne lui
permettaient pas de se livrer à l’étude des sciences mathématiques, qui
l’ont illustrée. Uni à elle par les liens de l’affection, plus encore
que par ceux d’une proche parenté, nous avons cru, en publiant cet
opuscule, remplir un devoir pieux envers sa mémoire.
Il est à regretter que le temps lui ait manqué pour y mettre la
dernière main. Elle en eût fait disparaître des négligences de style et
quelques autres défauts, inséparables d’une production de premier jet.
Les proportions entre les différentes parties de l’ouvrage eussent été
mieux observées; et des divisions plus multipliées eussent offert des
points de repos à l’attention du lecteur.
Il était facile de corriger ces légères imperfections. Mais, à moins
que le besoin de clarté n’en fasse une loi impérieuse, l’éditeur doit
respecter non seulement la nature et l’ordre des idées, mais encore
jusqu’au plus simple arrangement de mots. Car les mots, pour qui sait
sentir, penser et s’exprimer, se placent naturellement suivant leurs
degrés d’importance: et, si une même phrase peut, indifféremment pour
le lecteur, être tournée de plusieurs manières, elle ne peut l’être que
d’une seule pour offrir le calque des impressions de l’auteur. Que sont
d’ailleurs de faibles taches dans une œuvre non moins remarquable par
la profondeur de la pensée que par le charme d’un style qui sait à la
fois revêtir d’élégance les déductions sévères de la logique et donner
une précision mathématique à des objets de goût?
L’auteur, développant les principes féconds de l’analogie entre toutes
les opérations de l’esprit, fait tomber la barrière élevée entre le
domaine de l’imagination et celui de la raison. Elle montre que, dans
nos conceptions les plus diverses, nous sommes toujours guidés par la
prévision de certains résultats, vers lesquels tendent tous efforts:
que dans tous les sujets d’étude, nos recherches, dirigées vers un
même but, se font par des procédés qui sont aussi les mêmes, d’après
une méthode constante: que toutes nos connaissances sont dominées par
un sentiment commun, celui d’ordre et de proportions, régulateur de
tout mouvement intellectuel, et s’enchaînent par des rapports, dont un
seul, bien constaté, en annonce nécessairement beaucoup d’autres. C’est
ainsi que, dans les lettres et les arts, se ressemblent les arrêts de
la raison et les oracles du goût. C’est ainsi encore que sont unis, par
les mêmes lois, l’ordre physique et l’ordre moral. De ce point de vue,
on distingue comment, par l’analogie, l’esprit humain a été conduit à
l’idée des dieux, de l’âme, des religions. Ses erreurs ont toujours
un fond de vérité: parce que, pour lui, l’ordre, les proportions,
la simplicité, ne cessent jamais d’être des nécessités; règles du
bien dans les choses morales, sources du vrai dans les choses
intellectuelles, caractères du beau dans les choses de pur agrément.
Des principes de l’auteur découle cette idée consolante que, toujours
et dans tout, les forces perturbatrices sont fonctions du temps, et
doivent, après un intervalle, généralement fort court, s’anéantir, pour
faire place à la régularité, qui tend à s’établir dans tout système, de
quelque nature qu’il soit. Alors la morale et la politique sont presque
des sciences exactes, et la vertu devient une vérité géométrique.
A ces aperçus philosophiques succèdent des réflexions littéraires, où
la justice, rendue à la tendance nouvelle, n’empêche pas d’apprécier
les formes aimables de nos devanciers, que, dans notre prédilection
pour le grave et l’exact, nous dédaignons trop aujourd’hui; oubliant
que la grâce a son positif, comme le positif a sa grâce.
Enfin quelques coups de pinceau, largement jetés dans ce tableau,
esquissent l’avenir de la littérature, où l’imagination, maîtrisée par
la science, et échauffée par la vérité, comme elle le fut autrefois
par l’erreur, au lieu de créer l’univers suivant les caprices de nos
volontés, déploiera la richesse de ses couleurs pour le peindre tel
qu’il est, dans sa réalité et dans son ensemble.
Cet opuscule est curieux aussi comme étude de la manière de l’auteur.
Il fera mieux sentir le mérite de la notice nécrologique insérée par
M. G. Libri dans le _Journal des Débats_ du 18 mai 1832, et que
nous avons cru devoir reproduire. Les pages où mademoiselle Germain
explique la marche du génie, qui s’élance au but en franchissant
les intermédiaires, et devine avant de pouvoir démontrer, sont le
tracé de l’itinéraire qu’elle-même a suivi dans ses travaux. Elles
sembleraient écrites de mémoire. Ainsi, dès que Chladni eut répété
à Paris ses célèbres expériences, dont la loi mathématique devint
aussitôt l’objet des recherches, elle s’écria, en se frappant le
front: «Je l’ai trouvée; mais je ne puis encore l’expliquer. Elle
est là; il ne s’agit plus que de l’en faire sortir.» Et il en sortit
effectivement une théorie, qui remporta le prix proposé par l’Institut.
A ce sujet, mademoiselle Germain disait, en riant, qu’elle savait les
mathématiques par sentiment, comme une autre avait su le grec. Mais
ce qui n’était qu’une plaisanterie pour un genre de connaissances
conventionnelles comme les langues, n’est pas sans vérité pour ce qui
tient au raisonnement. C’est que, dans le fait, le sentiment n’est
qu’un raisonnement non encore démêlé; c’est que le génie, quand il
paraît ne pas raisonner, a seulement raisonné trop vite pour être
suivi, trop vite pour se suivre lui-même; c’est que l’imagination et
le raisonnement ne sont, comme elle le pensait, que la même faculté
procédant avec plus ou moins de rapidité, et se rendant plus ou moins
compte de ses opérations.
LH ...
NOTICE
SUR
M^{lle} SOPHIE GERMAIN.
Mademoiselle Sophie Germain, née à Paris le 1^{er} avril 1776, et
morte le 17 juin 1831, fut une de ces femmes destinées à montrer, par
des travaux sévères, que l’intelligence de leur sexe ne cède en rien à
celle du nôtre.
