Tout ce détail immense semble dominé par deux idées: la centralisation

de l'ordre financier, de l'ordre judiciaire. Dans le premier, tout

abouti à la Chambre des comptes; dans le second, tout au Parlement.

Les chefs des administrations financières (domaine, aide, trésor des

guerres) sont réduits à un petit nombre; mesure économique qui

contribue à assurer la responsabilité. La Chambre des comptes examine

les résultats de leur administration; elle juge en cas de doute, mais

sur pièces et sans plaidoiries.

Tous les vassaux du roi sont tenus de faire dresser les aveux et

dénombrements des fiefs qu'ils tiennent de lui, et de les envoyer à la

Chambre des comptes[412]. Ce tribunal de finance se trouve ainsi le

surveillant, l'agent indirect de la centralisation politique.

[Note 412: Ord., p. 109.]

L'élection est le principe de l'ordre judiciaire; les charges ne

s'achètent plus. Les lieutenants des sénéchaux et prévôts sont élus

par les conseillers, les avocats _et autres saiges_.

Pour nommer un prévôt, le bailli demande aux «advocats, procureurs,

gens de pratique _et d'autre estat_» la désignation de trois ou quatre

personnes capables. Le chancelier et une commission du Parlement,

«appelez avec eux des gens de notre grand conseil et des gens de nos

comptes,» choisissent entre les candidats.

Aux offices notables, c'est directement le Parlement qui nomme, en

présence du chancelier et de quelques membres du grand conseil.

_Le Parlement élit ses membres_, en présence du chancelier et de

quelques membres du grand conseil. Ce corps se recrute désormais

lui-même; l'indépendance de la magistrature est ainsi fondée.

Deux juridictions oppressives sont limitées, restreintes. L'hôtel du

roi n'enlèvera plus les plaideurs à leurs tribunaux naturels, ne les

ruinera plus préalablement en les forçant de venir des provinces

éloignées implorer à Paris une justice tardive. La charge du grand

maître des eaux et forêts est supprimée. Ce grand maître,

ordinairement l'un des hauts seigneurs du royaume, n'avait que trop de

facilités pour tyranniser les campagnes. Il y aura six maîtres, et

l'on pourra appeler de leurs tribunaux au Parlement. Les _usages_ des

bonnes gens seront respectés. Les louvetiers n'empêcheront plus le

paysan de tuer les loups. Il pourra détruire les nouvelles garennes

que les seigneurs ont faites, en dépeuplant le voisin des hommes et

habitants, et le peuplant de bêtes sauvages[413].»

[Note 413: Ord., p. 163.]

Dans la lecture de ce grand acte, une chose inspire l'admiration et le

respect, c'est une impartialité qui ne se dément nulle part. Quels ont

été les véritables rédacteurs? De quel ordre de l'État est-elle plus

particulièrement émanée? On ne saurait le dire.

L'Université elle-même, à qui elle est principalement attribuée dans

le préambule[414], ne pouvait avoir cet esprit d'application, cette

sage pratique. La remontrance de l'Université, telle qu'on la lit dans

Monstrelet, n'est guère qu'une violente accusation de tel abus, de tel

fonctionnaire.

Les parlementaires, auxquels l'ordonnance accorde tant de pouvoir, ne

semblent pourtant pas avoir dominé dans la rédaction. On leur

reproche l'ignorance de quelques-uns d'entre eux, leur facilité à

recevoir des présents; on leur défend d'être plusieurs membres du

Parlement d'une même famille.

[Note 414: «Eussions requis les Prélats, Chevaliers, Écuyers,

Bourgeois de nos citez et bonnes villes, et mesmement nostre

très-chière et très amée fille l'Université de Paris... que nous

baillâssent leur bon avis...» Ord., p. 71.]

Les avocats, notaires, greffiers, sont tancés pour l'esprit fiscal,

pour la paperasserie ruineuse qui déjà dévorait les plaideurs.

Les gens des comptes sont traités avec défiance. Ils ne doivent rien

décider isolément, mais par délibération commune «et en plein bureau.»

Les prévôts et sénéchaux doivent être nés dans une autre province que

dans celle où ils jugent. Ils ne peuvent y rien acquérir, ni s'y

marier, ni y marier leurs filles. Quand ils vont quitter la province,

ils doivent y rester quarante jours pour répondre de ce qu'ils ont

fait.

