La force des maîtres bouchers, c'était une armée de garçons, de

valets, tueurs, assommeurs, écorcheurs, dont ils disposaient. Il y

avait parmi ces garçons des hommes remarquables par leur audace

brutale, deux surtout, l'écorcheur Caboche et le fils d'une tripière.

C'étaient des gens terribles dans une émeute; mais leurs maîtres, qui

les lançaient, croyaient toujours pouvoir les rappeler.

Il était curieux de voir comment les maîtres bouchers, ayant un moment

Paris entre les mains, Paris, le roi, la reine et le dauphin, comment

ils useraient de ce grand pouvoir. Ces gens, honnêtes au fond,

religieux et loyaux, regardaient tous les maux du royaume comme la

suite du mal du roi, et ce mal lui-même comme une punition de Dieu.

Dieu avait frappé pour leurs péchés le roi et le duc d'Orléans son

frère. Restait le jeune dauphin; ils mettaient en lui leur espoir;

toute leur crainte était que le châtiment ne s'étendît à celui-ci,

qu'il ne ressemblât à son père[395]. Ce prince, tout jeune qu'il

était, leur donnait sous ce rapport beaucoup d'inquiétude. Il était

dépensier, n'aimait que les beaux habits; ses habitudes étaient toutes

contraires à celles des bourgeois rangés. Ces gens, qui se couchaient

de bonne heure, entendaient toute la nuit la musique du dauphin; il

lui fallait des orgues, des enfants de choeur, pour ses fêtes

mondaines. Tout le monde en était scandalisé.

[Note 395: «Si ab aliquo præpotente (ut publice ferebatur) inducti

ad hoc fuerint tunc non habui pro comperto; eos tamen non ignoro ducis

Guyennæ nocturnas et indecentes vigilias, ejus commessationes et modum

inordinatum vivendi molestissime tulisse, timentes, sicut dicebant, ne

infirmitatem paternæ similem incurreret in dedecus regni.» _Religieux,

ms., folio 778._--Il ne s'agit pas ici de celui qui fut Charles VII,

cinquième fils de Charles VI, mais de Louis, son troisième fils, qui

avait le titre de duc de Guienne.[TD-95]

(_Note de l'Éditeur._)]

[TD-95: Qu'ils y aient été poussés par quelque grand seigneur, comme on

le disait publiquement, je n'ai pas pu à l'époque le vérifier; mais je

n'ignore pas qu'ils ont eu à supporter les indécentes veillées nocturnes

du duc de Guyenne, ses orgies et son inconduite très choquante,

craignant, comme ils le disaient, qu'il n'ajoutât au déshonneur du

royaume la même infirmité que son père.]

Ils avisèrent, dans leur sagesse, qu'ils devaient, pour réformer le

royaume, réformer d'abord l'héritier du royaume, éloigner de lui ceux

qui le perdaient, veiller à sa santé corporelle et spirituelle.

Pendant que Desessarts était encore dans la Bastille s'excusant sur

les ordres du dauphin, nos bouchers se rendaient à Saint-Paul, ayant à

leur tête un vieux chirurgien, Jean de Troyes, homme d'une figure

respectable et qui parlait à merveille. Le dauphin, tout tremblant, se

mit à sa fenêtre, par le conseil du duc de Bourgogne, et le chirurgien

parla ainsi: «Monseigneur, vous voyez vos très-humbles sujets, les

bourgeois de Paris, en armes devant vous. Ils veulent seulement vous

montrer par là qu'ils ne craindraient pas d'exposer leur vie pour

votre service, comme ils l'ont déjà su faire; tout leur déplaisir est

que votre royale jeunesse ne brille pas à l'égal de vos ancêtres, et

que vous soyez détourné de suivre leurs traces par les traîtres qui

vous obsèdent et vous gouvernent. Chacun sait qu'ils prennent à tâche

de corrompre vos bonnes moeurs, et de vous jeter dans le dérèglement.

Nous n'ignorons pas que notre bonne reine, votre mère, en est fort mal

contente; les princes de votre sang eux-mêmes craignent que lorsque

vous serez en âge de régner, votre mauvaise éducation ne vous en rende

incapable. La juste aversion que nous avons contre des hommes si

dignes de châtiment nous a fait solliciter assez souvent qu'on les

ôtât de votre service. Nous sommes résolus de tirer aujourd'hui

vengeance de leur trahison, et nous vous demandons de les mettre entre

nos mains.»