Dès sa plus tendre enfance, elle se voua à l’étude des mathématiques.
Le motif qui détermina sa vocation mérite d’être raconté. Encore
enfant, à l’âge de treize ans, mademoiselle Germain fut frappée des
approches d’une révolution, dont on l’entendit, dès le commencement,
prédire l’étendue, et vers laquelle ses idées étaient continuellement
ramenées par les conversations qui avaient lieu chez son père, membre
de l’Assemblée Constituante. Elle sentait qu’une occupation forte
et soutenue pourrait seule faire diversion à ses craintes, lorsque
le hasard mit sous ses yeux l’_Histoire des mathématiques_ de
Montcula, où elle lut la mort d’Archimède, que ni la prise de Syracuse,
ni le glaive levé du soldat ennemi, n’avaient pu distraire de ses
méditations géométriques. Aussitôt le choix de la jeune Sophie est
arrêté pour une science dont elle connaît à peine le nom. Sans maître,
sans autre guide qu’un Bezout trouvé dans la bibliothèque de son père;
surmontant tous les obstacles par lesquels sa famille essaya d’abord
d’entraver un goût extraordinaire pour son âge, non moins que pour son
sexe; se relevant la nuit par un froid tel que l’encre gela souvent
dans son écritoire; travaillant enveloppée de couvertures, et à la
lueur d’une lampe, quand, pour la forcer à reposer, on ôtait de sa
chambre le feu, les vêtements et les bougies; c’est ainsi qu’elle donna
la première preuve d’une passion qu’on eut dès lors la sagesse de ne
plus contrarier.
Nous l’avons souvent entendue parler du bonheur dont elle jouit,
lorsque, après de longs efforts, elle put se persuader qu’elle
comprenait le langage de l’analyse. Après Bezout, elle étudia le calcul
différentiel de Cousin. Ce fut absorbée dans ces travaux qu’elle
traversa la Terreur.
Lors de la création des Écoles normale et polytechnique, elle se
procura des cahiers des leçons de divers professeurs. La chimie de
Fourcroy et l’analyse de Lagrange fixèrent spécialement son attention.
A cette époque, les professeurs, à la fin de leurs cours, avaient
l’excellente habitude d’engager les élèves à leur présenter des
observations par écrit. Mademoiselle Germain, sous le nom d’un élève
de l’École polytechnique, envoya les siennes à Lagrange, qui en fit
l’éloge, et qui, ayant ensuite appris le véritable nom de l’auteur,
vint chez elle lui témoigner son étonnement dans les termes les plus
flatteurs.
L’apparition d’une jeune géomètre fit beaucoup de bruit; et
mademoiselle Germain ne tarda pas à voir venir chez elle des savans
d’un mérite supérieur, dont les conversations fournirent des alimens à
son esprit.
Depuis la publication de l’ouvrage de M. Legendre sur la _Théorie
des nombres_, en 1798, elle se livra avec une passion constante à
l’étude de cette théorie. Plus tard, quand parurent les _Recherches
arithmétiques_ de M. Gauss, frappée de l’originalité des œuvres du
célèbre professeur de Gœttingue, elle y trouva un nouveau stimulant
vers ce genre d’analyse. Après de nombreuses recherches sur ce sujet,
elle entra, encore sous le nom supposé d’un ancien élève de l’École
polytechnique, en correspondance avec l’auteur, qui répondit au
géomètre inconnu de la manière la plus honorable. Cette correspondance
se continuait ainsi depuis plusieurs années, lorsque survint une
circonstance qui fit découvrir la pseudonymie. Pendant la campagne
d’Iéna, mademoiselle Germain recommanda M. Gauss à un ami de sa
famille, M. le général Pernetty, qui commandait l’artillerie quand
les Français occupèrent la ville de Brunswick, où résidait l’illustre
auteur; et les explications qui s’ensuivirent entre le général et le
savant apprirent à ce dernier le nom et le sexe de son correspondant.
Nous avons vu la lettre que mademoiselle Germain reçut alors de
M. Gauss: elle contient l’expression de la reconnaissance et de
l’admiration la plus vive.
Jusque là mademoiselle Germain n’avait rien publié. Il se présenta une
occasion remarquable qui la fit connaître comme auteur. Un physicien
allemand, Chladni, vint à Paris répéter ses expériences curieuses sur
les vibrations des lames élastiques. Elles firent sensation. Napoléon,
devant qui elles eurent lieu, s’y intéressa vivement, regretta qu’elles
ne fussent point soumises au calcul, et fit proposer, à cet effet,
un prix extraordinaire à l’Institut. Mais les géomètres furent tous
découragés par un mot de Lagrange, qui avait dit qu’il faudrait, pour
la solution de cette question, un nouveau genre d’analyse. Mademoiselle
Germain, malgré l’imposante autorité du géomètre de Turin, ne désespéra
point du succès. Elle étudia les phénomènes de mille manières, y
appliqua l’analyse, et envoya au concours un Mémoire, où elle donnait
une équation du mouvement des surfaces élastiques.
Mais la manière dont elle avait appris l’analyse, en suivant son
seul instinct, sans faire jamais un cours régulier et complet, ne
lui permit pas, malgré toute sa sagacité, de résoudre complètement
la question. Cependant elle avait ouvert le champ aux recherches; et
Lagrange tira du mémoire de mademoiselle Germain l’équation exacte. La
classe reconnut que l’auteur (anonyme) avait fait preuve de beaucoup
de mérite; et, afin de l’encourager à tenter de nouveaux efforts,
on reproduisit la question pour le concours suivant. Cette fois,
mademoiselle Germain, sans remporter encore le prix, fut plus heureuse;
elle obtint la _mention honorable_. Enfin, un troisième concours
fut ouvert, où son Mémoire fut couronné, en 1816.