Les gens d'Église n'inspirent pas plus de confiance au rédacteur de

l'ordonnance. Il ne veut pas que des prêtres puissent être avocats. Il

accuse les présidents clercs du Parlement de négligence ou de

connivence. Je ne reconnais pas ici la main ecclésiastique.

Cette ordonnance n'émane pas non plus exclusivement de l'esprit

bourgeois et communal. Elle protége les habitants des campagnes. Elle

leur accorde le droit de chasse dans les garennes que les seigneurs

ont faites sans droit. Elle leur permet de prendre les armes pour

seconder les sénéchaux et courir sus aux pillards[415].

[Note 415: Ord., p. 137.]

De tout ceci, nous pouvons conclure qu'une réforme aussi impartiale de

tous les ordres de l'État ne s'est faite sous l'influence exclusive

d'aucun d'eux, mais que tous y ont pris part.

Les violents ont exigé et quelquefois dicté; les modérés ont écrit;

ils ont transformé les violences passagères en réformes sages et

durables. Les docteurs Pavilly, Gentien, Courtecuisse; les légistes

Henri de Marle, Arnaud de Corbie, Juvénal des Ursins, tous,

vraisemblablement, auront été consultés. Toutes les ordonnances

antérieures sont venues se fondre ici. C'est la sagesse de la France

d'alors, son grand monument, qu'on a pu condamner un moment avec la

révolution qui l'avait élevé, mais qui n'en est pas moins resté comme

un fonds où la législation venait puiser, comme un point de départ

pour les améliorations nouvelles.

Quelque sévères que nous puissions être, nous autres modernes, pour

ces essais gothiques, convenons pourtant qu'on y voit poindre les

vrais principes de l'organisme administratif, principes qui ne sont

autres que ceux de tout organisme, centralisation de l'ensemble,

subordination mutuelle des parties. La séparation des pouvoirs

administratifs et judiciaire, des pouvoirs judiciaire et municipal,

quoique impossible encore, n'en est pas moins indiquée dans quelques

articles.

La confusion des pouvoirs judiciaire et militaire, ce fléau des

sociétés barbares, y subsiste en droit dans les sénéchaux et les

baillis. En fait, ces juges d'épée ne sont plus déjà les vrais juges;

ils ont la représentation et les bénéfices de la justice plus qu'ils

n'en ont le pouvoir même. Les vrais juges sont leurs lieutenants, et

ceux-ci sont élus par les avocats et les conseillers, _par les sages_,

comme dit l'ordonnance.

Elle accorde beaucoup à ces _sages_, aux gens de loi,

beaucoup trop, ce semble. Les compagnies se recrutant elles-mêmes, se

recruteront probablement en famille; les juges s'associeront, malgré

toutes les précautions de la loi, leurs fils, leurs neveux, leurs

gendres. Les élections couvriront des arrangements d'intérêt ou de

parenté. Une charge sera souvent une dot; étrange _apport_ d'une jeune

épousée, le droit de faire rompre et pendre... Ces gens se

respecteront, je le crois, en proportion même des droits immenses qui

sont en leurs mains. Le pouvoir judiciaire, transmis comme propriété,

n'en sera que plus fixe, plus digne peut-être. Ne sera-t-il pas trop

fixe? Ces familles, ne se mariant guère qu'entre elles, ne vont-elles

pas constituer une sorte de féodalité judiciaire? immense

inconvénient... Mais alors c'était un avantage. Cette féodalité était

nécessaire contre la féodalité militaire, qu'il s'agissait d'annuler.

La noblesse avait la force de cohésion et de parenté; il fallait qu'il

y eut aussi parenté dans la judicature; à ces époques, matérielles

encore, il n'y a d'association solide que par la chair et le sang.

Deux choses manquaient pour que la belle réforme administrative et

judiciaire de 1413 fût viable[416]: d'abord d'être appuyé sur une

réforme législative et politique; celle-ci avait été essayée isolément

en 1357. Mais ce qui manquait surtout, c'étaient des hommes, et les

moeurs qui font les hommes: sans les moeurs, que peuvent les lois?...