Les cris de la foule témoignèrent que le vieux chirurgien avait parlé

selon ses sentiments. Le dauphin, avec assez de fermeté, répondit:

«Messieurs les bons bourgeois, je vous supplie de retourner à vos

métiers, et de ne point montrer cette furieuse animosité contre des

serviteurs qui me sont attachés.

«--Si vous connaissez des traîtres, dit le chancelier du dauphin

croyant les intimider, on les punira, nommez-les.

«--Vous d'abord,» lui crièrent-ils. Et ils lui remirent une liste de

cinquante seigneurs ou gentilshommes, en tête de laquelle se trouvait

son nom. Il fut forcé de la lire tout haut, et plus d'une fois.

Le dauphin, tremblant, pleurant, rouge de colère, mais voyant bien

pourtant qu'il n'y avait pas moyen de résister, prit une croix d'or

que portait sa femme, et fit jurer au duc de Bourgogne qu'il

n'arriverait aucun mal à ceux que le peuple allait saisir. Il jura,

comme pour Desessarts, ce qu'il ne pouvait tenir.

Cependant ils enfonçaient les portes et se mettaient à fouiller

l'hôtel du roi pour y chercher les traîtres. Ils saisirent le duc de

Bar, cousin du roi, puis le chancelier du dauphin, le sire de la

Rivière, son chambellan, son écuyer tranchant, ses valets de chambre

et quelques autres. Ils en arrachèrent un brutalement à la dauphine,

fille du duc de Bourgogne, qui voulait le sauver. Tous les

prisonniers, mis à cheval, furent menés à l'hôtel du duc de Bourgogne,

puis à la tour du Louvre.

Tous n'arrivèrent pas jusqu'au Louvre. Ils égorgèrent ou jetèrent à la

Seine ceux qu'ils croyaient coupables des dérèglements du dauphin ou

de ses folles dépenses, un riche tapissier, un pauvre diable de

musicien appelé Courtebotte. Ils rencontrèrent aussi un habile

mécanicien ou ingénieur, qui avait aidé le duc de Berri à défendre

Bourges; quelqu'un s'étant avisé de dire que cet homme se vantait de

pouvoir mettre le feu à la ville sans qu'on pût l'éteindre, il fut tué

à l'instant.

Les bouchers croyaient avoir fait une chose méritoire et comptaient

bien être remerciés; ils vinrent le lendemain à l'hôtel de ville. Là,

les gros bourgeois, échevins et autres, repassaient en frémissant les

événements de la veille, l'hôtel royal forcé, l'enlèvement des

serviteurs du roi, le sang versé. Ils craignaient que le duc d'Orléans

et les princes ne vinssent, en punition, anéantir la ville de Paris.

Ils avaient peur des princes; mais, d'autre part, ils avaient peur des

bouchers; ils n'osaient les désavouer. Ils envoyèrent aux princes

quelques-uns des leurs avec des docteurs de l'Université pour leur

faire entendre, s'ils pouvaient, que tout s'était fait par bonne

intention et sans qu'on voulût leur déplaire.

Cependant les bouchers, persévérant dans leur projet de réformer les

moeurs du dauphin, ne cessaient de revenir à Saint-Paul ou d'y envoyer

des docteurs de leur parti. C'était un spectacle terrible et comique

que ce peuple, naïvement moral et religieux dans sa férocité, qui ne

songeait ni à détruire le pouvoir royal, ni à le transporter à une

autre maison, pas même à une autre branche, mais qui voulait seulement

amender la royauté qui venait lui tâter le pouls, la médeciner

gravement. L'hygiène appliquée à la politique[396] n'avait rien

d'absurde, lorsque l'État se trouvant encore renfermé dans la personne

du roi, languissait de ses infirmités, était fol de sa folie.

[Note 396: V. le sermon de Gerson sur la santé corporelle et

spirituelle du roi, et la lettre de Clémengis, intitulée: De politiæ

Gallicanæ ægrutidine, per metaphoram corporis humani lapsi et

consumpti.[TD-96] Nic. Clemeng. Epist., t. II, p. 300. Ces comparaisons

abondent encore au XVIIe siècle, et jusque dans les préfaces de

Corneille.]

[TD-96: «De la maladie de l'état français, comme métaphore de la chute

et de l'épuisement du corps humain.»]