Ce fut un évènement important dans la science que la découverte des
équations qui expriment les vibrations des surfaces élastiques. En
1824, à l’instigation de MM. Fourrier et Legendre, mademoiselle Germain
publia les _Recherches sur la théorie des surfaces élastiques_,
où elle exposa les fondemens de son analyse. En 1826, elle donna un
nouveau Mémoire sur la nature, les bornes et l’étendue de la question
des mêmes surfaces. Poursuivant en même temps es travaux sur la
théorie des nombres, elle avait essayé de démontrer le _théorème
de Fermat_; et, à cette occasion, elle trouva de beaux théorèmes
numériques, qui ont mérité d’être insérés par M. Legendre dans un
supplément à la seconde édition de sa _Théorie des nombres_.
En 1828, elle inséra dans les _Annales de physique et de chimie_
un article où elle discutait les principes de son analyse sur les
surfaces élastiques.
Quand éclata la révolution de juillet, elle se réfugia dans son
cabinet, comme elle l’avait fait lors de celle de 89; et ce fut pendant
la semaine de la bataille que, reprenant d’anciennes idées, elle
composa son _Mémoire sur la courbure des surfaces_, qui parut dans
les _Annales_ de M. Crelle, à Berlin.
Mais elle avait déjà ressenti, depuis quelque, temps, les atteintes
d’un mal terrible, d’un cancer, qui devait la conduire au tombeau. Elle
attendit et supporta la mort avec une rare constance. Sa philosophie et
sa bonté ne se démentirent pas un seul instant, pendant cette longue
et affreuse maladie, dans l’intervalle des crises de laquelle elle se
livrait toujours à son étude chérie.
Mademoiselle Germain ne s’était pas seulement adonnée à la géométrie;
elle possédait encore une foule de connaissances qui eussent suffi
à la réputation d’une autre femme. Elle était très versée dans les
sciences naturelles. Elle avait, en outre, appris seule le latin; non
pas pour lui-même, car à ses yeux les langues n’étaient qu’instrumens
d’étude, mais afin de pouvoir entendre divers ouvrages, notamment ceux
de Newton et d’Euler. On a, en outre, trouvé dans ses papiers des
réflexions philosophiques très fines; car elle s’était fort occupée
de métaphysique: faisant, disait-elle, beaucoup de cas de l’esprit
métaphysique, et fort peu des divers systèmes, qu’elle nommait les
romans des intelligences supérieures.
Sa conversation avait un cachet tout particulier. Les caractères
frappans en étaient un tact sûr pour saisir à l’instant l’idée-mère, et
arriver à la conséquence finale, en franchissant les intermédiaires;
une plaisanterie, dont la forme gracieuse et légère voilait toujours
une pensée juste et profonde; une habitude, qui lui venait de la
variété de ses études, de rapprochemens constans entre l’ordre physique
et l’ordre moral, qu’elle regardait comme assujettis aux mêmes lois. Si
l’on y joint un sentiment continuel de bienveillance, qui la faisait
s’oublier toujours pour ne songer qu’aux autres, on sentira quel en
devait être le charme.
Cet oubli d’elle-même, elle le portait dans tout. Elle le portait dans
la science, qu’elle cultivait avec une entière abnégation personnelle,
sans songer aux avantages que procurent les succès; s’applaudissant
même de voir quelquefois ses idées fécondées par d’autres personnes,
qui s’en emparaient; répétant souvent que peu importe de qui vient une
idée mais seulement jusqu’où elle peut aller; et heureuse, dès que
les siennes donnaient leurs fruits pour la science, n’en retirât-elle
aucun pour la réputation, qu’elle dédaignait, et nommait plaisamment la
gloire des bourgeois, la petite place que nous occupons dans le cerveau
d’autrui.
Elle le portait aussi, ce caractère noble, dans ses actions, toujours
marquées au coin de la vertu, qu’elle aimait, disait-elle, comme une
vérité géométrique. Car elle ne concevait pas qu’on pût aimer les idées
d’ordre dans un genre sans les aimer dans un autre; et les idées de
justice, de vertu, étaient, suivant ses expressions, des idées d’ordre,
que l’esprit devrait adopter, même quand le cœur ne les ferait pas
chérir.
Telle fut cette femme supérieure, qui de toutes a poussé le plus loin
les études mathématiques: la seule, à notre avis, qui leur ait fait
faire des progrès réels. La théorie du son et l’analyse indéterminée
feront long-temps vivre son nom.
Étranger à son pays, mais non à son affection et aux objets de ses
travaux, j’ai cru devoir déposer sur la tombe de mademoiselle Germain
l’hommage de mes profonds regrets et de mon admiration.
G. LIBRI,
Membre de l’Académie des sciences.
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
SUR
L’ÉTAT DES SCIENCES
ET DES LETTRES,
AUX DIFFÉRENTES ÉPOQUES DE LEUR CULTURE.
CHAPITRE PREMIER.
Comment les sciences et les lettres sont dominées par un sentiment qui
leur est commun.
Lorsqu’on envisage sous un point de vue général les divers travaux de
l’esprit humain, on est frappé de leur similitude. Partout de certaines
lois ont été observées: ou, si elles ne l’ont pas été, leur défaut
s’est fait sentir; et, dans ce dernier cas, soit que l’ouvrage renferme
un corps de doctrine, soit qu’il ait été destiné au simple amusement,
il n’a pas les conditions de la durée. A la première curiosité, bientôt
épuisée, succédera un entier oubli.
Les lois dont nous parlons ont régi la pensée de l’homme long-temps
avant qu’il ait eu le loisir de réfléchir. Le spectacle de l’univers
en était empreint; la mémoire les a reproduites; l’imagination, jusque
dans ses caprices, leur est demeurée assujétie; plus tard, elles ont
servi de guide à la raison.
S’il nous était donné de pénétrer la nature des choses; si les
observations, les réflexions, les théories, qui composent notre
richesse intellectuelle, n’étaient pas de l’homme, nous choisirions
avec certitude entre ces deux propositions: ou le type que nous
trouvons en nous-mêmes et dans les objets extérieurs nous révèle les
conditions de l’être; ou ce type, nous appartenant en propre à nous
seuls, atteste seulement la manière dont nous pouvons comprendre les
possibles.