Ces moeurs ne pouvaient se former qu'à la longue, et d'abord dans

certaines familles dont l'exemple pût donner à la nation ce qu'elle a

le moins, il faut le dire, ce qu'elle acquiert lentement, le sérieux,

l'esprit de suite, le respect des précédents. Tout cela se trouva dans

les familles parlementaires.

[Note 416: La seule garantie qu'on lui donne, c'est la publicité,

l'insuffisante publicité de ce temps. Elle doit être lue et affichée

une fois au siége de chaque sénéchaussée et bailliage, le premier jour

des assises. Ord., p. 113.]

* * * * *

Cette ordonnance des ordonnances fut déclarée solennellement par le

roi obligatoire, inviolable. Les princes et les prélats qui étaient à

ses côtés en levèrent la main. L'aumônier du roi, maître Jean

Courtecuisse, célèbre docteur de l'Université, prêcha ensuite à

Saint-Paul sur l'excellence de l'ordonnance. Dans son discours,

généralement faible et traînant, il y a néanmoins une figure

pathétique; il y représente l'Université comme un pauvre affamé qui a

faim et soif des lois[417].

[Note 417: Du Boulay rapporte à tort ce sermon à l'année 1403.

Cependant le titre qu'il lui donne lui-même devait l'avertir qu'il est

de 1413. Aura-t-il craint, pour l'honneur de l'Université, d'avouer

les liaisons d'un de ses plus grands docteurs avec les Cabochiens?]

Il s'agissait d'appliquer ce grand code. Là devait apparaître la

terrible disproportion entre les lois et les hommes. Les modérés, les

capables se tenant à l'écart, restaient pour commencer l'application

de ces belles lois, les gens les moins propres à mettre en mouvement

une telle machine, les scolastiques et les bouchers, ceux-ci trop

grossiers, ceux-là trop subtils, trop étrangers aux réalités.

Quelle qu'ait été leur gaucherie brutale dans un métier si nouveau pour

eux, l'histoire doit dire qu'ils ne se montrèrent pas aussi indignes du

pouvoir qu'on l'eût attendu. Ces gens de la commune de Paris, délaissés

du royaume, essayèrent tout à la fois de le réformer et de le défendre.

Ils envoyèrent leur prévôt contre les Anglais, en même temps que leur

capitaine Jacqueville allait bravement à la rencontre des princes[418].

Dans Paris même ils commencèrent un grand monument d'utilité publique,

qui complétait la triple unité de cette ville; je parle du pont

Notre-Dame, grand ouvrage fondé héroïquement dans des circonstances si

difficiles et avec si peu de ressources[419].

[Note 418: Jusqu'à Montereau... «ils ne rencontrèrent pas l'un

l'autre.» Monstrelet.]

[Note 419: Cedit jour fut nommé le pont de la Planche de Mibray le

_Pont Nostre-Dame_, et le nomma le roi de France Charles, et frappa de

la trie sur le premier pieu, et le duc de Guienne, son fils, après, et

le duc de Berry, et le duc de Bourgogne, et le sire de la Trémouille.»

Journal du bourgeois de Paris, 10 mai 1413, éd. Buchon, t. XV, p.

182.]

Le fait est que ce gouvernement ne fut soutenu de personne[420]. Les

Anglais étaient à Dieppe, si près de Paris; personne ne voulut donner

d'argent. Gerson refusa de payer et laissa plutôt piller sa maison.

L'avocat général Juvénal refusa aussi, aimant mieux être emprisonné.

[Note 420: Cependant le nouveau gouvernement avait essayé de

s'assurer de l'Université en enjoignant au prévôt de Paris et aux

autres justiciers de faire jouir l'Université des avantages que le

pape Jean XXIII lui avait accordés dans la répartition des bénéfices,

Ord., p. 155, 6 juillet 1413.]

En donnant ainsi l'exemple d'annuler par une résistance d'inertie ce

gouvernement irrégulier, les modérés n'en prirent pas moins une

responsabilité bien grave. Ils abandonnaient tout à la fois et la

défense du pays et la belle réforme qu'on avait obtenue avec tant de

peine. Ce n'est pas la seule fois que les honnêtes gens ont ainsi

trahi l'intérêt public, et puni la liberté du crime de son parti. Les

cabochiens ne purent faire contribuer ni l'Église ni le Parlement.