Le carme Eustache Pavilly s'était particulièrement chargé

d'administrer au jeune prince cette médecine morale, n'y épargnant nul

remède héroïque. Il lui disait en face, par exemple: «Ah! Monseigneur,

que vous êtes changé! tant que vous vous êtes laissé éduquer et

conduire au bon gouvernement de votre respectable mère, vous donniez

tout l'espoir qu'on peut concevoir d'un jeune homme bien né. Tout le

monde bénissait Dieu d'avoir donné au roi un successeur si docile aux

bons enseignements. Mais, une fois échappé aux directions maternelles,

vous n'avez que trop ouvert l'oreille à des gens qui vous ont rendu

indévôt envers Dieu, paresseux et lent à expédier les affaires. Ils

vous ont appris, chose odieuse et insupportable aux bons sujets du

roi, à faire de la nuit le jour, à passer le temps en mangeries, en

vilaines danses et autres choses peu convenables à la majesté royale.»

Pavilly l'admonestait ainsi, tantôt en présence de la reine, tantôt

devant les princes. Une fois, il lui fit entendre tout un traité

complet de la conduite des princes[397], examinant dans le plus grand

détail toutes les vertus qui peuvent rendre digne du trône, et

rappelant tous les exemples des vertus et des vices que l'histoire,

surtout l'histoire de France, pouvait présenter. Les derniers exemples

étaient ceux du roi encore vivant et de son frère, celui du dauphin

même, que, s'il ne s'amendait, obligerait de transférer son droit

d'aînesse à son jeune frère, ainsi que la reine l'en avait menacé.

[Note 397: «Ex quibus posset componi tractatus valde magnus.[TD-97]»

Religieux.]

[TD-97: «à partir desquels on pourrait composer un traité volumineux.»]

Il conclut en demandant qu'on choisît des commissaires pour informer

contre les dissipateurs des deniers publics, d'autres pour faire le

procès des traîtres emprisonnés, enfin, des capitaines contre le comte

d'Armagnac. «Ce peuple, ajoutait-il, est là pour m'avouer de tout

cela; je viens d'exposer ses humbles demandes.»

Le dauphin répondait doucement; mais il n'y pouvait plus tenir. Il

aurait voulu s'échapper. Le comte de Vertus, frère du duc d'Orléans,

s'était enfui sous un déguisement. Le dauphin eut l'imprudence

d'écrire aux princes de venir le délivrer. Les bouchers, qui s'en

doutaient, prirent leurs mesures pour que leur royal pupille ne pût

échapper à leur surveillance; ils mirent bonne garde aux portes de la

ville et s'assurèrent de l'hôtel Saint-Paul[398], dont ils

constituèrent gardien et concierge le sage chirurgien Jean de Troyes.

Et cependant ils faisaient jour et nuit des rondes autour «pour la

sûreté du roi et de monseigneur le duc de Guienne.» C'est ainsi qu'on

nommait le dauphin.

[Note 398: «Gardèrent curieusement les portes..., et disoient

aucuns d'eux qu'on le faisoit pour sa correction, car il estoit de

jeune âge.» Monstrelet.]

Garder son roi et héritier du royaume, les tenir en geôle, c'était une

situation nouvelle, étrange, et qui devait étonner les bouchers

eux-mêmes. Mais quand ils se seraient repentis, ils n'étaient plus

maîtres. Leurs valets, qu'ils avaient menés d'abord, les menaient

maintenant à leur tour. Les héros du parti étaient les écorcheurs, le

fils de la tripière, Caboche et Denisot. Ils avaient pour capitaine un

chevalier bourguignon, Hélion de Jacqueville, aussi brutal qu'eux. La

garde des deux postes de confiance, d'où dépendaient les vivres,

Charenton et Saint-Cloud, les écorcheurs se l'étaient réservée à

eux-mêmes. Apparemment les maîtres bouchers n'étaient plus jugés assez

sûrs.

Le duc de Bourgogne n'en était pas sans doute à regretter ce qu'il

avait fait. Les Parisiens gardant le dauphin, les Gantais voulurent

garder le fils du duc de Bourgogne[399]. Ils vinrent le demander à

Paris. Les Parisiens avaient pris le blanc chaperon de Gand; les

Gantais le reprirent de leur main. Le duc de Bourgogne fut obligé

d'envoyer son fils aux Gantais, de leur donner ce précieux otage. Il

subit le chaperon.