Cette haute connaissance nous est à jamais interdite. Mais, en
nous bornant à chercher comment un sentiment profond d’ordre et de
proportions devient pour nous le caractère du vrai en toutes choses,
nous pourrons parvenir à voir que, dans les divers genres, nos études,
tournées vers un même but, emploient des procédés qui sont aussi les
mêmes.
En effet, s’agit-il du plan d’un ouvrage, de l’argument d’un poème?
l’esprit exige de la clarté; il veut que les parties soient liées
entre elles, avec assez d’art pour que leur rapport s’aperçoive d’un
coup d’œil; il demande un ordre facile à saisir; il aime la simplicité,
source de l’élégance. L’emploi du merveilleux est soumis aux mêmes
règles. L’imagination peut adopter d’ingénieuses fictions; mais alors
un certain module intellectuel remplace ce qui manque à la réalité des
objets. Les oracles du goût et les arrêts de la raison se ressemblent;
l’ordre, la proportion et la simplicité ne cessent pas d’être des
nécessités intellectuelles. Les sujets sont différens; mais le jugement
est constamment appuyé sur ce type universel, qui appartient également
et au beau et au vrai.
Voulons-nous étudier les êtres naturels? Nous les classons suivant nos
convenances; et la notion méthodique des genres et des espèces imprime
à l’histoire naturelle le cachet de l’esprit de l’homme.
A l’égard des sciences exactes, le sentiment d’ordre et de proportions,
qui partout ailleurs guide ou le goût ou la raison, fait place
à la connaissance certaine d’un ordre déterminé de proportions
connues et mesurables. On dirait que, munie d’un instrument nouveau,
l’intelligence humaine a renoncé à sa marche accoutumée. La
ressemblance à son modèle intérieur n’est plus pour elle le caractère
du vrai, qu’elle atteint de plus près; l’objet de ses études présente
au plus haut degré les conditions qu’elle poursuit partout ailleurs; et
l’attention, fixée sur cette heureuse réalisation, y est absorbée tout
entière.
Sans doute, l’impression produite par la lecture d’un ouvrage
d’imagination est autre que celle qui résulte de l’étude d’un traité
de géométrie. Sans doute aussi, certains esprits admirateurs des
riantes images, s’abandonnant uniquement à ce goût, deviendront
tout-à-fait incapables d’application; tandis que d’autres,
exclusivement livrés à la contemplation de la vérité démontrée,
demeureront distraits ou incertains lorsqu’ils ne rencontreront pas une
évidence complète. Ne nous pressons pourtant point de conclure qu’il
n’existe aucun lien commun entre des œuvres qui paraissent d’abord
si différentes. Assistons à leur création, et nous reconnaîtrons
bientôt que l’esprit humain est guidé dans toutes ses conceptions par
la prévision de certains résultats, vers lesquels tendent tous ses
efforts. Observons la manière dont il procède, et nous ne saurons
douter qu’il n’agisse toujours d’après une méthode constante. Suivons
les diverses époques de la composition, et il deviendra évident que la
littérature la plus élevée, comme les découvertes dont s’enrichit la
science, ont été inspirées par un sentiment d’ordre et de proportions
qui est le régulateur de tout mouvement intellectuel.
Ne nous en étonnons pas: l’esprit humain obéit à des lois; elles sont
celles de sa propre existence; elles lui fournissent une mesure commune
entre toutes les existences qu’il conçoit en dehors de la sienne; elles
deviennent nécessairement les mobiles de tous ses travaux, les sources
de tous ses plaisirs.
Un trait de génie, un trait d’éloquence, dans les sciences, dans les
beaux-arts, dans la littérature, nous plaisent, en effet, par une seule
et même raison: ils dévoilent à nos yeux une foule de rapports qui nous
avaient échappé. Nous nous trouvons tout d’un coup transportés dans
une haute région, d’où se découvre à nous un ordre inattendu d’idées ou
de sentimens. Le plaisir de la surprise émeut notre âme; elle rend un
hommage involontaire à son bienfaiteur; et cet hommage même est encore
pour elle un plaisir nouveau.
Voyons d’abord quel est le caractère des premiers essais.
Le sujet est choisi; les idées viennent en foule assaillir
l’imagination du poète; une multitude de ressorts semblent pouvoir
donner la vie à sa composition; le mécanisme se multiplie et s’entrave;
le poète hésite, s’arrête, revient sur ses pas. Du milieu de cette
lutte tumultueuse entre des projets contraires surgit enfin une idée
simple. Soit que déjà elle ait été entrevue, soit qu’elle se présente à
lui pour la première fois, l’auteur sent que cette idée est celle qu’il
avait poursuivie.
Une remarque, un fait imprévu, ouvre-t-il carrière à des recherches
nouvelles? Le géomètre, après avoir mûrement examiné tout ce qui, dans
la science déjà faite, peut lui prêter secours, circonscrit le sujet
qu’il va traiter. Bientôt il entrevoit des résultats qu’il ne peut
encore atteindre; son imagination s’élance, pour les saisir, dans les
routes qu’elle s’est frayées; il craint de s’être égaré, il rétrograde;
un grand nombre d’idées se sont jointes à celles qui furent les
premières; elles compliquent le sujet, et suspendent le jugement. Mais,
à travers ce chaos de pensées, le génie en distingue une simple; son
choix est irrévocablement fixé; il sait qu’elle sera féconde.
Vient ensuite l’exécution.
En traçant son plan, le poète ne perdra jamais de vue l’idée
principale. Elle donnera à son travail l’unité d’intérêt et d’action,
source de toute beauté véritable. Elle lui offre le moyen de satisfaire
au besoin d’ordre et de proportions qu’un sentiment universel a mis au
premier range entre les préceptes du goût et de la raison. Le poète se
complaira dans les développemens de cette idée-mère.
De son côté, le géomètre a toujours présente l’idée heureuse qui dirige
ses recherches. Toutes les forces de son intelligence seront employées
à dérouler la chaîne des vérités contenues dans cette vérité première;
et l’unité de composition ne sera nulle part ailleurs aussi sensible.