Ayant saisi l'argent de la foire du Landit, qui appartenait aux moines

de Saint-Denis, ils virent s'élever une clameur générale. Leurs amis,

les universitaires, refusèrent de les aider et les obligèrent de

rapporter l'argent qu'ils avaient levé sur quelques suppôts de

l'Université.

Se voyant ainsi entravé de toute part et ne trouvant que des

obstacles, les cabochiens entrèrent en fureur. Ils poursuivirent

Gerson, qui fut obligé de se cacher dans les voûtes de Notre-Dame. Le

jugement des prisonniers fut hâté; la commission eut peur et signa des

condamnations. D'abord on fit mourir des gens qui l'avaient mérité,

par exemple un homme qui avait livré à l'ennemi, à la mort, quatre

cents bourgeois de Paris. Puis on traîna à la Grève le prévôt

Desessarts, qui avait trahi les deux partis tour à tour. Les bouchers

hâtèrent sa mort, justement parce qu'ils craignaient sa bravoure et sa

cruauté[421] (1er juillet).

[Note 421: «Depuis qu'il fust mis sur la claye jusques à sa mort,

il ne faisoit toujours que rire.» Journal du Bourgeois.]

Les juges allant encore trop lentement, les assassinats abrégèrent.

Jacqueville alla insulter dans sa prison le sire de La Rivière, et

celui-ci l'ayant démenti, ce digne capitaine des bouchers assomma le

prisonnier désarmé. La Rivière n'en fut pas moins porté le lendemain

à la Grève; l'on décapita pêle-mêle les vivants et le mort[422].

[Note 422: Les cabochiens s'inquiétèrent pourtant de l'effet que

produisait cette barbarie. Ils envoyèrent dans les villes une sorte

d'apologie; ils y disaient: «que chacune information de ceux qui

avoient été décolés, contenoit soixante feuilles de papier.»

Monstrelet.]

Si la prison même n'était plus une sauvegarde, l'hôtel du roi risquait

fort de n'en être plus une. Un soir que Jacqueville et ses bouchers

faisaient leur ronde, ils entendirent, vers onze heures, un grand

bruit de fête chez le dauphin. Ce jeune homme dansait pendant qu'on

tuait ses amis. Les bouchers montèrent et lui firent demander par

Jacqueville s'il était décent à un fils de France de danser ainsi à

une heure indue[423]. Le sire de la Trémouille répliqua, Jacqueville

lui reprocha d'être l'auteur de ces désordres. La patience manqua au

dauphin; il s'élança sur Jacqueville et lui porta trois coups de

poignard qu'arrêta sa cotte de mailles. La Trémouille eût été massacré

si le duc de Bourgogne n'eût prié pour lui (10 juillet).

[Note 423: «Entre onze et douze heures du soir.» Juvénal.]

Cette violation de l'hôtel du roi détacha bien des gens de ce parti

qui ne respectait rien. La religion de la royauté était encore

entière et le fut longtemps[424]. Les bons bourgeois assurèrent le

dauphin de leur douleur et de leur dévouement. Les bouchers avaient

lassé tout le monde. Les artisans même, les derniers du peuple,

commençaient à en avoir assez; plus de commerce, plus d'ouvrage; ils

étaient sans cesse appelés à faire le guet, excédés de gardes, de

rondes et de veilles.

[Note 424: Voyez si longtemps après l'extrême timidité du chef de

la Fronde. Il eut peur des États-Généraux (Retz, livre II), peur de

l'union des villes (livre III): «J'en eus scrupule,» dit-il. Il eut

peur encore de se lier avec Cromwell. Mazarin, tout en défendant

l'autorité royale qui était la sienne, avait apparemment moins de

scrupule, s'il est vrai qu'après la mort de Charles Ier, il ait dit

dans sa prononciation italienne: «Ce M. de Cromwell est né houroux

(heureux).»]