[Note 399: Ce fait si important ne se trouve que dans le

Religieux. Les historiens du parti bourguignon, Monstrelet, Meyer,

n'en disent rien. Meyer passe sur tout cela comme sur des

charbons.--Ce fut Paris qui s'entremit en cette affaire pour ceux de

Gand: «Regali consilio (præpositi mercatorum et scabinorum

Parisiensium _validis precibus_) ut Dominus Comes de Charolois,

primogenitus ducis Burgundiæ, cum uxore sua, filia Regis, in Flandriam

duceretur..., Gandavensium burgenses obtinuerunt.[TD-98]» _Religieux, ms.,

723 verso._]

[TD-98: «Du conseil du roi (par les instantes prières du prévôt des

marchands et des échevins parisiens), les bourgeois de Gand obtinrent...

que Monseigneur le Comte de Charolais, fils ainé du duc de Bourgogne,

soit amené en Flandre avec son épouse, fille du Roi.»]

Un jour que le roi mieux portant allait en grande pompe remercier Dieu

à Notre-Dame avec ses princes et sa noblesse, le vieux Jean de Troyes

se trouve sur son passage avec le corps de ville; il supplie le roi de

prendre le chaperon, en signe de l'affection cordiale qu'il a pour sa

ville de Paris. Le roi l'accepte bonnement. Dès lors il fallut bien

que tout le monde le portât[400], le recteur, les gens du Parlement.

Malheur à ceux qui l'auraient porté de travers[401].

[Note 400: «Et en prinrent hommes d'églises, femmes d'honneur,

marchandes qui à tout vendoient les denrées.» Journal d'un bourgeois

de Paris.]

[Note 401: Le dauphin ayant fait l'espiéglerie de tirer en bas une

corne de son _chaperon_ de manière à ce qu'elle figurât une _bande_

(signe des Armagnacs), les bouchers faillirent éclater: «Regardez,

disaient-ils, ce bon enfant de dauphin, il en fera tant qu'il nous

mettra en colère.» Juvénal.]

Le chaperon fut envoyé aux autres villes, et presque toutes le

prirent. Néanmoins aucune n'entra sérieusement dans le mouvement de

Paris. Les cabochiens, ne trouvant aucune résistance mais n'étant

aidés de personne, furent obligés de recourir à des moyens expéditifs

pour faire de l'argent. Ils demandèrent au dauphin l'autorisation de

prendre soixante bourgeois, gens riches, modérés et suspects. Ils les

rançonnèrent.

On avait commencé par emprisonner les courtisans, les seigneurs. Déjà

on en venait aux bourgeois. On ne pouvait deviner où s'arrêteraient

les violences. Les petites gens prenaient peu à peu goût au désordre;

ils ne voulaient plus rien faire que courir les rues avec le chaperon

blanc; ne gagnant plus, il fallait bien qu'ils prissent. Le pillage

pouvait commencer d'un moment à l'autre.

Les gens de l'Université, qui avaient mis tout en mouvement sans

savoir ce qu'ils faisaient, n'étaient pas les moins effrayés. Ils

avaient cru accomplir la réforme en compagnie du duc de Bourgogne, du

corps de ville et des bourgeois les plus honorables. Et voilà qu'il ne

leur restait que les bouchers, les valets de boucherie, les

écorcheurs. Ils frémissaient de se rencontrer dans les rues avec ces

nouveaux frères et amis, qu'ils voyaient pour la première fois, sales,

sanglants, manches retroussées, menaçant tout le monde, hurlant le

meurtre.

L'alliance monstrueuse des docteurs et des assommeurs ne pouvait

durer. Les universitaires se réunirent au couvent des Carmes de la

place Maubert, dans la cellule même d'Eustache Pavilly[402]. Ils

étaient singulièrement abattus, et ne savaient quel parti prendre. Ces

pauvres docteurs, ne trouvant dans leur science aucune lumière qui pût

les guider, se décidèrent humblement à consulter les simples

d'esprits. Ils s'enquirent des personnes dévotes et contemplatives,

des religieux, des saintes femmes qui avaient des visions. Pavilly,

plein de confiance, s'offrit d'aller les consulter. Mais les visions

de ces femmes n'avaient rien de rassurant. L'une avait vu trois

soleils dans le ciel. Une autre voyait sur Paris flotter des nuées

sombres, tandis qu'il faisait beau au midi, vers les marches de Berri

et d'Orléans. «Moi, disait la troisième, j'ai vu le roi d'Angleterre

en grand orgueil au haut des tours de Notre-Dame; il excommuniait

notre sire le roi de France; et le roi, entouré de gens en noir, était

assis humblement sur une pierre dans le parvis[403].»

[Note 402: Lisez cette grande scène dans Juvénal des Ursins, p.