L’ordre de son travail est déterminé; il ne saurait l’intervertir.
L’évidence est pour lui la condition du succès; il prend la méthode
qu’il croit propre à l’y conduire, et entre ensuite avec joie dans la
carrière ouverte à ses espérances.
Les auteurs dont nous comparons les travaux ont surmonté les premières
difficultés; ils ont observé, entre les divisions adoptées, cette juste
proportion d’étendues respectives, qui, sans nuire au sentiment de la
continuité, permet et marque les repos.
Pour remplir ensuite les cadres qu’ils ont formés, ils s’abandonneront
encore une fois aux inspirations de leur génie. Mais, à présent que
les limites du sujet sont parfaitement arrêtées, ils n’auront plus à
craindre de se perdre: l’un, dans le champ immense d’une imagination
fertile en inventions; l’autre, dans cet océan des possibilités, d’où
l’on aborde avec tant de difficulté sur le terrain ferme de la vérité
démontrée. Souvent encore, dans le cours du travail, s’entrecroiseront
des idées qui, bien que nées du sujet, nuiraient cependant ou à la
rapidité ou à la clarté du développement. S’ils mettaient trop de soin
à éviter une telle surabondance d’invention, nos auteurs arrêteraient
l’élan de leurs pensées. Plus tard, ils reverront leurs premières
ébauches, et n’y conserveront plus que les traits nécessaires.
Changeant de rôle, ils se feront juges de leur propre ouvrage.
Ils examinent d’abord la marche des idées. Celles qui pourraient, d’un
côté, partager l’intérêt, de l’autre, suspendre l’attention et détruire
ainsi l’unité de composition, seront écartées. Elles iront enrichir
soit de gracieux épisodes, soit de savantes annotations; ou, si, trop
éloignées du sujet qui les a fortuitement amenées, elles ne peuvent se
placer convenablement dans l’ouvrage même, elles deviendront peut-être
l’origine d’une production nouvelle. Ainsi la branche développée dans
la saison actuelle offre quelquefois le rudiment d’une végétation
prochaine.
Les différentes parties du style seront l’objet d’un autre genre de
corrections. L’homme de lettres s’occupera du choix des mots, de leur
arrangement, de l’harmonie du vers, ou de celle de la phrase. Un
grand nombre de convenances, difficiles à concilier, seront soumises
au jugement du goût, tantôt si prompt à décider, tantôt si lent à
prononcer; dont les opérations nous échappent souvent, mais qui
pourtant agit toujours conformément aux règles de la raison, lors même
qu’il semble ne suivre d’autres lois que ses propres caprices.
La langue des calculs peut donner lieu à des corrections qui lui
sont propres; car elle a aussi son style, et tous les auteurs ne
l’écrivent pas avec le même degré de perfection. Au choix des mots
correspond celui des caractères. A la vérité, ceux-ci sont tellement
conventionnels, qu’il faut, dans chaque occasion, exprimer quelle
valeur on leur attribue: cependant leur emploi est astreint à certaines
convenances, qui ne tiennent pas uniquement aux habitudes consacrées.
Les formules remplacent la phrase; elles peuvent être plus ou moins
élégantes. L’analyse parle aux yeux. Ainsi, au lieu de l’harmonie de
l’accord entre les sons, elle doit présenter entre ses divers élémens
des rapports d’ordre et de simplicité. Les personnes initiées à ce
genre de discours trouvent bien certainement dans la contemplation des
formules une sorte de charme qui les entraîne vers l’étude. Et, si les
bons auteurs sont doués d’une finesse de tact, qui leur dit quelles,
entre ces formules, il faut écrire, et quelles seulement indiquer; si
leurs décisions sont tantôt spontanées, tantôt réfléchies, c’est que ce
tact n’est autre chose que le goût appliqué à des objets qu’on paraît
avoir crus étrangers à son empire.
Nous venons de voir combien les productions intellectuelles les
plus diverses ont entre elles de ressemblances véritables; comment
un sentiment d’ordre et de proportions, après avoir présidé aux
inspirations du génie, en dirige l’emploi, et se fait encore sentir
dans les dernières corrections de l’ouvrage.
Mais si la marche de l’esprit est partout la même, les objets qu’il
peut envisager sont d’une variété infinie. Au premier coup d’œil,
ce qui tient à cette variété doit plus frapper que l’identité des
rapports dont nous avons parlé. Aussi les opérations intellectuelles,
qui, au fond, sont les mêmes, ont-elles reçu divers noms, suivant la
nature des sujets qu’elles embrassent. La différence dans les mots,
différence d’autant plus naturelle que chacune des branches de nos
connaissances a été pendant long-temps, pour ainsi dire, exclusive de
toutes les autres, tend à perpétuer l’opinion d’une séparation réelle
entre les facultés de l’esprit: comme si, par exemple, l’allégorie
elle-même n’était pas assujétie aux préceptes de la raison, et comme
si la découverte d’une loi de la nature avait pu se passer du secours
de l’imagination. Sans doute, le poète ne nous rendra pas compte des
discussions pleines de finesse qui ont précédé l’adoption des emblèmes
pour lesquels il s’est décidé: et l’homme de génie qui a surpris un des
secrets de l’ordre naturel ne nous dira pas non plus combien de fois
son imagination s’est égarée autour de la vraie route. Chaque auteur a
mis, au contraire, tous ses soins à faire disparaître la trace de ses
premiers essais, pour ne conserver que les formes propres au sujet. Le
lecteur vient ensuite chercher, suivant ses dispositions personnelles,
soit un délassement agréable, soit une instruction solide. Le titre
du livre suffit pour qu’il soit certain de n’avoir à faire usage que
du degré d’attention qu’il veut accorder, et il est naturellement
porté à croire que les auteurs eux-mêmes ont écrit ou dans l’abandon
d’une imagination qui erre en liberté, ou avec l’austère méthode d’une
déduction qui ne permet aucun écart. De là cette séparation, jadis si
respectée, entre le domaine de l’imagination et celui de la raison.