Les princes, qui n'ignoraient pas l'état de Paris, approchaient

toujours en offrant la paix[425]. Tout le monde la désirait, mais on

avait peur. Le dauphin fit part des propositions aux grands corps, au

Parlement, à l'Université. Il fut décidé, malgré les bouchers, qu'il y

aurait conférence avec les princes. L'éloquence de Caboche, qui pérora

dans un brillant costume de chevalier, ne persuada personne; ses

menaces eurent peu d'effet.

[Note 425: Le Bourgeois de Paris est l'écho fidèle des bruits

absurdes qu'on faisait circuler: «Mais bien scay que ils demandoient

toujours ... la destruction de la bonne ville de Paris.]

Personne dans la bourgeoisie n'agit plus habilement contre les bouchers

que l'avocat général Juvénal. Cet honnête homme poursuivait alors, sans

souci des réformes, sans intelligence de l'avenir[426], un seul but: la

fin des désordres et la sécurité de Paris. Cette pensée ne lui laissait

ni repos ni sommeil. Une nuit, s'étant endormi vers le matin, il lui

sembla qu'une voix lui disait: _Surgite cum sederetis, qui manducatis

panem doloris_[TD-100]. Sa femme, qui était une bonne et dévote dame,

lorsqu'il s'éveilla, lui dit: «Mon ami, j'ai entendu ce matin qu'on vous

disait, ou que vous prononciez en rêvant des paroles que j'ai souvent

lues dans mes Heures,» et elle les lui répéta. Le bon Juvénal lui

répondit: «Ma mie, nous avons onze enfants, et par conséquent grand

sujet de prier Dieu de nous accorder la paix; ayons espoir en lui, il

nous aidera.»

[TD-100: «Sortez de votre torpeur, vous qui mangez le pain de douleur.»]

[Note 426: Voyez au Musée de Versailles la longue et piteuse

figure de Juvénal, et la rouge trogne de son fils l'archevêque. Le

père n'en fut pas moins un excellent citoyen. Son fils rapporte un

trait admirable de fermeté à l'égard du duc de Bourgogne, p. 222, note

2.]

La ruine des bouchers fut décidée par une chose, petite et pourtant de

grand effet. Il fut convenu, malgré eux, que les propositions des

princes seraient lues d'abord, non dans l'assemblée générale, mais

dans chaque quartier (21 juillet). La faible minorité qui tyrannisait

Paris pouvait effrayer encore quand elle était réunie; divisée, elle

devenait impuissante, presque imperceptible. Ce point fut emporté

contre les bouchers par l'énergie d'un quartenier du cimetière

Saint-Jean, le charpentier Guillaume Cirasse, qui osa bien dire en

face aux Legoix: «Nous verrons s'il y a à Paris autant de frappeurs de

cognée que d'assommeurs de boeufs.»

Les bouchers n'obtinrent pas même que la paix accordée aux princes le

fût sous forme d'amnistie. Quoi qu'ils pussent dire, on criait: «La

paix!» Ce parti vint finir à la Grève même. Dans une assemblée qui s'y

tint, une voix cria: «Que ceux qui veulent la paix passent à droite!»

Il ne resta presque personne à gauche. Ils n'eurent d'autre ressource,

eux et le duc de Bourgogne, que de se joindre au cortége du dauphin

qui allait au Louvre délivrer les prisonniers (3 août).

La réaction alla si vite qu'en sortant de la prison du Louvre, le duc

de Bar en fut nommé capitaine; et l'autre fort de Paris, la Bastille,

fut confié à un autre prisonnier, au duc de Bavière. Deux des échevins

furent changés; le charpentier fut échevin à la place de Jean de

Troyes[427].

[Note 427: V. les armoiries de Guillaume Cirasse, dans le Recueil

des armoiries des prévôts et échevins de Paris (exemplaire colorié à

la bibl. du cabinet du Roi, au Louvre).]

Peu après, un des de Troyes et deux bouchers, coupables des premiers

meurtres, furent condamnés et mis à mort. Plusieurs s'enfuirent, et la

populace se mit à piller leurs maisons. On faisait courir le bruit

qu'on avait trouvé une liste de quatorze cents personnes, dont les

noms étaient marqués d'un T, d'un B ou d'un R (tué, banni ou

rançonné).