251-252. Cet historien médiocre, qui semble ordinairement se contenter

d'abréger le Religieux, présente cependant de plus quelques détails

importants qu'il avait appris de son père.]

[Note 403: Quelques-uns disaient qu'il fallait s'attendre à tous

les maux, depuis la malédiction prononcée par Boniface, et depuis

renouvelée par Benoît XIII.]

La terreur de ces visions ébranla les plus intrépides. Ils voulurent

consulter un honnête homme du parti opposé, le modéré des modérés,

Juvénal des Ursins. Ils le firent venir; mais ils n'en purent tirer

rien de praticable. Il ne voyait rien à faire, sinon prier les princes

de se réconcilier et de rompre les négociations qu'ils avaient

entamées avec l'Anglais[404]. C'était simplement se soumettre et

renoncer aux réformes. Cependant l'abattement était tel, le désir de

la paix si fort, que cet avis entraînait tout le monde. Le seul

Pavilly s'obstina; il soutint que tout ce qui s'était fait était bien

fait, et qu'il fallait aller jusqu'au bout[405].

[Note 404: Il savait que les princes faisaient venir le duc de

Clarence, et le duc de Bourgogne, le comte d'Arundel.]

[Note 405: Juvénal affirme, avec une légèreté malveillante, que le

Carme tirait de l'argent de tout cela. Quelqu'un, dit-il, parla pour

sauver Desessarts qui était au Châtelet, en grand danger: «Mais le dit

de Pavilly qui tendoit fort _au profit de sa bourse_, et s'intéressoit

fort avec les Gois, Saintyous et leurs alliez, voulust montrer que la

prise des personnes estoit dument faite et qu'il falloit ordonner

commissaires pour faire leur procès.» Juvénal des Ursins, p. 252.]

Ces divisions, dont les princes étaient instruits, les encouragèrent

sans doute à différer la publication de la grande ordonnance de

réforme que l'Université avait d'abord si vivement sollicitée. Alors,

sans plus s'inquiéter des docteurs qui l'abandonnaient, le moine

entraînant après lui le prévôt des marchands, les échevins, une foule

de petit peuple, et bon nombre de bourgeois intimidés, s'en alla

hardiment prêcher le roi à Saint-Paul[406] (22 mai): «Il y a encore,

dit-il, de mauvaises herbes au jardin du roi et de la reine; il faut

sarcler et nettoyer; la bonne ville de Paris, comme un sage jardinier,

doit ôter ces herbes funestes, qui étoufferaient les lis[407]...»

Quand il eut fini cette sinistre harangue, et accepté la collation

qu'on offrit, selon l'usage, au prédicateur, le chancelier lui

demanda au nom de qui il parlait. Le carme se tourna vers le prévôt

et les échevins, qui l'avouèrent de ce qu'il avait dit. Mais le

chancelier objectant que cette députation était peu nombreuse pour

représenter la ville de Paris, ils appelèrent quelques bourgeois des

plus considérables qui étaient dans la cour; ceux-ci montèrent à

contre-coeur, et se mettant à genoux devant le roi protestèrent de

leur bonne intention. Cependant la foule augmentait; toutes sortes de

gens entraient sans qu'on n'osât leur interdire la porte, l'hôtel

s'emplissait. Le duc de Bourgogne lui-même commençait à avoir peur de

ses amis; pour les décider à s'en aller, il s'avisa de leur dire que

le roi était à peine rétabli, que ce tumulte allait lui faire mal, lui

causer une rechute. Mais ils criaient de plus belle qu'ils étaient

venus justement pour le bien du roi.

[Note 406: «Et dans les trois tours dudit hostel mirent et

ordonnèrent leurs gens d'armes.» Monstrelet.--«... Ont esté à

Saint-Pol..., et après une collation faite par M. Eustace de Pavilly,

maistre en théologie, de l'Ordre de N. D. des Carmes, tendant à fin

d'hoster les bons des mauvais...» _Archives, Registres du Parlement,

Conseil._]

[Note 407: «Très-mauvaises herbes et périlleuses, c'est à savoir

quelques serviteurs et servantes, qu'il falloit sarcler et oster.»

Juvénal.--Jean de Troyes avait déjà employé la même métaphore:

«Eradicentur herbæ malæ, ne impediant florem juventutis vestræ

virtutum fructus odoriferos producere.[TD-99]» _Religieux, ms., 785,

verso._--Cette poésie de jardinage plaisait fort au peuple des villes,

toujours enfermé, et d'autant plus amoureux de la campagne qu'il ne la

voyait pas. On la retrouve partout dans les Meistersaenger, dans Hans

Sachs, etc. Il est vrai qu'elle n'y est pas mise à l'usage du meurtre,

comme ici.]