Disons aussi que, dans un temps déjà éloigné, l’extrême division du
travail, nécessaire à la science naissante, avait dû accréditer l’idée
de spécialité dans les facultés de l’âme. Mais, aujourd’hui que les
bienfaits de l’imprimerie assurent à l’esprit humain la jouissance de
tout ce que les générations précédentes ont accumulé d’observations,
de comparaisons, de théories, de vérités incontestables, il n’aura
plus à refaire les premiers pas; ses forces réelles augmenteront
chaque jour; et déjà nous nous trouvons ramenés, par la voie d’une
instruction approfondie, vers ces idées de simplicité et d’unité qui
furent autrefois des révélations du génie, devinant sa propre nature,
et s’efforçant d’en étendre les lois sur l’univers entier.
Ah! n’en doutons plus, les sciences, les lettres et les beaux-arts
sont nés d’un seul et même sentiment. Ils ont reproduit, suivant les
moyens qui constituent l’essence de chacun d’eux, des copies sans cesse
renouvelées de ce modèle inné, type universel de vérité, si fortement
empreint dans les esprits supérieurs.
Un coup d’œil jeté sur l’histoire de l’esprit humain va maintenant nous
montrer comment, jusque dans ses écarts, et en vertu des lois de son
être, tous ses efforts ont été dirigés vers l’ordre, la simplicité et
l’unité de conception.
CHAPITRE II.
Considérations générales sur l’état des sciences et des lettres, aux
différentes époques de leur culture.
Si nous remontons jusqu’à l’origine de la littérature, nous verrons
qu’elle a commencé la première fois que, sortant du cercle étroit des
intérêts personnels, l’homme a essayé de communiquer à ses semblables
des sentimens et des idées qui n’avaient aucun but usuel.
Le récit des évènemens remarquables, la peinture des grandes scènes de
la nature, n’étaient encore que de simples copies de choses existantes.
Lorsque, au lieu de s’astreindre à faire le récit de certains faits, ou
à dévoiler un certain état de choses, l’homme de génie est parvenu à
reproduire, à l’aide d’une action dont il avait imaginé les ressorts,
des impressions reçues d’ailleurs, il s’était déjà élevé jusqu’à la
notion abstraite de l’ordre, pour y puiser la première des règles de sa
composition. Il a voulu captiver l’attention des autres hommes; l’unité
d’action, l’unité d’intérêt, la clarté de l’exposition ont été pour
lui des moyens de succès, avant que l’esprit d’examen en eût fait des
préceptes de l’art.
Jeté sur la terre, au milieu de l’immensité des choses, frappé à la
fois par le spectacle d’une infinité de merveilles, l’homme n’a rien
trouvé au-dehors de lui de plus merveilleux que lui-même. Il a étendu
son existence sur tout ce qui l’environnait. Il a d’abord senti son
individualité: cherchant partout sa propre image, il a personnifié les
êtres inanimés, les êtres intellectuels, enfans de son imagination.
Ceux-ci ont présidé à tous les actes et à tous les phénomènes de
l’ordre naturel. Ainsi se manifestaient déjà, à cette première époque
de la culture intellectuelle, le sentiment profond d’un lien commun
entre tous les êtres, et celui d’un type universel, gravé dans
l’intelligence humaine, pour lui servir de modèle.
Les sciences n’existaient pas encore; mais le besoin d’expliquer
s’était fait sentir. La première des littératures fut poétique; et
ce qui tenait lieu des sciences physiques n’était pas moins poétique
que la littérature elle-même. Ou plutôt, ces deux branches du savoir,
tellement séparées aujourd’hui qu’il faut de la sagacité pour
remarquer ce qu’elles ont de commun, étaient, dans ces premiers temps,
entièrement confondues. Qu’importait, en effet, à l’égard du caractère
de la composition, que le sujet fût l’homme lui-même, ou quelqu’un des
dieux, demi-dieux, ou génies qu’il avait dotés de l’intelligence et des
passions humaines? Des êtres si pareils pouvaient même agir de concert,
sans nuire à l’homogénéité d’invention; le merveilleux les unissait.
Nous apercevons, dans ces premiers essais de la pensée, le goût des
idées générales et le sentiment d’analogie, qui se reproduiront,
dans la suite, sous les formes les plus variées. L’individualité et
l’intelligence de l’homme, en vertu desquelles ses actions sont
dirigées vers le but qu’il veut atteindre, lui ont été connues en même
temps que sa propre existence. Dès qu’il porte ses regards autour
de lui, qu’y cherche-t-il? ce qu’il a rencontré en lui-même. Il
remarque dans les actes de la nature un ordre et une succession qui
lui paraissent tendre vers un but déterminé; il ne suppose pas d’autre
cause que l’action d’une intelligence et d’une volonté; et cette
intelligence, cette volonté, il ne peut les concevoir sans en investir
un être quelconque. Il imagine des êtres invisibles, parce qu’en effet
n’en voit aucun. Ce sont, suivant l’importance des actes dont il les
suppose auteurs, des dieux, des demi-dieux, ou seulement des génies
subalternes. Ces êtres sont amis ou ennemis; ils combattent entre eux
ou ils unissent leurs forces: ils ont nos affections, nos haines, nos
passions, nos intérêts; ils sont faits à notre image. Et pourtant,
nous ne pouvons ni les voir, ni les entendre, ni les palper: ils sont
donc immatériels; ce sont des esprits. Fidèle à sa pensée constante,
l’homme n’a jamais cessé de regarder son existence propre comme le
type de toutes les autres existences. Après avoir dit: «Les esprits
existent, ils connaissent, ils veulent, ils agissent, et leurs actions
se manifestent par les changemens matériels qu’ils opèrent,» il devait
chercher en lui-même quelque chose de semblable. Nos connaissances, nos
volontés et le principe de nos actions ont donc été attribués à une
substance immatérielle, qui, suivant la diversité de ses opérations, a
reçu différens noms.