Le duc de Bourgogne n'essaya pas de résister au mouvement. Il laissa

arrêter deux de ses chevaliers dans son hôtel même et partit sans rien

dire aux siens, qu'il laissait en grand danger. Il voulait emmener le

roi. Mais Juvénal et une troupe de bourgeois les rejoignirent à

Vincennes, et il leur laissa reprendre ce précieux otage[428] (23

août).

[Note 428: Juvénal donne encore ici le beau rôle à son père. «Le

duc de Bourgogne dit au roy: Que s'il luy plaisoit aller esbattre

jusques vers le bois de Vincennes, qu'il y faisoit beau, et en fut le

roy content. Mais Juvénal alla aussitôt avec deux cents chevaux vers

le bois, et dit au roy: Sire, venez-vous-en en vostre bonne ville de

Paris, le temps est bien chaud pour vous tenir sur les champs. Dont le

roy fut très content, et se mit à retourner.»]

Dans l'arrangement avec les princes, il était convenu qu'ils

n'entreraient pas dans Paris. Mais toute condition fut oubliée, à

commencer par celle-ci. Le dauphin et le duc d'Orléans parurent

ensemble, vêtus des mêmes couleurs, portant une huque italienne en

drap violet avec une croix d'argent. C'était, et ce n'était pas deuil;

le chaperon était rouge et noir; pour devise: «Le droit chemin.» Ce

qui était plus hostile encore pour les Bourguignons, c'était la

blanche écharpe d'Armagnac. Tout le monde la prit; on la mit même aux

images des saints. Lorsque les petits enfants, moins oublieux, moins

enfants que ce peuple, chantaient les chansons bourguignonnes, ils

étaient sûrs d'être battus[429].

[Note 429: «Mesmes les petits enfants qui chantoient une

chanson..., où on disoit: _Duc de Bourgogne, Dieu te remaint en

joie!..._» Journal du bourgeois.]

L'ordonnance de réforme, si solennellement proclamée, fut non moins

solennellement annulée par le roi dans un lit de justice (5 sept.). Le

sage historien du temps, affligé de cette versatilité, osa demander à

quelques-uns du Conseil comment, après avoir vanté ces ordonnances

comme éminemment salutaires, ils consentaient à leur abrogation. Ils

répondirent naïvement: «Nous voulons ce que veulent les princes.»--«À

qui donc vous comparerai-je, dit le moine, sinon à ces coqs de clocher

qui tournent à tous les vents[430]?»

[Note 430: «Gallis campanilium ecclesiarum, à cunctis ventis

volvendis.[TD-101]» Religieux.]

[TD-101: «aux coqs des clochers d'églises qui tournent à tous les vents.»]

On renvoya à Jean sans Peur sa fille, que devait épouser le fils du

duc d'Anjou. L'Université condamna les discours de Jean Petit. Une

ordonnance déclara le duc de Bourgogne rebelle (10 février); on

convoqua contre lui le ban et l'arrière-ban. Il ne s'agissait de rien

moins que de confisquer ses États.

Il crut pouvoir prévenir ses ennemis. Les cabochiens exilés lui

persuadaient qu'il lui suffirait de paraître devant Paris avec ses

troupes pour y être reçu. Le dauphin, déjà las des remontrances de sa

mère et de celles des princes, appelait en effet le Bourguignon. Il

vint camper entre Montmartre et Chaillot; le comte d'Armagnac, qui

avait onze mille chevaux dans Paris, tint ferme et rien ne bougea.

Le duc de Bourgogne se retirant, les princes entreprirent de le

poursuivre, d'exécuter la confiscation. Mais les effroyables barbaries

des Armagnacs à Soissons avertirent trop bien Arras de ce qu'elle

avait à craindre. Ils échouèrent devant cette ville, comme le duc de

Bourgogne avait échoué devant Paris[431].

[Note 431: Ce qui força le duc de Bourgogne à traiter, c'est que

les Flamands l'abandonnaient. Les députés de Gand dirent au roi qu'ils

se chargeaient de ranger le duc à son devoir.]

Voilà les deux partis de nouveau convaincus d'impuissance. Ils font

encore un traité. Le duc de Bourgogne est quitte pour un peu de honte,

mais il ne perd rien; il offre au roi, pour la forme, les clefs

d'Arras[432].

Histoire de France 1364-1415 (Volume 5/19) · 第 22 / 24 段