[TD-99: «Il faut sarcler les mauvaises herbes, pour qu'elles n'empêchent

pas la fleur de votre jeunesse de produire les fruits parfumés de la

vertu.»]

Alors le chirurgien Jean de Troyes exhiba une nouvelle liste de

traîtres. En tête se trouvait le propre frère de la reine, Louis de

Bavière. Le duc de Bourgogne eut beau prier, la reine verser des

larmes[408]; Louis de Bavière, qui allait se marier, demandait au

moins huit jours, promettant de se constituer prisonnier la semaine

d'après, ils furent inflexibles. Pour abréger, le capitaine de la

milice, Jacqueville, monta avec ses gens, et brutalement, sans égards

pour la reine, pour le roi ni le dauphin, pénétrant partout, brisant

les portes, il mit la main sur ceux que le peuple demandait. Pour

comble de violence, ils emmenèrent treize dames de la reine et de la

dauphine[409]. Il ne fallait pas parler à ces gens de respect pour les

dames, ni de chevalerie. Parmi les prisonniers qu'ils emmenèrent se

trouvait un Bourguignon, un des leurs, que huit jours auparavant ils

avaient donné pour chancelier au dauphin. La défiance croissait

d'heure en heure.

[Note 408: Le dauphin «s'abstint de pleurer, ce qu'il pût, en

torchant ses larmes.» Monstrelet.]

[Note 409: «Et, ce fait le roi s'en alla dîner.» Monstrelet.]

Cependant le duc de Berri et d'autres parents des prisonniers

envoyèrent demander à l'Université si elle avouait ce qui s'était

fait. Celle-ci, consultée en masse et comme corps, se rassura un peu

par sa multitude, et donna du moins une réponse équivoque. «Que de ce

elle vouloit en rien s'entremettre ni empêcher.» Dans le conseil du

roi, les universitaires allèrent plus loin et déclarèrent qu'ils

n'étaient pour rien dans l'enlèvement des seigneurs, et que la chose

ne leur plaisait pas.

Le désaveu timide de l'université ne rassurait pas les princes. Cette

fois, ils craignaient pour eux-mêmes; le coup avait frappé si près

d'eux qu'ils firent signer au roi une ordonnance où il approuvait ce

qui s'était fait. Le lendemain (25 mai 1413) fut lue solennellement la

grande ordonnance de réforme.

Cette ordonnance, si violemment arrachée, ne porte pas, autant qu'on

pourrait croire, le caractère du moment; c'est une sage et impartiale

fusion des meilleures ordonnances du XIVe siècle. On peut l'appeler le

_code administratif_ de la vieille France, comme l'ordonnance de 1357

avait été sa charte _législative_ et politique.

On peut s'étonner de voir cette ordonnance à peine mentionnée dans les

historiens. Elle n'a pourtant pas moins de soixante-dix pages

in-folio[410]. Sauf quelques articles trop minutieux et d'une

rédaction enfantine[411], ou bien encore dirigés hostilement contre

certains individus, on ne peut qu'admirer l'esprit qui y règne, esprit

très-spécial, très-pratique: sans spécialité, point de réforme réelle.

Celle-ci part de bien bas, mais elle va haut et pénètre partout. Elle

réduit les gages de la lingère, de la poissonnière du roi; mais elle

règle les droits des grands corps de l'État, et tout le jeu de la

machine administrative, judiciaire et financière.

[Note 410: Ordonnances, t. X, p. 71-134.]

[Note 411: V. l'article sur «Nostre bonne couronne desmembrée, et

les flourons d'icelle baillez en goige...» Ordonnances, t. X, p. 92;

et l'article sur les aides de la guerre, dont l'argent sera serré: «En

un gros coffre, qui sera mis en la grosse tour de Nostre Palais, ou

ailleurs en lieu sûr et secret, auquel coffre aura trois clefs...»

_Ibidem_, p. 96.]

La forme est curieuse, je voudrais pouvoir la conserver; mais alors,

cette ordonnance seule occuperait le reste du volume, et encore

l'ensemble resterait confus. Il m'est impossible de résumer ce code en

quelques lignes, sans emprunter notre langage moderne, plus précis et

plus formulé.

Histoire de France 1364-1415 (Volume 5/19) · 第 21 / 24 段