Cette ébauche de nos connaissances nous montre l’origine de la plupart
des idées qui ont été reproduites depuis. La littérature a conservé
les fictions qui furent regardées autrefois comme des réalités; les
sciences physiques ont recueilli les observations que ces fictions
expliquaient; la philosophie y a puisé ses systèmes; et les religions y
ont pris les élémens de leurs croyances.
Sans nous astreindre à aucun ordre historique, suivons la marche de
l’esprit humain.
Les observations se sont multipliées. La régularité des mouvemens
célestes et la constance des phénomènes sublunaires ont décelé des
lois immuables. Les volontés d’une multitude de personnes n’ont pas
ce caractère. Un seul homme peut avoir des volontés relatives à des
objets différens; et, s’il était chargé de diriger à la fois plusieurs
genres d’actions, il établirait un ordre constant, qui le dispenserait
d’une attention de détail. A cet égard, l’état de société présente des
exemples. L’homme a dit alors: «Un seul être a voulu l’univers, et il
le gouverne; ses volontés sont immuables.»
Nous voyons naître nos semblables; nous avons commencé: l’univers a
donc eu aussi un commencement.
Nous avons une âme immatérielle; elle est la force motrice qui produit
nos actions. L’Être des êtres est immatériel; il a créé toutes choses,
et il agit sur elles.
Il a créé l’univers; il existait donc avant cet univers.
L’esprit humain était arrivé aux limites des analogies. Au-delà, il
n’avait plus aucune idée de l’être, car il manquait de modèle. Cette
négation d’idée, cette limite de la pensée a été exprimée; l’infini
est son nom: s’il s’agit de la durée, c’est l’éternité. Le Créateur de
l’univers n’a pas commencé; il ne doit pas finir: il est éternel.
Dans ce qui précède, on ne voit pas clairement comment on a été conduit
à cette dernière partie de la proposition: «il ne doit pas finir.»
Le voici. Nous assistons au commencement et à la fin d’existences
pareilles à la nôtre: ces deux époques sont les limites de la vie. En
deçà et au-delà nous trouvons le temps, qui ne leur appartient pas;
mais nous voyons que d’autres existences en jouissent: ce genre de
limites est donc relatif. Ainsi la durée de notre vie est comprise
entre deux limites de même genre. L’analogie voulait que l’existence
dont on avait reculé l’origine jusqu’à la limite absolue fût aussi
comprise entre deux limites de même genre: elle ne devait pas finir,
puisqu’elle n’avait pas commencé. L’intelligence humaine s’était déjà
approprié la spiritualité; elle devait prendre aussi possession de
l’éternité; car, nous l’avons déjà dit, sa méthode habituelle est
de transporter hors d’elle-même les lois de sa propre existence; de
chercher dans les analogies ce qui manque encore à ses nécessités
intellectuelles, et de reporter ensuite vers elle-même les supplémens
dont les objets extérieurs lui ont donné l’idée. Elle était donc
naturellement conduite à l’éternité de l’âme. On sait qu’en effet cette
opinion, présentée sous différentes formes, a eu de nombreux partisans.
Cependant l’idée, moins analogique, de la simple immortalité a prévalu.
Ajoutons encore quelques observations.
Lorsque l’individualité multipliée des êtres invisibles satisfaisait
son imagination, l’homme n’avait pas encore pratiqué les différens
arts en vertu desquels il assigne aux ouvrages de ses mains une
destination conforme à ses volontés. Les procédés mécaniques lui
apprirent que, après avoir transformé les agens naturels, il pouvait
aussi leur communiquer un mouvement plus ou moins durable; l’analogie
lui fit ainsi penser que l’être unique qui gouvernait le monde en était
l’architecte.
On avait été mené directement à dire que le Créateur de l’univers
n’avait pas commencé; l’idée qu’il ne doit pas finir est presque
symétrique de la première. Eh bien! en s’appropriant le genre de
limites que son esprit avait atteint, l’homme ne l’adopte plus pour
origine; mais il en fait le terme de son existence immatérielle. Cette
espèce de paradoxe s’expliquera lorsque nous nous occuperons de la
liaison établie entre la morale et les croyances.
Nous venons de tracer la marche la plus simple que l’intelligence
humaine ait pu suivre. Témoin des merveilles de la nature; voulant,
parce que le besoin s’en faisait sentir à elle, la simplicité, l’ordre
et les proportions dans ses propres ouvrages, elle attribue, et
l’unité, et l’ordre, et les proportions qu’elle remarque dans l’univers
à la volonté du Créateur. Mais l’esprit philosophique ne pouvait se
contenter d’une explication également applicable aux faits les plus
contraires. Par son essence, la volonté est plus ou moins arbitraire:
il fallait à l’esprit philosophique un plus ferme appui; il lui fallait
partout les lois de la nécessité. Tantôt la toute-puissance divine fut
soumise à ces lois; tantôt la matière elle-même et ses accidens furent
regardés comme nécessaires.
Pressé de trouver au dehors les ressemblances à son modèle intérieur;
encore peu informé des vérités de la nature; ignorant et la quantité de
chaque phénomène et leurs rapports entre eux, l’homme de génie, inspiré
par le sentiment profond des conditions de l’être, était entraîné vers
la recherche d’une dépendance mutuelle entre les faits dont il était
le témoin. Il les coordonnait suivant ses convenances intellectuelles,
et demandait aux analogies ce qui manquait encore à ses connaissances
positives. L’esprit de système devait sans doute égarer l’intelligence
humaine: c’était l’effet inévitable de son penchant à mettre à la place
des certitudes, qui n’étaient pas acquises, mille conjectures hardies,
qui, démenties ensuite par des observations nouvelles, léguaient aux
générations suivantes de véritables préjugés à l’égard des faits encore
inconnus. Il est pourtant certain que cet esprit n’a jamais cessé
d’être guidé par la prévision de la vérité.
Dans ces derniers temps, on a voulu recueillir en un seul faisceau
les différentes branches de la science. L’auteur de la préface de
l’Encyclopédie dit, en la terminant: «L’univers, pour qui saurait
l’embrasser» d’un seul coup d’œil, serait un fait unique, une «grande
vérité.» Ces paroles remarquables renferment le secret des efforts de
l’esprit humain.
Chacun des systèmes qu’il a enfantés avait pour but de concentrer en un
fait unique les faits alors connus. On établissait entre ces faits la
relation de cause à effet: on voulait une raison pour qu’ils fussent.
On cherchait une unité, des rapports, un ordre, des proportions, parce
que ces conditions sont le caractère du vrai. On n’était pas en état de
leur donner un appui solide; mais on généralisait, avec plus ou moins
de bonheur, les résultats dont on avait acquis la certitude. Une vérité
découverte prêtait son caractère propre à un vaste système; et mille
suppositions comblaient ensuite l’intervalle entre elle et celles qui,
placées dans un rang secondaire, semblaient devoir s’y lier.
Une idée dominante se retrouve partout; l’homme s’est cru le modèle de
tous les êtres, le but vers lequel ils tendent, le centre de l’univers.
Non seulement ses convenances intellectuelles devaient être réalisées
en toutes choses; mais encore ses moindres convenances usuelles étaient
la cause finale des êtres les plus éloignés de lui. Ainsi le soleil,
la lune, les étoiles sans nombre et presque invisibles, sont là tout
exprès pour fertiliser ses champs et éclairer ses veilles. Le moindre
brin d’herbe développé sans culture, l’animal du désert, le coquillage
qui habite le fond des mers, ont leur utilité, ou, en d’autres termes,
ils sont faits pour l’homme. On poursuivait l’unité et l’ordre; on les
concevait dans des relations imaginaires. Il y eut d’abord erreur du
jugement; mais l’amour-propre sanctionna bientôt cette erreur, et les
religions la consacrèrent.
Nous voyons encore aujourd’hui la trace des opinions qui rapportent
toute autre existence à celle de l’homme.
Nous appelons cependant fausses sciences deux branches de l’ancien
savoir, qui, sous les noms d’_alchimie_ et d’_astrologie
judiciaire_, ont joui pendant long-temps de la plus haute estime.
La première enseignait que le corps humain est l’abrégé de l’univers.
Les diverses substances qu’elle soumettait à ses opérations avaient
reçu les noms des divers organes avec lesquels elles avaient des
ressemblances prétendues. Le foie de soufre, par exemple, est encore
connu dans le langage vulgaire. Cette science voulait aussi l’unité:
car ses investigations avaient pour buts la panacée, ou le remède
universel, et l’alkoës, ou le dissolvant général, par lequel toutes
les autres substances devaient finir par être réduites en un seul
élément, qui était l’eau. Les métaux étaient l’objet de mille doctrines
singulières: on établissait des rapports entre eux et les planètes,
dont on leur avait donné les noms.
L’astronomie judiciaire apprenait l’influence des astres sur le sort de
chaque individu. L’homme, persuadé de son importance, s’imaginait qu’il
était menacé par l’apparition des comètes. Les grands de la terre,
renchérissant sur cet amour-propre, ne concevaient pas d’évènement plus
remarquable que leur propre mort: aussi ne doutaient-ils pas qu’elle ne
fût annoncée par ces astres vagabonds, qui bien certainement n’auraient
pas pris la peine de visiter la terre s’ils n’eussent été chargés
d’avertir ses habitans d’un tel malheur.
Si nous avons renoncé à ces antiques erreurs, nous conservons encore,
dans nos argumentations, l’invincible habitude de juger de la nature
des choses par la possibilité de nous en former une idée; et une
proposition est affirmée ou niée suivant que nous pouvons ou ne
pouvons pas en concevoir l’existence. Ainsi nous disons hardiment que
la matière est divisible à l’infini; parce qu’il nous est facile de
continuer à l’infini l’opération arithmétique de la division. Nous
disons que la matière ne peut penser; parce qu’elle est divisible à
l’infini, et que l’unité de nos opérations intellectuelles répugne à
l’idée de la divisibilité. Nous ne savons néanmoins toutes ces choses
ni à posteriori, puisque l’expérience ne peut les atteindre; ni à
priori, puisque, la matière ne nous étant connue que par de simples
perceptions, nous en ignorons complètement l’essence. On croirait,
à voir notre assurance, que, à l’exemple du géomètre, nous sommes
parvenus à exprimer la nature du sujet avec une telle précision que
toutes ses propriétés sont renfermées dans notre définition. Mais
combien est grande la différence! Au lieu d’une équation absolue
qui renferme l’objet de nos recherches tout entier, en sorte que
rien de ce qui lui appartient ne puisse être étranger à cette espère
de définition caractéristique, nous connaissons seulement quelques
propriétés relatives à nos sens. Que penser de la singulière assurance
avec laquelle, lorsque nous avons à balancer les probabilités dans
des questions qui ont si peu de prise, nous n’hésitons pourtant pas à
nous écrier: «Il est évident; il est absurde; il faut être de mauvaise
foi pour ne pas convenir,etc.» Avouons-le: la philosophie a fait des
progrès réels; mais elle doit encore subir de grands changemens, si
elle peut espérer d’arriver à l’exactitude.
Nous avons déjà remarqué qu’il existe en nous un sentiment profond
d’unité, d’ordre et de proportions, qui sert de guide à tous nos
jugemens. Nous y trouvons dans les choses morales la règle du bien;
dans les choses intellectuelles, la connaissance du vrai; dans les
choses de pur agrément, le caractère du beau.
Il nous est difficile de savoir si les conditions qui sont imposées à
notre approbation en toutes choses sont le résultat immédiat des lois
de l’être, ou si elles dérivent seulement d’un rapport entre toute
autre réalité et celle de notre existence.
Plusieurs philosophes paraissent s’être proposé, plus ou moins
directement, les questions que ce doute pourrait faire naître. Les uns
ont vu dans les causes occasionnelles de nos sensations des qualités
correspondantes à ces causes; d’autres ont prétendu nier l’existence
des objets qui nous sont extérieurs.